PREMIÈRE DIVISION
Institution de Bruges pour les sourds-muets , les areugles et les sourdsmuets-areugles.
L’institution de Bruges, créée en 1836 par Tabbé Carton, a été ouverte, dans le mois d’octobre de la même année, aux sourds-muets, aux aveugles et aux sourds-muets-aveugles des deux sexes. La maison est tenue par une association de dames religieuses qui, en outre, distribuent, sous la direction du fondateur, l’instruction aux jeunes filles. Cet établissement reçoit à peu près tous les sourds-muets de la Flandre occidentale. Ils sont dans cette province au nombre de 334, soit 1 sur 1844 habitants. L’école renferme 82 élèves des deux sexes sourds-muets, aveugles, ou sourds-muets-aveugles. On les y admet de huit à dix-huit ans ; toutefois il est fait droit à des exceptions, dans certaines circons-
tances particulières. A leur entrée, ils doivent être munis de leur acte de naissance et d’un certificat de vaccination.
Ceux dont l’admission est prononcée apportent un trousseau ou en paient la valeur ; l’établissement fournit le coucher complet, moins le linge.
Le prix de la pension est de 300 francs pour les enfants de familles pauvres envoyés par les communes.
Pour les enfants appartenant à la classe aisée, on traite de gré à gré.
La pension des enfants pauvres est, comme nous l’avons dit, à la charge de l’État pour un tiers, de la province pour un second tiers, et de la commune pour le troisième.
■ L’enseignement est donné en langue flamande ou en langue française, au choix des parents. Presque tous apprennent la langue flamande comme étant celle des personnes avec lesquelles ils seront le plus en relation à la sortie de l’établissement. Il y en a un huitième environ à qui on enseigne le français. L’enseignement simultané de ces deux langues dans la même école a, d’ailleurs, son côté utile.
De mon examen, de mes observations et des remarques du savant directeur , il résulte que dans cet établissement on travaille avec ardeur, depuis quelques années, à abaisser les barrières qui tiennent le sourdmuet éloigné de la société.
Voici les conditions essentielles qu’exige le directeur de Bruges pour réussir rapidement dans l’articulation.
L’élève doit être désireux d’apprendre à parler. Le maître ne saurait être obligé d’user à son égard de
RAPPORT A M. LE MINISTRE DE LTNTERIEüR. 477 violence ; autrement les résultats seraient lents , et les sons qu’on voudrait obtenir par contrainte ne pourraient que fatiguer l’élève et altérer sa santé, au lieu de développer son appareil pulmonaire.
Suivant l’habile directeur, l’art d’enseigner l’articulation doit avoir pour double base la pratique et une observation soutenue. C’est convaincu de la vérité de ces principes, qu’il dresse ses professeurs. 11 commence l’étude de la parole par les voyelles, comme étant des sons naturels que le sourd-muet produit sans difficulté, sans fatigue et sans les avoir appris. M. Carton leur fait comprendre la valeur et la signification des voyelles à mesure qu’ils les prononcent et leur fait observer , en même temps, l’ébranlement et les vibrations qu’elles communiquent à la poitrine. Il leur signale deux demivoyelles qui produisent aussi ces vibrations et cet ébranlement : ce sont l’m et l’n. « Faites vibrer la poitrine, leur dit-il, en ayant les lèvres fermées, et vous aurez une m. Faites la vibrer , la bouche ouverte, vous aurez une n. »
De l’étude des voyelles il passe à celle des consonnes, et voici les observations dont elles sont l’objet de sa part : « Il existe des consonnes, dit-il, que, de lui-même, aucun sourd-muet ne peut produire, ce sont Vf, l’s etl’/. Il parvient à prononcer naturellement toutes les autres, ainsi qu’une consonne suivie d’une voyelle, ou une voyelle suivie d’une consonne. Quant à la consonne placée entre deux voyelles, et à la voyelle placée entre deux consonnes, 'elles lui offrent plus de difficulté. »
