‹ La surintendanteChapitre 10 sur 13 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

plaisaient à marcher constamment au bord du danger par dilettantisme du vertige, il fallait leur donner une bonne leçon en les poussant un beau jour, résolument, par lesdeux épaules. Ozenne se tut, y rêvant peut-être.

Le soir, Emile se sentit absolument incapable de voir Miette. Cela fut instinctif, sans délibération et sans calcul de moralité. Seul dans sa chambre, étendu, à lire, sur deux chaises, il goûta cette sage et paresseuse soirée comme une inauguration de sa vie conjugale. Il se coucha de bonne heure, les nerfs apaisés, sentant que ces abstcactions : Tamour, le bien-être, la paix, comme matérialisées, circulaient en ses veines, ainsi que de délicieux fluides.

Le matin suivant, à l'arrivée au ministère, il vit les premières équipes d'ouvriers montant un échafaudage de poutres : car à la partie plate du toit de la galerie d'Orléans on amorçait une large galerie dç bal, avec une avancée en terrasse, avec une descente de deux escaliers sur les jardins, où vis-à-vis se dresseraient, sur une estrade de foire, les huit roues du tirage. Cette vue, et la notion que la kermesse serait Tune des fêtes préliminaires de son mariage, provoquèrent en Boucart l'émotion d'assister au déroulement de son tapis nuptial, sur des marchés, devant un portail d'église.

Survinrent Vernet de Bueil et Ravmond. Emile en fut exlraordinairement joyeux; il eut pour l'architecte le coup de foudre d'une affection filiale. Avec les jours, cette tendresse pour son futur beau-père devint une manie puérile, risible. Il guettait chaque matin Wilfrid avec des battements de cœur comme en l'attente d'une femme. Puis il se raccrochait à lui, inspectait avec lui les travaux, l'interrogeait à tout propos, véritablement comme un enfant, recueillait ses réponses avec un parti pris de docilité et d'assentiment.

La curiosité des bureaux commençait à s'éveiller

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autour de cette construction. Emile se fit naturellement le cicérone de ses collègues. « Seigneur, montrez-nous donc... » disait Cocheteux. Brimciux suivait en chantonnant ses dernières inspirations musicales. Bédouin, l'ancien soldat de marine retour des pays fabuleux, ne visitait pas : il explorait. Emile récitait un boniment en phrases vagues, avec des gestes ronds imités de Tarchitecte.

. Souchon était un vivant Manuel Roret de la loterie. Il mettait à la portée de toutes les intelligences la roue système Fichet, tournant derrière un masque percé d'une fenêtre, où vient apparaître l'un des dix chiffres peints sur la jante.

Au retour d'une de ces conférences, Emile trouva sur son bureau une lettre injurieuse de Miette Béranger. <L J'ai fait une sottise, se dit-il : il fallait rompre tout de suite et« franchement. J'ai agi avec délicatesse, j'ai attendu sa convalescence pour la lâcher : maintenant, je suppose que j'ai le droit de la planter là. ^

Il résolut de passer rue Nollet, et de déclarer carrément à Miette que tout était fini. C'est ce qu'il fit le soir même, sans aucune précaution oratoire. Cette démarche lui semblait si naturelle que la stupeur et la colère de Miette l'ahurirent.

€ Mais voyons, c'est tout simple : on se prend, on se quitte. Pourquoi faire des phrases?

— Enfin ce n'est pas une lubie qui t'a passé par la tête : tu as une raison ? »

Évidemment; mais il jugeait peu convenable de confier à une fille ses projets de mariage encore secrets. Étant indifférent, il fut brutal : elle pleura. « Voyons, dit-il, sois raisonnable.

— Oh! cria-t-elle, exaspérée, c'était bien la peine de me faire casser la tête pour toi ! »

Emile pensa : « En effet, il est regrettable qu'elle se

LA SDRINTENDANTE. 305

soit fait casser la tête à mon occasion; mais en définitive ce n'est pas moi qui l'en avais priée. » II se leva.

€ Embrasse-moi donc!... Embrasse-moi donc ! » Emile s'y résigna; mais il eut conscience que son baiser était froid, presque dégoûté. Un peu de remords l'inquiéta; mais une fois dans la rue, il se dit : (c Je ne vais pas me troubler le cœur avec des sophismes : la véritable délicatesse consiste à lâcher ma maîtresse au moment où ■ je songe à me marier. 3» Cependant il fut, une minute, très bon : voyons, il offrirait à Miette un souvenir, quelque porte*bonheur de cinquante ou soixante francs. Mais d'avance, l'idée d'entrer chez un bijoutier, d'examiner un tas de bracelets, de faire une dépense pour sa maîtresse d'hier, l'excéda. « Hein? de l'avarice?... Non... }» Et pour tranquilliser sa conscience, il dit tout haut : € Je mettrai trois louis de plus à la bague de fiançailles. >

Miette Béranger s'était révoltée sans douleur sincère : depuis que Stanislas l'avait réellement battue, elle se sentait reprise pour lui d'une toquade. «Je me remettrai avec Stany, voilà tout. » Seulement, comme elle tenait à lui démontrer qu'elle avait un sale caractère et qu'elle était aussi rosse que lui-même, elle ne se désistait point de sa plainte et s'entêtait à ne lui rouvrir sa porte qu'après l'avoir fait au besoin condamner. Du reste, le scandale de ses révélations à l'audience ne pouvait manquer de nuire à l'administration : et elle exécrait le ministère tout entier, par haine pour Boucart.

Elle apprit que l'affaire serait appelée le lendemain de la fête. « Hein! mon vieux, ça tombe à pic! >» ditelle à Narcisse Durand qui passait maintenant rue Nollet toutes ses soirées.

