PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V
obtenu l’assentiment des connaisseurs. Leur Société centrale, où le langage mimique est seul admis et qui est présidée par Ferdinand Berthier, le doyen des professeurs de l’institution nationale, tient des séances plus ou moins fréquentes, et se livre à d’importants travaux de philosophie, de jurisprudence, d’enseignement populaire, et à des actes nombreux de charité chrétienne. Quelques-uns de ces sourds-muets ont épousé des femmes parlantes ; ils ont des enfants parlants, qu’ils élèvent souvent mieux que nous n’élevons les nôtres; et notons en passant, ce que le docteur Ttard paraît complètement ignorer après trente années de séjour au milieu des sourds-muets, c’est qu’il est infiniment rare qu’ils procréent des enfants atteints de la même infirmité.
Tout en applaudissant à l’idée généreuse de ce médecin philanthrope, nous émettons, nous, un vœu tout-à-fait opposé au sien. Nous désirons que les sourds-muets, entrant de plus en plus en communion d’idées et de sentiments avec nous, achèvent de se fondre graduellement dans la grande société française et deviennent des citoyens dévoués à la patrie, comprenant tous les droits et les devoirs que leur impose ce titre. Cet essai est, du reste, tenté annuellement à Paris dans un banquet fraternel où les sourds-muets et leurs amis parlants se réunissent pour fêter la naissance de l’abbé de l’Épée. C’est un admirable spectacle, aussi, et en présence duquel nous aimerions à voir tous ceux qui peuvent douter encore du degré incontestable d’intelligence que le ciel, dans sa sagesse, a départi à cette portion si intéressante de notre pauvre humanité. Là, grand nombre d’orateurs silencieux luttent de verve et d’éloquence dans leur beau langage mimique, et pour-
raient souvent donner des leçons d’esprit, de tact et d’àpropos à plus d’un de nos rhéteurs ambitieux, qu’on encense beaucoup trop.
Avantage de la classe créée par le docteur Itard.
Mais il est une réflexion que nous croyons salutaire de déposer ici : c’est qu’en voyant les progrès réels que font, depuis quelques années, bon nombre d’élèves delà classe de perfectionnement, il est d’autres classes de l’école qui ne ressemblent que trop, qu’on nous passe l’expression, à celles d’une école primaire. Ici les progrès, faibles trop souvent^ attestent qu’on n’a pas encore franchi toutes les difficultés qui obstruent l’entrée de la carrière ; là,. au contraire, les élèves, comme dans l’enseigment secondaire, suivent un cours plus sérieux, quoique tardif. Tous ces inconvénients n’existeraient pas si, avant son arrivée à l’école, l’enfant sourd-muet avait reçu un commencement d’instruction, quelque faible qu’il fût, dans une école primaire quelconque. Nous reviendrons sur ce projet, qui n’est pas neuf, dans la partie législative de cet ouvrage, et nous indiquerons au gouvernement les mesures à prendre pour l’aider à étendre au plus grand nombre possible de sourds-muets les bienfaits inappréciables qui doivent découler, pour tous les Français, de la liberté d’enseignement dont la République veut illustrer son ère.