M. Carton procède toujours avec ses élèves du connu à l’inconnu , de l’a au fc, du t à 1’/, etc., etc.
Comme dans l’enseignement de l’articulation tout dépend , selon lui , du tact , chaque sourd-muet peut se rendre compte sur lui-même du degré de consonnance des lettres. « La lecture sur les lèvres, me disait le savant directeur, s’apprend de soi-même. Les sourdsmuets qui ne peuvent parvenir à bien articuler , n’en réussissent pas moins généralement à lire la parole sur les lèvres, surtout les filles qui ont plus de délicatesse dans la vue et qui distinguent mieux les inflexions et les mouvements des organes. »
M. Carton me racontait à ce sujet qu’un membre de la chambre des Représentants belges, lui ayant fait l’honneur, en 1847, de visiter son établissement, lui dit, dans l’excès de son admiration : «Je vous félicite, monsieur le Directeur, de vos succès : vos garçons parlent bien , mais les filles conservent le privilège de leur sexe ; elles parlent mieux encore. »
Depuis deux ans , il fait donner des leçons d’articulation à trente filles ; la moitié , selon lui , réussira à parler nettement; l’autre moitié ne réussira pas tout-àfait aussi bien ; mais toutes celles qui ont la vue bonne parviendront à lire la parole sur les lèvres. « Si mes ressources, ajoutait-il, me permettaient d’avoir un maître et une maîtresse de plus pour cet enseignement (mais on me mesure les subsides d’une façon un peu trop mesquine) , j’obtiendrais de plus brillants succès sur un plus grand nombre d’élèves bien portants. » Quant aux enfants affectés de tubercules et pour la santé desquels le travail de l’articulation artificielle deviendrait peut-être dangereux , il est d’avis qu’on ne les soumette pas à ces exercices.
L’articulation de la langue française ne présente pas plus de difficulté que celle de la langue flamande. Seulement, dans la première, le même son s’exprime souvent par des lettres différentes : o, au, ot, eau, eaux; é, ai, aïs, ait, aient, etc., etc. C’est plutôt un avantage qu’un inconvénient; l’élève est heureux de voir plusieurs assemblages de lettres produire le même son. Ces combinaisons lui permettent d’arriver plus vite à prononcer des mots. Dans l’étude du flamand , au contraire , on doit s’appesantir davantage sur les syllabes qui n’ont aucune valeur ou signification.
Les développements dans lesquels j’ai cru devoir entrer, dans la première partie de mon travail , sur la méthode générale de l’abbé Carton , me dispensent de m’arrêter plus longtemps sur l’instruction intellectuelle qu’on reçoit dans cette institution vraiment modèle
Quant à l’enseignement professionel qu’on y donne, je me bornerai à dire que , dès la deuxième année de leur séjour à l’école, les élèves y sont exercés aux métiers les plus appropriés à leur constitution physique et à la position qu’ils doivent un jour occuper dans le monde. Les garçons y deviennent menuisiers, cordonniers ou tailleurs ; les filles s’occupent de travaux d’aiguille.
Institution de Gand pour les sourds-muets et les aveugles.
L’Institution des sourds-muets et aveugles de Gand^ fondée le 9 février 1835 par feu le chanoine Triest, surnommé le Vincent-de-Paul de la Belgique, ne reçoit que des internes , il est dirigé par les frères et les sœurs de la Charité.
Cette corporation religieuse compte en Belgique vingt
et une maisons, dont quati'e se livrent à l’éducation des sourds-muets : celle de Gand, comme maison principale, et celle de Bruxelles, comme succursale.
L’Institution de Gand est divisée en deux sections, formant deux établissements distincts : dans l’un les garçons sont élevés par les frères de la charité ; dans l’autre, annexé à l’hospice des Incurables qu’elles desservent , les sœurs se livrent à l’éducation des filles; l’un et l’autre sont placés sous la direction du chanoine Decker.
Maison des filles.