Le député se réjouit bruyamment. Parbleu ! oui, ça tombait pic, et le ministère était bien fichu. Tous

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les chefs d'accusation se réunissaient d'eux-mêmes en faisceau, soit pour une interpellation immédiate, soit pour la discussion générale sur les faits et gestes du cabinet, qu'amènerait inévitablement la proposition du scrutin de liste. Après un silence d'hésitation, le député confia un secret à Miette. Il y a quelques mois, lorsqu'il avait inopinément retiré le projet de loi destiné à entraver la loterie, ce pot-de-vin qu'on lui proposait, eh bien ! il l'avait accepté. Un traité lui garantissait le paiement de vingt mille francs le jour du premier tirage. Par prudence, il se tairait jusque-là, c'est-àdire jusqu'à la fête de nuit. Mais le lendemain, ayant palpé, il aurait la langue déliée.

Et chaque jour lui fournissait la matière d'un développement nouveau pour le discours que déjà: il préparait. Berthier avait le guigaon décidément : jusqu'à cette mesure, en apparence inattaquable, de tirer la loterie au jour annoncé, qui déchaînait contre lui la Presse. Il est vrai que ce soi-disant respect de la légalité stricte constituait tout bonnement une escroquerie : le Comité d'organisation ayant vendu facilement et vite, grâce aux arrangements avec les théâtres et les maisons de commerce, les billets dont il s'était réservé le placement; tandis que les vrais marchands de billets, seules victimes des méchants bruits qui avaient couru, faisaient des pertes énormes.

Les grossièretés des journaux rendirent ce pauvre Renaudin malade. Hyda Kylberg courait de lui à Ozenne dans la fièvre de l'interview; c'est même à lui qu'elle s'adressait de préférence, espérant toujours qu'elle arracherait à son affolement quelque révélation grave : et puis Ozenne, exaspéré de n'arriver avec elle à rien de positif, n'entendait plus faire un métier de dupe en lui fournissant des renseignements qu'elle ne payait pas. Cependant, la veille du tirage, elle eut recours à

lui : elle voulait écrire un article mondain sur l'organisation de la fête, et Renaudin ne pouvait lui fournir là-dessus aucun détail. Elle se présenta deux fois au ministère inutilement. Alors elle écrivit sur sa carte : « Je t'attends chez moi ce soir à neuf heures. »

Elle demeurait au même étage que sa mère, mais dans un petit logement particulier. Vingt fois Edmond y avait séjourné des heures, étendu avec elle sur le même canapé, oubliant en des caresses d'une témérité inouïe, leur thé qui refroidissait sur la tablette du paravent.

Ce soir, aux premiers frôlements, Ozenne se rappela le conseil de Boucart. Le sang lui monta au visage. Il se dressa violemment et cria : « J'en ai assez, moi, de ces manières-là... Veux-tu être ma maîtresse, oui ou non ?... >

Elle cessa de le tutoyer : «Vous êtes tou, Edmond. 7> Et elle s'étirait avec une folle provocation. Il resta sans répondre, longtemps. Elle s'inquiéta, car vraiment elle l'aimait. Il était debout : elle fut debout contre lui. Il jeta rapidement et ferma les bras autour d'elle comme pour l'empoigner par la taille; mais il l'avait prise trop bas et elle perdit l'équilibre : il la soutint sans pouvoir la retenir, et la déposa un peu rudement sur le parquet où il tomba lui-même à genoux au-dessus d'elle.

« Edmond !... »

Il avait lâché la taille, saisi les deux poignets, et stupidement il lui frappait les coudes contre le parquet.

« Ah ! mon Dieu ! que tu me fais mal !... Ah !... » Elle poussa un grand soupir et s'évanouit. Quand elle reprit connaissance, elle eut une crise nerveuse : o: Lâche !... lâche !...

— Laisse-moi donc tranquille ! C'est la femme qui est lâche, quand elle s'amuse à irriter un homme jusqu'à lui faire commettre une infamie ! "»

Kl : I

Elle le poussa dehors et fut aussitôt calmée^ trop savante pour ignorer Tinsuffisance d*un outrage maladroit qui la laissait intacte.

Mais son article n'était pas fait, et à la première heure, le lendemain, qui était le matin même de la fête, elle se rendit aux bureaux de la loterie. Elle rencontra dans Tantichambre Narcisse Durand qui reboutonnait son veston-sac sur le chèque de vingt mille francs. Elle frappa à la porte de Renaudin qu'elle trouva écrasé. Ce matin, il avait reçu une lettre confidentielle lui prescrivant d'ordonnancer ce paiement. Durand s'était présenté deux heures plus tard. Et il avait eu l'impudence d'exhiber son traité, de sorte que Renaudin savait tout, et il disait tout, sans réfléchir que le devoir professionnel l'obligeait à se taire; mais il avait vraiment des remords, et son récit était une confession.

« Tiens, pensa M"'' Kylberg, mon article 1... > Et elle sortit, légère, charmante, mettant dans un petit rire sec toute la perversité féminine... « Très pittoresque, en première page, en pendant avec un compte rendu dithyrambique de la fête, ji

Avec le geste suranné des ternes mondaines de Winterhalter, qui retiennent de leurs bras nus les pans de la dentelle noire glissée des épaules, H"" Berthier àiTètait le glissement de sa sortie de bal trop lourde, posée â peine sur elle à cause de la chaleur de Juillet. Et la toilette apparaissait, toute en damas d'un fond orange, semé de gros TruiEs couleur de pèche, chacun en bouquet avec des feuilles et des fleurettes pâles. Quelques grosses gouttes de diamants, sans monture, à même ses cheveux blancs. Une suite de boutons anciens en brillants, cousus sur un ruban plissé en jarretière, cachait la première fatigue de son cou. Le reste des bijoux : les bracelets et le diadème ciselé, uniquement en or mat sans pierreries, étaient des œuvres contemporaines ; M"" Berthier prétendait, en faisant à cette parure les honneurs d'une fête officielle, affirmer lu sympathie du Gouvernement pour tout essai original de l'industrie d'art, et pour le style propre de notre époque.

