TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV
La sourde-muette ne répond pas.
Le président : Votre profession?.
La jeune muette pousse un léger cri , elle cherche des yeux sa mère.
Le président à l’huissier : Approchez-vous de la jeune fille ?
L’huissier s’approche ; la muette recule.
Le président : Demandez à la comparante si elle veut se marier ?
L’huissier, avec sa voix d’audience des criées, pose la question.
La jeune fille répond par un cri que l’huissier prend pour un oui , sans doute.
Le président : Demandez-lui avec qui elle veut se marier ?
La muette : (Même cri).
Le président à l’huissièr en lui désignant son confrère, de service : Demandez-lui si elle veut se marier avec
La jeune fille fait une grimace des plus significatives, une grimace très peu flatteuse pour l’huissier, forcé d’entrer si inopinément en scène.
On fait appeler la mère de la sourde-muette.
Le président : Dites à votre demoiselle de nous montrer celui qu’elle veut épouser ? Dites-lui de le chercher dans la salle?
Jeu mimique entre la mère et la fille. Celle-ci paraît quelques moments indécise. Cependant, la pantomime de son avoué se joignant à celle de sa mère, elle semble frappée d’une idée subite, s’élance, parcourt précipitamment la salle, et reparaît, en moins de vingt secondes, traînant
par la main devant les juges son amant, qui s’est tapi
dans un coin.
On passe à l’interrogatoire du maire.
Celui-ci rend compte de la moralité de la sourde-muette, il loue son intelligence, elle va à la messe, elle s’occupe du ménage, elle garde les vaches, etc... jNéanmoins, ajoute le magistrat municipal, rien ne prouve qu’elle se rende un compte exact et complet des prescriptions du chapitre VI du Code civil, titre du mariage, devoirs des époux, et par conséquent, il a dû refuser de procéder aux formalités de l’union conjugale. Si le tribunal , dil-il en finissant, est d’avis que la muette parle et que la sourde entende , je ne demande pas mieux que de soumettre mes lumières aux siennes....
Vous venez d’entendre la sourde-muette, répond l’avocat de la jeune fille. Ce qu’elle vous a déclaré , la scène touchante à laquelle vous venez d assister, parle plus haut et plus éloquemment que tout ce qu’on pourrait objecter contre sa capacité intellectuelle.
Les sourds-muets, ajoute-t-il, ne sont point impropres au mariage, pourvu qu’ils manifestent leur consentement. Le consentement, c’est la voix du cœur, a dit avec raison l’illustre Portalis. Or, quoi de plus clair, de plus évident que l’intention qu’a la jeune fille d’épouser le sieur B. .. ? L’interrogatoire qu’elle vient de subir a mis le tribunal à même de s’en convaincre. On lui a demandé si elle voulait contracter mariage, et elle a répondu par un cri que l’on ne peut certainement prendre que pour une affirmation. On lui a demandé avec qui elle voulait se marier, et elle est allé chercher son prétendu, et l’a amené de-