IV
nègre, que la barbe, d'un roux plus clair que les cheveux, ourlait d'une lumière frisée; et la patte d'oie mettait sur cet exotisme la signature de Paris. « Monsieur vient pour visiter le musée? »
Et, coupant la réponse, d'abondance, avec une voix rieuse où la verve se précipitait et où la blague traînait, avec un esprit de rue, d'atelier et de salon : « Figuretoi, il y a huit jours, au Louvre, un déballage de japonaiseries, mon cher!... Des paniers de blanchisseur où on fouillait, on retournait, on brassait des saletés superbes à un sou... Alors, moi, tu comprends, ça me dégoûtait, ce papier vert, ce plafond crevassé, ces carreaux qu'on ne lave jamais... Ça ressemblait aux salies de la Sorbonne où on passe son bachot... J'ai acheté tout un stock... Dix francs... Sans compter le pot de colle et le sapin pour rapporter la marchandise. . . Non... le pot de colle, ça a passé dans les fournitures du mois, et le sapin c'est la Princesse qui l'a payé... Frais de voiture... Novembre... M. Roudillon, un franc trente... Et tu vois, j'en ai fichu partout des stores, des parasols, des éventails... Lève le nez, regarde ma suspension : il y a là, au piton, dix-huit ombrelles de poupée, un abat-jour et un écran... Et la glace, dont le tain est à moitié parti... Dirait-on pas que les fleurs découpées que j'ai collées dessus sont derrière, dans un brouillard... Est-ce mystérieux?... Est-ce suggestif?... Et mes vitraux postiches?... A dégoter ceux de papa! (M. Roudillon père était peintre-verrier)... Maintenant, que penses-tu de mon aménagement?... C'était trop niais, n'est-ce pas ? nos trois tables bien en vue qui nous mouchardaient au chef : c Donnez, donnez^ on n'a rien à faire ici »... Alors j'ai récolté tous les meubles qui traînaient dans le ministère, j'ai fait du bureau une chambre de débarras... Yois-tu ces espèces de pièces d'artifice? Ce sont des modèles pour la géomé-
trie dans l'espace... J'ai mis en tas devant nous deux tout ce que j'ai pu dénicher, casiers, vitrines, et j'ai complété la fermeture avec mon paravent... Lanjaliey ne peut pas plonger; il est trop gros pour se glisser dans notre coin... Alors quand il est pressé, il flanque tout le travail sur la table de Dumoustier qui est à découvert... Tiens, entre donc, tu vas visiter notre musée secret, i^
Derrière le paravent protecteur, sur la table, au long des murs, les photographies de filles se mêlaient à d'infâmes statuettes et à des caricatures d'obscénités. Un tuyau de pipe turque était pendu, avee une inscription en majuscules découpées dans des annonces de journaux, qui accolait à un mot grossier le nom de Monseigneur Dupanloup. »
Et en l'air, bien en vue, un grand écriteau :
« PORNOGRAPHIC EXHIBITION. »
(c Eh bien ! dis donc, et les petites filles qui viennent chercher ici leurs programmes d'examen ?
— On leur dit que le musée est fermé, l'un des conservateurs étant absent... Mon cher, il y a un député qui est venu hier : il s'est tordu... Le grand chef rageait!... On m'a fait appeler chez le directeur, le gastralgique Doulrelaine, qui a grogné à cause de Dupanloup... Alcws, j'ai fait une profession de foi anticléricale : j'ai parlé de la laïcisation des bureaux. Il s'est cru forcé de m'adresser des compliments. Nous sommes au mieux... Oh! j'en ai eu des histoires, en ton absence !... Cet été, je lui ai proposé de lui rendre mon tablier — comme ça, crûment... parce qu'il me faisait des observations malséantes, un jour que la chaleur m'incommodait et que je m'étais mis à la fenêtre... tout nu! »
Dumoustier parut, bouflG, rose, avec quelques cheveux biônds« Il pressait contre sa poitrine une pile croulante de dossiers.
«Dumoustier, cria Roudillon, vous êtes une moule!. .« Prètez-moi deux louis!