Dans la voiture, elle eut tout de suite, à côté de Constant hiératique, cette immobilité surhumaine des femmes en représentation, dont les regards mêmes ne battent point, qui n'ont en elles de mobile que la scintillation de leurs brillants. Puis, avec la paralysie de pensée qu'implique cette attitude, de sourdes sensations éparses en tout l'organisme, innombrables, simuU

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tanées : ici le frémissement, ici la soudaine chaleur, ici le contact de touchers inconnus; le tout coordonné en impression d'enthousiasme, à reléguer d'ailleurs dans le domaine de l'Inconscient.

Elle eut, dans les Champs-Elysées, l'illusion d'une plus grande foule de voitures que les soirs ordinaires ; alors soudainement cet enthousiasme éclata, brisa la raideur de sa pose. Elle fut une folle. Elle fut une enfant, c Je veux tout voir ! Je veux voir l'arrivée ! > Elle fit tomber la glace, elle mit sa tète dans la délicieuse fraîcheur extérieure dont elle jouit une seconde, puis dit au cocher : « Passez par l'Opéra. »

Dès la place, le commencement d'une file, des enchevêtrements de voitures, où les gardes de Paris mouvaient leurs cheveaux avec aisance : les gardes, à cause peut-être de leurs culottes blanches, ramassant sur eux une lumière qui les faisait visibles dans la nuit comme en plein jour; des escouades de sergents de ville, affectant des airs mélodramatiques, passaient. Le café de la Paix, illuminé comme un soir de bal à l'Opéra, avec des affiches : Le restaurant sei*a ouvert toute la nuit. «c Prennent-ils ma fête pour un bal public ? » Mais l'indignation d'Antoinette sombra dans un immense et puéril orgueil, lorsqu'elle entendit son cocher crier : « Coupe -file ! Coupe-file ! » La voiture partit au grand trot le long de la file, parmi de vagues saints, des tètes de femmes qui se penchaient pour reconnaître la livrée des privilégiés. Elle était la Souveraine qui passait. Et la femme se trouve si dépaysée lorsqu'elle joue toute seule un de ces grands premiers rôles dans la vie, qu'elle eut un élan passionné vers Constant, toujours impassible auprès d'elle, lui, le seul à qui elle pût à présent faire épouser sa royauté, le prince-eonsort indispensable.

Au Théâtre-Français, malgré le coupe-file, la voi-

LA SURINTENOANTE.

ture fut bloquée. Les fiacres et les coupés de maître s'accrochaient au milieu des injures. Même des fouets se levaient, tournoyaient menaçants, et dans Tengueulade retentissaient les cris voyous des revendeurs de billets, qui jusque devant la portière du Ministre proposaient : c Des invitations personnelles pour le bai des Beaux-Arts... Un louis! »

Les voitures se mirent à déverser du. monde las d'attendre, à même le trottoir et la chaussée. Les femmes, frileuses malgré la température, couraient, relevant leurs jupes, poursuivies par des hommes coiffés de claques luisants et démodés. Antoinette regardait, les yeux agrandis, prise d'inquiétude : « Quelles allures lâchées l d Et elle essayait de deviner les habits sous les paletots boutonnés.

Soudain, elle eut l'impression que sa voiture se détachait', partait à la dérive. Elle descendit, elle marcha par des passages qu'elle ne ne connaissait point, elle s'arrêta devant les trois hautes portes du vestibule sur les galeries, qu'elle n'avait jamais vues ouvertes et dont l'ouverture agrandissait ce vestibule mesquin jusqu'à l'immense. Puis ce fut sur chaque marche la vision de deux gardes tout droits, au port d'armes, et entre cette double file montante, une mêlée en toilettes de bal.

Et dire que cette cohue allait s'ouvrir devant elle, qu'elle aurait le passage libre au milieu d'un écrasement respectueux, qu'elle ne précipiterait même pas la solennité de sa démarche pendant que tous ces gens crieraient d'être étouffés à cause d'elle ! En attendant, elle était poussée, tirée, séparée du Ministre que personne n'avait reconnu. Elle arrivait comme une invilée quelconque. Maîtresse de maison? pas même : c'est le peuple qui recevait le peuple ; le gala de la Démocratie !

Tranquillement, les reporters prenaient des notes ; une vieille dam^ en noir lorgnait les passants avec une

impertinente face-à-main à long manche d^écaille. Un jeune liomme, le chapeau sur la tête, avait enjambé la rampe pour être à son aise, à la hauteur de la sixième marche. Un autre essayait de se hisser par Textérieur en se cramponnant avec ses doigts gris-perle à la rampe de fer forgé où Belloir avait posé une main courante en velours rouge.

. « Mais à la fin... mais... 2^ Elle était raide, effarée, poussait des ce oh! 2^ plus indignés que plaintifs, recevait de douloureux coups, et encore était interpellée violemment par des femmes et par des hommes, qui malgré sa passivité lui criaient au visage : € Eh! ne poussez donc pas, madame, ne poussez pas, chacun son tour!... » Une femme à qui Ton marchait sur le pied gémit : « Partons, ah! partons... j'ai peur... » 11 y eut un recul, un remous. Constant fut un instant visible dans un vide, tout droit, tout pâle. Des reporters l'aperçurent : « Le Ministre... — Ah ! le voilà... — Où est-il donc?... — Montrez-le-moi... > Le murmure, en montant Tescalier, s'enfla : « Le Ministre, voilà le Ministre... — Sa femme aussi... — Ahl voyons... » Des têtes se penchaient curieuses ; et sans doute la nouvelle avait gagné les salons, l'orchestre était prévenu, car on entendit très confusément les premières mesures de la Marseillaise.

Il y eut un silence, que rompit un énergumène en criant: « Ah! bravo, bravo!... Vive la République!...» Et toute la marée vivante monta, comme si l'air national avait chanté le signal d'un assaut. Antoinette perdit terre, fut portée jusqu'en haut, jusqu'à l'entrée des salons qui s'ouvraient en enfilade, vides : car il y avait place pour tous et c'est par une de ces fantaisies .familières aux masses humaines qu'on était stupidement resté à s'écraser dans l'escalier.

