TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE V
par les' nouveau-venus; et le pauvre époux, déjà fort mal à l’aise sur la sellette , s’y voit assailli de quolibets qui, pour n’être que mimés, n’en sont pas moins significatifs.
L’arrivée tardive du célèbre Berthier excite une vive sensation parmi ses frères d’infortune. Des saluts empressés lui sont envoyés de toutes parts, et chaque assistant, traçant habilement, de la' main droite, un cerclé au dessus de son oreille , annonce ainsi à son voisin qu’il a reconnu leur défenseur bien-aimé. Nous avons dit ailleurs l’origine et la signification de ce signe caractéristique.
L’audiencier appelle la cause do M, Pélissier, ancien élève de l’institution de Toulouse, maintenant professeur à celle de Paris, contre M. Frédéric Contremoulin. Cet appel est reproduit par le signe d’un professeur parlant qui assiste à l’audience; et aussitôt une vive agitation se manifeste dans la foule. M. Contremoulin, âgé de 34 ans, graveur au dépôt de la guerre, se place au banc des prévenus et fait entendre, par ses gestes, qu’il est sourdmuet, et ne peut répondre au ribunal que parle ministère d’un interprète. Vingt doigts dirigés aussitôt vers la même personne désignent, avec la plus expressive pantomime, un des professeurs parlants de l’institution de Paris, M. Léon Vaïsse.
Le président, cédant à ce vœu unanime, invite M. Vaïsse à prêter serment et à transmettre au tribunal les réponses du prévenu. 11 paraît, dit le magistrat, qu’il existe une société centrale de sourds muets , dont le siège est rue Saint-Guillaume, n° 9. Celte société a pour but de se prêter, entre sourds-muets, assistance et protection.
Trois membres ayant donné à leurs collègues des sujets de mécontentement, en auraient été expulsés, et, pour se venger, ils auraient voulu s’introduire, de vive force, dans le sein de la réunion. Obligés de renoncer à ce projet par suite de la surveillance exercée à leur égard , ils auraient attendu la sortie de plusieurs membres et auraient assailli le professeur Pélissier. Contremoulin est plus particulièrement signalé pour lui avoir porté un coup de poing à la figure. Veuillez rapporter toutes ces circonstances au prévenu et nous transmettre ses réponses !
La question ayant été posée par M. Vaïsse à Contremoulin, celui-ci repousse l’accusation à l’aide de la pantomime la plus animée. A l’expression de ses signes mimiques, auxquels il mêle le secours accidentel de la dactylologie la plus vive , on devine qu’il prétend avoir été provoqué par des injures, et n^avoir fait que se défendre; bientôt ses gestes deviennent de plus en plus rapides et multipliés ; il s’indigne , il se frappe la poitrine, il relève la tête en indiquant par cette attitude qu’il peut marcher toujours le front levé. Il soutient, à plusieurs reprises , que l’accusation à laquelle il est en butte est calomnieuse , et , pour faire comprendre toute sa pensée, il passe et repasse, sans cesse, sur ses lèvres l’index de la main droite , exprimant ainsi que tout ce qu’on allègue contre lui , se résume en paroles obliques et détournées, en mots qui ne sont pas droits et ne vont pas au but.
Pélissier, ajoute-t-il, lui aurait le premier jeté à la figure la qualification injurieuse de traître et de faux frère. Il ne fait aujourd’hui que lui rendre la pareille