QUATRIÈME PARTIE
Ce matin-là, Emile et Suzanne se pensèrent Tun Tautre à la même heure : lui, avait hâte de confesser à son amie le drame poignant et compliqué qui s'était joué en son cœur durant l'espace d'une soirée, et il souriait déjà, en préméditant les réticences inévitables aux environs du dénouement; elle, ne pouvait plus garder à son plus ancien ami les secrets de sa jeune amitié pour Faustin Marchai, et déjà elle se troublait, en songeant qu'il aurait le droit d'être jaloux, qu'ellemême du moins, à sa place, serait jalouse.
Car elle venait de brusquement comprendre que l'affection nouvelle était vraiment une des conditions de sa vie. Le Concours hippique fermé, elle avait dû renoncer à la chère habitude de passer toute l'aprèsmidi, et toutes les après-midi, en tête-à-tête avec Faustin. Et elle s'était dit tout de suite : « Oh ! mon Dieu ! S'il allait mourir, qu'est-ce que je deviendrais, moi ? ï>
Mourir ! La vague réputation de cette maladie incu-
rabie, de ce cancer héréditaire à l'estomac, qui, un jour, tuerait Fausjtin, était venue jusqu'aux oreilles de Suzanne. Oh ! comme son teint était terreux parfois dans sa barbe noire ! L'inquiétant faciès de l'ami se dessina dans l'imagination de Suzanne, comme celui de Jésus sur le linge de Véronique. Elle comprit. Cette amitié qu'elle avait crue faite avec la communion de deux enthousiasmes pour tout ce qui est artiste, c'était tout simplement de l'amitié humaine, l'amitié des cœurs, non des cerveaux. Que des œuvres du peintre fussent immortelles, voilà qui lui était égal, à elle, la femme aimante, passionnée, matérialiste dans sa tendresse comme toutes les femmes I C'est Faustin qui ne devait pas mourir. Elle ne voulait pas. Et déjà elle le voyait mort... Non... la vérité c'est qu'elle souffrait de ne plus passer avec lui ses journées ; et pour en finir avec cetie souffrance, elle venait d'imaginer quelque chose : comme Faustin, Emile, Fernande^ s'associaient pour elle en la catégorie des êtres aimés, songeant à eux trois ensemble, elle avait arrangé que Faustin ferait le portrait de Fernande au dépôt des marbres, et elle avait ordonné par dépêche à Emile d'y venir.
Tous les matins, à l'heure où M"* Renaudin allait de la rue de l'Université à la rue de la Faisanderie, donner sa leçon à la petite Pauline, Faustin allait de l'hôtel Berthier au dépôt, par le même chemin. Mais, le Ministre l'y emmenait en voiture, de sorte que Suzanne n'avait pas rencontré Marchai une seule fois depuis l'a fermeture de l'Hippique. Elle croisa sur l'avenue le coupé du Ministre : Constant y était seul. Et Faustin ? Elle fut très inquiète. Comme elle allait sonner à la porte de l'hôtel, cette porte s'ouvrit, Faustin parut, et l'inattendu de la vision ajouta le saisissement à l'horreur vraie. Quoi ? En quinze jours ! Il s'était affreusement décharné. Il n'y avait plus au fond de ses yeux
que le souvenir d'une lumière éteinte. Ses pieds ne se soulevaient plus en marchant. Ses genoux avaient envie de se plier. Il se soutenait avec une canne. Et surtout, ses cheveux noirs, les poils de sa barbe noire, étaient morts.
L'effort de Suzanne fut terrible pour dissimuler la peur qu'elle eut de lui, et pour n'être que joyeuse de le rencontrer. Mais lui ne s'aperçut de rien. Il s'illumina. Il ne sut que dire : a: Ah! bien, vous voilà... Àh îbien... i> «t il écrasa la main de Suzanne dans sa grosse patte. Vite elle le prévint pour le portrait de Fernande, puis «lie eut hâte de le quitter.
Là-haut, elle trouva Pauline attablée déjà à son tra- Tail, et Constance qui la surveillait. € Vous êtes bien en retard, mademoiselle, dit la mère, très sèchement.
— Pardonnez-moi... je me suis arrêtée à causer avec M. Marchai, et... » — Elle détourna un instant ses yeux vers Pauline, puis, plus bas : « Je ne l'avais pas rencontré depuis quinze jours... et j'ai été douloureusement surprise...
— Oui, c'est bien triste, » dit Constance, fort calme, <ît elle répéta ce que M"'Renaudin savait déjà. Elle ajouta : « Nous pourrions peut-être le sauver en l'envoyant dans les pays chauds, en Algérie... C'est du repos surtout qu'il lui faudrait... Mais on est bien obligé de gagner sa vie.
— Madame... — et la voix de Suzanne tremblait un peu... — la fortune de M. Marchai lui permettrait peutêtre... Et puis, est-ce bien de son propre gré qu'il s'est surmené ainsi?... Cette existence de manœuvre...
— Vous êtes bien aimable de vous inquiéter autant de mon mari. »
Suzanne baissa les yeux. Oh ! elle était trop pure pour avoir de ces scrupules qui ressemblent à des remords anticipés. Il lui sembla seulement qu'elle
i68 LA SUR»TE}iDA>'TE.
venait de commettre une indiscrétion, comme en touchant à un objet qui ne lui appartiendrait pas. Pais elle fut calculatrice : que deviendrait la petite Pauline arec cette mère, lorsque Faustin ne serait plus là ? Il ne fallait pas se brouiller avec M"* Marchai. Elle se tut. Mais toute son âme était en deuil. Elle avait besoin d'Emile plus que jamais.
Lui, au ministère, en recevant la dépêche que Suzanne avait écrite le matin, ne fut pas étonné. Il la prévoyait, cette dépêche. Il avait le pressentiment de voir M"*" Renaudin aujourd'hui... Il l'avait si bien qu'ensuite il s'inquiéta : à quoi bon télé^aphier ? Peut-être elle n'était pas libre, et elle écrivait : < Ne venez pas. » Mais, après lecture, le ton pressant, un peu étrange, de la dépèche, ne le troubla point, car son propre désir de voir Suzanne se fût exprimé ainsi ce matin, et l'arrangement des mots ne fît que lui révéler, en le cœur de son amie, des sentiments identiques à ceux que lui-même découvrait en son cœur.
Alors ressuscita, autour de la figure évoquée de Suzanne, le cadre où, la dernière fois, il l'avait vue : la loge des Yernet de Bueil à la première de Père ET Fils. Cette soirée lui parut dater de plusieurs semaines; il réfléchit tout à coup qu'une seule journée entière s'était écoulée depuis ; ensuite, qu'il était indispensable de dire à Marins quelques mots de cordialité.
Il entra dans son cabinet, lui serra la main affectueusement, mit dans une seule phrase la cabale, les partie pris du public, les infamies du hasard : c car vous aviez des scènes admirables. » Marius fit un geste de dénégation.
€ Admirables !... » Et Boucart se retira, respirant mieux.
Mais le soulagement d'une corvée faîte lui rappela une corvée à faire, bien autrement pénible. Et la Sur-
intendante ? Une entrevue était inévitable. Immédiatement il regretta tout ce qui s'était passé dans la nuit^ même la prise de Miette.
Il trouva M"° Kylberg assise à la place d'Ozenne et lisant un journal, tandis que M'°° Doutrelaine causait dans le salon d'attente avec le jeune attaché. En voilà un qui avait habilement organisé sa vie !
Emile sourit en fouillant longuement dans la serrure du boudoir, comme Créancier. Puis, avec un serrement de cœur, il jeta la porte. Personne. Il se retourna, vit M™* Gavioli et Adeline qu'on n'avait pas arrêtées au passage dans l'antichambre. Il leur dit, sans autre bonjour, avec un ravissement pour elles inintelligible: « M"* Berthier n'est pas là. » Adeline, qui avait poussé un vrai cri de joie à la vue d'Emile, en resta suffoquée.
Mais M™" Gavioli se lamenta : elle comptait laisser sa fille toute l'après-midi au ministère, et repasser la prendre vers cinq heures. La grosse Doutrelaine cria, du divan où elle était vautrée à côté d'Ozenne : « Confiez-la-moi, Princesse. »
La petite se mit à faire des reproches à Boucart, tout bas, avec volubilité. «Je ne vous vois plus... Vous ne pensez plus à moi... Je ne compte pour rien dans votre vie... }> Il avait totalement oublié qu'il eût flirté jamais avec la jeune fille. Il se réjouit d'être revenu de ces enfantillages. Il lui fit de la morale sérieuse, lui donna la main « en bon camarade )>, et la quitta désappointée, presque sincèrement émue.