Constant lui prit le bras; mais ils s'arrêtèrent dans

la première pièce, un petit salon où tout le monde défilait. Marins se jeta sur eux, leur serra la main avec effusion, bien qu'il les eût quittés une heure avant. Boucart, avec la rosette de commissaire, bleue à franges d'or, allait et venait effaré, fouillant la cohue des yeux pour trouver les Vernel de Bueil, grimpant sur les chaises du Garde-meuble.

II était en culotte courte, ainsi qu'Ozenne et cinq ou six autres, désignés pour conduire les cotillons. Des gens sans usage riaient de leurs mollets et faisaient des remarques tout haut. Il alla saluer M"' Berthier. Il était désolé: dans ce pêle-mêle, les Vernet de Bueil, Fernande, pouvaient lui échapper toute la nuit.

Le Ministre et sa femme s'étaient installés à la porte du fond, debout. Juste en face, à la porte d'entrée, profitant des chaises vides, une espèce d'herboriste de campagne, dans un habit héréditaire, avec sa femme* et sa fille en soie noire montante, s'étaient installés, si majestueux et si tranquilles, ayant si bien l'air de recevoir que beaucoup de gens en entrant les saluaient. Ceux-là d'ailleurs étaient rares qui saluaient, soit les grotesques de la porte, soit le Ministre et M"* Berthier. Ils entraient tous là dedans comme des Anglais dans un musée, examinaient curieusement la toilette de la Surintendante, et passaient sans une inclination de tête. Et quel public! On dit que les jours d'exécution, Paris vomit sur la place de la Roquette une foule spéciale qu'on ne voit au soleil que ces matins-là : on peut en dire autant des fêtes officielles; seulement, ce qu'on y met dehors au lieu des blovses et des casquettes à trois-ponts, c'est tout le décrochez-moi-ça des loueurs de chapeaux .mécaniques et des marchands d'habits laissés pour compte.

. Des habits ! Heureux encore ceux qui en portaient, si pelliculeux que fussent les cols, si poisseux de sirops

et de glaces anciennes que fussent les revers! Mais les redingotes foisonnaient, les redingotes devenues, on ne sait pourquoi, une protestation socialiste contre Taristocratique uniforme de soirée, avec une seule concession : la cravate blanche tortillée en ficelle. Des redingotes ? Et les jaquettes ! Des jaquettes ? Et les vestons ! Une famille, père, mère et fils traversa le salon, la mère avec un cachemire faux taillé et drapé en polonaise, le gamin de quinze ans en veste de première communion. Le père avait gardé son chapeau : on le hua comme à BuUier. Yoilà ce qui défilait devant la maîtresse des élégances, devant Texquise poupée archaïque costumée par Félix, couronnée par Froment* Meurice d'un diadème en or ciselé !

Les entrées s'espaçaient : on arrivait maintenant par petits groupes de huit ou dix, lentement, avec des intervalles entre les groupes. Antoinette avisa les premières tètes de connaissance : Narcisse Durand avec Juliette Chaumeil, qui faisait sa rentrée dans le monde après un plongeon complet. Arsène Deschamps s'empressait autour d'elle, l'étourdissant d'hypocrites regrets : elle s'était décidée le matin même à demander la résiliation de son engagement au Français, où vraiment elle n'était plus possible. Et on la voyait retombée à sa misère d'il y a trois mois, décharnée, famélique, ayant repris, dans une toilette prétentieuse et pauvre, son vrai type original, la vieille cabotine des fédérés!

Derrière, Miette Déranger, radieuse, guérie, toute en rouge. Ce n'est pas elle qui eût oublié de saluer ! On lui répondit d'un peÉit salut très sec. Olympe Bondoux et Virginie Chochon qui l'escortaient se jetèrent sur Antoinette avec des cris de circonstance, c Comme il y a longtemps ! > Miette avait surpris Boucart qui guettait à la porte. Elle marcha droit sur lui : il s'était esquivé.

Dés qu'elle eut passé, Emile revint. Il se persuada que les Vernet de Bueil étaient entrés pendant qu'il détournait les yeux. D'ailleurs, l'heure avançait : ou bien ils ne viendraient pas, ou ils étaient déjà venus. Il se mit à les chercher dans les salons. Dans le premier, les objets du cotillon étaient exposés. Un tas de badauds faisaient cercle autour. Il les poussa : « Pardon, pardon. » On se relirait devant lui avec obséquiosité. « Ah I c'est à cause de ma rosette... )) Tl fit halte enfin, au bout de la grande galerie construite en planches, drapée de coutil à larges raies blanches et grises, avec des trophées de drapeaux à chaque poutre et le chiffre R. F.^ avec une toile verdâtre sur le parquet. On dansait d'un bout à l'autre, sous les deux rangées parallèles de dix lustres à prismes de cristal.

Mais les danseurs étaient si dégingandés, si rouges, si suants, qu'Emile se découragea : non, quand même Fernande viendrait, jamais il n'oserait valser avec elle au milieu de ce cancan ; jamais surtout il n'oserait lui dire ce qu'il devait lui dire ce soir, puisqu'il la revoyait ici pour la première fois depuis qu'on lui avait permis de parler... Mais aussitôt, par contradiction, il fut certain qu'elle était ici. Il ne pouvait pas croire qu'elle ne fût point arrivée encore. Il poursuivit ses recherches,, courant d'un coin à l'autre comme un fou. Il sortit, étouffant, sur la terrasse d'où l'on descendait au jardin par un double escalier.

