TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE V
Généralement les sourds-muets ne savent pas que la loi donne à l’accusé le droit de choisir son interprète et de récuser celui qu’on lui offre , sans même qu’il ait besoin d’énoncer les motifs de son refus. Il faut, d’abord, faire bien comprendre au sourd-muet ce droit. Il faut, ensuite, que la présence de l’interprète choisi par le président ne puisse influencer ni entraver en rien les idées et les réponses de l’accusé.
C’est une question de justice, de conscience, de vérité, que nous soumettons avec confiance aux tribunaux. Nous regrettons de la voir trop souvent écartée dans des circonstances graves où il s’agit de l’honneur, de l’avenir, quelquefois même de la vie d’un homme; car, après tout, le législateur a voulu que la loi fût égale pour tous , sans exception, parlants et non parlants.
Procès curieux plaidé, à Paris, enpollcecorrectionnelle.— Le poète. — Refus
du président d’admettre la déposition écrite du plalenant. — Le plaignant
refusant l’Interprète qu’on lui impose. —La mimique, la dactylologie et
la langue anglaise en présence.— Surcroît de difflcultés.
Depuis que ces lignes éloquentes ont été écrites, le monopole dont se plaignait M, Ferdinand Berthier a cessé à Paris ; M. Paulmier a terminé sa longue et honorable carrière, mais l’abus contre lequel le défenseur des sourdsmuets s’élevait si énergiquement n’a pas été complètement déraciné pour cela, et nous en avons la preuve dans les débats d’une affaire plaidée, le 9 avril 1840, à l’audience de la 6® chambre du tribunal correctionnel de la Seine, présidée par M. Martel.
De bonne heure, la grande salle des Pas-Perdus présentait le spectacle inaccoutumé de groupes nombreux qui semblaient attendre , dans une vive impatience , l’ouverture des portes du tribunal. Son enceinte étroite est
bientôt encombrée de sourds-muets qui se disputent les premières places. Plusieurs d’entre eux, qui paraissent être l’objet des déférences des autres , prennent place sur le banc des témoins. Le prétoire n’aura point aujourd’hui un auditoire, mais une assistance, qu’on nous passe la nouveauté du mot!
Bientôt des discussions pleines de chaleur et de vivacité s’engagent entre ces divers spectateurs qui, ainsi qu’il rrive toujours dans ce qui touche à l’honneur de cette ddsse si intéressante dé la société, sont venus protester, par leur présence, de la solidarité de leurs actions. L’entrée des juges ne saurait même y mettre un terme, car aujourd’hui la voix des huissiers n’a pas besoin d’inviter, au silence : le langage silencieux de la dactylologie et de la parole mimée employées seules par les assistants, ne trouble nullement l’ordre et n’interrompt point l’appel et lé jugement des causes.
Il est aisé de voir que toute cette assistance est agitée partie graves préoccupations. Toutefois elles n’empêchent pas quelques-uns de ceux qui la composent, de prendre part peu à peu aux débats qui s’agitent’ en leur présence débats tout-à-fait nouveaux pour la plupart d’entre eux, et dont quelques épisodes, saisis bien ou mal par les uns, sont traduits rapidement aux autres et commentés par tous avec une abondance, une vivacité de gestes et de manisfeslations muettes d’hilarité, fort curieuses à voir. C’est surtout l’air penaud d’un pauvre mari parisien, prévenu de voies de fait envers sa femme, qui excite, au plus haut degré , la joyeuseté de quelques loustics de ce peuiile exceptionnel, assis sur les premiers bancs. Le côté plaisant du drame judiciaire est admirablement saisi