‹ La surdi-mutitéChapitre 38 sur 181 · TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE V

aujourd’hui à la 6' chambre de police correctionnelle.

» Après l’interrogatoire du prévenu , assisté de son inprète, M. Vaïsse, est venu le tour du plaignant, M. Pélissier, un de mes plus savants et de mes plus honorables collègues. Malgré le désir qu’il manifestait de faire sa déposition par écrit, ainsi que l’esprit bien entendu de la loi l’y autorisait, son instruction bien constatée devant rendre l’assistance d’un interprète inutile , M. le président lui a fait observer que la lettre du Code ne lui permettait pas d’obtempérer à son vœu. Force a donc été à notre ami de céder à l’injonction du tribunal. Le plaignant et les témoins ont alors unanimement porté leur choix sur M. de Monglave, qu’ils remercient de ce nouvel acte de dévouement tout-à-fait imprévu.

» Mais je crois de mon devoir de protester, la loi à la main, tant en mon nom qu’au nom de toute la Société centrale et de tous mes frères en général , contre ce qui s’est passé, tout en rendant un hommage solennel à la constante bienveillance du président et du tribunal à l’égard du prévenu, du plaignant et des témoins.

» L’article 333 du Code pénal porte en effet : « Si l’accusé est sourd-muet et ne sait pas écrire, le président nommera d’office pour son interprète la personne qui aura le plus l’habitude de converser avec lui. Il en sera de même à l’égard du témoin sourd-muet. Dans le cas où le sourd-muet saurait écrire , le greffier écrira les questions et observations qui lui seront faites; elles seront remises à l’accusé ou au témoin qui donneront par écrit leurs réponses ou déclarations. Il sera jait lecture du tout par le greffier. »

«En 1833, permettcz-moi devons le rappeler, cette dis-

7 s lKgisi.atiox.

position a été exécutée, et dans son esprit et à la lettre, par la cour d’assisas de la Seine ^ dans l’affaire d’un sourd-muet prévenu de vol et de faux, auprès duquel j’ai été appelé à l’improvisle pour remplir les fonctions d’interprète. *

Il s’agit de l’affaire du sourd-muet Adolphe Emeux et de la sourde-muette Agathe Montalant, dont nous avons rendu compte et sur laquelle nous reviendrons un inslanu

Poussé par le seul amour de la vérité , et jaloux d’accueillir indistinctement tous les documents qui peuvent être utiles à la cause sacrée que nous voulons défendre, l’idée ne nous est pas venue, et nous le regrettons sincèrement, de laisser sommeiller dans l’ouhli le souvenir d’une peccadille de jeunesse dont Adolphe Emeux était accusé, et qu’il a, du reste, expiée d’une manière un peu rigoureuse. La sympathie qui nous unit aux sourds-muets, devait, au moins, nous interdire de le nommer en toutes lettres. Mais, puisque son nom s’est échappé de notre plume , nous nous estimons heureux de saisir l’occasion qui s’offre à nous de le réhabiliter dans l’esprit de nos lecteurs. Jamais prisonnier dans les fers n’a mené une conduite plus soumise, plus philosophique, plus résignée. Jamais habitant de Paris ne fut plus rangé, plus laborieux, plus honnête, plus attentif pour ses voisins. La maison centrale de Melun gardera longtemps le souvenir de cette figure rayonnante qui illuminait les mystères de ses corridors, le souvenir du pauvre sourdmuet condamné, qu’elle a recelé derrière ses barreaux de fer.

Lors d’un sinistre arrivé dans cet asile de tant de rai-

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sères, Adolphe Enieux , éveille en sursaut, au milieu do la nuit , n’écouta que son dévoûmcnl; il sembla se multiplier pour accourir à la fois partout où il y avait besoin de secours, partout où il y avait menace de danger. li re- Asa de suivre dans leur évasion soixante -dix de ses camarades de captivité, qui ne tardèrent pas à être tués par les balles des sentinelles. Dans ce travail inouï , tout dedévoûment, une poutre énorme lui tomba sur la

tête, et il perdit un moment connaissance . Quand

il revint à lui, il était libre. Deux années de prison qu’il avait encore à faire, lui furent remises : on y ajouta une gratification , et, lorsqu’il reprit la route de Paris, la po pulation de Melun lui fît escorte, tambour en tête.

A Paris, une plus heureuse fortune l’attendait encore: Il élut domicile dans une maison de la rue Saint-Jacques et y vécut caché, solitaire, vivant de son pauvre métier de cordonnier. Il fut bientôt cité pour un des locataires les plus rangés et les plus obligeants du voisinage. Sur ces entrefaites , le portier de son bumble retraite vint à décéder, laissant une veuve et une fille. Cette dernière épousa le célèbre Cabet. La veuve, qui appréciait ce ([u’il y avait de dévoûment dans le cœur d’ Adolphe Emeux, dont elle avait même consenti souvent à recevoir des secours d’argent et des consolations , lui offrit sa main en secondes noces, et le sourd-muet accepta.

Bientôt les événements de juin 1818, dont les plus sanglants épisodes ont eu pour théâtre, on le sait, le quartier Saint-Jacques, portèrent une profonde atteinte à la santé de la bonne femme, qui en mourut, au bout de quelque temps , instituant Adolphe Emeux son légataire

universel. On assure que le chiffre de cette succession inattendue ne s’élève pas à moins de 250,000 francs. Ainsi, circonstance digne des plus sérieuses méditations , chez ce pauvre sourd-muet l’aveugle fortune a versé son haume salutaire sur les plaies cruelles que le destin avait faites à son cœur; et une femme du peuple, une femme à l’âme miséricordieuse, lui a fait oublier ce que la justice humaine avait eu d’inexorable pour ce malheureux paria de notre barbare civilisation.

Avis contraire d’an ancien magistrat. — Opinion de la GAZETTE DES TRIBC- XACX, confirmaiive de celle de AI. Berthler.

Trois jours après l’insertion de la note de M. Ferdinand Berthier dans la Gazette des Tribunaux, cette feuille recevait d’un ancien magistrat les observations suivantes :

A la suite du débat qui s’est élevé dernièrement devant le tribunal de police correctionnelle, entre les sieurs Pélissier et Contremoulin , tous deux sourds-muets, vous avez inséré une lettre de M. Ferdinand Berthier, de laquelle résulterait que le tribunal ne se serait pas conformé, dans un des incidents de la cause, aux dispositions de l’article 333 du Code d’instruction criminelle.

Cette lettre est susceptible de quelques remarques dans l’intérêt des principes spéciaux que le législateur a jugé utile de poser pour venir en aide à une classe de citoyens dignes, par le malheur môme de sa position , de toute sa sollicitude.

En effet, l’article 33S détermine un mode de procéder hors des règles ordinaires, m ce qui concerne l’accusé et les témoins sourds-muets.

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