TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV
autres mots ? Loin de moi la pensée, je le répète, d’accuser l’honorable magistrat municipal de l’apparence même d’un mauvais vouloir. C’est contre le fait seulement que je proteste. Il est urgent que nous sachions enfin à quoi nous en tenir dans nos rapports avec l’autorité communale, et que l’autorité communale sache, à son tour, ce qu’elle a le droit d’exiger de nous. La loi ne peut être élastique et variable dans les douze arrondissements de Paris. Je l’avoue, la rougeur au front, moi qui ai étudié soigneusement la législation des sourds-muets, j’ai vainement cherché un article qui justifiât le refus obstiné de M. le maire.
» Me consumerai-je en efforts pour prouver à ce digne fonctionnaire qu’il n’a pas parfaitement compris l’esprit de la loi! Je confie à votre logique cette tâche, qui demanderait de longs développements. Je me borne à une observation générale :
» Il suffit, pour marier un sourd-muet, d’avoir la preuve de son intention intelligente et réfléchie ; ce sont les propres expressions de l’autorité municipale du onzième arrondissement ; mais, pour être conséquente avec elle-même, cette autorité aurait dû reconnaître aussi que , pour le même motif, elle ne saurait, sans abus de pouvoir, repousser le témoignage d’un autre sourd-muet. Ce culte superstitieux de la loi, qui fait violer la loi, ne peut s’expliquer que par ce vieux préjugé qui jadis accordait exclusivement le droit de bourgeoisie, chez tous les peuples civilisés, à la parole articulée , au détriment de tout autre instrument de communication qui procède de la même cause, l’intelligence humaine.
» Il y a dix ou douze ans que mon maître, mon ami.
^ législation.
le pauvre Bébian , qui a jeté tant d’éclat sur la France sourde-muette, par son enseignement, par ses écrits, et qui, méconnu, persécuté, proscrit du théâtre de sa gloire, est allé mourir obscur et oublié au fond des Antilles , voulut faire inscrire son nouveau-né sur les registres de l’état civil de la même mairie du onzième arrondissement. Il prit pour témoin un de ses élèves, Peyson, de Montpellier, sourd-muet, aujourd’hui peintre d’histoire d’un grand mérite et auteur du beau tableau des Derniers moments de l’abbé de l’Êpée, dont il a fait don à la chapelle de l’institution nationale de Paris. A l’aspect d’un pareil témoin, des difficultés, comme de raison, se présentèrent; mais les explications claires et précises de Bébian finirent par les lever toutes, et l’élève sourd-muet fut admis à apposer sa signature sur les registres de l’état civil, à côté de celle de son maître parlant.
» Il y a un an, à la mairie de la rue Saint-Martin, près du Conservatoire des Arts-et-Métiers, moi-même, sourdmuet de naissance, j’ài servi de témoin à un mécanicien, M. Haacke, sourd-muet, qui épousait une pariante dans des circonstances identiques , et pas une observation ne m’a été faite.
Avant-hier encore, au sortir de la mairie du onzième arrondissement, nous allâmes faire bénir l’union des époux à l’église Sainl-Sulpice; et ici, c’est une justice à, rendre au clergé de cette paroisse, le témoin sourd-muet fut admis, sans la moindre difficulté, comme l’époux sourd-muet. Dieu ouvreses brasà tous les hommes, cju’ils parlent ou qu’ils ne parlent pas, parce que tous sont ses enfants au même titre; et un vénérable ecclésiastique, l’abbé Potrel, procéda à la cérémonie nuptiale, au milieu