— Tiens! monsieur Boucart> vous tombez bien : j'ai huit lettres à partager.
— En congé !
— Huit lettres, dit Camille : j'en prends une, c'est la mesure.
— Pas de ça! quatre !...
— La moitié!... autant que vous!.*. Pour qui me prends- tu ?
— Et vos rhumatismes, dit Boucart, le salicylate?
— Mon cher, il est plus^ moule que jamais : il a renoncé au salicylate, parce que M*""" Dumoustier s'en plaignait. Maintenant il se paie successivement toutes les drogues qu'il voit annoncées dans les journaux... Et puis, il prend des conseils de tout le monde, même de moi !*.. C'est Souchon qui le soigne... Souchon s'est emballé sur l'homœopathie, tu sais : ce qu'il a fait de choses celle année, ce pauvre Souchon, c'est abrutissant l II a commencé six langues, vivantes ou mortes, dans les méthodes pour apprendre seul et sans maître... Il a appris à lire l'hébreu... Il a pataugé huit jours dans le sanscrit... A présent, il fait des dilutions, il a un tas de petites fioles sur son bureau, et quand il a touché à un dossier, il en pleut des granules de toutes les couleurs...
— Eh ! eh ! gémit Dumoustier.
— Vous n'allez pas claquer ici !
— C'est ma goutte.
— Ohé! Souchon!
— Présent! » Il accourut. C'était un Jupiter Stator en redingote. « Tiens! Boucart... » et il oublia le goutteux*
ȕrvr^;^*^^v^
LA SUhlNTENDANTE. 7
e Pardon, dit Emile, on ne touche pas tout de suite? » Il se débarrassa de son chapeau, de son pardessus, et passa dans la pièce voisine. Ici, point d'arrangement artiste : papier vert, quatre étages de rayons, remplis de casiers verts étiquetés, une grande table sur tréteaux avec un tapis vert ; en fait de garniture de cheminée, la boîte de cirage et les brosses ; au fond, une double porte sur le corridor, et dans le cabinet noir ainsi réservé, une planche avec trois cuvettes pour la toilette de cinq heures.
Boucart se hissa sur le lutrin de chêne qui servait de support aux registres du départ et de l'arrivée. Comme sa main pendait par derrière, elle fut saisie avec empressement par un autre collègue, Brimaux, qui, dissimulé par le meuble monumental, mettait au net une valse de sa composition.
Une cordialité sincère, démonstrative, s'organisa autour d'Emile. Le commis de comptabilité, Bédouin, un ancien sous-off d'infanterie de marine, qui avait rapporté des colonies un teint piqueté d'orange, une vague physionomie de Chinois et le respect des explorateurs, lui offrit des billets pour la Société de géographie. Le sous-chef en premier, Cyprien Cocheteux, un pantin minuscule et chauve, aux membres désarticulés, avec des jointures énormes, lui écrasa les doigts dans ses pattes velues de gnome où rutilait un camée de quinze sous, et lui reprocha d'avoir attendu le jour de la paie pour venir « serrer la pince aux cama^ rades ». Boucart eut des remords. Il sentit qu'il avait manqué à un devoir de famille. — Puis tout le monde se tut, les plumes grincèrent, on eut l'air de tra* vailler.
Alors il s'échappa pour aller faire visite à Renaudin, le second sous-chef, une très ancienne connaissance: car à huit ans, Emile avait pris des leçons d'ortho-
Utc
graphe et de calcul avec Suzanne Renaudin, sa fille, âgée elle-même de quinze ans. Une amitié fraternelle
. avait survécu entre la jeune fille et lui.
|\ Le bonhomme Tétonna par son accueil gêné, son
;: bonjour timide, ses allures inquiètes.
' « Qu'a-t-il donc, Renaudin ? dît Emile, rentré dans
le bureau vert.