Il monta par les escaliers intérieurs au bureau technique. Il rappelait ainsi, de temps en temps, à ses anciens collègues, qu'il était, en nom du moins, second sous-chef de ce bureau, jusqu'au jour où la place d'inspecteur des écoles d'art décoratif, spécialement créée pour lui... Allons, bon !... Après sa belle équipée de la nuit... Antoinette, qui seule pouvait souffler au Ministre
270 LA SCRIXTENDAOTE.
cette décision... II entra dans le bureau inoccupé de Renaudin, tomba dans le fauteuil de cuir, donna un grand coup de poing sur la table, et grogna entre ses dents : t C'est bien fait!... Me voilà sous-chef et cloîtré ici pour une éternité!... »
Un bruit de Toix l'attira dans le salon japonais. € Ah! ah! ah! ah! Seigneur... Bonjour, mon cher collègue, 9 dit Cocheteux. Tout le ministère était là, jusqu'à Plisson, le peintre ventru des théâtres, et à Oscar Lotte, dit Tarte-aux-Fraises. Jean Joubert posait dans un coin, la main au croisement de ses revers.
€ Je consens à mettre mes vingt sous, déclara Brimaux, à condition...
— Vingt sous, à quoi? dit Boucart.
— Nous nous cautérisons, dit Cocheteux, très spirituel, pour acheter dix billets de la loterie.
— Je demande, interrompit Bédouin, que l'on choisisse dix numéros consécutifs à partir du numéro treize de la treizième série.
— Je m'y oppose! s'écria Boudiilon.
— Toute superstition est condamnable, même aux jeux de hasard, affirma Souchon.
— Quelle bêtise! dit Emile. Un matin, à Étretat, j'ai passé aux petits chevaux douze fois de suite, parce que j'avais de la corde de pendu authentique dans mon portefeuille. Après déjeuner, je rejoue; je perds trentesix francs. J'ouvre mon portefeuille : la corde avait disparu!
— Comment voulez-vous, dit Cocheteux, que le numéro treize, avec les neuf zéros qui le précèdent, ait la même chance pour sortir que les numéros variés, sans répétition de chiffres?
— Ah ! c'est trop fort ! » gémit Souchon. Et il essaya de déboucher l'intelligence du sous-chef : depuis que la loterie était affichée, lâchant l'homéopathie et les lan-
gues étrangères, Souchon travaillait le calcul des probabilités. 11 raisonna Timbécile, avec des efforts qui faisaient couler la sueur sur sa face de Jupiter Stator. Roudillon, par taquinerie^ affectait d'approuver Cocheteux. Les autres n'écoutaient guère, incompétents, fascinés d'ailleurs par le chiffre magique du gros lot : 500000 francs! Ce qu'ils calculaient tout de suite, c'était le rapport de ce capital placé en rentes sur l'État. Ils regrettaient qu'au taux actuel cela ne fit plus 25000 livres de rentes. Si encore le revenu exact avait pu être de 24000 francs, soit, exactement, !2000 par mois. On y réfléchit quelques secondes, en un silence religieux.
Mais la difficulté de se procurer avec 500000 francs un revenu divisible par 12 les dégoûta un instant du gros lot et de la loterie, c Je ne comprends que les courses, i^ dit le musicien Brimaux : les employés du ministère, comme les garçons coiffeurs, ont la manie du pari aux courses. Ou proposa de constituer une caisse de jeu : chaque dimanche, un attaché du bureau serait député à Longchamps ; on lui paierait son entrée au pesage, et il jouerait pour le compte de la communauté.
« Très bien! dit Roudillon. Aux courses, on gagne toujours, et à la loterie jamais.
— Comment? » Souchon s'indigna : il connaissait personnellement un cultivateur à Montrouge qui avait
gagné 100000 francs à la loterie des petits Chinois. >i
« C'est immoral ! j
— Par exemple ! » Aussitôt Souchon raconla l'his- -^ toire d'une jeune modiste dont la vertu avait été sauvée xfi par un gain analogue, après des années de misère et de 1 tentation. J
« Enfin, nous achetons dix billets ? '^
— Oui ! 1
— Non!
— Si!
.. — Quel est le commissaire chargé de l'achat?
— Je demande, dit Cocheteux, que les billets soient hoisis par une main innocente.
— Par la main des Grâces?
— Par Rigolo!
— Je vais vous l'envoyer, dit Boucart. » Il descendit : ce tapage d'atelier lui était odieux aujourd'hui. Il rentra dans le cabinet, pria Marins de lui rendre sa liberté; il partit.
En route, il relut la dépèche de Suzanne : « Au dépôt des marbres?... Pourquoi pas chez elle?... » Il sentit d'avance qu'il n'allait pas être seul avec son amie, qu'il ne pourrait pas lui confesser son aventure de la veille. Puia, sans apparente liaison, il remarqua que Miette lui était indifférente complètement. Il ajouta : « Indifférente, oui; mais commode... EUe'ou une autre!... Je m'en fiche... »
Il entra, et d'abord il vil Fernande. Elle était debout, toute en cachemire d'Ecosse d'un gris clair : la robe unie, garnie au bas d'une grosse chicorée ronde en même étoffe; le corsage croisé limité par une ceinture ronde de moire gris clair, avec un grand nœud, avec de grands bouts sur le côté; les manches bouffantes à l'épaule et au coude , et entre les deux bouffants, de petits plis cousus; dans l'échancrure du corsage, un plastron de drap blanc brodé d'argent; le chapeau : un grand feutre noir Louis XVI à plumes.
Assez loin d'elle, Faustin peignait, et Suzanne le regardait, tout en faisant un ouvrage quelconque au crochet. « Un instant! » dit Marchai. Personne ne bougea. Personne ne parla. Puis il dit : « Repos! » Alors tous quatre ils se rapprochèrent les uns des autres, se donnèrent la main. « J'allais venir, dit Emile, lorsque
LA SÏIRINTENDANTE. 27$
j'ai reçu votre dépêche. » Suzanne regretta qu^il eût parlé de cette dépêche devant Faustin.
ILy eut quelques paroles banales : « Vous voyez... Nous travaillons... » Puis la pose reprit et le silence. Mais la grande salle ne pouvait paraître vraiment silencieuse avec ces deux hommes et ces deux jeunes filles^ même se taisant, avec le battement à l'unisson de ces quatre cœurs tendres : de même qu'une chambre ne saurait paraître déserte tout à fait, avec le battement d'une pendule familière. Bien qu'elle posât sévèrement, Fernande tournait parfois les yeux vers Emile. Lorsque leurs regards se rencontraient, ils se souriaient. Suzanne, qui les voyait, en était plus mélancolique. Elle ne faisait même plus semblant de travailler. Sa tête se penchait davantage. Alors Fernande devint triste. Elle regardait son institutrice et Faustin ; elle devinait, avec son instinct de femme, le sentiment qui était né dans leurs cœurs. Elle se disait, vaguement, que ce sentiment-là était sérieux, parce que, eux, « c'était de grandes personnes », tandis qu'elle-même, si enfant, ne pouvait pas éprouver un sentiment pareil, et que personne ne pouvait l'éprouver pour elle.
Elle leva encore une fois ses yeux, mais tout alanguis, sur Boucart; et après cela, elle eut une grande confiance, elle fut très heureuse.
Et le silence n'était coupé que par des indications de Faustin : « Un peu à droite, la tête... Penchez... Par ici... Ne remuez pas la main gauche... »
Et ce fut là toute celte journée ; et cependant, lorsque M"* Renaudin se leva, vivement dit : « Nous n'avons que le temps de nous sauver », Emile fut désolé étrangement. L'on se dit adieu trois fois : à ce moment-là tout de suite, puis un peu après; puis définitivement à la porte.
Lorsqu'il se trouva seul dans la rue , Boucart fut
ravi de penser qu'il était très tard, que la journée était absolument finie, qu'il n'avait plus rien à faire que de dîner et de se coucher..,. €Ëh bien! je suis bon... et Miette? » Il eut un involontaire geste d'ennui, contre lequel il se hâita de protester à voix haute : ^ Je suis trop heureux d'avoir trouvé celle-là, n'est-ce pas?... Alors... 9
Après dîner il se mit en route. 11 marchait tout au bord du trottoir, du pas retenu d'un homme qui se demande à chaque enjambée s'il ne va pas rebrousser chemin. Mais il se mit sérieusement en colère : « Ah! çà, je ne vais pas jouer cette comédie-là tous les soirs.» Et après une pause : € Je ne suis pas déjà si flatté de l'avoir jouée hier. » Comme il n'avait en lui-même aucune confiance, il prit un fîacre.
« Cet escalier est infect. » La bonne qui lui ouvrit l'abandonna dans le couloir, sans lumière. Il alla se heurtant, grognant. Enfin il trouva la porte : « On n'y voit guère chez toi... Eh bien! qu'est-ce que lu as? » Elle était couchée, dans l'ébouriffement de ses cheveux, pleurant à flots : l'oreiller, à côté d'elle, était littéralement inondé.
