‹ La surdi-mutitéChapitre 160 sur 181 · PREMIÈRE DIVISION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE DIVISION

IntrodactioD.

Un des caractères les plus frappants de notre époque, relativement à l’éducation , non-seulement des sourdsmuets, mais encore des parlants , ce sont les efforts que l’on tente, de toute part, pour arriver à leur répartir un enseignement plus logique et plus en rapport avec leur position et leurs besoins.

Longtemps le sourd-muet, ce paria de toutes les civilisations antiques et modernes, n’a été aperçu qu’à travers le prisme des préventions et des préjugés.

Chez nous l’instruction de ces infortunés languit généralement en dehors du progrès qui s’est introduit dans toutes les branches de l’éducation. On néglige surtout beaucoup trop l’articulation , la lecture sur les lèvres et le traitement de l’appareil auditif et vocal.

ioi ÉCOLtS DE SOURDS-MLEÏS BELGES.

Si celle élude de la parole a été jusqu’à présent si peu cultivée en France , peut-être en trouvera-t-on la cause dans les efforts , en quelque sorte exclusifs , de l’abbé de l’Épée, au début de son apostolat, pour détruire les préjugés qui avaient fait regarder longtemps le langage parlé comme indispensable au développement de l’intelligence. Ici , comme dans beaucoup d’autres questions , il fallait savoir s’arrêter à propos pour rester dans le vrai.

En démontrant à priori que le signe mimique est, pour le sourd-muet, ce que le signe vocal est pour le parlant, et que l’un conduit aussi naturellement que l’autre à l’instruction, l’abbé de l’Épée n’a jamais eu la prétention d’interdire la culture de la parole à ses enfants adoptifs. Ce qu’il a voulu prouver seulement, c’est que les mots de nos langues articulées écrites ne sont qu’ arbitrairement et conventionnellement tes représentants des idées. Loin de là , ce père intellectuel des sourds-muets avait senti combien il importe de ne rien négliger pour mettre ses élèves en possession de la parole , et pour leur ouvrir l’accès d’un monde au milieu duquel ils sont appelés à vivre. Et la meilleure preuve de ce que j’avance, c’est que, quelques années après être entré dans la carrière de l’enseignement et avoir triomphé des préjugés dont ces malheureux étaient alors les victimes, il dirigea tous ses efforts et toutes ses recherches vers un art encore peu connu en France , celui au moyen duquel on peut arriver à leur apprendre la parole.

Malheureusement cet habile instituteur n’eut pas le temps de réaliser sur ce point toutes ses vues charitables; il fut enlevé trop tôt à la religion , à la patrie , à l’hu-

RAPPORT A M. LE MINISTRE DE LTNTÉRIEIR. 453 manité. Et depuis sa mort, non-seulement on a négligé la culture de la parole , mais on s’est même peu occupé d’agrandir le cercle de l’éducation de ces infortunés.

Aujourd’hui, sur près de vingt-deux mille sourdsmuets épars sur le sol de la France, une très faible partie reçoit le bienfait de l’instruction dans des établissements publics ou privés.

Sur la frontière de la France, sur le territoire belge, un spectacle différent s’est offert à mes yeux; partout j’ai trouvé l’éducation et l’assistance organisées en faveur du sourd-muet, de l’aveugle et du sourd-muet aveugle. On lit dans la loi communale décrétée en Belgique, le 30 mars 1836 :

« Le conseil communal est tenu de porter annuelle- » ment au budget de ses dépenses toutes celles que les » lois mettent à la charge de la commune , et spéciale- » ment les frais d’entretien et d’instruction des aveugles » et sourds-muets indigents , sans préjudice des sub- » sides à fournir par les provinces ou par l’État , lors- » qu’il sera reconnu que la commune n’a pas les » moyens d’y pourvoir sur ses ressources ordinaires. »

Voici comment cette dépense est répartie dans les établissements belges que j’ai visités :

L’État en acquitte un tiers;

La Commune un tiers ;

La Province un tiers.

t Dans la province d’Anvers, une commune ayant

* refusé de se soumettre à l’article 131 de cette loi, » et de porter à son budget la quote-part qui lui était

* imposée pour le tiers de la pension d’un pauvre

454 ÉCOLES DE SOüRDS-MUEl'S BELGES.

i sourd-muet, né dans sa circonscription, le gouver- » nement l’y a fait inscrire d’office. »

Ainsi , sur les limites de la France , l’éducation est libéralement donnée à tout sourd-muet, à tout aveugle, à tout sourd-muet-aveugle , et l’étude de l’articulation et de la lecture sur les lèvres , s’y développent et s’y perfectionnent de jour en jour.