— C'est Lanjalley qui l'abrutit... »
f On entendit au même instant le fracas d'une dégrin-
golade dans l'escalier, et une voix émue qui balbutiait : « Monsieur... monsieur... je porterai plainte à mon-
i sieur le sous... le sous-secrétaire d'Etat. » La voix
bourrue de Lanjalley répondit d'en haut : « Portez plainte si vous voulez; mais, si vous venez encore m'embêter chez moi, c'est par la fenêtre que vous sortirez. > Et Lanjalley fonça dans le bureau avec une allure de boxeur, suivi du garçon, Budin, très grand, très digne, qui portait un tas de dossiers.
«On ne fait rien ici... Monsieur Hédouin, une lettre, un arrêté... Monsieur Hédouin... une lettre... Monsieur Bédouin... Monsieur Brimaux, vous copierez vos chansons plus tard... Une lettre, un rapport, un arrêté...
— Une lettre?... Une lettre à copier six fois !
— Monsieur Souchon, un... Monsieur Souchon, deux... Roudillon !... Où est-il encore celui-là? »
On entendit sous la table au tapis vert un aboiement, et Lanjalley poussa un cri, sentant sa jambe happée comme par la gueule d'un chien. Alors Roudillon souleva le tapis et se dressa, tranquille, s'époussetant d'une main. Lanjalley éclata de rire; puis il aperçut Boucart : il devint aussitôt charmant et camarade.
<c Vous voyez, il n'y a pas grand'chose de changé ici : Roudillon toujours toqué...
— Vous toujours crevant... Qu'est-ce que c'est
mrs W' j^f^r^T çv^-^i-i" -.-.»•
LA SURIKTENDAMTE. 9
encore que ce pauvre bonhomme que vous \enez de jeter dehors et qui geignait dans l'escalier?
— Pauvre bonhomme ! C'est ce sale conseiller municipal de Narcisse Durand, qui a la prétention de fourrer tout le temps son nez dans nos affaires, sous prétexte qu'il a été sous-délégué aux Beaux-Arts pendant la Commune.
— Âh! dit Hédouin, le monsieur qui met sur ses cartes : ancien forçat?
— C'est un réfugié polonais, » dit Souchon avec une nuance de respect.
Roudillon se mit à chanter : € C'est-un mi-litai-re, c'est-un bra-vePo-lonais... Qu'on le-f... à-lapo-o-rte!...>
€ Savez-vous ce qu'il était avant la Commune, votre Narcisse Durand? interrompit Boucart. Ëh bien! il était employé de la Yille à 1200 francs. Ce bonhommelà, c'est l'employé révolté : c'est l'employé tout de même. Qu'est-ce qu'il a demandé à la Commune ? un emploi. Qu'est-ce qu'il a trouvé au bagne? une place en somme, rétribuée par le gouvernement. Depuis qu'il est revenu, il a fait une vraie fojrtune, par des tripotages, des pots-de-vin; mais qu'est-ce qui lui manque, qu'est-ce qu'il veut? une fonction. C'est pour cela qu'il rôde toujours par ici, c'est un collègue... »
Hais le chef, brusquement, coupa la tirade : il arrivait avec de grandes nouvelles. L'infériorité^ constatée de la France à l'Exposition d'art industriel qui venait de fermer, avait éveillé la sollicitude du Gouvernement, et le bruit courait que la Direction des Beaux-Ârts serait prochainement érigée en ministère.
A cette heure même. Constant Berthier, le Président de VAssociatian française ^ le titulaire désigné du portefeuille, devait être à la tribune, réclamant 300000 francs de crédits supplémentaires, pour créer des écoles etdes musées. «S'il les obtient, notre bureau
ransforme. Plus tard, si le ministère des Beauxest créé, nous serons la tâte de la nouvelle admiration. >
injalley balbutiait, bredouillait, estropiait sos ises, mais onle sentait pris, enthousiaste; et c'était eus, cette conviction dans l'indifférence de tous ; cl ion ou ministère, pourvu qu'on touchât toujours fin du mois!... Lanjalley seul s'était donné corps me, et ce plébéien à carrure d'Hercule noceur, )lement dégrossi par une instruction primaire, révéune intelligence d'élite dans les choses d'adminiion qui le passionnaient.