« Ah! poupée! Ah! poupée! » Elle l'embrassait, le mouillait de ses larmes. € J'avais tellement besoin de te voir!... J'avais si peur que tu ne viennes point!... , — J'imagine que ce n'est pas pour ça que tu t'es mise dans un état pareil.
— Non... C'est Stanislas...
— Encore!...
— Si tu savais comme c'est dur... Mais... je ne veux pas t'embêter avec cette histoire-là... Et puis maintenant, tu comprends... maintenant que tu es là, ça me console... C'est égal... ce serait si gentil... puisque tu sens bien que je ne peux pas être à toi tout seul... puisque... tu me permets de garder Narcisse... que j'ai
LA SDRINTENDANTE. 275
en horreur... si tu me laissais le choix... eh bien! j'aimerais mieux Stany...
— Ah! mais non, par exemple!... D'abord, ce n*est pas du tout la même chose... Je te permets Narcisse Durand, je te permets Narcisse Durand... ce n'est pas pour mon plaisir...
— Oui, oui... tais-toi, c'est vrai, tu as raison... Mais c'est dur, vois-tu... oh! c'est bien dur tout de même... mais... mais... tuas raison... D'autant plus que Stany... tn sais... ce n'est pas quelqu'un de très propre... Il a été dans la Commune... ça me dégoûte... Moi, je suis bonapartiste, mon chéri; et toi?... Crois-tu..» pendant que les Versaillais prenaient Paris... il a été enfermé pendant quatre jours dans une cave... avec des hommes... des femmes... des tonneaux de vin pêle-mêle... Et ce qu'on buvait là dedans!... et ce qu'on faisait l'amour!... Ah! c'est un homme, lui, je te jure!... C'est même pour ça qu'il est entré dans la Commune... .c'est d'avoir été privé trop longtemps... Ah! il m'a raconté... On ne se doutera jamais... on ne sait pas les noces qu'ils faisaient, les fédérés : des choses épatantes !... Tu sais, c'était pas des petits poulets comme toi... oh! je ne te le reproche pas... au contraire, ça m'a fait plaisir pour changer... Toi tu es distingué... tandis que lui, des fois, c'est une rude crapule... Vrai! il. ne l'a pas volé d'aller au bagne... Ah! le cochon! »
Emile avait pris le parti de se déshabiller sans répondre. Quand il fut près d'elle, elle se pendit à son cou. Mais aussitôt après, elle fondit en larmes : « Dire que je lui en fais, après avoir eu un tel béguin pour lui ! j> Boucart éreinté, somnolent, ne l'entendait plus que dans un cauchemar. Elle le prit entre ses bras, le réveilla en sursaut : «Oh! je t'aime, toi! Oui, je t'aime plus que cet animal-là... Pas vrai, poupée, on dit qu'il n'y a que les têtes de souteneurs qui plaisent
276 LA SURINTENDANIE.
aux femmes?... Toi, tu fais exception... mais pas lui... C'est lui qui en est un vrai... Croirais-tu qu'il m'a emprunté cinq louis, et que jamais je ne les ai revus!... Je lui ai bien dit ce matin : « Puisque c'est fini, eh bien! réglons nos comptes !» Ah ! ouiche ! il m'en a fichii une gifle!... Et il me doit toujours mes cent francs... Et il ne me les rendra pas... Oui, qu'il méritait bien d'aller sur les pontons avec les voleurs et lès assassins ! »
Elle s'endormit dans un sourire, charmante. C'est Ijoucart à présent qui ne pouvait plus fermer l'œil. Voilà donc la femme pratique et raisonnable qu'il avait cru trouver! Cette toquée! Oui, mais c'était bon pour une fois. Il allait la mettre au pas et un peu vite.
Au petit jour, il se leva. Il était déjà prêt lorsque Miette s'éveilla, lui cria : « Eh bien? tu pars? »
— Oui... tu comprends... je ne peux pas découcher toutes les nuits, ce ne serait pas convenable. »
Et comme il se penchait sur le lit pour lui dire adieu :
« Écoute, dit-il, d'un ton bourru, qu'il essayait de
rendre paternel et gentil ; puisque nous voilà ensemble
maintenant, tu vas me faire une promesse : je n'entendrai
plus jamais parler de ce monsieur, c'est entendu ?
— Oui, poupée... Oui... à une condition... c'est que... tu viendras encore ce soir...
— Mais...
— Oh! chéri... Une heure seulement... Je ne m'endormirais pas si...
— Eh bien! oui... mais pas de larmes alors... Je t'assure que si tu savais comme ça m'énerve de voir pleurer une femme, tu te retiendrais un peu. »
Dans l'escalier, il leva les deux bras en l'air et ensuite les laissa retomber avec un oh ! d'exaspération. Puis il courut chez lui, se coucher dans son lit, les rideaux tirés, la porte fermée au verrou, et malgré la chaleur, le drap par-dessus la tète.
LA SURINTENDANTK.
Après quatre heures de sommeil, il se réveilla maître de lui. Dans l'après-midi, à la même heure que la veille, il quitta le ministère et se rendit au dépôt des marbres : c'est l'instinct de tous les bureaucrates, de répéter le lendemain et les jours suivants toute action une fois accomplie, Emile se présenta au dépôt d'un air si naturel que sa venue sembla naturelle en elTet : et dès lors il fut admis tacitement que Fernande, Emile, Suzanne et Faustin se trouveraient ainsi réunis chaque soir, vers cinq heures.
Dès que Boucart paraissait. M"* Renaudin ne s'occupait plus de Fernande : cela regardait Emile. Ses yeux s'attachaient alors sur Faustin et ne le quittaient plus. Il était impossible de s'habituer à l'affreuse mine du peintre. C'était un renouvellement de la surprise et de l'effroi à toute minute ; et comme le portrait s'affirmait en chef-d'œuvre indiscutable, le beau empruntant ce caractère 4'évidence qui est habituellement réservé au vrai, Suzanne s'émerveillait que ce mourant pût créer ainsi de l'humanité vivante, et faire une telle dépense d'immortalité. Toutefois, de jour en jour^ Faustin se fatiguait plus vile. Lorsque sa main tombait, impuissante, avec un tremblement, il levait sur M'^^ Renaudin ses grands yeux tristes de bête. D'abord, il n'avait pas. avoué sa maladie à Suzanne, craignant de lui faire du chagrin, et comme un peu honteux. Mais à présent il se sentait deviné, et il ne se cachait plus : il ne disait rien, mais son regard avouait.
A la fin des journées, le retour de Renaudin aggravait les mélancolies. Depuis que l'ancien sous-chef faisait fonction de secrétaire à la loterie, sa névrose du scrupule était entrée dans une période aiguë. Accoutumé à l'honnêteté impeccable de l'administration, il se croyait tombé dans une entreprise financière véreuse. Les réclames, les affiches, les prospectus l'effaraient.
Il avait des remords personnels à la suite d'un arrangement pris avec les théâtres et les magasins de nouveautés pour forcer la vente des billets. Il surveillait quelquefois les femmes qui vérifient les numéros, comparent ceux des billets et ceux des talons, découpent les bandes en zigzag : alors il rêvait la nuit que le tirage ayant eu lieu, on présentait au bureau de la loterie plusieurs exemplaires du même numéro gagnant.
Il ne parlait de son travail qu'avec des réticences mystérieuses et les airs sournois d'un complice ; mais un jour, il découvrit que Maignien, le vice-président de V Association française j nommé directeur delà loterie, faisait une remise de vingt-cinq pour cent aux marchands de billets, à condition qu'ils affirmassent avoir reçu trente pour cent, et mettait dans sa poche le surplus. Aussitôt, Renaudin raconta l'escroquerie à M"* Kylberg, qui venait souvent lui demander des détails pour son journal, sur l'organisation d^ la loterie, et il devint très en dehors, très bavard, comme pour dégager sa responsabilité.
Le brave homme était antipathique à Fernande, qu'il effrayait comme un peu fou, et à Boucart, parce que son arrivée annonçait la fin prochaine de la séance, et . le commencement des corvées.
