TROISIÈME PARTIE. - CHAPITRE I
Ilard réfaie par M. Orflia.
En traitant de l’éducation des sourds-muets, nous avons révélé ce fait étrange que le docteur Itard ignorait le langage mimique, et que, dans le cours de ses observations, ce qu’il prenait pour le progrès de l’enseignement , n’était peut-être que le progrès du médecin dans l’interprétation de leurs pensées. Le passage suivant, emprunté à son ouvrage, semble confirmer notre manière de voir : * La perfectibilité de l’humanité, dit-il, n’est pas tout entière dans la perfection des sens, comme l’ont dit quelques philosophes. Elle est principalement dans l’intelligence. Massieu, Clerc, Allibert, ont prouvé tout ce que peut le génie aux prises avec une organisation incomplète. »
M. Orfila,dont nous nous estimons heureux de partager, surce point, le sentiment, applique les réflexions suivantes à l’opinion émise par Itard qu’il y a peu de différence entre l’idiot et le sourd-muet inculte : « Le rapprochement me paraît un peu forcé, dit ce savant professeur, l’idiot étant incapable d’apprendre, et le sourd-muet, au contraire, pouvant acquérir beaucoup de connaissances usuelles, seulement dans sa famille ; et, si le sourd-muet non instruit ne connaît pas toutes les conséquences de certaines actions criminelles, il ne tarde pas à apprendre que ces actions sont répréhensibles, et que même elles sont punies. »
Les arguments à l’aide desquels nous avons réfuté, dans la partie morale de ce livre, les dispositions à la fureur , à la jalousie , à la colère , auxquelles Itard prétend que les sourds-muets sont enclins à un plus haut degré que les autres hommes, doivent nous dispenser d’y
revenir. Ils prouvent, de nouveau, ce que nous avons déjà démontré, c’est qu’il faut avoir une connaissance parfaite des moyens de communication de ces infortunés, si l’on veut se livrer sérieusement à l’étude de leur intelligence.
Itard donnait un singulier conseil pour arracher la . vérité à un sourd-muet instruit qui déguiserait son instruction dans l’espoir de se faire de son ignorance un motif d’excuse; c’était de l’accuser d’un délit plus grave que celui dont on le supposait coupable. « Dès lors, dit l’honorable médecin, s’il sait écrire, il aura vivement recours à ce moyen pour se justifier, et montrera ainsi toute la portée de son intelligence. » Nous n’ajouterons qu’une simple réflexion à cet exemple , c’est qu’Itard , toujours sous l’influence des mêmes idées , persiste à regarder comme idiot ou privé d’intelligence tout sourd-muet qui n’a pas reçu d’éducation.
Impuissance de l'éducation à créer les facultés mentales.— DIlTérfnce de l'idlotetdu sourd-muet.— Analogie du sourd-muet et del’aveugle.
Oui , autant que qui que ce soit, nous reconnaissons à l’éducation le pouvoir de féconder l’intelligence, et nous la demandons aussi, indistinctement, pour tous les sourdsmuets qui seront jugés aptes à la recevoir; mais cette éducation, quelque parfaite qu’on la suppose, ne saurait avoir la puissance de créer chez eux des facultés mentales qui n’existeraient pas. Elle a seulement celle de les développer ; et c’est encore pour elle un assez beau rôle ; mais ranger pêle-mêle dans la classe des idiots et des aliénés tous les sourds-muets privés d’éducation, de quel nom gratifier un si injuste anathème, lancé légèrement par des hommes de savoir et de cœur sur une portion notable de l’espèce humaine?