DEUXIÈME DIVISION
Inslitution de sourds-muets d’Aii-la-Chapelle.
La première école de sourds-muets qui s’est offerte à moi eu Allemagne est celle d’Aix-la-Chapelle, annexée à l’école primaire communale, et fondée en ISSSpar une société de patronage, qui a pour président M. Feuker et pour administrateurs MM. Klapper et Muller. C’est à proprement parler une école primaire de sourds-muets ayant pour instituteur particulier M. Hunnemeyer, jeune homme intelligent et charitable , qui a appris cet enseignement spécial à Bûren.
Cet établissement, le seul de ce genre que possède la ville, est commun aux deux sexes. La durée des classesest de quatre heures par jour. Dans ce court intervalle de
RAPPORT A M. LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR. 495 temps , la parole est enseignée aux élèves avec un tel succès , que les deux tiers rentrent, au bout de 5 ou 6 ans, dans leurs familles en possession du langage articulé et de la lecture sur les lèvres.
t Notre but, dans cette éducation spéciale, m’a dit l’honorable instituteur, n’est pas seulement de développer l’intelligence du sourd-muet, mais encore de faciliter ses rapports avec la société des parlants, au milieu desquels il est appelé à vivre. Le langage des gestes (mimique plus ou moins naturelle) et encore moins le langage des doigts (dactylologie) ne mettent point l’homme en communication avec l’homme ; cette communication n’a lieu complètement que parlelangage des sons, par la parole. C’est donc surtout par la parole que le sourd-muet doit être rendu à la société. » Toutefois M. Hunnemeyer emploie la mimique naturelle comme moyen pour arriver au langage des sons, mais seulement au début de l’enseignement. Vers la fin , il la prohibe, autant que possible, car il ne s’agit pas , dit-il , de donner au jeune sourd-muet une éducation pour son séjour dans l’établissement et pour ses rapports passagers avec ses frères d’infortune, mais pour la durée de la vie et pour ses rapports prolongés avec les entendants-parlants.
Or il est possible de rendre la parole aux sourdsmuets, et le professeur regarde comme un fait actuellement acquis que 70 élèves sur 100, après avoir achevé leur éducation, sont aptes à entrer en rapport direct et suivi avec la société au moyen de la parole.
Quant à ceux dont l’éducation reste imparfaite sous ce rapport par suite de la faiblesse ou du son rauque de
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leur voix , il n’est besoin dans le monde que d’habituer ceux qui les entourent à leur prononciation. Combien, du reste , ne rencontre-t-on pas dans la vie d’individus entendants-parlants, dont la voix a les mêmes défauts, et qui néanmoins ne sont nullement forcés de recourir aux gestes ? la lecture sur les lèvres est donc profitable à tous les sourds-muets en raison du plus ou moins de perfection de leur vue et de leur intelligence.
J’ai vu avec plaisir quelques-uns de ces élèves, ayant deux ou trois ans d’étude, répondre à mes questions, sans difficulté , sans hésitation et avec un organe assez distinct. Cette articulation, sans doute, n’était pas toujours aussi nette que celle des entendants-parlants; ici , comme partout ailleurs , ceux qui entendaient le mieux, parlaient le plus distinctement; mais il serait facile d’améliorer la parole chez un grand nombre en cultivant l’appareil auditif et vocal selon les principes que j’ai précédemment exposés.
Voici comment le professeur procède à l’enseignement de la parole chez le sourd-muet : Suivant lui, le développement de l’articulation dépend de l’attention de l’élève, et c’est de la sixième à la septième année qu’elle se manifeste habituellement.
Après avoir lié connaissance avec l’enfant, gagné son amitié et sa confiance, ce qui est très-important, il l’accoutume à copier des dessins , à tracer des lettres, à imiter les mouvements des lèvres qu’exige l’émission de la parole. Il faut six semaines environ à l’élève pour prendre goût à ces exercices.
Dès qu’à l’aide de la vue et du tact il sait distinguer un souffle d’un son, il ne lui manque plus qu’un maître
RAPPORT A M. LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR. 497 parfaitement au fait du mécanisme de l’articulation et qui soit doué de patience et de douceur.
On fait tracer par écrit à l’enfant l’expression qu’il a surprise sur les lèvres, et on l’habitue à la reproduire par des sons. Le professeur emploie plus teu'd les lectures faites à haute voix par un des élèves , et répétées par d’autres, y entremêlant des séries de questions et de réponses échangées par deux ou plusieurs interlocuteurs.
Au bout de six années de ces exercices , le sourdmuet est ordinairement assez familiarisé avec l’usage de la parole pour entrer immédiatement en relation avec tout le monde.
Il n’y a pas de médecin attaché à cette école, et cependant quelques élèves m’ont paru être dans les conditions voulues pour recouvrer l’ouïe à l’aide d’un traitement convenable.
Institution des sourds-muets de Cologne.
L’institution de Cologne, créée en 1828 par M. Gronewald, est soutenue par les communes et par une association fondée dans ce but.
Cet établissement, qui n’avait que 6 élèves à son début, en compte aujourd’hui 50, dont 40 garçons et 10 filles, qui viennent y recevoir, chaque jour, l’éducation , car il n’admet que des externes.
Les enfants aisés y paient annuellement 50 , 25 ou 12 thalers, suivant leur fortune. Les sourds-muets pauvres de Cologne et de la province, non-seulement y puisent gratuitement l’instruction , mais sont encore placés en pension et en apprentissage dans des familles de la ville, par les soins et aux frais de l’association.