Institution de Bruges.

C’est le plus important de la Belgique. Depuis deux ans il applique à l’étude de la lecture sur les lèvres tous ses élèves, et à P articulation plus de la moitié. Jusque-là, cette partie si importante de l’éducation du sourd-muet y avait été renfermée dans des limites beaucoup plus étroites; le quart ou le cinquième de ces enfants participaient à peine à ce bienfait.

Le digne fondateur de cet établissement, M. l’abbé Carton, dont les lumières et l’expérience ont été généralement appréciées, m’a déclaré que, d’après les observations qu’il a été à même de faire depuis quinze ans en France, en Allemagne, en Angleterre, et d’après l’étude comparative des différentes méthodes d’enseignement auxquelles il s’est livré , il entrevoyait la possibilité de donner plus d’extension encore à la culture de la parole, et il est d’autant plus encouragé à entrer dans celte voie, qu’il trouve dans ces exercices, le double avantage de doter le sourd-muet de la parole et d’améliorer sa santé. Depuis longtemps, il a remarqué que ces infortunés sont plus sujets que les autres enfants, aux affections de poitrine et principalement à la plitysie. Il en attribue en partie la cause au défaut

RAPPORT A M. LE MINISTRE DE LTNTÉRlEüR. 45S d’exercice de l’appareil respiratoire. « Chez eux , me disait-il, j’ai remarqué que la poitrine est peu développée. En activant les fonctions de l’appareil vocal, on remédie à cette mauvaise conformation, et on lutte peut-être efficacement . contre le développement des tubercules. »

Pour y parvenir , il est d’avis qu’on enseigne l’articulation à tous les sourds-muets chez lesquels on trouve quelques dispositions à cette étude. Il a vu, ajoute-t-il, la santé générale de quelques-uns de ses élèves et leur appareil respiratoire en particulier, s’améliorer par l’usage de la parole. Tout en ne partageant pas complètement les idées de M. Carton sur les moyens prophylactiques qu’il propose pour combattre la phtysie chez les sourds-muets, je me plais à reconnaître que la gymnastique auditive et vocale à laquelle j’ai moi-même soumis un grand nombre de sujets, m’a paru avoir, outre l’avantage de conduire le sourd-muet à la possession d’une parole claire et facile, celui d’imprimer à ses organes un développement salutaire. Je suis heureux de pouvoir consigner ici l’opinion d’un homme d’une expérience aussi consommée et de l’invoquer, pour réfuter celle de quelques auteurs qui ont émis des idées tout-à-fait opposées. Ces idées, si elles étaient partagées, pourraient retarder le jour, si désiré, où le plus grand nombre possible de sourds-muets sera admis à jouir de moyens de communication, plus appropriés à ses besoins et à ses rapports avec la société.

M. Carton nous a fait observer qu’il existe certains enfants pour lesquels un travail méthodique d’articu-

lation est difficile, et qu’à moins de parvenir à régler chez eux le double mouvement d’inspiration et d’expiration , il serait plus sage , dans l’intérêt de leur santé, d’y renoncer; mais heureusement, le nombre de ces sujets est très peu considérable.

Pour l’enseignement de l’articulation et celui de la lecture sur les lèvres, il ne faut pas autant de maîtres et de maîtresses qu’on l’a cru jusqu’à ce jour. J’ai vu dans cet établissement une seule dame , répartir à la fois ce double mode d’instruction à quinze enfants rangés en cercle autour d’elle. Voici l’ordre dans lequel elle les plaçait : elle mettait au premier rang les plus jeunes , les myopes , et les élèves nouvellement entrés dans l’institution. Il y a un conseil que je donnerais à cet égard , ce serait de placer près du maître , les enfants chez lesquels il existe un peu d’audition. Ces élèves, comme l’expérience me l’a démontré, recevraient ainsi une excitation auditive , qui imprimerait à leur articulation un timbre plus rapproché de l’état normal.