}s deux sous-chefs, à ses cAtés comme des diacres, liaient, Cocheleux branlant sa lourde télé de nain, Etudin égaré : celui-ci, Lanjalley le harcelait quotinement d'ironies bourrues, humiliant l'orgueil de diplômes par une constatation perpétuelle de son pacité administrative, s'acharnant après lui avec affectation de mépris, sous laquelle se dissimulait aine d'élève d'école primaire pour l'élève de col- , son envieux respect des études superflues mais euses, de la culture inutile mais distinguée, le menaçait déjà du regard, cherchant un mot ter- :. Mais un huissier du cabinet se présenta, correct, labit noir.
Monsieur Lanjalley, au téléphone.
- Je descends avec vous, » dit Boucart, et il prit ie du chef, familièrement.
s traversèrent une antichambre d'une grande solen- , où, derrière une table au tapis magnifiquement se, d'autres huissiers en habit lisaient des jour- [ ou écrivaient des lettres, avec des airs de gens pensent.
)ucart tira une porte très haute, et ils pénétrèrent I un salon blanc, où des pilastres maigres s'étiraient
LA SURINTEN DANTE. It
jusqu'au plafond, qu'ils heurtaient de leurs chapiteaux dorés. Les meubles étaient de reps rouge. Au centre, une délicieuse nudité de statue en marbre blanc, transparent comme de l'albâtre, jaillissait d'un divan quadrangulaire. Les glaces qui étaient partout suggéraient des idées canailles. Mais la majesté de la fenêtre relevait l'impression d'ensemble, et le feu qui brûlait, flamboyait d'une façon tellement théâtrale, qu'il était difficile de s'imaginer qu'il chauffât.
Au-dessus de la cheminée, une glace sans tain, avec un store à l'italienne à demi relevé, laissait entrevoir une pièce étroite et longue, salon, boudoir, au besoin bureau, où se trouvaient les appareils téléphoniques.
« Allô, allô... Ah! c'est vous... Bien... Parfaitement... Merci bien... Oui, adieu... "»
Lanjalley sonna les trois coups : « C'est voté, mon cher! » 11 rayonnait. Bpucart demeura froid : a Tant mieux... Bonsoir... » — Dans l'escalier d'honneur, il rencontra tous les commis de comptabilité, qui montaient à la caisse pour toucher les appointements de leurs bureaux. Alors il rentra précipitamment dans lo sien, en criant : « Bédouin! Bédouin! on touche... »
Bédouin se leva, saisit un sac de grosse loile.Ët toutes^ les voix se turent, et plusieurs minutes on travailla sérieusement, comme pour mériter une bonne fois l'argent qui allait être distribué.
Mais le commis de comptabilité tardait à redescendre : on se lassa bientôt de cette attention soutenue. Plusieurs bâillements furent étouffés. Roudillon cria : « Eh bien! On ne touche pas ici? » Renaudin entra avec circonspection et demanda : << M. Bédouin n'est pas encore redescendu? » La porte de l'escalier s'ouvrit. Ce fut une émotion. Mais on vit rentrer Cocheteux qui glapit : « Eh bien! et les picaillons, seigneurs? »
Il était suivi par un employé des Monuments histo-
lî
LA SURINTEN1>A!tTE.
riqaes, qui, ayant appris le retour de Boacart, désirait loi souhaiter la bieuTenue. C'était nu nommé Oscar Lotte, dit Tarte-anx-fraises : surnom équivalant à un portrait. Lotte annonça qu'aux Monuments historiques on avait déjà touché. Il y eut une pique de jalousie, qui se manifesta par des taquineries au nouveau venu.
Cet homme boui^eonnant était resté veuf avec trois filles très jeunes : c les filles de Lotte >, comme on disait dans les bureaux; et à la suite de confidences inutiles, sur les embarras fréquents qu'il éprouvait à être simultanément pour elles un père vigilant et une mère délicate, on se faisait un cruel plaisir d*effaroucher à tout bout de champ son incompétence.