Les grandes façades uniformes du palais, violemment éclairées par une électricité blanche, puis se fondant avec les ténèbres jusqu'à l'évanouissement de la forme et à l'énigme de la profondeur, donnaient l'impression d'une perte de vue et d'un infini. Tous les arbres, dans ce bain de clarté pâle, étaient des trembles et des bouleaux argentés, et la nudité d'une statue lointaine était supposée vivante, parce que, si un véritable corps s'était

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316 LA SCRINTEN DANTE.

dressé nu dans le givre des fanaux , répîderme eûl éié plâlré de cette même blancheur mate et spectrale. Des cordons de lanternes vénitiennes enguirlandaient les branches ; la concurrence des Jabloschkow tuait leur rayonnement, mais le contraste rendait leurs couleurs plus intenses]: les rouges surtout se fonçaient en nuances de fournaise. Et l'inutile simultanéité du double éclairage faisait instinctivement attribuer à quelque phénomène naturel celui qui était puissant et cru, à une action humaine celui qui était pauvre et coloriste.

Si complexes que fussent de telles impressions, eUes ne provoquèrent en Boucart aucun travail de pensée réfléchie, et son coup d*œil, malgré la particularité du spectacle, demeura distrait. Après une hésitation comme pour ramasser ses forces, il se mit à dégringoler Tescalier parmi la foule, avec le geste de se précipiter ^téte baissée. Il trouverait Fernande peut-être au buffet, installé sous la salle de danse.

Mais il tomba dans le groupe des employés : ils stationnaient là tous ensemble, réunis par cet instinct de s'enrégimenter, commun à tous les êtres qui n'ont point une personnalité d'importance assez grande pour se suffire à elle-même. Tous étaient timides, vaguement heureux, même attendris. Cocheteux dit à Emile, d'une voix étouffée : c Bonjour, Seigneur!... Comme vous êtes beau ! » Hédouin , respectueux devant ses mollets exhibés, eut un petit tremblement en lui donnant la main. Souchon était seul parfaitement à son aise, ivre bien qu'il n'eût rien consommé; et les bras tendus comme si, du haut de cette terrasse, il donnait sa bénédiction f/rfei et Orbi : «Heinl mon cher, s'écria-t-il, est-ce beau ! On dirait une émeute !

— A tout à l'heure, dit Emile, je descends.

— Tu vas à la cantine? » dit Roudillon.

r'T»»'." *(it**'^'*^

LA SURINTEN DANTE.

.. Dumoustier, le goutteux, répéta : « La cantine », et le mot circula.

Tous les commis ydescendirent en chœur. iJne cantine, c'était bien cela; inutile d'entrer : est-ce que Fernande pouvait s'être égarée là dedans? Il n'y avait plus une femme dans ce nuage, car on permettait de fumer, et cela puait le cigare. Des mains s'arrachaient des verres, et des bols de consommé arrosaient des habits noirs. < Maladroit ! — Insolent ! » On puisait à discrétion de la bière dans des tonnelets enrubannés, et les buveurs, après avoir rempli leurs verres, ne se donnaient même pas la peine de fermer les robinets qui faisaient des mares par terre. Il y avait des pâtisseries émietlées, des fleurs écrasées, des porcelaines en morceaux plein la table, qui mettait cependant, avec sa nappe encore blanche et ses candélabres, une ligne inviolable de démarcation entre la crapulerie des invités et la correction des domestiques. On entendait continuellement le roulement des pas bottés sur le plancher sonore de la galerie, comme si Ton avait eu par-dessus la tète l'interminable passage d'une armée en sabots.

Emile tira sa montre : onze heures; les Vernet de Bueil pouvaient encore venir. Il retourna dans le salon d'entrée comme à un poste. Toute la canaille venue à pied avait fait invasion d'abord, et maintenant les invités décents arrivaient. Les entrées se faisaient régulièrement, une à une. Tout le monde saluait. Une cour environnait M""* Berthier. M"* Gavioli, assise près d'elle, était superbe en velours noir, et plus sourde que jamais, ce qui permettait de lui crier plus fort : « Plaît-il, Princesse?... Comment donc, Princesse!... Mais non, Princesse!...»

Adeline se leva diès qu'elle aperçut Boucart et lui donna une poignée de main très franche : « Toujours amis, n'est-ce pas? » Mais une bousculade coupa la

réponse d'Emile. « Regardez, dit Adeline, regardez... M"" Gimet... » Antoinette agita son éventail plus vile.

€ Plus le sou... plus un bijou... murmurait la petite Gavioli. Vous savez... on prétend qu'elle s'engage aux Folies-Dramatiques. »

On se taisait; on était debout; on voulait voir; on écartait avec les mains les dos et les têtes qui vous empêchaient de voir la porte de loin. Et tout d'un coup elle parut, en noir, sans un diamant, sans une fleur, mais décolletée furieusement, montrant tout ce qu'elle pouvait montrer de ce qui était sa richesse native et inaliénable, ayant l'air de signifier sa ruine avec l'exagération symbolique de sa nudité. Elle marchait droite, lente, au bras de Gimet, plus digne et moins barnum qu'à l'ordinaire. Elle s'arrêta devant la Surintendante; puis les deux femmes se firent une révérence profonde. « Très chic! » dit Adeline. Et elle prit Emile par la main, le tira dans le grand salon, où la curiosité admiralive du public n'avait plus ces grandes allures. On s'extasiait sous le nez de l'idole. Une maigre mercière, absurdement fagotée, saisit Boucart par le pan de son habit. « Pardon, monsieur... Vous devez savoir, puisque vous êtes commissaire... C'est la belle M"^ Gimet?

— Oui, madame. » '

Elle crut indispensable de continuer la conversation : <ic Que de monde, monsieur, et comme il fait chaud! »

Emile, après un mot d'assentiment, rentra dans le premier salon. Rosita Schulz faisait des mines à Antoinette. Doutrelaine, le gilet presque boutonné, malgré sa gastralgie, traînait vers le couple ministériel sa femme en satin sang-de-bœuf. Puis, ce fut un brusque froid, un silence terrible : M"* Maignien se présentait avec une tranquillité impudente, M"* Maignien au bras du Président du Conseil, qu'elle avait attendu en bas plus d'une heure pour faire, son effet d'entrée. Elle

était de retour depuis une semaine, et on racontait que^ malgré sa fugue, c'était elle qui plaidait en divorce^ contre son mari, que Maignien ne se défendrait même pas, tant il avait de sales affaires sur le dos!

