‹ La surdi-mutitéChapitre 36 sur 181 · TROISIÈME PARTIE. - CHAPITRE V · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. - CHAPITRE V

devant le tribunal. Il se défend, au surplus, de toute préméditation. Il n’a jamais fait partie de la société centrale des sourds-muets ; il y est venu , sans aucune mauvaise intention , avec deux de ses amis qui ont appartenu à la réunion , et l’ont invité à les y accompagner. Ces deux sourds-muets ont eu des explications assez vives avec le bureau, dont M. Pélissier fait partie. Il reconnaît, toutefois , avoir porté un léger coup à ce professeur.

M. le président invite alors M. Vaïsse à demander au plaignant des explications sur sa plainte. L’interprète se tourne aussitôt vers M. Pélissier, placé, ainsi que lui, devant la barre du tribunal; mais à peine M. Vaïsse a-t-il formulé sa première question, que le professeur sourdmuet, tirant de sa poche des tablettes et un crayon, imite le geste d’un homme qui veut écrire, et manifeste l’intention de correspondre ainsi avec le tribunal.

Le président prie M. Vaïsse de faire comprendre au plaignant que , d’après la loi, lé débat doit être oral, et qu’il faut qu’il soit entendu dé tout le monde, même de l’auditoire.

L’interprète appuie transversalement son index droit dans la paume dé sa main gaücbé, ët falt'un signe négatif. M. Pélissier a compris, et, avec lui, tous ses amis, tous ses camarades. Il insiste, et paraît éprouver une vive répugnance à transmettre ses réponses par la voie d’un interprète. Mais, répond le président, la loi l’exige, il faut que le greffier puisse suivre les débats pour les consigner sur sa feuille d’audience; par la voie de l’écriture il ne le pourrait pas, et, d’ailleurs, la procédure serait nulle.

Cette décision paraît produire sur les sourds-muets présents une impression désagréable. M. Berthier est celui

qui , par ses gestes, semble, au milieu de tous , protester avec le plus de force. Il fait le signe d’un homme qui feuillète un livre , et indique une ligne où il voit la confirmation de ce qu’il avance. Il demande un Code, qu’on lui apporte, et montre l’art. 333 du Code d’instruction criminelle, aux termes duquel le sourd-muet, sachant écrire, peut donner par écrit ses réponses et ses déclarations.

Le président, passant outre, invite l’interprète à demander au plaignant ses nom et prénom. M. Yaïsse, à l’aide de la dactylologie, transmet la question à M. Pélissier, qui répond par gestes et avec un embarras poli qu’il a beaucoup de considération pour la personne de M. Yaïsse, mais qu’il désire, ayant le choix d’un interprèie, pouvoir transmettre ses réponses au tribunal par le ministère de celui qu’il aura choisi lui-même. Le plaignant, dit M. Yaïsse, désire ne pas répondre par mon entremise; cela tient, sans doute , à quelque défiance d’un professeur sourd-muet envers un professeur parlant, de la même institution.

M. Pélissier, qui a deviné l’explication de son collègue, s’empresse par ses gestes rapides de déclarer que son refus n’a rien d’offensant pour lui ; mais il n'en persiste pas moins à demander un autre interprète.

En ce moment, les regards, les gestes de tous les sourdsmuets, désignent au tribunal un spectateur assis au banc des témoins, et qui, depuis l’ouverture des débats, est en conversation suivie avec eux. Invité à se présenter à la barre, il déclare se nommer Eugène Garay de Monglave , prête serment, et transmet les réponses de Pélissier, qui déclare être âgé de vingt-cin(| ans. Celui-ci ex-

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pose sa plainlc avec une rare facilité de pantoieime, qui laisse bien loin derrière elle l’expressive rapidité du langage mimé par les autres sourds-muets. Il fait rhistorique de la Société centrale, fondée et présidée par M. Berthîer. Arrivant aux faits de la plainte, il exprime l’indignation qu’il a éprouvée en se sentant frappé au visage par un homme qu’il ne connaissait pas, et qui lui avait tendu, dit-il, un guet-à-pens.

Notre réunion, ajoute-t-il, a^pour but principal de secourir les sourds-muets malheureux. Plusieurs en avaient été exclus pour sujets graves de mécontentement. Ils voulurent y pénétrer de vive force, et furent repoussés par les agents de l’autorité. Alors, ils se réunirent dans une rue voisine {wur attendre les membres à leur sortie, et les insulter grossièrement. Au moment où le président s’avançait à la tête du bureau, .M. Pélissier, qui en fait partie, fulfrap[>é à la ligure par un de ces hommes (pii, depuis une heure, gueltaionl leur passage chez un marchand de vin.

1-C pnisidenl du tribunal demande à .M. Pélissier s’il reconnaît dans leprévenu l’homme (}ui l’a outragé. Certainement oui, répond le plaignant, en désignant l’accusé. Puis, il renouvelle, avec véhémence, ses expiicalions; indique ([u’il a été provoiiué, et qu’il n’a repoussé l’assaillant d’un revers de main qu’apiès avoir été appelé iKir lui, devant tous ses camarades , faux-frère, homme sans fui, et, ici, il trace à deux reprises le signe cr.crgique dont il s’est déjà servi.

Le président ayant alors demandé au prévenu s’il était ivre, celui-ci, auquel celle question est transmise par M. de Monglave, répond en souriant, et en simulant l’aj-

îure d’uü homme chancelant sur ses jambes, qu’il ne se trouvait pas dans cet état, et qu’il ne s’y met jamais. Puis, ])ar une grimace significative, il exprime le dégoût profond que lui inspire un homme pris do vin.

Les témoins à charge sont entendus et justifient la plainte. Une nouvelle difficulté s’élève à l’occasion de la déposition du sourd-muet John Carlin, artiste-peintre, âgé de vingt-cinq ans, natif des États-Unis, jeune homme de la tournure la plus distinguée et de la figure la plus spirituelle; ce témoin connaît la langue universelle, la mimique ; mais il ne perçoit par la dactylologie que des mots anglais. La dactylologie c’est le langage des doigts, retraçant par leurs positions diverses les divers caractères de l’alphabet des sourds-muets. C’est une espèce de télégraphie reproduisant dans l’air les lettres et, par suite, les mots de telle ou telle langue parlée ou écrite. La dactylologie n’est donc pas la langue universelle des sourds-muets ; elle formule les caractères et non les pensées d’une langue. La mimique seule, qui peint par gestes les pensées et non les mots, est la seule langue universelle groupant entre eux tous les sourds-muets du globe. M. de Monglave craint, dans l’incident qui se présente, de n’être assez familier ni avec la langue mimique, ni avec la langue anglaise; cette crainte n’était pas fondée : ù l’aide de M' Wollis, sténographe de la Gazette des Tribunaux, présent à l’audience, et par une double interprétation rapide, les questions et les réponses sont transmises, sans retard et sans embarras, aux témoins, aux parties, au tribunal ; et cet essai réussit complètement, à la satisfaction générale de l’assistance.

M. Boclet, graveur au dépôt de la guerre, sourd-

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