A partir de cet instant, il appartenait à Miette. Comme Emile était son amant de cœur et non le monsieur sérieux, cette fille complexe, si bizarrement faite d'extravagance et de bon sens calculateur, se croyait autorisée à lui réserver tout ce qu'elle avait à dépenser de folie. Les scènes de la première nuit se répétaient à satiété : une grande fougue d'embrassades; puis de la tristesse morne, des silences; s'il avait le malheur de l'interroger : « Non, non... tu m'as défendu de t'en parler » ; dès qu'il n'insistait plus, un flot de larmes : a Tu ne peux pourtant pas m'en vouloir parce que j'ai
du cœur... Eh bien ! je l'ai vu aujourd'hui, là !... » Un soir, avec les yeux brillants, avec de Tadroiration dans la voix, elle lui raconta : « Stanyest venu.... Croiraistu... Il m'a menacée de me casser, la tête... Oh ! c'est qu'il le ferait comme il le dit !...ll a même commencé... Tiens. ^ Et elle montra ses bleus : € Baisez mon bobo, monsieur. »
« Quelle fille ! » se dit Emile, et il ne la prit qu'avec dégoût: il se retourna tout de suite pour dormir, afin de ne point se fatiguer. Le lendemain, au moment de partir pour le dépôt des marbres, il se surprit à examiner dans une glace s*il avait les yeux battus. Lorsque Fernande le regarda, il rougit, inquiet comme le jour de sa première femme, quand il n'osait pas rentrer chez lui, croyant que ce qu'il venait de faire était écrit sur sa figure.
Renaudin entra, poussa un cri dès la porte : « Mais votre portrait est fini ! » C'était vrai pourtant, et personne n'y avait pris garde. Tous quatre se turent, si consternés que Renaudin eut peur d'avoir lâché une sottise et essaya de se rattraper par un compliment : c On dirait un Ary Scheffer.
— Oh 1 ! !
— C'est fini, reprit Marchai avec un soupir.
— Non, déclara Fernande : nous viendrons encore demain, et nous amènerons mon frère. i>
Emile, des yeux, lui dit merci ; puis il songea inopinément à Miette et il murmura : a: Oh ! elle m'embête ! ^ Tiens... S'il allait chez elle tout de suite, la prévenir qu'il ne viendrait pas ce soir ?
li la Irouva dans la rue Nollet, sortant: « Tu arrives à pic ! Donne-moi un conseil : j'ai envie d'aller chercher moi-même les cent francs...
— Ah ! çà, dis donc, tu vas me faire le plaisir de me laisser tranquille avec cette histoire-là...
»,- "«*xv»
— Mais...
— Tiens, les voilà tes cinq louis... Mais plus un mot, tu entends, plus un mot. ^
Le lendemain, lorsqu'il entra au dépôt, Raymond et Fernande, Suzanne et Faustin tournaient le dos, groupés autour du chevalet. Il ne vit que le portrait, d'une si douce couleur grise, avec la jeunesse du visage qui souriait dans le grand feutre noir. Et c'était à lui certainement qne le visage souriait. Il lui sembla que ce portrait avait été peint pour lui ; qu'on aurait dû mettre dessous une petite plaque : Appartient à M. Emile Boucart, comme dans les expositions, sous les toiles prêtées par des collectionneurs.
Il regardait le portrait, toujours, tout en serrant au hasard des mains. Il entendit que Raymond lui reprochait aimablement d'être si rare, l'invitait à déjeuner pour quelques jours après, et qu'il acceptait. Puis il sortit presque aussitôt, et dehors, il dit : « Mes affaires vont très bien. » Alors il reconnut qu'il pensait très sérieusement à épouser Fernande.
Aussitôt, il résolut d'aller surprendre Miette avant dîner, et d'insister pour qu'elle lui réservât la soirée. La conséquence était si lointaine qu'il se soupçonna une minute d'être incohérent; ensuite, il comprit que ce projet de mariage, pour la première fois formulé, avait modifié toutes ses idées à l'égard de Miette : elle devenait l'indispensable maîtresse, toute liaison nouvelle étant désormais peu convenable, et la proximité du dénouement ôtait à ses extravagances toute portée.
Ce rôle de la maîtresse dans les préliminaires du mariage établissait en l'esprit d'Emile une gênante et trop obsédante association entre l'image de la fille et celle de la jeune fille. L'évocation, souvent inopportune, de celle-ci donnait à Emile comme les remords d'un manque de tact. Sa bonne grosse pudeur de garçon s'effarouchait aussi du désir matériel qui s'inquiétait en lui lorsque la chère image attouchait sa pensée.
Jamais il n'avait positivement songé à la possession d'une jeune fille. Tout désir que ne soutient pas un peu d'espoir, avorte; il faut un effort peu naturel pour rêver et Souhaiter l'impossible. Les jeunes filles ! A force de les sentir inaccessibles, nous les croirions volontiers immatérielles. Parfois seulement, à la suite de fiirts, il s'était figuré de discrets enlacements de taille, des effleurements imitant des caresses, l'essai peut être
d'un baiser. Mais l'idée de l'acte brutal dérangeait ses habitudes intellectuelles, et pour se familiariser avec elle, il fallait à son esprit un travail presque pénible de plusieurs jours.
C'est alors qu'arrivait la date, si attendue, de ce déjeuner chez les Vernet de Bueil. En chemin, l'impossibilité où il fut de s'analyser réduisit son émotion continue à une pure sensation physique d'étouffement, qu'accrut encore l'essoufflement des cinq étages. Dès que Fernande parut, Emile fut choqué : elle lui donnait la main comme la semaine dernière, elle lui parlait du même ton. Non, pas même. Non seulement leur intimité ne s'était pas faite plus étroite : elle n'existait plus, dans ce salon. Les souvenirs du dépôt des marbres n'étaient sans doute valables qu'au dépôt même, ici, cette période de leur vie était oubliée. Ils se trouvaient ensemble comme deux indifférents présentés de la veille, d Mais elle a quatorze ans ! t^ se dit Emile irrité d'avoir lui-même perdu tout son aplomb. Aussi, durant les longues séances du portrait, ils s'étaient accoutumés à rester ensemble sans se parler, de sorte qu'ils ne savaient plus se dire des choses banales.
Avec la lâcheté empressée, un peu naïve, qui est la suite ordinaire de ces accès de timidité, iiimile enterra son projet sur-le-champ : il avait été le jouet d'une trop vive imagination; jamais il n'avait pensé à Fernande sérieusement; s'il éprouvait un plaisir si excessif à déjeuner aujourd'hui chez les Vernet de Bueil, c'est que ce déjeuner était le signe de son admission à l'intimité dans un milieu sympathique, où il se ferait de nombreuses relations et où il trouverait sans doute à se marier. Et aussitôt il évoquait autour de Fernande toutes ses amies du même âge, les envisageait comme se présentant à son choix. Cependant il interrogeait distraitement Fernande sur les derniers bals, souriait
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de la moue qu'elle faisait en parlant des rares pièces soporifiques qu'on lui permettait de voir.
Mais comme il se retournait par hasard, il aperçut le portrait, sur un chevalet droit, dans un angle. Aussitôt le malaise fut dissipé par ce rappel de toutes les choses qui fais^aient les deux jeunes gens amis familiers. Ils se levèrent du même mouvement joyeux, allèrent vers le portrait. Ce portrait, ils eurent ensemble conscience de l'aimer et de lui être reconnaissants.
M"® de Bueil entrait, en toilette de matin, puis l'architecte, Raymond, enfin Suzanne, un peu en retard. On passait dans la salle à manger, en désordre. La simplicité, le sans-gêne même et quelques fautes du service, enchantèrent Boucart. Il se sentait chez lui ; il comparait cette impression à celle éprouvée en présence du portrait, lorsqu'il s'était cru le possesseur de cette toile.
Mais tout à coup il s'aperçut que le déjeuner était fini. Fernande allait partir. Il lui avait à peine parlé. M. de Bueil se retira dans son cabinet, où il attendait ses entrepreneurs à une heure et demie. M"* de Bueil disparut. « Viens, dit Raymond, nous prendrons le café dans mon fumoir avec ces demoiselles. »
Avant que Ton eiit songé à entr'ouvrir la fenêtre, leurs cigares avaient déjà fait un nuage dans la petite pièce, assez vulgairement tendue d'étoffes orientales. Emile était assis sur un divan très bas, si large que l'on pouvait complètement s'y coucher en travers; Fernande aspirait la fumée qui l'étourdissait un peu ; elle était assise de biais, le buste tout droit, sur un fauteuil de cuir à très haut dossier encadré d'une ligne de gros clous en cuivre. Raymond fumait debout, lisant les titres des livres dans sa bibliothèque. Suzanne, retournée vers la fenêtre maintenant ouverte, regardait, dans la cour très profonde, des cochers qui faisaient tourner
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une roue de voiture ruisselante de soleil, en l'inondant à grands seaux d'eau.
La conversation était très lente, très vague. Les mots que Ton disait étaient sans importance, et tous quatre avaient une autre façon de se comprendre. Un instant seulement il fut question des avenirs, des mariages, et Raymond, en voyant à côté l'un de l'autre sa sœur et son ami, songea combien leur union serait convenable et s'en attendrit : elle, avec une dot, dont le capital ne serait point payé, mais dont la rente serait belle, ne pouvait faire un très brillant mariage; lui, avec sa position modeste et ses goûts confortables, ne pouvait épouser ni une jeune fille tout de suite riche, ni une jeune fille sans fortune. Suzanne pensait à Faustin, dont elle n'avait point de nouvelles...