Âdeline ricana. Emile, qui n'était plus au courant de rien, demanda distraitement : 4: Et les Marchai?

— Viendront pas... Fauslin est au plus mal.

— Ah! pardon!... » — Il voyait Fernande. Leurs yeux s'étaient déjà rencontrés. Elle lui souriait. Il prit sa main : ^ Comme vous venez tard!

— Nous avons été emprisonnés dans la file pendant une heure et demie. »

Il la regarda, charmé. Puis il dit sans façon à M"*** de Bueil : c Où vous installez-vous? dites-moi, pour que je sache où vous ramener M"** Fernande après la valse. »

Et il l'emmena, il l'emporta. Ils bostonnèrent lentement. Lui ne pensait à rien. Il sentait seulement qu'elle était retrouvée : car, durant cette recherche de deux heures, il avait eu l'impression qu'elle était perdue. Il était aussi très ému, très honteux de sentir si enfantine contre lui la poitrine de l'enfant qu'il aimait.

Ils étaient comme tout seuls. Il dit : « Vous êtes allés à la campagne?

— Oui, monsieur.

— Je suis heureux que vous soyez revenue pour ce soir. »

Elle sourit.

Il reprit, avec beaucoup trop de mélancolie dans la voix : « Je croyais bien que nous ne danserions plus ensemble cet hiver. » Puis il fut désespérément banal. On se trouvait vraiment à son aise pour danser, dans cette grande galerie, comme dans un salon de casino. € Irez-vous aux bainsde mer?

fi.li

— Oui, le mois prochain, àDeauville.

— Vous vous y amusez?

— Oh! non... il n*y a personne, excepté pendant la semaine des courses. »

Il se sentait si loin de son aveu, qu'il eut un vrai chagrin. Il ramena Fernande à sa mère sans dire un mot; mais, en la quittant, il pensa: « Ah! c'est trop bête! )> et, très doucement, en tremblant un peu: c Vous m'accorderez la prochaine valse?

— Oui. »

Il salua cérémonieusement; puis, à part lui : a Non, non... ce n'est pas assez, i^ Et il revint, et, plus doucement encore, et d'une voix plus tremblante : « Nous ne la danserons pas, nous la causerons, parce que... ]» Il baissa les yeux. Il rougit. Puis il voulut voir si elle se troublait. Il souleva son regard vers elle, péniblement. Elle était fort pâle.

C'est que l'intelligence de son cœur s'ouvrait enfin. Insensiblement, le charme de cette intimité l'avait prise. Elle était même allée jusqu'au désir, sans comprendre qu'elle désirait. Elle avait même souffert, sans savoir que l'on souffre. Elle ne connaissait pas de mots pour nommer les choses qu'iiimile allait lui dire ; mais elle était certaine qu'il lui dirait ces choses-là, et elle sentait bien que si elle s'était trompée tout serait fini pour elle dans la vie.

Et s'étant pénétrés, ils se regardaient, n'osant ni l'un ni l'autre les mots qu'il fallait dire, les ignorant : car lui était aussi neuf aux jeunes filles qu'elle.aux hommes, et l'inutilité de son expérience le réduisant à l'égalité avec l'inexpérience de Fernande, il acquérait inopinément le charme particulier, l'attrayante gaucherie d'une virginité d'homme.

Lorsque l'orchestre joua, leur danse fut plus lente, et encore plus lente, et plus glissée; et déjà l'abandon de.

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Fernande avait un instinct voluptueux. Mais ils cessèrent de danser, ils s'animèrent, ils rirent et ils parlèrent très haut : ils traversaient le salon où les accessoires du cotillon étaient exposés; des gens mettaient au pillage les étagères, arrachaient les guirlandes de fleurs; déchiraient les gazes, emportaient des souvenirs ; une femme, qui avait des mitaines de guipure noire sur les mains, brandissait une houlette dorée, €t un gros homme en i;edingote empoignait dans une marmite des légumes de carton. Au lieu d'intervenir avec l'autorité de sa rosette, Emile dit : « Chipons* des accessoires ; nous monterons dans le salon d'entrée un petit cotillon intime.

— Oh! oui, ^ s'écria-t-elle, rieuse, enfant, enhardie par cette gaieté.

Lé déménagement dura toute la valse; aux dernières mesures, Emile interrompit sa besogne, ne dit rien, prit Fernande, la fit un instant glisser; leurs visages se détournaient l'un de l'autre. Tout à coup, elle fit contre lui un mouvement, a Oh! je vous aime! » dit-il : ce fut comme le cri qu'arrache une blessure.

Aussitôt, l'orchestre se taisant, ils furent emportés ensemble par une course de toute la foule vers le même point. Des femmes qu'on étouffait poussaient des cris. « Vous n'avez pas peur? » dit Emile, tout pâle à cause d'elle, pile murmura : « Oh! non. » Et ce fut Tunique réponse, l'aveu.

Le mouvement qui les avait emportés s'arrêtait à la terrasse, et Boucart appuyait Fernande à la balustrade, la protégeait contre l'écrasement, du recul de son corps arc-bouté. Soudain, en face d'eux, une estrade sortit de la nuit, avec les huit roues sur lesquelles des réflecteurs ramassaient toute la lumière. « On va tirer le gros lot, » dit Boucart indifi'érent.

Le Ministre et M"* Berthier s'avancèrent vers la

rampe. L'orchestre joua encore la Marseillaisej pendant qu'un acteur costumé en Tabarin grimpait sur l'estrade et faisait un boniment qu'on n'entendait pas. Les spectateurs s'impatientèrent bruyamment, comme des lauréats à une distribution de prix où la musique et les discours retardent la lecture du palmarès. Enfin, les huit roues se mirent à tourner, éblouissantes; se ralentirent, raffinant l'émotion par des apparitions de chiffres successives, qui avaient l'air d'annoncer une hésitation du hasard. Et le numéro gagnant se trouva subitement écrit, comme par une main surnaturelle, avec des caractères de feu. Ce fut aussitôt un brouhaha général de désappointement.

