TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE VI
illettré, quand le fait de l’un et de l’autre porte également le sceau de la dignité humaine , le sceau commun de notre moralité , de notre responsabilité? Observez à fond, questionnez minutieusement l’enfant le plus ignorant, le plus brut, qui arrive à l’institution nationale de Paris ; mais avant de l’observer, de l’interroger, apprenez sa langue ; car nous ne vous supposons pas la science infuse parce que vous parlez , et nous ne connaissons personne au monde qui sache ce qu’il n’a pas appris; vous nous direz ensuite si cet être est comme une table rase, et si l’instinct du bien et du mal n’a pas été déposé par la nature dans cette intelligence comme dans la vôtre ?
Le sourd-muet, sans instruction, mais parvenu à l’âge de raison , qui tue, vole, viole, sait ce qu’il fait tout aussi bien qu’un parlant du même âge sans éducation. De là se déduit cette conséquence inévitable que le sourd-muet possède le droit naturel. Quant au droit humain, il peut le posséder , si on veut le lui apprendre.
Dira-t-on qu’il ne peut pas même se douter de la pénalité attachée à la perpétration du crime ? Mais qui osera affirmer que tous les parlants traduits devant les tribunaux connaissent toutes les dispositions pénales de la loi, et que, chaque jour, des malheureux ne soient pas condamnés en vertu d’un texte dont ils ignoraient l’existence?
Nécessité du langage mimique. — Fausse opinion répandue sur le langage articulé. — Ce qui manque à la classe fondée par Itard. — Remède. — De la mimique en Allemagne.
Est-ce donc qu’on rejettera la difficulté de juger le sourd-muet sur ses déclarations peu intelligibles, et qu’on alléguera la nécessité de se familiariser avec le système de l’abbé de l’Épée?
Mais alors la difficulté dont vous vous plaignez ne
provient pas de l’intelligence de l’accusé, elle doit être imputée, tout entière, à l’intelligence du juge. Au reste, pour comprendre le langage naturel des gestes , il n’est pas besoin de se familiariser beaucoup avec le système de l’iramorlel bienfaiteur des sourds-muets, système qui consiste spécialement à traduire la langue muette, la mimique , en une langue quelconque , parlée ou écrite , et réciproquement. Le premier de ces moyens de communication, et le plus utile, s’étudie sans peine et se pratique aisément.
Il ne s’agit point ici d’une télégraphie de convention , basée sur la fantaisie , et que chacun peut retourner à sa guise. La mimique, bien entendue, est une sur toute la surface du globe, une pour le Français, l’Anglais, l’Allemand, l’Italien , peuples à chacun desquels la langue maternelle des autres est généralement inconnue; une, enfin, pour le sourd-muet illettré comme pour le lettré. Cette langue, l’abbé de l’Épée ne l’a point créée, car elle existait depuis que le monde existe ; il l’a rencontrée seulement, il s’est baissé pour la ramasser; il l’a cueillie, il l’a perfectionnée, il l’a répandue. Il a dit aux sourds-muets : Vous possédez un admirable moyen de communication , servez-vous-en, et vous serez hommes, autant que les autres hommes qui parlent; car votre langue muette est une langue universelle, non phraséologique, mais toute idéologique, tant prônée et si longtemps cherchée en vain par les plus beaux esprits des derniers siècles.
Ne sommes-nous donc pas en droit d’exiger cette connaissance indispensable de l’interprète chargé d’assister le sourd-muet ignorant devant les tribunaux, quand il s’agit de l’honneur, de la fortune, de l’avenir, de l’exis-