« Sortons-nous, Fernande?... Oh!... Il est plus de trois heures. »
Les autres se récrièrent. Fernande tendit la main à Emile, qui lui dit : « Au revoir. » Il lui fut impossible d'ajouter : « mademoiselle. » Il descendit ensuite avec Raymond, mais il voulait être seul, et, sous un prétexte, il le quitta.
Où aller? Marins lui avait donné sa liberté pour l'après-midi toQt entière. Il se dirigea vers la rue Nollet, avec quelque scrupule. « Bah! c'est tout naturel. Je ne vais pas rester jusqu'à mon mariage sans... Alors?... Mon objection est d'ordre purement sentimental; et tout le monde ferait à ma place ce que je fais. »
La pauvre façade et le sordide escalier de la maison l'affectaient toujours péniblement quand il venait dans la journée. « Et il y a des gens, murmura-t-il, qui s'imaginent que la vie de jeunesse, c'est le luxe, le plaisir fou, la prodigalité des courtisanes ! ! »
€ Madame est sortie.
— J'attendrai. »
Il se vautra dans un fauteuil; il avait envie de dormir. Il tira des cigarettes de sa poche et en fuma deux, trois. « Ah çà ! qu'est-ce que j'ai donc à fumer comme ça?... it II prit le volume de M""'' Ackerraann,le livre de chevet de Miette Béranger. Un vers évoqua Fernande. « En fait de sentimentalité, c'est bien le cas de penser ici à une enfant que j'épouserai peut-être. »
Qu'est-ce que Miette faisait dehors? Au fait, si elle rentrait de bonne heure, il pourrait... Oui... de sorte que ce soir il n'aurait pas à sortir; il serait un peu las, et il se coucherait après dîner.
Toutes ces pensées l'alanguirent. Il s'étendit sur le lit qui sentait bon, ferma les yeux : « Si elle entrait avant que je les rouvre?... » Puis il se leva, tapota le lit pour effacer le creux de son corps : « Que je suis bêle, mon Dieu ! » Il regarda l'heure. « Elle ne rentrera pas à temps. » Mais il ne pouvait se résoudre à partir avant de l'avoir vue. Bien qu'elle lui eût expressément interdit de sortir de la chambre, il passa dans la salle à manger, à côté, ouvrit la fenêtre sur la rue Nollet.
Dans la pureté sèche de l'atmosphère, le pas lourd des passants ouvriers et le traînement de savates des femmes aveulies, se percevaient avec une netteté curieuse. En contraste avec l'irrémédiable encrassement des façades, les pavés de la chaussée faisaient d'irrégulières saillies blanches, séparées par des résidus noirs de boues anciennes qui persistaient là, comme sous des ongles malpropres. Comme la voiture à bras d'une maraîchère était allée et venue ce matin, de grandes feuilles de chou, défrisées par les roues qui étaient passées dessus et avaient extravasé leur sève, achevaient de mourir de soif tout le long du ruisseau sous le grand soleil.
Contre le trottoir, deux maisons plus loin, un camion
OÙ s'entassaient des fûts vides obligeait tous les fiacres qui passaient de temps en temps à faire le même crochet.
Il y eut un roulement de voiture très rapide, entendu, semblait-il, depuis plus loin que les autres, et qui attaqua les nerfs de Boucart d'une façon particulière.
Il murmura : c Enfin! » Il ne doutait point que cette voiture ne lui ramenât Hielte. Mais, au lieu du plaisir attendu, il eut une angoisse extraordinaire ; si bien que, sans raisonner, il prit son chapeau, voulut être parti quand elle rentrerait. Mais le temps lui manqua. La voiture s'arrêtait. Miette descendait, payait le cocher avec des gestes remarquablement saccadés. Mais, de là-haut, Emile ne distingua rien d'insolite dans son costume.
Il rentra précipitamment, dans la chambre. Miette ouvrait déjà la porte de l'escalier. Elle fut devant lui tout à coup ; il recula, la bouche ouverte, stupide, sans un cri : elle avait l'oreille droite fendue, toute la joue droite déchirée comme par un grand coup de griffe de fauve; ses cheveux dénoués, trempés, lui pendaient bêtement sur le dos; ses vêtements ruisselaient.
Elle cria : « Oh ! tu es là ! Oh ! quel bonheur que tu sois là, mon chéri! 9 et lui sauta au cou. Il se gara d'elle comme d'un chien mouillé. Puis elle fondit en larmes.
« Mais, pour Dieu ! qu'est-ce qu'il y a î
— Voilà... — Elle sanglotait. — Je vais... je vais te dire.. . mais, je t'en supplie, ne me quitte pas, ne rentre pas dîner chez toi, envoie prévenir. »
Emile, bouleversé, appela un cocher, lui remit sa carte : a Allez dire à cette adresse que le monsieur qui vous a donné cette carte ne rentrera pas dîner... Votre numéro... j> Il paya, remonta quatre à quatre, trouva Miette debout, inconsciente, dégouttant comme un
parapluie, saignant, pleurant. A l^entrée de Boucart^ les larmes redoublèrent. Elle dit : € C'est Stany. Oh ! le sale individu !...
— Voyons, couche-toi... »
Il la déshabilla, pendit ses vêtements,€ mon costume de bain », dit-elle, riant tout à coup aux éclats. Mais elle eut un grand frisson qui la rendit sérieuse.
€ Veux-tu que j'allume du feu ? dit Emile.
— Oui, tiens, va dans la cuisine... »
Et de loin elle lui cria des indications : « Le charbon, dans le grand tiroir sous le fourneau... du papier, sur la planche, dans le coin, mignon, derrière la petite casserole émaillée du chocolat... Et papa et maman qui ne rentrent pas ! Je leur ai fait donner des billets de faveur pour la Renaissance... »
« C'est heureux I pensa Boucart. Il ne me manquerait plus que d'avoir la famille sur les bras ! » Il rentra dans la chambre avec un seau plein de charbon. Miette était sur son séant, les yeux égarés. « Mon Dieu!... et j'oubliais... il faut prévenir aux Folies-Bergère... Écris vite un mot, et envoie-le par le petit du concierge... »
Quand Emile remonta, il voulut, prétendant s'y connaître, examiner la blessure qui saignait toujours. Il la mouilla d'eau légèrement vinaigrée. Mais comme le résultat était nul et que ce lavage l'importunait, il déposa brusquement la cuvette sur la table de nuit, et dit avec colère : « Mais encore^ une fois, qu'est-il arrivé ?
— Voilà... c'est Stany... Oh! le salop... Si je t'avais écouté, ma petite poupée... Tu as toujours raison, toi... toi et maman... Mais je lui en voulais, oh! je lui en voulais... Alors... tu comprends... tu m'avais bien rendu les cent francs, mais ce n'était pas la même chose... Ce n'est pas les cinq louis que je voulais, c'était les lui reprendre... El j'y suis allée... Il à été terrible, vois-tu...
c'était superbe... Il m*a giflée une fois, deux fois... D*abord j'ai cru qu'il voulait blaguer... mais il s'est mis à taper comme un sourd... Il m'a flanqué à la tête je ne sais pas quoi qui m'a fait ça. Alors j'ai eu peur, j'ai filé... et comme je passais sous la fenêtre, il m'a vidé dessus deux seaux d'eau... J'étais en nage... Je vais avoir une fluxion de poitrine pour sûr.
— Ce serait le comble, par exemple !
— Chéri !
— Écoute, je vais chercher un médecin...
— Non, laisse... Ne t'en va pas, reste avec moi, j'aurais peur toute seule... Et puis, un médecin, j'en ai vu un déjà... il m'a dit que ce ne serait rien... Tu comprends... avant de rentrer, j'ai couru chez le médecin et chez le commissaire de police pour les constatations. . . parce que, bien entendu, je vas le faire passer en correctionnelle, mon petit Stanislas... Et comme il a de jolis antécédents, la Commune, le bagne, ce sera très
'grave... Non, reste... ça va mieux. »
Mais malgré le feu de charbon dont la chaleur était intolérable, elle grelottait. Emile lui tâta le pouls : (( Tu as beaucoup de fièvre, et...
— Reste... » Et elle se tourna vers le mur, feignant de dormir, se raidissant pour ne plus avoir froid.
Emile prit un fauteuil au coin de la cheminée, par habitude, malgré la température d'été. 11 examina ses mains, les vit noires de charbon, et après un regard de côté pour s'assurer que Miette ne l'observait pas, comme un enfant il essuya ses deux paumes au dessous du fauteuil ; ensuite il se renversa innocemment, le regard au plafond.