€ Nous n'avons pas gagné, n'est-ce pas? dit Emile en riant. Au cotillon! i>

Pour emmener Fernande, il lui prit la main, et ils parlèrent encore avec cette pression de main, qui fut comme une promesse échangée. « Au cotillon ! > llsraccolèrent Ozenne, Roudillon, la petite Gavioli et sa sœur M"* Bulteau, toute l'intimité dîi salon Berthier. A côté, dans la galerie, on n'en finissait pas de s'entasser, et Torchestre, après une annonce de quelques mesures, s'était tu.

Ozenne parut, traînant une chaise qui manquait. Il se trouva face à face avec M"* Kylberg. La Suédoise se leva tranquillement et lui appliqua un soufflet. M"* Doutrelaine se jeta entre eux, saisit Ozenne par le bras, et dit comme une folle : <!cEh bien! Edmond! Edmond!... > Antoinette accourut, blême, et eut la maladresse de demander : « Qu'y a-t-il? »

Alors M"^ Kylberg, avec un bel aplomb, déclara très haut : «Voyou! voyou!... Il est venu chez moi hier soir... et il m'a fait trouver mal en battant mes coudes contre le parquet... et il a essayé de me violer, i^

M"*' Doutrelaine éclata de rire, et, faisant pirouetter

le jeune homme : <r Lui? Edmond?... Mais, je le connais à fond, ma chère : c'est un gamin!... Je le collerais au plafond d'un coup de...

— Isabelle!»

Heureusement le Beau Danube bleu avait emporté le gros mot de M""" Doutrelaine dans un tournoiement de notes. Emile Boucart et Fernande annonçaient la première figure en valsant ensemble tout seuls. Âdeline Gavioli les observa un instant, sérieuse : elle vît clair tout de suite. Elle eut le cœur un peu gros ; mais comme elle éprouvait une vive sympathie pour Ozenne depuis le bref et pittoresque récit de M"" Kylberg, elle se retourna décidément vers le pauvre garçon, qui restait debout dans un coin, tout penaud : « Vous n'avez pas de danseuse? Dansons ensemble, voulez-vous? »

Il y avait deux autres femmes, ciui, les yeux fixés sur la danse trop naïvement criante d'Emile et de Fernande, comprenaient aussi et souffraient : Suzanne Renaudin, d'abord toute à la mort prochaine de Faustin, mais en qui s'insinuait maintenant la jalousie, à la faveur des ténèbres de tristesse qui étaient épaisses dans son cœur ; et U""^ Berthier, d'abord toute à la suprême humiliation que son cabotinage essuyait dans la mêlée populacière de ce bal, mais subitement distraite, puis désespérée par le passage et le repassage devant ses yeux, du jeune couple qu'enivrait l'illusionisme voluptueux de la danse.

Les regards de Suzanne et d'Antoinette se croisèrent fortuitement, et aussitôt se détournèrent, comme si les électricités de leurs pensées, étant de même pôle, se repoussaient. Mais douée ce soir d'une inhabituelle perspicacité, Antoinette saisit en les yeux de la jeune fille Tétincelle de jalousie. Seulement elle attribua, par incompétence, au vulgaire amour désireux de la chair, ce qui devait être assigné à l'amitié; et ce raisonnement furieux, burlesque, se dressa automatiquement en elle ;

im LA SURINTENDANTE.

« Toi qui es une honnête fille, ce mariage-là te le relire. Mais moi, moi... » Et elle jura qu'elle se paierait le jeune homme ayant de le céder à cette enfant; oui, avant; oui, ce soir même : elle allait lui mettre la main sur l'épaule et lui dire : « Venez. > Il y avait des pièces libres et de la nuit.

Elle aperçut Miette avec Narcisse Durand, et eut le pressentiment d'un péril. Elle fixa toute l'acuité de son attention sur leurs lèvres, pour deviner aux mouvements les paroles qu'ils se disaient. Le député radical se détacha, vint à la Surintendante, qui le regardait venir sans bouger. En quatre mots il lui résuma les scandales qui compromettaient le Ministre, lui annonça celui que Miette provoquerait demain matin devant le tribunal correctionnel, s'engagea enfin, brutalement, à intervenir, à être le sauveur, si elle cotUait.

Elle posa sur lui un regard si lourd de dégoût qu'il balbutia : c Je ne sais... vous savez... je ne sais pas faire de phrases... >Mais elle fut brave; elle ferma les yeux et elle consentit, avec une telle hauteur qu'il s'inclina profondément. Et cela fut fixé à demain. Puis elle l'écarta d'un geste. 11 rejoignit Miette Béranger, goguenard, et la pria de vouloir bien, le lendemain, à Taudience, rengainer ses facéties contre le ministère. Elle répondit d'un haussement d'épaules. Elle aussi venait d'observer Boucart et Fernande : bien entendu, elle s'était attendrie une minute : € Sont-ils gentils! » Mais sa dignité s'était révoltée ensuite : c Tiens, Tanimal! Ah! c'est pour ça... Attendez, on vous secouera tous demain matin! i Lorsque Narcisse. Durand lui enjoignit de renoncer à sa petite vengeance, elle n'hésita pas : € Je ferai ce qu'il me plaira, et si le vieux me lâche... eh bien! je mènerai la vie de bohème avec Stanv. 1

Antoinette s'était enfuie, folle, courant jusqu'à Tes?