Dans la Maison des filles, les élèves sont généralement admises de l’âge de sept à dix-sept ans. Elles doivent être munies d’un acte de naissance , d’un certificat de vaccination et de pièces constatant que leur pension est payée par la commune , par le bureau de bienfaisance ou par l’administration des hospices.
Le prix annuel de cette pension est de 400 fr. Pour les enfants pauvres, envoyés par les communes, il est réduit à 275 fr. Les élèves sont tenus d’apporter un trousseau consistant en objets de literie, linge, chaussures et vêtements uniformes.
L’éducation faite en français est confiée à quatre religieuses, dont deux ont étudié à Paris sous l’abbé Sicard. La durée des cours est de sept années. La mimique y est en usage comme à Paris. Cette partie de l’établissement renferme 32 filles.
Les dames professeurs m’ont permis d’assister à leurs leçons et d’interroger leurs élèves. Sur ma demande , on les a rangées par degré de force, puis j’ai procédé à
RAPPORT A M. LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR. 48l leur examen. Il m’a semblé que les principes de l’enseignement pourraient être simplifiés et rendus plus faciles pour l’élève et pour le professeur.
Sur 32 élèves filles, 12 sont appliquées, avec quelques succès, à l’articulation, qu’on enseigne dans l’institution depuis quatre années à peine, et à laquelle on ne consacre encore qu’un temps insuffisant, une heure seulement trois fois par semaine.
Sur ces 12 enfants, un peu plus de la moitié • m’a paru avoir une articulation assez nette ; chez les autres elle est pénible et peu distincte. Les dames professeurs m’ont fait observer que celles-ci étaient dans l’établissement depuis moins de temps que les premières.
Du reste , le directeur m’a assuré que l’articulation de la langue flamande ne lui paraissait par plus facile que celle de la langue française , comme on paraît le croire généralement.
Une remarque que j’ai faite et qui se trouve d’accord avec mes principes et mes observations, c’est que toutes les élèves qui articulent le mieux sont précisément celles chez qui l’audition est le plus développée ou qui ont été privées de l’ouïe dans un âge plus avancé. Elles m’ont paru susceptibles de pouvoir, à l’aide d’une méthode convenable, recouvrer l’usage de la parole à un assez haut degré pour s’en servir dans leurs rapports extérieurs. La dame qui leur enseigne l’articulation m’a assuré que plusieurs élèves, dont elle s’était occupée plus spécialement, avaient été placées en ville comme domestiques et qu’elles articulaient assez distinctement pour se servir exclusivement de la parole. Je n’ai pas vu ces anciennes élèves, mais ce dont j’ai été témoin dans
rétablissement ne me laisse aucun doute sur ce qu’on m’en a dit.
La lecture sur les lèvres est cultivée , à l’école de Gand, en même temps que l’articulation, et avec plus de succès. Pour la majeure partie des élèves , elle m’a paru subordonnée, généralement, à l’état de leur vue, au degré de leur intelligence et au plus ou moins d’attention dont elles sont susceptibles.
Le reste de l’enseignement a lieu à l’aide de la mimique. 11 embrasse la lecture, l’écriture, le calcul, des notions de géographie et d’histoire, le dessin, etc.
L’enseignement professionnel consiste en travaux de ménage et ouvrages d’aiguille.
Maison des garçons.
L’établissement destiné aux garçons est séparé de celui de filles; il est tenu par des frèrès religieux, régis par le même directeur. Le nombre des élèves est de 45. L’enseignement a lieu ici en langue flamande, tandis que chez les filles c’est la langue française qui est en usage. Du reste, les professeurs de ces établissements n’ont pas remarqué plus de difficulté de la part des élèves à articuler le français que le flamand. La mimique y est en usage comme dans la maison des filles.
L’éducation se compose, en outre, de la lecture, de l’écriture, du calcul, de notions de géographie et d’histoire, du dessin, de la lithographie, de la gravure et des quelques professions dans lesquelles les sourdsmuets réussissent le mieux.