A Bruges, je l’ai déjà dit, tous les sourds-muets sans exception, participent à l’enseignement de la lecture sur les lèvres, et le succès en est à peu près général. Ce moyen de communication auquel j’ai trouvé les élèves de cet établissement très bien exercés , est d’autant plus précieux , que seul il peut rendre la conversation possible , facile même , entre le sourd-muet et le parlant qui ne sait pas écrire et qui ignore l’art de se faire comprendre par la mimique ou la dactylologie. L’examen de ces élèves m’a pleinement satisfait, et m’a fait voir que là , comme partout , avec du temps et les

RAPPORT A M. LE MINISTRE DE LTNTÉRIEUR. 437 moyens nécessaires , on pourra quand ou le voudra , diminuer considérablement le nombre des sourdsmuets.

M. Carton se sert de la langue mimique , car elle est indispensable à tous ceux qui veulent entreprendre l’éducation des sourd-muets, mais il en circonscrit l’emploi dans des bornes beaucoup plus resserrées qu’au sein de nos institutions.

Les motifs sur lesquels il se fonde pour agir ainsi, m’ont paru fort raisonnables : « Si le but qu’on se propose dans l’instruction des sourds-muets, me disaitil , n’était pas de les mettre en rapport avec la société des parlants, s’ils n’étaient destinés à vivre qu’avec leurs frères d’infortune , sans doute la mimique leur offrirait un moyen de communication suffisamment approprié à leurs besoins, mais alors il faudrait la leur enseigner comme on nous enseigne nos langues parlées et écrites, et les difficultés de l’un et de l’autre enseignement resteraient à peu près les mêmes.

M. Carton ne laisse donc jouer à la mimique qu’un rôle secondaire dans l’enseignement. Il donne la préférence aux langues graphiques et alphabétiques. Partant de ce principe que les opérations de l’intelligence sont facilitées par la perfection de l’instrument à l’aide duquel elle opère, et entravées par son imperfection, celui dont il fait choix pour développer les opérations intellectuelles de ses élèves, est la langue du pays qu’ils habitent, et la langue des personnes avec lesquelles ils sont appelés à passer leur vie.

t Dès qu’un sourd-muet, ajouta-t-il, est en état d’apprendre nos langues, il faut les lui enseigner. Le

motif en est simple ; il s’agit de le mettre en rapport avec ses semblables. Il importe donc bien plus de lui donner un moyen de communication connu de sa famille , que de chercher à perfectionner son langage mimique qu’il emploie de préférence, mais qui lui devient à peu prés inutile à sa sortie de l’institution. .

M. Carton n’enseigne jamais les signes, mais pour l’étude de la’ langue et le développement de l’intelligence, il utilise ceux dont fait usage le. sourd-muet à son entrée dans l’établissement , et regarde même ces gestes naturels comme indispensables à l’élève au début de ses études.

Institution de Gand.

Celui-ci marche sur les traces de celui de Bruges, et, si la lecture sur les lèvres et l’articulation qu’on y cultive depuis quelques années n’y ont pas fait autant de progrès que dans l’établissement de M. Carton, il n’en faut pas chercher la cause autre part que dans l’imperfection des méthodes en usage , dans le temps beaucoup trop limité qu’on coqsacre à ce double exercice , et dans le peu d’habitude des professeurs qui ne sont pas encore assez familiarisés avec ces deux branches d’enseignement.

Mais de ces trois obstacles, celui qui m’a paru le plus grave , celui qui s’oppose le plus à ce qu’on obtienne de meilleurs résultats , c’est le peu de temps qu’on consacre à cette étude. Le parlant dans l’enfance acquiert la faculté d’articuler par nature , par imitation et par habitude : le pauvre sourd-muet au contraire, ne peut y arriver que par les deux derniers moyens,

rimitation et l’habitude; encore n’est-ce qu’après un temps assez long qu’il atteindra ce résultat. Les dames professeurs de cet institution m’ont manifesté leur surprise des succès qu’elles obtiennent et du long retard que l’on avait mis à enseigner à ces malheureux V articulation et la lecture sur les lèvres.

