TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV. SS
dre l’huissier pour époux, elle le repousse; quand on lui demande de chercher son prétendu dans l’auditoire, en moins de vingt seeondes elle l’a trouvé et le ramène par la main devant ses juges.
» Certes, voilà de l’intelligenee; elle ne saurait être douteuse pour personne.
» Mais, dit le ministère public, elle ne prouve pas qu’elle comprend les charges et les devoirs du mariage. C’est , ce nous semble, la plus grave, la seule objection .
» On choisit pour interprète un curé qui demande trois mois au moins pour se mettre en correspondance avec la sourde-muelte; et le tribunal déclare qu’il n’y a pas lieu , pour le moment , d’autoriser le mariage.
B Tel est l’ensemble du procès. Avant de soumettre, à cet égard , quelques réflexions à nos lecteurs , je poserai, d’abord, cette question bien simple : une sourde-muette, en général, est-elle apte à se marier?
» Mais le problème me semble avoir été résolu par le législateur. A ses yeux, un consentement intelligent, une' déclaration explicite et claire suûit pour autoriser le sourdmuet à contracter mariage.
» Quoique la loi paraisse accorder exclusivement à la parole articulée le droit de sanctionner ce consentement, elle reconnaît pourtant, au moins d’une manière tacite, que tous les moyens créés par l’esprit humain peuvent imprimer également à cet acte solennel les caractères de l’évidence.
«Pourquoi donc tant de formalités, quand il ne s’agit, après tout, que d’éclaircir une question aussi simple que celle du mariage d’une sourde-muette intelligente? Les parents n’atteslent-Hs pas qu’elle consent ? Scs gestes
expressifs , sa physionomie mobile ne témoignent ils pas
plus éloquemment encore de sa capacité morale ?
» Par quels motifs alors justifier le refus ? Le ministère public craint que la sourde-muette ne comprenne pas les charges et les devoirs du mariage ; mais qui prouve au ministère public que ses craintes sont fondées? Il ne comprend pas le langage des gestes, personne ne le comprend dans l’audience, et le curé à qui l’on s’adresse demande un délai de trois mois pour se préparer.
«Mais, à ce compte, moi, sourd-muet de naissance, professeur de l’institution nationale de Paris depuis plus de treize ans, auteur de divers ouvrages, je ne pourrais pas me marier, non plus, à Castel-Sarrasin, si une blessure m’empêchait d’écrire, il faudrait que j’attendisse que ma blessure fût guérie pour me marier.
»Ces charges, ces devoirs du mariage, est-il donc nécessaire que les sourds-muets les connaissent plus à fond que les autres hommes ? Y a-l-il pour leur usage personnel des définitions plus savantes et plus métaphysiques? On marie le premier rustre de vilhige, pourvu qu’il dise oui, et il faudrait presque un diplôme de docteur au sourd-muet qui veut se marier ?
«Mais notre mimique naturelle, cette langue dont nous nous servons habituellement, ne diffère pas au fond de celle du sourd-muet inculte. Ce n’est pas nous qui apprenons notre langue à cet enfant de la nature, c’est lui qui nous apprend la sienne. Seulement nous la polissons, nous la perfectionnons , nous l’épurons. Nous procédons comme le grammairien qui enregistre la langue , mais la langue est créée longtemps avant le grammairien.
» Et c’est là le grand avantage de notre langue naturelle,