Échauffé par la répétition de ces monotones plaisanteries, Cocheteux, à son tour, révéla plusieurs particularités peu curieuses de son alcôve. Les autres se lâchèrent, avec une grande brutalité de mots, sans réussir toutefois, malgré leur visible appétit de libertinage, à dévoiler autre chose que des habitudes régulières, une débauche plate, une impuissance absolue au vice d'imagination. Souchon rougissait : car lui, conservait jalousement son innocence, comme le palladium de son activité intellectuelle.
Cocheteux essaya de narrer les premières privautés qu'il avait prises avec sa femme, dans une sorte de badinage voltairien : car il avait des prétentions littéraires. Mais cela le ramena malgré lui, dans la préoccupation de l'argent qu'on allait toucher, aux embarras financiers de ses premières années de ménage: « Nuptialement parlanty nous avions dix-huit cents francs à dépenser, cent cinquante par mois... Âh ! par exemple, j'étais dévoué... Je cuisinais moi-même, et je ne faisais griller qu'une côtelette pour nous deux... Eh bien! voyez-vous, le traitement, il n'y a encore que ça... c'est peu, mais c'est sûr... »
Tout le monde se récria, par principe : « Sale métier ! » Au fond, l'unanimité l'approuvait, et les exclamations se turent subitement lorsque la porte se rouvrit et que Bédouin parut, souriant dans ses moustaches tombantes de mandarin enfumé d'opium, avec des billets bleus dans la main gauche, le sac de toile dans la main droite, gonflé d'argent et d'or.
Pourtant, on ne tenait pas encore la monnaie! Hédouin se mit à vérifier son compte, à refaire ses additions de haut en bas, puis de bas en haut, en promenant sur la longue colonne des chiffres le bec retourné de sa plume sèche. Il eut la joie de trouver une erreur, et remonta discuter à la caisse, où on lui prouva que le compte était juste et la vérification fausse. Il y eut pourtant par le bureau des réflexions à voix basse sur le caractère désagréable du caissier, et comme on ne pouvait s'attaquer à son arithmétique, on s'en prit à sa personne.
Hédouin commençait à disposer sur sa table des petits tapons, distribuant aussi équitablement que possible les billets, l'or et les incommodes pièces de cent sous. Malheureusement une difficulté nouvelle surgissait : la division ne pouvait s'établif exactement; ce fut une grande demi-heure de combinaisons et de calculs.
Enfin, Hédouin se leva, sans toucher d'ailleurs aux parts qu'il avait artistement disposées.
« Monsieur Cocheteux, dix centimes, s'il vous plaît... Merci... Monsieur Roudillon, dix centimes.
— Je proteste contre cet impôt... Je ne paie pas. Qu'on ne timbre pas mon acquit, voilà tout!
— Monsieur Boucart, dix centimes... Monsieur Brimaux... ^
Et enfin il déposa sur chaque bureau, discrètement, les billets, l'or et l'argent qu'il avait eu tant de peine à
!^^ ' U LA SCRINTENDANTE.
distribuer. On n'entendit quelques minutes que son pas sur le parquet 9 des mercis murmurés, des calculs à voix basse, un froissement de papiers dans les portefeuilles, un son métallique léguer qui s'assourdissait dans le cuir des porte-monnaie. Bédouin se dirigea vers la porte de l'escalier, avec le traitement du chef à la main.
Mais soudain cette porte lui fui jetée au nez, et Lanjalley lui-même entra en bourrasque, furieux cette fois. Il arracha l'argent des mains de Hédouin, l'empocha sans compter, et cria : «: Messieurs, soixante lettres pour cinq heures! Il faut convoquer la Commission d'enquête pour demain matin. »
La même lettre soixante fois! On n'en finirait donc jamais de remettre en état la machine à autographier ?
c D'abord, vous savez bien qu'on ne peut pas autographier les convocations, puisque Ten-téte varie : Monsieur le Conseiller Municipal, Monsieur le Député, Monsieur le Conservateur... et la salutation : considé-^ ration distinguée^ haute considération.
— Ah! malheur! cria Roudillon avec un accent voyou. On autographie : Monsieur le..., et on qualifie Ip bonhomme à la main.
— Monsieur Boucart, dit Lanjalley, puisque vous touchez, vous pourriez bien copier aussi.