Institution de Bruxelles pour les sourds-muets et les aveugles.
L’institution des sourds-muets et aveugles de Bruxelles a la même origine et reconnaît le même fondateur que celle de &and. Elle est aussi desservie par les frères et les sœurs de la charité, et placée également sous la direction du chanoine Decker.
Sous le rapport de l’hygiène, elle ne m’a pas paru réunir toutes les conditions qu’on serait en droit d’exiger pour des enfants dont la constitution physique réclame un air pur et abondant.
Elle est soutenue par l’État, par la province, ppr les communes, et chacun de ces trois tuteurs devrait y participer pour un tiers , mais , d’après les renseignements que j’ai recueillis, il arrive souvent que, la commune ne pouvant acquitter le tiers à sa charge, l’enfant se trouve dans l’impossibilité de profiter des deux autres tiers qui jamais ne lui font défaut.
Les professeurs de cet établissement m’ont assuré que, pour leur compte , ils avaient été témoins de plus de vingt cas de non-admission par l’impossibilité où se trouve la commune de fournir le tiers à sa charge.
Le prix entier de la pension est de 300 francs. Les élèves sont admis dans l’établissement de l’âge de neuf à quinze ans. On y reçoit des adultes, mais à Fessai seulement. S’ils n’ offrent point d’aptitude à l’instruction, .on les renvoie dans leurs familles.
Remontant à l’époque de la fondation de cette école et descendant par année jusqu’en 1849, on trouve qu’en 4835 elle a reçu 13 sourds-muets et qu’il n’en est sorti aucun.
484 ÉCOLES DE SOl'RDS-MDETS BELGES.
En 4836, entrées 10, sorties 2,
en 1837, 9, 0,
en 1838, 7, 2,
en 1839, 3, 3,
en 1840, 4, 1,
en 1841, 5, 2,
en 1842, 5, 0,
en 1843, 4, 2,
en 1844, 5, 13,
en 1845, 6, 6,
en 4846, 3, 1,
en 1847, 5, 9,
en 1848, 0, 6,
en 4849, le nombre des élèves était de 30, et celui des sourds-muets reçus depuis la création de l’établissement, de 82.
L’institution admet aussi des aveugles ; 50 ont été reçus depuis la tondation de l’école.
Le nombre des sourds-muets qu’elle entretient est de 40.
L’enseignement est donné en langue française d’après l’ancienne méthode de l’institution de Paris. Les élèves sont divisés en quatre séries et ne passent d’une série dans une autre que lorsque leur degré d’instruction le permet. 11 n’y a que deux professeurs.
J’ai reconnu que l’enseignement laissait peu à désirer quant à l’instruction primaire ; mais ici j’exprime un regret, c’est que les élèves doués de bonnes dispositions ne reçoivent pas, faute de temps, de professeurs ou de ressources, l’instruction supérieure complémentaire.
L’articulation et la lecture sur les lèvres y sont
RAPPORT A M. LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR. 48S entièrement négligées. On allègue pour motif à cette lacune la difficulté de trouver des professeurs capables. Lfiustituteur en chef n’eût pas mieux demandé que d’appliquer ce double enseignement spécial à un certain nombre d’élèves auxquels il reconnaît toute l’aptitude nécessaire; mais l’extrême fatigue que lui occasionne la direction de l’enseignement général, tel qu’il est pratiqué dans la maison , l’empêche, bien malgré lui, d’y ajouter ce perfectionnement.
Ici, comme dans tous les autres etablissements que j’ai visités, j’ai rencontré chez le plus grand nombre d’élèves une aptitude à la lecture sur les lèvres en rapport avec leur intelligence.
Quant à la pratique de l’articulation, elle m’a paru possible chez la plupart d’entre eux.
Dans la maison des filles , l’articulation et la lecture sur les lèvres commencent à être cultivées avec soin , depuis quatre à cinq années seulement, d’après la méthode suivie à Gand, mais dans des proportions moins exiguës, le personnel des sœurs offrant plus de ressources pour ce complément d’instruction.