Institation de Bruxelles.

En approchant de la capitale de la Belgique, je m’attendais à y trouver l’instruction plus avancée que dans les écoles provinciales que je venais de visiter. Ma déception fut grande, lorsqu’ en arrivant à l’Institution de Bruxelles, j’appris qu’on n’y enseignait ni la parole ni la lecture sur les lèvres , parce qu’il faudrait quelques centimes additionnels de plus pour les appointements d’un professeur chargé de l’articulation.

Les instituteurs que possède cette maison, consacrent, il est vrai, avec un dévouement sans bornes et une abnégation évangélique, tous leurs instants aux pauvres élèves qui leur sont confiés; mais le temps leur manque pour enseigner la parole à ces enfants. Les professeurs de cette maison, hâtons nous de le dire, m’ont manifesté eux-mêmes le regret qu’ils éprouvaient de l’absence de ce complément d’étude, et ils ont reconnu sans peine avec moi qu’un grand nombre de leurs élèves étaient parfaitement aptes à apprendre à parler ; il est même ressorti de notre examen et de mes observations, que chez plusieurs d’entre eux, on pouvait espérer de traiter avec succès l’appareil auditif et vocal. Mais les seuls éléments à l’aide desquels on réussirait à mettre en pratique ces divers moyens man-

quent par les raisons que nous venons de signaler,

la privation de quelques centimes indispensables.

Inslitution de Liège.

A Liège comme à Bruxelles , j’ai recueilli les mêmes aveux de la bouche du directeur qui a fait partie du corps enseignant de l’école de Paris , et au dévouement duquel on s’accorde à rendre hommage. «Je suis seul ici, m’a-t-il dit, avec un professeur sourd-muet, pour instruire tous les élèves garçons, et malgré le désir que j’aurais de leur enseigner l’articulation, je ne pourrais en trouver le temps ; il ne m’est pas possible de donner tout à la fois l’éducation à une partie des élèves et de leur enseigner l’articulation , et d’ailleurs une pareille tâche serait au-dessus de mes forces. Pour entreprendre la réforme que vous poursuivez, il faudrait que je fusse secondé par un professeur parlant, mais l’autorité pense que les charges de la maison sont déjà trop lourdes pour qu’elle puisse consentir à s’imposer ce nouveau sacrifice. »

On arriverait aussi très facilement ( tel est du moins son avis) , à améliorer chez plusieurs élèves l’audition dont la culture est totalement négligée. Ici, j’ai du reste eu l’occasion de renouveler une remarque que j’avais déjà faite; c’est que l’articulation est d’autant plus facile et meilleure qu’il reste plus d’ouïe chez le sourd-muet.

Les divers perfectionnements introduits déjà dans un certain nombre d’établissements belges, m’ont démontré que, tout en conservant le langage mimique dans les limites de son importance et de son utilité , on corn-

RAPPORT A M. LE MINISTRE DE L’INTERIEUR. 461 mence à s’occuper sérieusement de doter ces malheureux d’un moyen de communication qui les mette plus directement en rapport avec la société des parlants.

On comprend, en effet, que, dans l’état actuel de la science, il ne soit pas possible de rendre Touïe et la parole à tous les sourds-muets, mais en laisser beaucoup privés de la parole et de la faculté de la lire sur les lèvres serait une faute d’autant moins excusable , qu’on possède aujourd’hui les moyens de repartir ce bienfait entre le plus grand nombre.

Là, comme partout, j’ai constaté dans les mêmes proportions, qu’à très peu d’exceptions près , les élèves pourraient être mis à même de se servir de la parole el de la lire sur les lèvres , et qu’il y en aurait même plusieurs , qui à l’aide de l’application de mes principes seraient susceptibles de recouvrer l’ouïe et la parole.

Dans un prochain rapport je m’occuperai de l’école de Mons, dirigée par un sourd-muet, M. Georges, de Cherbourg.

Je borne ici l’exposé des faits généraux concernant les institutions belges. J’en hâte de procéder de la même manière à un examen général des écoles que j’ai visitées en Allemagne.

PREMIER RAPPORT

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