— Mon Dieu ! oui, )) répondit-il sèchement, froissé par le ton de Lanjalley, mais obéissant, parce qu'au fond il en avait une bête d'envie.
Il s'installa posément, cherchant, sur la chaise à siège de cuir fatigué, son assiette perdue depuis un an. Il glissa sous la feuille de papier coquille, le transparent jauni, qu'il retrouvait dans un tiroir sur un lit de tabac en poussière — le tabac de Tan dernier. Enfm il écrivit le premier mot, d'une grande écriture renver-
sée que les eipédiiionnaires de bonne famille adoptaient pour imiter les attachés des AXTaii'es Étrangères, le ministère chic.
On n'entendait que la hâte fébrile des plumes et les respirations un peu plus haletantes, comme pendant une course. C'était un coup de collier silencieux. Il y avait, dans toutes ces tètes penchées sur leur besogne, une idée fixe : ne pas être retenu au bureau une minute passé cinq heures ; et à mesure que les aiguilles avançaient sur le cadran des montres, toutes posées dans les plumiers, cela devenait une angoisse ; ceux qui étaient par trop en retard demandaient aux autres : « Reprenez-moi une lettre, je vous en prie », avec une véritable; émotion dans la voix.
Cocheteux, debout devant le lutrin, relisait les expéditions qu'on lui passait à mesure ; Renaudin, complètement inoccupé , s'était glissé de nouveau dans le bureau vert et réclamait avec timidité sa part de cette fastidieuse besogne.
... On respirait plus à l'aise. La détente se faisait peu à peu. Dumoustier, que le travail avait distrait de ses douleurs, recommençait à pousser de temps à autre de petits gémissements. Brimaui fredonnait sa valse.
« Signature!... Signature!... » Les trois chefs couraient par les bureaux, ramassant les lettrés éparses.
< On ferme ! cria Roudillon.
— Attends-moi, » dit Boucart.
Us descendirent ensemble , au moment où tous les chefs de bureau se rendaient , avec leur courrier à la main, chez le Directeur, le gastralgique Doutrelaine.
« Mes compliments au vieux ! dit Roudillon à Lanjs^lley, qui se refaisait bon enfant une fois la journée
rn-^,--^ — -Hl • T,^ -V^ . .. ^ ,^. -^ » '^-^'^--rT^KT'y^^ -. .ï-y -^-^ -»■--->
16 ' LA SURINT£NDAMT£.
finie. Comment va-t-il, hein, le père Doutrelaine? Son estomac?... Toujojirs tympanisant.?... Allez^ les auditeurs de rote !
— A-l-on pensé à retarder la pendule? demanda Boucart.
— Tu viens à la Paix, Milot? dit Roudillon.
— Naturellement. »
Parbleu! Sa partie de rams quotidienne!
La nuit qui tombait avait rallumé dans l'avenue de l'Opéra la gaieté du gaz. Les deux amis se hâtaient, poussés par le courant d'air qui souffle d'un bout à l'autre de la large voie.
Ils entrèrent dans le café par la place de l'Opéra, et le traversèrent, car ils se tenaient d'habitude dans la salle du fond, où l'on joue. Mais des mains les accrochaient au passage.
« Ah ! Vernet deBueil... Bonjour, Ozenne... Eh bien ! où administres-tu à présent?
— A la Justice.
— Je te croyais à l'Intérieur.
— Il voltige de ministère en ministère : c'est la mouche des cabinets!
— Comme Raymond de Bueil a épaissi, dis donc, Cam!
— Tout rond!... Pas d'angles!... L'homme sympathique... C'est inouï, personne ne lui en veut du chemin qu'il fait... Le voilà inspecteur-adjoint des Beaux- Arts... Son père, l'architecte, va construire le fameux Kensington...
— Voilà Jean Joubert, le Sardou des Beaux- Arts! Je ne l'ai pas rencontré tout à l'heure, rue de Valois.
— Pst!... Joubert... Vous partez?
— Je vais à Tortoni. »
Le vaudevilliste, glabre par pose de théâtre, plaça une
main dans son revers et ressembla^ un instant, au portrait de M. Guizot.
