QUATRIÈME PARTIE-CHAPITRE IV
Les sourds-muets avant, pendant et après leur séjour dans l’Institution. — Éducation maternelle. — Écoles des parlants et salles d’asile fermées aux sourds-muets. —Age pour entrer aux hospices,— Exemple donné àTautorité par la société d’assistance.
Jusqu’à l’âge de dix-huit mois à deux ans, l’enfant atteint de surdi-mutilé ne diffère pas essentiellement de ceux de son âge. La vie de sa mère , pendant cette période de son existence , lui a été consacrée tout entière; dans sa tendresse pour ce nouvel être , elle a attaché continuellement ses regards sur lui , et le plus léger sourire, comme la plus faible douleur, n’a pu lui échapper. Son langage, exclusivement composé de signes mimiques, de gestes en rapport avec ses besoins ou avec ses désirs, n’a pas permis le plus souvent aux parents de soupçonner, de prévoir son infirmité.
Cette première période de l’existence achevée, commence pour le sourd-muet la vie de relation sociale. Les enfants de son âge répéteront, chaque jour, par imitation, par habitude, par besoin, les mots familiers de papa, maman, gâteau, sucrerie., etc. Le sourd-muet restera toujours aux seuls mots papa, maman, que ses yeux lisent sur les lèvres de sa mère et que sa bouche balbutie par imitation.
L’éducation morale et sociale de l’entendant se fera par tous les sens, mais principalement par celui qui parle le mieux à l’intelligence, par l’ouïe. Ses moyens de communication se multipliant comme ses besoins , son caractère recevra par cette porte de l’âme une influence salutaire.
Le pauvre enfant sourd- muet puise presque exclusivement ses moyens de relation et d’éducation dans les sens
de la vue et du toucher. Sa mimique se développe et se façonne bien à ses besoins, mais il ne lui est pas donné de profiler de l’éducation morale que l’entendant fait par l’oreille, de celte éducation salutaire si propre à adoucir le caractère, à former le cœur, à mettre l’être en rapport avec le milieu dans lequel il doit vivre. Ses actes sont spontanés, comme la vivacité de son regard prompt à tout explorer; ses gestes traduisent sa pensée aussi rapidement que la parole. Tout ce qui tient de la volonté est exécuté par lui avec une ténacité, une puissance d’action, je dirai même une violence, qui montre combien l’ouïe est puissante chez le parlant, et combien l’absence de ce modérateur est appréciable et se fait sentir chez le sourd-muet.
Ce que nous venons d’exposer, prouve suffisamment combien il est utile de commencer le plus tôt possible l’éducation du sourd-muet.
Toutes ces dispositions ne font que grandir avec l’âge; le manque d’éducation le prive des doux charmes que lui procureraient la religion, la famille, les rapports sociaux.
Les passions ne sont tempérées en lui par aucun frein; il s’y abandonne sans bornes, n’écoutant que ses désirs et ses penchants. Tout ce qui délecte ses sens, domine ses actions, et, comme il ignore la loi et les convenances sociales, il s’affranchit de l’une et des autres, et n’obéit qu’à sa passion. Combien l’éducation ne lui viendra-t-elle donc pas en aide pour régler, tempérer, diriger cette intelligence qui enfreint les lois par ignorance et ne connaît d’autre guide que sa vmlonté, ses désirs et ses caprices? Aussi presque tous les malheureux sourds-muets que la justice frappe pour des actes répréhensibles, sont-ils des individus privés d’éducation. Il est donc indispensable de corn-
QUATRIÈME PARTIË.-CUAPITRE IV. 171
mencer celle du sourd-muet le plus tôt possible, dès l’âge de trois ou quatre ans. Nous demandons que l’on cultive son intelligence d’aussi bonne heure que celle du parlant, qu’on l’envoie à l’école, qu’on l’admette dans une classe qui soit en rapport avec son intelligence et son degré d’instruction, qu’on l’exerce, enfin, à la profession pour laquelle il montre le plus de goût et d’aptitude. Pour celui que sa fortune permet de s’affranchir du travail manuel, qu’on le prépare, dès l’âge le plus tendre, par une éducation appropriée à sa condition sociale, à mettre ses actes en rapport avec la société au milieu de laquelle il doit passer sa vie! Aujourd’hui l’entrée du sourd-muet dans les institutions qui lui sont ouvertes, n’est tolérée qu’à dix ans, et encore n’est-ce que pour un petit nombre. En attendant cette époque tardive, les malheureuses familles ne savent où placer leurs enfants. Les salles d’asile, les institutions primaires leur sont impitoyablement fermées. Comprendt-on, par exemple, que, dans une ville comme Paris, la pauvre mère chargée d’un enfant sourd-muet ne peut obtenir son admission dans aucune école? Le parlant, depuis le berceau, reçoit partout assistance et protection, mais à lui, à lui que son infirmité devrait faire environner d’une sollicitude toute spéciale et bien supérieure à celle du parlant, à lui pas un .asile, pas une école, rien, absolument rien; toutes les portes lui sont fermées; et si, par hasard, une institutrice admet dans son école, sur un banc spécial, quelques petits garçons sourds-muets, de l’âge de cinq à sept ans, appartenant à de pauvres familles, dont les mères, si elles étaient obligées de se priver de leur travail jwur les garder, mourraient de faim, l’inspecteur, l’autorité municipale, menace de faire fermer l’école ou de
suspendre, au moins, de ses fonctions la malheureuse institutrice. Ce fait s’est passé à propos de l’école que nous avons fondée dans un des quartiers les plus nécessiteux de Paris. Mais, si vous ne voulez pas aider la charité dans ses actes, ayez le courage de vous mettre à sa place et d’ouvrir des écoles aux sourds-muets !
Les lois qui mettent à la charge des départements et de l’État l’entretien et l’éducation des enfants abandonnés, ainsi que les soins à donner aux aliénés, ces lois ne devraient-elles pas étendre leur sollicitude sur nos pauvres sourds-muets ?
Ce n’est, pourtant, que dans ces derniers temps, qu’à défaut des lois et du gouvernement, la bienfaisance est venue au secours de ces malheureux et que la première société d’assistance, fondée par nous à Paris en faveur des sourds-muets, etdont l’origine remonte à 1842, a ouvert, dans les quartiers les plus populeux, des externats où ces pauvres enfants sont reçus et instruits dés l’âge le plus tendre.
M, le préfet de la Seine entendra, nous l'espérons, notre voix; il comprendra toute l’utilité qu’il y aurait pour l’administration à ouvrir, sur une plus large échelle, aux sourds-muets, des écoles analogues à celles qui ont été créées par notre société générale d’assistance et de prévoyance.
Droit dn sonrd-mnet, dorant toute sa vie, à la protection de l’état , du département et de la commune. — Question du trousseau. — Ateliers du gouvernement.
Lorsque l’admission d’un jeune sourd-muet dans une institution du gouvernement est accordée, une nouvelle difficulté se présente aux parents qui ont étéassez heureux