Il sentait aux environs du diaphragme une douleur sourde, persistante ; il s'en irrita : « L'émotion? Ce serait trop bête! » Mais il se rappela enfin qu'il n'avait pas dîné; il fut ravi ; a: A la bonne heure! Cela ne m'a
' kl V
pas ôté rappétil. j> Ensuite il se félicita de dîner un peu plus tard que de coutume, car ce matin... « Ce matin... Ma chère petite Fernande !... J'ai déjeuné un peu plus tard aussi, et peut-être un peu plus copieusement... Quel brave garçon, ce Raymond!... Au fait, je suis pris, je ne peux pas sortir d'ici... je ne dînerai pas!... 3>
Mais brusquement Miette se redressa : « J'y pense, mon chou : tu n'as pas dîné. . . Ah çà ! tu ne peux pas parler? Tu es comme un enfant ! Tu te laisserais mourir de faim !... Va dans la salle... ouvre le placard... Il reste une côtelette de ce matin qu'on n'a pas fait cuire... Mets-la griller sur le fourneau à gaz... >
Emile conîmençait à s'amuser : il cuisina sa côtelette en artiste. Puis s'étant procuré le pain, le couvert et l'assiette, il se mit à manger près du lit, sur une petite table de peluche.
« Cristi! dit-il ensuite, j'ai encore faim. Tu n'as plus rien ?
— Si, un reste de foie gras. »
Lorsqu'elle respira le fumet de la terrine entamée, elle supplia : <i Fais-moi une tartine...
« Tu vas te charger l'estomac.
— Non... 3>
Il but une gorgée de xérès, le seul liquide qu'il eût trouvé dans la maison, le pot à beurre étant à sec.
Miette essaya de manger; mais les bouchées s'arrêtaient dans sa gorge et ses amygdales se gonflaient. ^ Il faut que je sois bien malade pour ne pas pouvoir avaler du foie gras, moi qui l'aime tant ! i> Emile, inquiet, débarrassa la table, se pencha vers le lit, avec la mine de circonstance du médecin qui vous condamne. Elle fermait les yeux, soupirait, prostrée. Elle murmura : < Viens vile dans le dodo. Quand tu seras contre moi, je m'endormirai. »
Emile protesta : a Ce n'est peut-être pas sain... pour toi. >
Pourtant il se résignait, et il s'était déjà dépouillé de sa redingote lorsqu'on entendit la porte d'entrée qui s'ouvrait et se fermait violemment. « Ah! mon Dieu! Narcisse qui devait me prendre aux Folies !... On a fait une annonce... Il vient savoir... y>
Pendant que le député marchait à tâtons dans le corridor, Emile se reboutonna. Il était irréprochable, debout devant la cheminée lorsque Durand apparut. Miette s'était renversée dans son lit comme une morte, sur le dos, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte. Le farouche radical s'intimida, fit un profond salut : « Monsieur Boucart, n'est-ce pas? ^ Emile, en maître de maison, lui avança une chaise : <i Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, monsieur le député.» A cette qualification, Durand fit avec sa canne et son chapeau un signe modeste de dénégation.
Le silence qui suivit fut pénible. Narcisse cria tout d'un coup : « Mais qu'y a-t-il donc, monsieur Boucart, qu'y a-t-il donc? » Et il se détermina enfin à s'approcher du lit. Miette le prit par le cou : « Te voilà, mon chien, le voilà! » Elle fondit en larmes, lui raconta son histoire, comme à^ Boucart tout à l'heure et dans les mêmes termes. Emile feuilletait les poésies de M"*' Ackermann.
A la fin, il fut froissé de voir Narcisse Durand si familièrement près de sa maîtresse, et se rapprocha aussi. Alors Miette les embrassa tous les deux ensenible, puis prit leurs mains et les réunit. Ils se laissaient faire mollement. Elle s'endormit ainsi.
Emile s'empara d'un fauteuil et de deux chaises, et prit ses dispositions pour la nuit. Durand, désœuvré, se mit à se promener en long et en large. < Vous allez la réveiller, y> dit i^mile agacé.
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€ C'est juste, 9 repartit docilement Narcisse. Il se posa sur un tabouret et déplia un journal.
Vers minuit, Miette se réveilla. « Mon petit Milot, dit-elle, tu ne vas pas passer la nuit, je ne veux pas... va-t'en. ^ Boucart ne demandait pas mieux; mais cette retraite en présence de Narcisse Durand lui sembla ridicule : « Je reste.
— Non, non... Tiens, Narcisse va partir aussi, n'est-ce pas, mon vieux? pour que Miiol ne soit pas jaloux... Papa et maman vont rentrer, ainsi... »^
Ils descendirent ensemble. En bas, Emile dit un peu sèchement, très vite : « Au revoir, monsieur... vous allez par ici, je crois... Moi, je vais de l'autre côté.
— Oui, oui. j>
Mais ils durent encore se serrer la main.
Le lendemain et les jours suivants, ils se rencontrèrent au chevet de Miette, qui avait une forte bronchite et restait défigurée pour quinze jours. Ils prirent des arrangements pour se relayer rue des Dames, sans trop sacrifier, l'un, les séances de la Chambre, et l'autre son bureau.
Un jour, en arrivant au ministère à deux heures, Emile trouva la carte de Raymond. Il compta treize jours depuis son déjeuner chez les Vernet de Bueil, et il n'avait pas encore fait sa visite de digestion! « J'irai après-demain. V Le surlendemain. Miette se leva; il dut passer deux heures à la soutenir pour la faire marcher, et à lui raconter des histoires pour la remonter. Il arriva chez M"' de Bueil très nerveux. Une désagréable surprise acheva de l'exaspérer. Fernande, souffrante à la suite des précoces chaleurs du mois de mai, se reposait à la campagne une quinzaine, chez une amie, ll^mile fit des excuses qui parurent accueillies indifféremment. Ensuite, pendant vingt minutes, il lui fut impossible de placer un mot. € Je vais partir, it se dit-il;
mais deux femmes firent leurs adieux : il attendît. Après une pause convenable, il se soulevait déjà de sa chaise, quand arriva toute une fournée de gens qu'il connaissait : la belle M*^* Gimet, M"* Kylberg, M"' Gavioli avec Adeline. Il dut rester, bien qu'il sentît le ridicule de cette visite muette prolongée.
Le thé était préparé dans la salle à manger. « Mais, comme je n'ai pas ma fille aujourd'hui, dit M""* de Bueil ,. Adeline, vous serez assez gentille pour servir.
— Mais oui, madame ; monsieur m'aidera. t>
Ils passèrent dans la salle; mais personne ne les suivit. « Un tête-à-tête... Elle va recommencer à flirter, pensa Boucart, quelle scie ! » Et, pour la décourager d'avance, il se taisait obstinément, cherchant à saisir ce qu'on disait dans le salon. Il entendait parler de scandale, de loterie et d'ienlèvement.
« Qu'est-ce que raconte donc M"*' Kylberg? demandat-il enfin. Vous devez savoir, vous... y>
Adeline sourit malicieusement, et au lieu de répondre : « Est-ce vrai ce qu'on m'a rapporté... que vous êtes l'amant de M"** Berthier?
— Oh!
— Ne faites donc pas le mystérieux... ni le prude... Vous savez bien que je ne suis pas bégueule, moi.. . C'est que je vous préviens, si vous avez quelque chose à lui demander, dépêchez-vous : ça file un mauvais coton, son ministère... Vous savez, le Président du Conseil s'est fourré dans la tête de réformer la loi électorale, et de faire remplacer le scrutin d'arrondissement par le scrutin de liste... Il posera la question de confiance... Il sera mis en minorité, ça ne fait pas de doute... Berthier, lui, s'imagine qu'il surnagera parce qu'il n'est pas un ministre politique, qu'il est inamovible comme celui des postes et télégraphes... Oui, mais il ne faudrait pas être compromis comme il l'est par la
LA SURIiNTENDANTE. 293
loterie... Cette loterie, elle a un caractère à moitié officiel ; tous les tripotages qu'on y pratique engagent la responsabilité du Ministre. Et on en découvre, allez!... Maignien qui se fait cinq pour cent!... Vous savez le résultat?... Non? D'où sortez-vous?... Eh bien! sa femme, la vertueuse Claire, Tépicière affolée par Bourget comme on dit, qui grille de mettre un roman dans sa vie, et qui recule, par honnêteté d'épicière... quand elle a su que son mari était une canaille, c'est Tépicière qui s'est révoltée au profit de la femme romanesque. Elle a filé... On se demandait ce qu'elle était devenue : on le sait. Le Président du Conseil fait un voyage politique dans le Midi. Dans chaque ville, deux heures après lui, une femme emmitouflée débarque à l'hôtel où il est descendu. La femme, c'est Claire Maignien... Je vous demande un peu si le jour où le cabinet dégringolera, cette vieille barbe de Constant Berlhier gardera son portefeuille avec toutes ces éclaboussures dessus. Vous savez, moi, je n'y entends rien. Je répète ce que j'entends dire... Profitez-en.