La durée des études m’a paru sagement réglée : elle n’est point limitée strictement comme dans nos écoles françaises ; on se borne à la proportionner à l’aptitude des enfants et à leurs progrès. La journée est ainsi divisée : cinq heures sont consacrées à l’éducation intellectuelle et morale. De trois à quatre heures on vaque aux travaux des ateliers. A partir de la première ou de la deuxième année de leur cours d’instruction, les élèves sont exercés aux métiers pour lesquels ils ont le plus de goût et auxquels les rendent plus aptes et
leur santé et leur constitution physique, tels que ceux de tailleur, cordonnier, lithographe, vannier, boulanger, etc., etc., pour les garçons; les travaux d’aiguille et de ménage pour les filles. Les uns et les autres y sont exercés jusqu’à leur sortie de la maison. La gymnastique a été supprimée à cause des accidents qu’elle occasionnait.
Les vacances commencent en septembre et durent six semaines.
Institution de Liège pour les sourds-muets et les aveugles.
L’Institution des sourds-muets et aveugles de Liège a été fondée en 1819 par Jean -Baptiste-Pierre- Denis Pouplin, né en France, à Gisors, département de l’Eure, le 10 octobre 1767. Après avoir servi quelque temps, avec distinction, dans sa patrie, il fut obligé, pour cause de santé, de renoncer à la carrière des armes. Il se livra d’abord à l’enseignement primaire, puis à l’enseignement spécial des sourds-muets, et, sans le secours d’aucun maître , il y obtint de brillants succès.
A sa mort, arrivée en 1828 , la direction de l’Institution de Liège passa entre les mains de son fils Jean- Clément Pouplin , qui mourut en 1837. Il eut pour successeur un professeur parlant, homme de mérite, sorti de l’école de Paris, M. Durupt de Baleine.
Le but de cet établissement est de répartir entre des enfants sourds-muets et aveugles l’éducation religieuse et intellectuelle qu’ils sont susceptibles de recevoir et de les mettre à même de pourvoir à leur subsistance par l’exercice de quelque profession industrielle. II est
RAPPORT A M. LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR. 487 administré par une commission composée de sept membres au moins et de dix au plus, nommés par les souscripteurs de l’œuvre réunis en assemblée générale. L’Institution se soutient au moyen de subsides qu’elle reçoit de l’État , des provinces , des communes et des souscripteurs.
C’est à la fois un internat et un externat, il compte quarante internes (vingt-cinq garçons et quinze filles) et six externes des deux sexes. Les élèves ne sont admis ni avant l’âge de huit ans, ni après celui de quinze.
Tout enfant doit être muni, à son entrée, de son acte de naissance et d’un certificat de vaccination. Avant d’être reçu définitivement , il est soumis par le professeur en chef à un examen ayant pour but de constater le degré de surdité ou de cécité dont il est atteint et de reconnaître s’il est en état de profiter de l’enseignement qu’on reçoit dans la maison.
Les élèves externes sont, sur la présentation d’un souscripteur, admis gratuitement à fréquenter les classes.
Le prix de la pension est, pour les internes, de 450 fr. payables d’avance par trimestre. Il n’est que de 300 fr. pour les élèves indigents envoyés parles administrations des communes rurales.
Les élèves internes apportent un trousseau, ou moyennant une somme , une fois payée, de 250 fr. pour les garçons et de 200 fr. pour les filles , l’administration se charge de le fournir et de le renouveler à ses trais. Les élèves ont un costume uniforme.
L’enseignement comprend la lecture, l’écriture, la géographie, l’histoire, la grammaire. Pour les sourds-
muets il comprend, en outre, le langage mimique, l’articulation, le dessin, la ciselure, la sculpture, la couture. Pour les aveugles , la musique. Il est presque identique avec celui des deux institutions de sourdsmuets et d’aveugles de Paris. Chaque élève est exercé, selon son aptitude, à l’apprentissage d’un métier. 11 ne peut être infligé aucun châtiment corporel qui expose un enfant à la risée de ses condisciples.
