PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE V
le motif de mes informations. Je retrouve les mêmes progrès dans les billets que je les oblige à m’écrire pour m’expliquer leurs maladies ou leurs indispositions, lorsqu’ils viennent réclamer mes soins. Autrefois, ces billets étaient à peine intelligibles, et je remarquais surtout que, faute de connaître l’usage approprié des pronoms et des temps des verbes, ces enfants m’écrivaient souvent le contraire de ce qu’ils voulaient m’exprimer. A présent, ces petits exposés, rédigés plus ou moins correctement, ont toujours un sens clair ; présentés quelquefois sous la forme de pétition, ils m’ont offert un tour vif, accompagné de ces formules de politesse, de ces protestations cérémonieuses qui abondent dans le style du suppliant. »
De ce qui précède, il résulte 1° que le docteur Itard ignorait complètement le langage mimique, puisqu’il était forcé d’obliger les sourds-muets à lui écrire pour lui expliquer leurs maladies ; 2° que ce qu’il prenait pour le progrès de l’enseignement des sourds-muets, progrès incontestable et que nous sommes certes bien loin de nier, n’était peut-être, au fond, que le progrès lent, involontaire, mais certain, du docteur dans l’interprétation de leurs pensées. Poursuivons !
« En voilà assez, ajoute-t-il, pour prouver que les sourdsmuets ne sont pas moins perfectibles que les autres hommes, et que, réunis, soutenus et développés par leur commerce réciproque, ils forment véritablement une société qui marche vers le perfectionnement, mais lentement, à la vérité, et entravée dans cette progression, non par l’inaudition et le mutisme de ses membres , mais par l’étroite circonscription de leurs intérêts, et surtout par la courte durée de leur existence sociale; d’où il résulte que le
développement de cette classe d’êtres sera d’autant plus rapide, d’autant plus complet, que l’institution où ils seront admis sera plus ancienne, plus nombreuse, qu’ils y séjourneront plus longtemps, et qu’ils s’y trouveront davantage aux prises avec quelques-uns des besoins, des intérêts, des plaisirs et des peines de la vie sociale.
» Si j’osais émettre ici un de ces riants projets qu’enfante l’imagination, quand, s’élevant au-dessus de tous les obstacles, elle s’égare à la poursuite d’un mieux idéal, je proposerais de réunir dans un même lieu tous les sourdsmuets de la France et même de l’Europe. Là, sous tautorité absolue d’un gouverneur , et sous la direction de quelques instituteurs choisis parmi les plus instruits d’entre eux, ils formeraient une colonie organisée en société. Je me trompe s’il n’en sortait, en peu de temps, des hommes remarquables parleur génie et des talents originaux, et si l’observation de .leurs progrès, la direction particulière de leur industrie, de leur esprit, la nature de leurs relations avec nous, de leurs rapports surtout avec leurs enfants, les uns entendants , les autres sourds, n’était pas le plus admirable spectacle qui pût être offert à la méditation du philosophe. »
L’admirable spectacle que rêve le bon docteur Itard, cette réunion modèle de sourds-muets qu’il propose, existe, depuis longtemps, au milieu de Paris. Là se donnent constamment rendez-vous les sourds-muets indépendants, riches ou aisés, des départements et quelquefois même de l’étranger. Il y a, dans cette association libre, des rentiers, des littérateurs, des peintres, des artistes et des ar r tisans de renom. Plusieurs ont publié des ouvrages remarquables et exposé au Louvre des tableaux qui ont