— Merci. »
Ainsi, tout croulait autour de lui. Ce qu'il s'en moquait d'ailleurs!... Oui, mais, s*il n'obtenait pas la place qu'il ambitionnait, comment serait-il reçu, lui, simple petit sous-chef de bureau, lorsqu'il demanderait la main de Fernande? Et il jetait tout de suite le manche après la cognée : <c l'ont est fichu. » Il retourna rue Nollet : t Je n'ai plus à faire que ça dans la vie. »
Il trouva Miette toute ragaillardie, bien que recouchée. <ic J'ai dit au vieux de me laisser tranquille ce soir, pour que je sois tout à fait rétablie demain ; mais comme je vais parfaitement, c'est toi qui auras l'étrenne de ma bonne santé... D'abord tu vas rester à dîner... là, près de mon lit, comme le jour où le malheur m'est arrivé. »
su LA S^RI^TENDANTE.
Par enfanEîllage, elle voulul reproduire la scène exaiy tement. Emile dut Taire cuire lui-même les côtelettes, pendant qu'elle criait sur tous les tons : cOh! ce Stany!.,. Oh! le sale individu!... »
(Au fait, dit-elle sérieusement, tu sais, ça sera gentil son .procès... un rude scandale!... Pour bien établir qu'il ne m'avait que des obligations, je compte lire à l'audieuce la lettre où Marius me promettait, à moi, la croix pour lui.
— Encore une bonne note pour le ministère Berthier, » murmura Boucart. Il était dégoûté, ne mangeait pas, ne parlait pas. Il se couchii, sans se donner la peine de desservir. A neuf heures, il dormait déjà profondément.
La journée du lendemain lui fut si lourde, la course pour aller au bureau, sa besogne, l'enregistrement, le découpage des journaux, ce qui était, en somme, toute sa vie, le dégoûta tellement qu'il en eut peur. Oh! il avait besoin de Suzanne. «Tiens!... Je vais voir si elle est au dépAt des marbres. »
Il la trouva seule, assise sans rien faire à côté du chevalet de Faustin, comme on est à genoux sur une tombe. Elle ne s'étonna pas de le voir. Ils se donnèrent la main sans se dire bonjour. Emile demanda simplement : < Il n'est pas là?
— Non, il n'est pas venu depuis huit jours. Il est bien mal. s
Il essaya de poser une queslion à propos de Fernande, mais il ne trouva pas les mois. 11 soupira, et dit : « Oh! la vie n'est pas gaie, petite sœur! » Elle repartit durement : « Pour vous, si; vous n'avez à vous plaindre de rien.
— Je ne sais pas... je me trouve seul... je m'ennuie...
— Seul!... Vous êtes entouré d'amitiés... » Et elle
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avait Tair de lui reprocher l'affection qu'elle-même avait pour lui.
Mais alors il s'attendrit subitement : c Oh! oui, vous... vous m'aimez bien... vous êtes gentille... » Et avec des larmes aux yeux, dans une crise d'enfance, il posa sa tête sur l'épaule de Suzanne. Elle, accoutumée à ces câlineries, lui prit le cou, l'embrassa doucement. Il restait ainsi. Il était bien. Oh! toujours ainsi! € Oui, elle m'aime. Oui, il n'y a qu'elle au monde qui m'aime, et je l'aime, moi. Oh! quelle folie de croire l'amitié possible entre un homme et une femme! Voilà des années que nous nous faisons illusion tous les deux. C'est l'amour qui est sur nous. Pour quelle sotte raison de vanité ne me le suis-je jamais avoué? Pourquoi est-ce que je ne l'épouserais pas? Parce qu'elle a deux ou trois ans de plus que moi? Parce qu'elle est pauvre? Et moi? Moi, un petit employé... >
« Voyons..., » dit-elle. Elle se dégagea, un peu troublée. Elle vit qu'Emile avait les yeux humides : « Qu'y a-t-il? dites, petit frère, je veux...
— Non, non... Non, un autre jour... je vous le dirai un autre jour... demain... A demain. y>
Dehors, il eut le vertige ; il fut épouvanté à la pensée du mensonge qui lui était venu sur les lèvres; car il mentait; car Suzanne était sa petite sœur, et il ne l'aimait pas autrement. Ah ! il ne lui restait plus qu'à dénaturer, à salir cette noble, cette pure affection qui était sa consolation et son refuge. Sa vie n'était pas assez déréglée, assez absurde, assez bohème comme cela, n'est-ce pas? II restait cette chose-là debout : il fallait la démolir, la déraciner, la jeter dans le courant du reste, pour que tout, tout fût à vau-l'eau !
Depuis le terrible soir où elle avait attendu vainement, M"* Berthier vivait enfermée dans son boudoirtoilette. C'était un renoncement complet, sincère, aux affaires et au monde, dans une désolation accablée. C'est dans cette retraite qu'elle surprit les premiers signes avant-coureurs de la crise d'où toute femme sort inutile et asexuée : crise désespérante pour celles qui n'ont vécu que d'amour, et qui n'ont pas assuré l'avenir de leur cœur dans la maternité. Comme elle avait horreur de tout mouvement, sa torpeur morale s'aggravait de perpétuelles congestions.
Mais on finit toujours par se réveiller de ces chagrins stupides comme d'un évanouissement, avec un irrésistible appétit de vie et d'activité. Lorsque M"* Berthier se réveilla en effet, comme elle s'enfermait toujours et ne remuait pas davantage, ses ressources nouvelles d'énergie ne purent être mises à profit que pour les dépenses de son sens artiste : sans préméditation, sans calcul, par le seul automatisme de sa nature cabotine, elle se mit à découvrir des motifs systématiques et raisonnés à son besoin de retraite.
Pour ceci encore elle s'assimilait aux femmes du dix-huitième siècle, qui parfois achevaient leur vie dans un couvent, et, sans nulle foi religieuse, prenaient cependant plaisir à s'éteindre aimablement dans le voi-
sinage des parfums d*encensoirs, parmi des blancheurs de cornettes, avec des sonorités d'orgues à la cantonade.
Mais bientôt cette retraite lui parut quelque chose de si bien trouvé qu'elle fut curieuse de connaître l'effet produit sur le public. Peut-être, en somme, n'était-elle qu'une disparue, dont on ne parlait point. Elle fut prise de cette inquiétude nerveuse qui fait écrire leurs mémoires à tous les isolés, à tous les oubliés. Mais, comme cette idée si littéraire ne lui était pas venue, elle finit par s'ennuyer dans son élégante cellule : elle s'obstina dès lors à y rester, et pour la délivrer des obligations de cette pose, il fallut l'intervention d'un étranger.
Elle recevait quelquefois Marins, comme les belles recluses d'autrefois recevaient leurs amants vieillis et réduits aux termes d'amitié. L'habile jésuite s'était bien gardé de contrarier au début cette manie de solitude. Il n'attaqua Antoinette que lorsqu'il la sentit décidément excédée.
Un jour, dans cette pénombre où elle vivait depuis plusieurs semaines les persiennes closes, elle, nonchalante sur un sofa, lui, debout et rigide en sa redingote de sacristain, sans élever la voix, froidement, il commença par l'intéresser aux scandales mondains en lui racontant la fuite de M™* Maignien avec le Président du Conseil. Puis il toucha quelques mots de la loterie : la presse insinuait à présent que le tirage n'aurait pas lieu au jour officiel fixé par l'arrêté d'autorisation. La vente des billets ne produirait pas le quart de la somme nécessaire pour la construction du Kensington : Vernet de Bueil ne se donnait plus même la peine de travaille i* à son projet, et Faustin Marchai était interrompu par sa maladie.
Antoinette soupira distraitement. Peltrot s'empressa
de revenir aux anecdotes mondaines. Gimet s'était ruiné complètement à parer sa femme comme une châsse, et le bruit courait que la belle M'"'' Gimet allait s'exhiber sur une scène d'opéretle. M"" Doutrelaine était la risée des garçons de bureau, et passait des journées entières à soupirer sur les banqueltes du salon d'attente, pour un petit attaché de cabinet qui se moquait d'elle dans la pièce à côté avec Hyda Kyiberg. Ce matin, un journal réactionnaire avait publié un premier Paris intitulé : Les grandes femmes de la troisième Républiqtœ, où tout le salon Berthier défilait.