« Cam, dit Emile, tu connais sa sœur?
— La sœur de qui ?
— De Raymond.,
— La petite Fernande... Oh! exquise... Une femme maintenant... Hep! Joubert... vous allez chez les Berthier?
— Oui, oui. >
Ils se rapprochèrent de la table où Ozenne et Raymond Vernet de Bueil buvaient des absinthes très pâles.
te Ce soir, n'est-ce pas? dit Roudillon, chez M"' Berthier.
— Au fait, dit Emile, ils ont changé d'adresse.
— ' Oui, c'est une crémaillère..» Connaissez pas l'hôtel? Superbe... Rue de la Faisanderie, à la porte du Bois.
— Tu joues, Emile? dit Roudillon, Je te lâche.
— Bonsoir, à tout à l'heure. »
Autour de la table de jeu, Boucart trouva six amis intimes. Un signe de tête, des poignées de main silencieuses, et le jeu continua.
a Atout !
— Trèfle !
— Je coupe... Vous n'entrez pas?
— Non, » dit-il, et brusquement il partit. Il était ivre. Il venait de humer Paris en cinq minutes, dans l'atmosphère enfumée et anisée du café, et il lui semblait qu'il allait tomber étourdi s'il ne sortait pas aussitôt dans le plein air du soir. Pour la première fois depuis sa libération, il goûtait l'allégresse du retour, la joie folle et comme orgueilleuse, de remettre la main sur toutes ses manies, sur tous ses plaisirs, sur le boulevard, sur le théâtre et sur le monde. Bravo! il avait la fièvre de la
"W-. ., -T,-?wr:
LA StRfNTElHIlANTE.
coriqtiête et du triomphe... Et puis^ il fut dégrisé en un clin d'oeil : c Dites donc, paraît qu'on -s'emballe... » Eh bien! quoi? Quoi de plus simple, de plus banal, de plus plat que cette rentrée de plain-pied dans ses habitudes d'enfance? Tout cela prévu, coté d'avance. La routine, pas d'événement, rien d'accidentel. Et n'était-ce pas là, justement, le grand charme de sa vie réglée ?
Tïr^-^
c Tiens!... le crâne de Constant Berthier!... Encore!... Il est donc devenu célèbre depuis un an?... >
Boucart le vit dix fois depuis la Paix jusque chez lui, dans tous les kiosques, sur toutes les couvertures des journaux illuslrés» avec la biographie autour et audessous.
Incomplète, la biographie : pas un mot de l'inséparable, Marins Peltrot; presque rien de la femme, Antoinette Berthier; celle-ci, avouons-le, un peu compliquée pour la psychologie rudimentaire des reporters, quijse bornaient à TintervieMrer à propos de ses fêtes et des toilettes de ses invités. D'ailleurs, elle avait une trop belle faculté d'oubli pour les renseigner exactement, et elle avait déchiré, des carnets de sa mémoire, toutes les pages instructives de sa vie.
D'abord, pas d'hérédité intellectuelle : le père inconnu, la mère petite bourgeoise, ne lui avaient pas transmis de ces qualités accusées nettement, qui constituent le fonds patrimonial d'un caractère, qui attirent les autres par affinité, les groupent et les cristallisent. L'état civil de son esprit portait comme son acte de naissance : fève et mère non déclarés. Une table rase. Elle ne manifestait que deux instincts : la passivité, qui est le propre des filles, avec une pointe de vanité
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vulgaire, un besoin de paraître, qui était du cabotinage naissant. Cette vanité était satisfaite : à dix-sept ans, Antoinette avait une réputation de belle fille dans son quartier; ce que peut être une réputation de clocher à Paris, c'est-à-dire de Taâmiration emprisonnée entre quatre rues, et répandue dans les loges de concierges et les boutiques de petits commerçants.
D'ailleurs, la réputation mentait. Belle fille? Non : jolie grisette, tout au plus; et cela, à l'époque où les grisettes disparaissaient, mais où le roman venait de populariser le type. Détail curieux, et qui détermine clairement le genre d'influence que la littérature a sur les mœurs : c'est toujours au moment où certains groupes sociaux s'effacent^ qu'ils présentent leurs types les plus complets et les plus logiquement constitués, parce que les observateurs de métier, après avoir dégagé le type des spécimens divers qu'ils ont eus vivants sous les yeux, l'ont proposé comme modèle à toute la queue des imitateurs.