Durant les promenades, un instituteur est chargé de donner aux enfants des explications sur les objets , dont il peut être tiré parti pour le développement de leur intelligence.
La durée des séances d’atelier est de deux heures et demie le matin , et de deux heures le soir. Les élèves y sont admis aussitôt que leurs forces le permettent.
Les enfants restent , en moyenne , sept années dans l’établissement ; ils ne peuvent y séjourner plus de dix ans. Les professeurs pour les garçons sont au nombre de deux : un professeur parlant qui est le directeur de la maison et un professeur sourd-muet , M. Henrion , ancien élève de l’école de Paris. Les filles ont pour professeurs deux dames, l’une professeur titulaire, l’autre suppléante. Toutes deux ont été formées à l’éducation des sourds-muets par M. de Baleine.
La langue française est en usage dans l’établissement; l’articulation n’y est pas aussi cultivée que semblerait le comporter le nombre des élèves qui en pourraient retirer plus ou moins d’avantage. M. le Directeur, qui poursuit avec succès l’oeuvre charitable de Pouplin,m’a témoigné le vif regret qu’il éprouvait de ne pouvoir donner plus de développement à cette précieuse branche
RAPPORT A M. LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR. 489 d’instruction. Il reconnaît que , parmi ses élèves, un certain nombre est doué de dispositions suffisantes pour en profiter; mais seul, limité d’ailleurs par le temps, il se voit dans l’impossibilité matérielle d’obéir, comme il le désirait, à l’impulsion de son cœur. Il y a chaque année deux époques de vacances, l’une du mercredi saint au dimanche après Pâques, l’autre de la fin d’août au 1“ octobre.
Dans cet établissement, comme dans tous ceux que j’ai visités en Belgique , j’ai rencontré bien des enfants auxquels il serait possible de rendre l’usage delà parole, et un certain nombre qui pourraient recouvrer l’ouïe à un degré plus ou moins élevé.
Maison d’assistance de Bruxelles pour les sourds-muets et les aveugles.
La Belgique, qui donne indistinctement à tous ses enfants aveugles ou sourd-muets l’éducation publique et qui , sous ce rapport , nous trace la route à suivre, a été aussi la première à nous donner l’exemple de sociétés de patronage en faveur de ces infortunés.
Une de ces sociétés, créée à Bruxelles, vient de fonder dans cette ville une maison d’assistance destinée à recevoir les sourdes-muettes et les aveugles, qui, ne pouvant par leur travail subvenir à leurs besoins, au sortir des institutions dans lesquelles elles ont été élevées, se trouvent isolées au milieu de la foule des parlants. On les emploie dans cet établissement à la couture et à diverses autres occupations de leur sexe. L’asile est tenu par ces mêmes sœurs de la charité que nous retrouvons avec bonheur, de tous côtés, dans ce pays, et dont l’ordre religieux rayonne sur la Belgique
entière, salué d’unanimes bénédictions. La maison, aux dépenses de laquelle l’État s’est empressé de contribuer, est loin, sans doute, de se suffire encore, mais elle a le mérite d’ouvrir une voie nouvelle au soulagement de deux classes de malheureux dignes de tout son intérêt.
Institution de sourds-muets d’Anters, société d’assistance et de prévoyance.
Toutefois, hâtons-nous de le dire pour être juste envers tous, l’association de Bruxelles avait été devancée dans cette carrière ouverte à la charité publique par l’institution des sourds-muets d’Anvers, laquelle mériterait mieux le titre de Société d'assistance et de prévoyance en faveur de ces infortunés.
Cette association, d’une nature toute particulière, a été spécialement créée pour rechercher les moyens :
1° De placer les sourds-muets dans des institutions particulières ;
2° D’en prendre soin au sortir de ces institutions ;
3“ De propager la connaissance des moyens de communication qui existent entre ces malheureux et les entendants parlants et de rendre ainsi leur isolement plus supportable.