Elle se leva, et très vite, d'une voix très brève : € C'est bien simple... la loterie sera tirée au jour fixé. On n'attendra pas que tous les billets soient vendus, voilà tout... Et puis, je n'ai pas reçu depuis trois mois : eh bien ! je donnerai une fête au Palais-Royal pour le tirage des gros lots... Et tout Paris les verra de près, les grandes femmes de la troisième République!... 9
Elle repoussa les persiennes : il fit grand jour ; puis elle sonna: « Ma voiture pour deux heures... Vous, Marins, des notes à tous les journaux... Envoyez chez Vernet de Bueil, priez-le de passer rue de Valois à trois heures... Allons, vite, file, que je m'habille. >
La toilette fut particulièrement soignée, en taffetas noir, sans garnitures, avec un petit chapeau de même étoffe, comme un bonnet fripé dans la haute coiffure blanche; et avec son teint rosé, sa petite taille, Antoinette avait l'air d'une enfant déguisée en vieille.
Elle mettait à tous ses mouvements une hâte. Elle descendit avant qu'on lui eût annoncé la voiture et dut l'attendre, piétinant dans le vestibule. Lorsque le valet de pied lui ouvrit la portière, elle dit : « Rue de Valois » ; elle pensa tout d'un coup qu'elle verrait Emile Boucart, elle tressaillit : « Oh ! non, non. » Mais
elle fut bien obligée de monter tout de même pour ne ^
pas étonner ses gens.
« Je vais me pencher par la. portière... dire : Vous irez d'abord... Où?... »Eile chercha une adresse plausible à indiquer. « Oh 1 d'ici à la rue de Valois, j'ai bien le temps d'en trouver une. > Apaisée, elle acheva de mettre ses longs gants noirs.
« Eh bien? eh bien? » La voiture avait traversé rapidement la place de la Concorde, suivait la rue de Rivoli. Place du Palais-Royal, Antoinelte eut des espérances idiotes : être renversée par un omnibus à trois chevaux, accrochée par une voiture des magasins du Louvre, se briser contre un des fiacres qui stationnaient... Même, en prévision de l'accident qu'elle souhaitait, elle baissa toutes les glaces. Puis soudain elle mit la tête dehors pour crier au cocher... Elle vit l'heure à l'horloge du palais : deux heures vingt, a Et Vernet de Bueii qui sera là dans une demi-heure ! »
Lorsque le coupé s'arrêta devant la porte bâtarde à marquise de zinc et à drapeau défraîchi, elle sauta dehors, monta l'escalier comme une folle, traversa le salon, tomba assise sur le canapé, dans son boudoir, comprimant avec ses deux mains son cœur qui battait. Le téléphone! Emile pouvait venir pour... Elle courut à la porte pour la verrouiller. Pas de verrou, c'est vrai. Allons, aujourd'hui ou demain, elle aurait beau faire, elle se heurterait à lui. Elle en prit son parti : <i Avant une demi-heure, je veux que cette pénible entrevue ait eu lieu. »
Comment jouerait-elle cela? Quelles paroles? quels gestes? Et lui, comment ferait-il son entrée? Elle se vit, droite, majestueuse, enfin la Surintendante ; lui, gauche et rougissant ; elle lui offrait sa main qu'il baisait plutôt qu'il ne la serrait. Alors, si elle pardonnait, quelle dignité 1 Si elle oubliait, quel dédain! Mieux
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encore : si la femme du ministre accordait une faveur à l'employé ?
Une faveur? Laquelle? Elle se rappela que, par deux fois, Emile avait jeté en travers de ses désirs une demande d'avancement. Inspecteur des écoles d'art décoratif : elle se rappela exactement le litre qu'il ambitionnait, car elle avait encore dans les oreilles le son de sa phrase. « Créancier 1 » Elle se lit apporter une chemise à dossier verte, du papier à minutes, du papier coquille, du papier à arrêtés. Elle rédigea ellemême l'arrêté, la lettre d'avis, songeant qu'elle laisserait ainsi, dans les archives de son ministère, son écriture et la trace de son principat. «'M. Boucart est à son cabinet?... Dites-lui qu'on le demande au téléphone. Inutile de le prévenir que je suis ici... »
Aussitôt elle posa, debout, tournée à demi vers la porte, une main sur les papiers qu'elle venait d'écrire ; mais naturellement l'entrée d'Emile déjoua ses calculs. Sans frapper, il jeta la porte, se précipita dans le boudoir. « Ah! pardon... ah!... je vous demande pardon... Il y a si longtemps que vous n'étiez venue...» Et avec un intérêt banal : « Vous n'avez pas été malade ?
— Non...
— On me demande au téléphone... Permettez...
— C'est moi qui vous ai appelé... Relisez cette lettre et cet arrêté : vous les porterez ensuite à la signature du Ministre. »
Emile s'inclina sans comprendre, se retira vers' la porte. Il ne jeta un coup d'œil sur le dossier qu'au moment de sortir, lut son nom, devina : (l J'éjpouserai- Fernande. ^ Il n'eut pas une pensée, pas un remerciement pour Antoinette.
« Eh bien? dit-elle.
— Oh ! madame... madame... »
/ La porte s'ouvrit. Vernet de Bueil et son fils entrèrent.
M"*" Berthier fit comprendre des yeux à Boucart que l'audience était finie. Il prit, en passant, la main de . Raymond, et tout bas : «J'ai un mot à te dire. Tu ne partiras pas sans m'avoir vu. :»
Seul, dans le salon, il murmura très joyeusement : « Eh bien, eh bien ! qu'est-ce que je viens de faire ? Il n'y a plus à reculer. Il faut que je parle maintenant, puisque je Tai averti que j'avais un mot à lui dire. » Il se gronda d'une voix bourrue et bienveillante : « Je n'aurais pas dû... si vite... Enfin, maintenant., c'est lait, c'est fait... Il est vrai que je pourrais lui ra^contern'importe quoi... Allons, pas de biais !... C'est égal^ pourvu que leur conférence avec M"° Berthier dure longtemps! i»
Au bout d'un quart d'heure, il ne tenait plus en place : « Mais qu'est-ce qu'ils font? » Il relut trois fois l'arrêté, pour être bien sûr qu'il n'était pas dupe d'une folie momentanée.
Tout à coup, Raymond sortit, le trouva tout contre la porte, ayant l'air d'écouter. Emile, honteux, s'excusa; puis, dans son trouble, décida qu'il répondrait aux questions de son ami d'une manière évasive. Mais Raymond lui dit simplement : isc Tu as à me parler? > Il était très sérieux, il semblait pressentir qu'une communication importante allait lui être faite.
« Oui... Mais asseyons-nous, parce que... c'est assez long... J'ai un conseil... un aveu plutôt... non, mais... une confidence à te faire... et... "»
Alors, il donna sur sa situation d'interminables détails. Puis, sans que Raymond l'interrompît une fois, il lui exposa toute sa théorie personnelle du mariage, et ce fut encore très long. Il se tut quelques instants. « Tu te doutes, n'est-ce pas?... Tu as bieu vu, évidemment où je voulais en venir, mon vieux... j>. Mais... comme Raymond demeurait silencieux, presque froid,
il fut un peu froissé, un peu irrité : après tout, sa demande n'était qu'honorable pour les Yernet de Bueil, et il déclara sèchement, avec impatience : « Enfin, . j'aime ta sœur, voilà.
|;^ — Allons donc ! dit Raymond qui riait franchement.
|\' — Vrai? murmura Emile, qui sentait une réponse
P dans Texclamation et dans le rire de son ami... Alors,
1^; chez toi, on ne m'en voudra pas trop?... Ton père... ta
^x mère...
fr —Eè Fernande?
t — Oh! elle, elle... je t'en prie, ne lui dis rien... Je
I veux lui... si on me permet bien entendu... lui parler
[ moi-même. »
Ils se levèrent, très agités tous les deux, se mirent à marcher pour détendre leurs jambes et pour calmer leur énervement.
Us éprouvèrent aussi le besoin de se distraire quelques instants avec des choses qui ne les toucheraient en rien. Raymond expliqua la fête projetée pour le tirage. Mais Wilfrid de Bueil sortit à son tour du boudoir. « Parle à ton père tout de suite. »
Emile rentra dans son cabinet, radieux. Par besoin de paroles, il développa aussitôt à Ozenne le projet de fête. « Voilà de la copie pour Hyda, » dit Ozenne. Alors Emile s'intéressa aux relations de son collègue avec M"* Kylberg, l'interrogea discrètement : il avait déjà aux lèvres le sourire paternel et indulgent des hommes mariés jeunes, qui se font raconter la vie de garçon de leurs amis. Il s'émerveilla d'apprendre qu'en dépit du tutoiement, l'intimité entre Edmond et la jolie Suédoise était purement platonique.
Même, Ozenne, enhardi par l'affectueuse curiosité d'Emile, avoua combien ce cruel jeu le suppliciait. Emile s'indigna, fit une tirade contre le flirt, et professa des théories radicales : puisque ces jolies égoïstes se