TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE III
cordon. De toutes ces circonstances et des recherches faites pour arriver à la preuve de l’existence de l’enfant, on concluait qu’il était né à terme, et qu’il avait vécu, laissant incertaine la question la plus grave, celle de mort violente.
Le ministère public déclare qu’il ne peut se défendre d’un vif intérêt en présence de la position de l’accusée; mais cet intérêt qu’inspire un être aussi malheureux, doit céder, dit-il, à l’évidence du crime. Le sourd-mnet encourt, ajoute-t-il, la sévérité de la justice toutes les fois que sa double infirmité n’exclut pas en lui l’intelligence du mal qu’il peut faire, car alors il y a crime. Abordant cette haute question de psychologie, il soutient que, malgré l’imperfection de son organisation physique, le sourdmuet possède la pensée, langage intérieur, préexistant à toute convention de langage. Lors même qu’il est dépourvu d’instruction, on se tromperait étrangement en ne voyant en lui qu’un automate vivant, une statue ambulante, aine machine à face humaine. Il a, comme nous, l’idée exacte de la propriété. L’ axiome nemo débet ignorare legem n’admet pas plus d’exception pour lui que pour le parlant. En présence d’une culpabilité évidente, il serait dangereux de l’acquitter, parce que personne, dès lors, ne consentirait à occuper des êtres dégradés n’ayant d’autre intelligence que l’instinct ^du mal. Tous les sourds-muets, dit-il en finissant, s’unissent à moi pour repousser, de toute la force de leur indignation , une aussi flétrissante indulgence.
Quant à la question de savoir si la fracture du crâne a pu être déterminée par la seule chute de l’enfant de la hauteur du giron de la mère, le ministère public invoque
l’autorité imposante du célèbre docteur Marc, qui pense, avec Klein et d’autres médecins, que, règle générale, les contusions et les ecchymoses, avec fracture des os du crâne et épanchement sanguin, sont l’effet d’une violence criminelle, alors même que l’enfant serait tombé brusquement , la mère étant debout. Cette opinion résulte de l’expérience faite que , sur cent quatre-vingt-trois cas de chutes semblables, il n’y a pas eu un seul enfant mort, un seul ayant éprouvé une fracture des os du crâne.
Le défenseur oppose à l’opinion des docteurs Marc et Klein , les expériences du célèbre Chaussier, qui fît, un jour, tomber successivement, de quinze pouces environ , la tête la première , une douzaine d’enfants morts , dont les crânes furent tous fracturés par la chute. Il fait entrevoir la possibilité qu’un tiers, le séducteur peut-être, ait profité de l’évanouissement de Marie pour lui ravir son enfant. Il soutient que les sourds-muets n’ont pas plus d’intelligence que les sauvages , dont les rapproche , du reste, leur imperfection morale. Ne voit-on pas, dit-il, des sauvages étouffer leurs enfants à leur naissance? Point de loi pour le sourd-muet, parce que, pour lui, point de promulgation de la loi ! Coupable aux yeux de la nature, il ne peut être frappé par notre jurisprudence, car il ne la connaît pas. Croyez-vous, ajoute-t-il , que cette malheureuse fille, accusée, en ce moment, d’un crime affreux, comprenne que je dispute sa tête à l’échafaud? Ah ! si elle pouvait parler, qui vous assure que, d’un mot, d’un seul mot, elle n’arrêterait pas le glaive de la loi prêt à la frapper? Qui vous assure qu’elle ne jetterait pas dans vos âmes cette conviction profonde dont je suis animé : ISon, Marie n’est point coupable l