Leur éducation terminée, les sourds-muets ont besoin de guides qui leur facilitent l’entrée des ateliers, ainsi que le débouché de leurs produits , et qui s’occupent de leur état moral en leur donnant de bonnes habitudes et les arrachant aux séductions du mauvais exemple.
Il faut aux sourds-muets instruits une réunion de personnes qui entendent et qui parlent, afin qu’ils
RAPPORT A M. LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR. 49i puissent, dans leurs besoins physiques et moraux, y trouver aide , secours et conseils.
Tel est le but de l’institution d’Anvers, but qu’elle développe ainsi dans son programme : « A moins de se borner à la société de ses compagnons d’infortune, comment le sourd-muet pouvait-il, jusqu’à présent, s’aventurer dans un monde qui ne connaît pas son langage? Pour se faire comprendre des parlants, doit-il avoir sans cesse recours aux caractères alphabétiques? Dans combien de circonstances l’intelligence plus répandue de la mimique ne serait-elle pas utile au malheureux forcé d’y recourir? C’est pour combler cette lacune que plusieurs habitants d’Anvers se sont engagés à se mettre en communication directe avec les sourds-muets en apprenant leur langue , leurs gestes et en propageant, de tous leurs efforts, les principes admis dans les institutions dont l’abbé de l’Épée et l’abbé Sicard ont été les créateurs. Les membres de l’Institution d’Anvers espèrent que leur exemple trouvera des imitateurs en Belgique.
Le nombre des membres de cette association est illimité. La direction se compose d’un président, d’un secrétaire, d’un instructeur, d’un caissier, de deux commissaires et de deux conseillers, tous élus pour trois ans. L’instructeur est chargé de veiller à ce que tout membre sache l’alphabet manuel. 11 lui fait, à cet effet, composer des phrases, qu’il lui dicte verbalement et qu’il écrit sur un tableau dressé dans le local des réunions.
Pendant la première heure de chaque séance , après la lecture du procès-verbal, il est défendu de prononcer
m ÉCOLES DÉ SOURDS-MUETS BELGES,
un seul mot, sous peine de 5 centimes d’amende. On ne peut employer que le langage mimique. Quiconque ne sait pas son alphabet quinze jours après son admission dans la société, paye 25 centimes d’amende. La même amende est exigée pour chaque semaine de retard.
Cette association comptait, dès 1839, plus de cent membres; elle s’est considérablement accrue depuis, et les citoyens les plus honorables en font maintenant partie.
Nul, certainement, ne rend plus que nous un sincère hommage à l’esprit philanthropique qui a présidé à cette fondation; mais, en Belgique, comme dans tous les autres pays, les sourds-muets ne forment qu’une minime partie de la population. Pourquoi donc la masse, au lieu d’aller à la rencontre de cette fraction déshéritée, en apprenant son langage mimique, ne l’ attirerait-elle pas plutôt à elle en l’initiant aux secrets de l’articulation et de la lecture sur les lèvres? Cette marche nous semblerait plus raisonnable, plus logique.
La société d’Anvers l’a si bien senti, qu’en dépit de son règlement primitif, si exceptionnel , si despotique dans son allure , et appréciant subsidiairement tous les avantages que le langage articulé offre aux pauvres sourds-muets, elle a sollicité et réclamé le développement de cette instruction spéciale à l’égard de tous les élèves qui niontreraient des dispositions à en profiter. Ses généreuses intentions n’ont pas été méconnues, et le succès, sur ce point, commence déjà à couronner sa louable sollicitude : plusieurs de ses patronés ont, dans les vacances de Pâques 1848,
RAPPORT A M. LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR. 493 donné, en présence des membres de l’association, des preuves incontestables de leur aptitude à profiter de l’enseignement de la parole et de la supériorité évidente qu’oflre ce mode de communication sur tous les autres.