Les enfants sont reçus dans cette école de sept à quinze ans. Ils doivent être munis d’un certificat d’intelligence et de vaccination. Le conseil d’administration, composé de membres rééiigibles chaque année et dont M. Gronewald fait toujours partie, est chargé de l’admission des élèves, du choix des pensions et des ateliers, de la perception et de l’emploi des fonds.
Les professeurs, au nombre de trois pour les garçons et d’un pour les filles, ont été formés par le directeur, qui lui-même s’est préparé à cet enseignement à l’école royale de Berlin, pendant les années 1826, 1827 et 1828.
La base de l’instruction est la parole, la lecture sur les lèvres et l’écriture. La mimique naturelle n’est admise qu’au début et dans la première année du cours d’enseignement. Plus tard, elle est interdite et remplacée par l’articulation, la lecture sur les lèvres et l’écriture.
Les élèves sont forcés de communiquer entre eux à l’aide de ces deux premiers moyens; et c’est pour les empêcher de s’entretenir par signes que l’administration a jugé convenable de ne faire qu’un externat et de loger, pendant la durée du cours, les enfants sourdsmuets en ville , parmi les entendants - parlants avec lesquels ils sont ainsi forcés d’employer exclusivement la parole.
Ce but , je l’ai reconnu , est parfaitement atteint ; et les deux tiers des élèves, après deux ou trois années d’étude, parviennent à lire, sans difficulté, la parole sur les lèvres et à parler assez distinctement.
On entend répéter en France que les écoles allemandes ne doivent leur supériorité dans la parole artificielle et dans la lecture sur les lèvres qu’à la nature
RAPPCRT A M. LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR. 499 de la prononciation de la langue du pays. Déjà quelques essais que j’avais tentés me portaient à croire qu’il y avait de l’exagération dans cette opinion , quand M. Gronewald m’a affirmé avoir appliqué à l’étude de la langue française un certain nombre d’élèves de son institution et avoir reconnu que la prononciation de cette langue ne leur offrait pas beaucoup plus de difficulté que celle de la langue allemande. L’institutrice des filles, jeune sourde-muette, qui parle et enseigne à parler et à lire la parole sur les lèvres , a fait devant moi sur ses élèves l’essai alternatif de l’une et l’autre langue avec un succès qui répond victorieusement aux objections ordinaires sur la possibilité de développer en France chez le sourd-muet le langage articulé.
Pour familiariser le sourd-muet avec le langage artificiel et le déshabituer de la mimique, le directeur de l’école de Cologne a pensé, ainsi que plusieurs autres instituteurs allemands, qu’il était important de l’isoler de ses frères d’infortune : pendant la plus grande partie de la journée, il le met donc en rapport direct avec des personnes entendantes-parlantes , afin de lui faire sentir de bonne heure le besoin de se livrer à l’articulation et de l’empêcher de converser à l’aide des gestes.
Voilà pourquoi les élèves de l’école de Cologne qui en sortent après sept ou huit ans, durée habituelle des études, peuvent s’entretenir facilement au moyen de l’articulation et lire sans embarras la parole sur les lèvres.
Le cours d’étude est divisé en trois classes , sous la direction de professeurs entendants-parlants. Il se compose du dessin, de l’articulation, de la lecture, de
l’éducation religieuse, de Thistoire sainte, du calcul, de la géographie , de la conversation usuelle, de la calligraphie, des formes et tournures du langage, et il se fait à haute voix. Dans la première classe seulement , pour la plus grande commodité des très-jeunes élèves, les démonstrations verbales sont accompagnées de gestes de mimique naturelle. Dans toutes les autres , l’usage de la mimique est interdit.
Deux heures , au moins, chaque jour, sont spécialement consacrées, dans toutes les classes, à l’articulation, à la lecture sur les lèvres et à la reproduction des mots. Une heure est employée , soit à lire des mots ou des phrases sur les lèvres du professeur, à les transcrire sur le tableau et à répéter les mots lus ou écrits , soit à lire dans un livre et à répondre à diverses questions verbales ou écrites.
Le calcul est , en même temps, verbal et écrit. Les démonstrations sur le tableau se font de vive voix, par un mode d’enseignement à la portée de leur intelligence.
Pour l’instruction religieuse, ils sont tous réunis; l’enseignement se fait de vive voix; mais il est accompagné de mimique.
L’enseignement de la géographie a lieu également de vive voix et à l’aide de cartes.
L’histoire sainte leur est expliquée par une méthode très-simple en rapport avec le faible développement de leur intelligence, et en prenant pour point de comparaison les objets qu’ils ont le plus habituellement sous les yeux.
Dans la dernière classe , plusieurs heures sont consacrées, chaque semaine, à faire converser les élèves
RAPPORT A M. LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR. SOI entre eux, de vive voix. Quelques heures sont pareillement employées à la promenade dans le but de leur faire comprendre les choses usuelles qui s’offrent à leurs regards pendant cet exercice récréatif. Chaque enfant tient un journal où il consigne les objets qui l’ont le plus vivement frappé. Dans toutes les classes, une heure est employée, chaque jour, à l’écriture, aux formes du langage et à d’autres travaux en rapport avec la force et le degré d’instruction des élèves.
Le tableau suivant permettra d’apprécier le temps réservé à ces divers exercices.