TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE VI
faveur des sourds-muets , il en découle pour eux tous les autres droits civils, tels que ceux de tutelle, curatelle, etc., les droits politiques, le vote aux élections municipales , à celles pour le conseil général et pour l’Assemblée législative.
Toutefois, nous ne serons pas assez absurde pour prétendre que le sourd-muet, quoique électeur comme tous les autres citoyens (ce qui ne lui a jamais été contesté), puisse être élu représentant du peuple, maire ou juré. Ici , l’incapacité ne résulte pas du défaut d’intelligence , mais de l’absence d’un instrument au service de cette intelligence. Il ne peut pas être élu représentant du peuple parce qu’il ne parle pas la langue articulée de la représentation nationale, mais il a intérêt et qualité pour s’y faire représenter par Pierre plutôt que par Paul ou Jean.
Le sourd-muet , qui n’a reçu aucune espèce d’instruction , a-t-il ridée du mien et du tien , du bien et du mal ? Voilà les deux problèmes remis sur le tapis chaque fois qu’un de ces malheureux est amené devant les tribunaux criminels , et leur solution , il faut bien le dire , est presque toujours en opposition avec la vérité.
Reviendrons-nous sur cette question , et perdrons-nous notre temps à pulvériser des arguments qui outragent la dignité d’êtres intelligents , la dignité d’hommes de tête et de cœur?
Non, nous nous bornerons seulement à étudier, entre mille autres , un fait publié par le journal le Droit, sous la rubrique de Grenade (Espagne), à la date du 42 juillet 4838. Il s’agit de la condamnation d’un jeune sourd-muet, appelé Francisco Solo.
Les médecins , à l’examen desquels ce malheureux fut
soumis , déclarèrent qu’il n’avait aucune notion du bien
ni du mal.
Il faut que le médecin soit bien sûr de son observation pour se faire ainsi le juge des secrets de l’âme et de l’intelligence des autres hommes? Un médecin , en pareil cas, doit s’abstenir.
Comment des personnes étrangères à la langue des gestes se font-elles si peu de scrupule de juger des facultés du sourd-muet , et sur quelles preuves prétendentelles s’appuyer pour démontrer que, chez lui, il y avait absence complète d’idées morales?
L’exposé même de l’acte d’accusation va corroborer notre réponse à ces arbitres de la vie d’un homme et à tous ceux qui, placés dans la même position, ne balancent pas à se prononcer sur le sort d’une existence exceptionnelle dont les conditions leur échappent.
Notre sourd-muet ramasse des fruits et se propose d’en faire un délicieux repas ; un homme lui dérobe ces fruits ; le sourd-muet fond sur lui et l’étend raide mort.
En premier lieu, nous ne voyons pas ici que le prévenu soit atteint et convaincu d’idiotisme ou d’imbécillité. Sa conduite, au contraire, décèle une intelligence forte, énergique , qui résiste quand on veut lui arracher cette jouissance des sens qu’il couve, qu’il médite ; il se crampronne à ce sentiment du mien , dont il a parfaitement calculé la portée.
Lui refusera-t-on davantage le sentiment de l’action barbare, criminelle, qu’il a commise dans un accès de colère? Et devons-nous nous consumer 'en efforts pour faire ressortir toute l’absurdité d’une distinction qu’on s’obstine à établir entre un sourd-muet et un parlant