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LA SDRINTENDANTE.

calierde rAdministration, là se raidissant à la vue des gardes au port d'armes de marche en marche, descendant d'un pas de parade. Elle traversa l'antichambre, le salon d'attente; enfm, elle fut dans le boudoir. Il faisait nuit. Elle se coucha sur le divan, elle posa son front sur un coussin qu'elle embrassait en même teniips avec ses deux bras nus; et alors seulement elle se mit à pleurer : elle avait attendu d'être installée complètement pour laisser couler ses larmes à l'aise. Et elle pleurait, elle pleurait comme si la dernière souillure qui allait Tachever demain était une première tache. Elle pensait toutes les choses et toutes les personnes pêle-mêle, Emile, Fernande, Suzanne, Narcisse Durand, le jour où elle reçut ici] pour la première fois comme femme de ministre, et qui fut, pour sa conscience même, la plus haute journée de sa vie, comme demain serait la chute au plus bas. La vision simultanée de ces deux dates extrêmes synthétisa tous ces motifs d'orgueil et de désespoir dans un coup d'œil unique. Cette impression lui suggéra la conclusion qu'elle touchait à un dénouement; l'arrangement des faits l'induisit à des ressouvenirs littéraires, et la tournure personnelle de son cabotinage lui imposa une comparaison entre sa propre agonie morale avec bal à la cantonade et celle d'une Beauséant dans le Père Goriot. Elle perçut alors la valse continue du cotillon, dont les vibrations avaient échappé jusque-là à ses oreiUes assourdies par le tumulte de sa pensée. Des idées confuses de tenue aristocratique la redressèrent, séchèrent ses larmes; elle retraversa le salon, avec une préoccupation de bien marcher, s'introduisit dans un autre bureau dont la fenêtre donnait sur le jardin.

Elle ouvrit cette fenêtre, et une bouffée s'engouffra dans la petite pièce : une bouffée complexe, faite de mauvais parfums, d'humanité suante, de voix embrouil-

lées, de musique d'orchestre qui s'encanaillait en musique de bastringue à la trayersée des jardins ; par une amusante association des souvenirs avec les impressions actuelles, Tidentité de cette kermesse en plein air et des fêtes foraines imposait par moments l'odeur d'huile et de pétrole. Tout le bas public de la fête s'était lâché dans les jardins, le gros de la foule massé devant le buffet, où il y avait une bataille perpétuelle avec des poings levés. Sur les bancs, des hommes et des femmes s'affalaient, complètement ivres. D'autres, entêtés à se promener, titubaient. Il y en avait un qui vomissait dans un coin. Et dans les lointains, éclairés un peu moins crûment, des couples s'oubliaient comme dans un énorme BuUier.

Hais cette vadrouille débandée dans les symétriques parterres à la française, dans l'architecture de décor, avec le clair de lune d'opéra, c'était grandiose, superbe, à force de largeur et de maîtrise dans Tignoble ; moins raté à coup sûr que le faux grand monde qui cotillonnait dans les salons de là-haut, le high-Iife républicain, la seule création d'Antoinette qui n'eût pas misérablement avorté. Jolie, oh! oui, jolie son œuvre, joli son faubourg démocratique! Une belle dégringolade, ce soir, à la date même de la consécration définitive qu'elle avait rêvée! Hein! M"*" Maignien! L'impudente! Et la beauté professionnelle, M"' Gimet! Demain, une divette des Folies- Dramatiques! Et le soufflet de M*« Kylberg! Et le langage poissard de la vieille Doutrelaine! « Bravo les grandes femmes de la troisième république, comme disait le journal de l'autre jour que Marins m'a montré !... Et je me cache? Ah ! non : c'est encore moi qui domine. Je peux me salir encore beaucoup, je peux coucher avec Narcisse Durand, j'aurai toujours le droit de rester la tête haute au milieu de tous ces gens-là î »

Elle remonta. Mais, dès le salon d'entrée, elle fut

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bousculée, emportée jusqu'au milieu de la galerie dans le tourbillon d'une dernière valse qui confondait les deux cotillons. D'un bout à l'autre on se jetait, avec des cris sauvages, des balles de petits papiers qui crevaient en l'air, et qui neigeaient sur les habits et sur les robes. On tirait des pétards. On déroulait des bonnets de papier, et les femmes comme les hommes s'en affublaient. «: La marche! La marche! » Antoinette était prise par une main qui la tirait. Elle se trouvait assise là-bas, tout au haut, à côté de son mari radieux, rajeuni. Et l'orchestre jouait des marches, des marches, un pot-pourri prodigieux, la marche du Tanhaûsery la Marche nuptiale de Mendelssohn, la Marche hongroiscy la Marseillaise. Et interminablement, devant le trône grotesque de la Surintendante, il défilait, le grand monde républicain, avec des roulements de crécelles, des bonnets de gendarmes sur de jolies têtes de femmes, des députés de l'extrême gauche coiffés en pierrots, Vernel de Bueil lui-même presque en goguette. Miette en folie au bras de Narcisse Durand, et même la triste Suzanne Renaudin grisée, avec un petit chapeau d'arlequine tombé sur l'oreille.

Et tout cela s'inclinait, se courbait, se cassait, passait, repassait. Chaque couple tour à tour levait les bras en l'air, et tout le défilé se glissait dessous. Cela se transformait en farandole, puis en ronde, puis reprenait l'allure réglée du défilé deux par deux. Et la musique se précipitait, se ralentissait, haletait, recommençait deux fois, trois fois celles des marches qu'on applaudissait avec le plus de cris. Antoinette saluait toujours d'un signe machinal, éblouie, étourdie, absente.

... Elle se réveilla. Il n'yavait plus aucun bruit. Il li'y avait plus personne. Et la galerie était immense Des millions de petits papiers se soulevaient à chaque

souffle et voletaient. Très loin, deux chaises étaient renversées, le dossier de Tune brisé. Des objets enrubannés du cotillon étaient épars, piétines pitoyablement. Quelques fleurs par terre mouraient.

Il sembla que, dehors, un rideau se tirait, non point d'une façon continue, mais par petites secousses; et, en deux ou trois fois, le ciel s'éclaira. L'aurore fut.

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