Antoinette se passionnait à l'improviste pour Musset et pour Murger. En même temps, elle apprenait l'orthographe, et son cabotinage, encore inconscient, se trahissait par une aptitude surprenante à se modeler sur les héroïnes de ses lectures. Devenue ouvrière modiste, multipliant, avec une facilité de prostitution qui la révélait fille-née, ses entreteneurs de passage, que son imagination transformait de bonne foi en romanesques amants de cœur, cette femme sans caractère se trouvait en avoir un du jour au lendemain : elle était une Mimi Pinson idéale. Et ce caractère factice remplaçait absolument le vrai, si flottant et si nul. Cela devenait le dessous de son âme, la substance même, immuable parmi les métamorphoses; la cause profonde de toutes les actions de sa vie, plus tard la cause de sa mort étrange ; c'était le terreau végétal rap-
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porté grain à grain par le vent sur le sol de sable qui n'aurait rien produit.
Un soir, dans un bal du quartier latin, elle aperçut deux physionomies qui trouvèrent moyen de l'étonner, si- habituée qu'elle fût aux plus bizarres échantillons de la bohème d'alors : deux jeunes gens, dont l'un déjà chauve; et cette calvitie. lui seyait si bien, il était si impossible de se le représenter avec des cheveux, qu'elle le soupçonna d'avoir étudié sa tète devant une glace de coiffeur et de s'être rasé le crâne à dessein. Une très longue barbe , d'un blond gris impalpable, pendait à son menton, en trois pointes effilées.
Cet individu était propre dans une redingote de drap noir. L'ami qui l'accompagnait était vêtu d'une espèce de lévite. Sa tête longue, émaciée, à l'ossature tourmentée, aux yeux cernés, portée par un cou très long, trahissait une vie contre nature, une mise hors la loi du corps : chasteté, macération ou débauche? Toutes trois impriment sur les faces humaines des stigmates d'une troublante analogie.
Grands tous les deux, et de même taille, ils étaient gênés d'être en vue par-dessus toutes les têtes; ils se cachaient tour à tour l'un derrière l'autre. Ils ne se lâchaient pas plus que s'ils se fussent tenus par les basques de leurs longues redingotes. Ils examinaient les femmes de près, en myopes, le cou tepdu. Le chauve était le plus gauche des deux et le plus niaisement impertinent; l'autre avait l'air d'un précepteur prêtre déguisé en laïque , qui n'a pu empêcher son élève d'aller dans un mauvais lieu, mais qui a du moins voulu le suivre pour le surveiller jusqu'au bout.
« Constant Berthier... Une bonne affaire... Il a le
— Et l'autre ? . ,
— Marius, parbleu! »
Carrément, Antoinette les aborda d'un : « Bonjour, Constant, bonjour, Marius >, qui stupéfia leur inexpérience.
« Puisque la présentation est faite, dit Marius, d'une voix où Ton sentait le tremblement de l'avocat à l'exorde de sa première plaidoirie, vous nous permettrez, madame, de vous offrir quelque rafraîchissement... N'est-ce pas. Constant? :»
. Berthier s'inclina très bas, la tête renversée, le crâne en pleine lune. Tous trois s'attablèrent. Les deux hommes trempaient le bout des lèvres dans leurs verres^ avec le dégoût des gens que choque la nécessité de boire sans soif. Constant, toujours muet, fixait et détaillait Antoinette, à qui Marius récitait par intervalles quelques phrases classiques de galanterie. Et elle se levait brusquement, leur jetait avec un haussement d'épaules : < C'est pas étonnant que vous n'ayez pas soif, vous... Vous ne vous desséchez pas le gosier à bavarder! y^
Ils se levèrent, souriants. Elle marcha vers la porte. Ils la suivirent. « Où allons-nous? 9 dit-elle dans la rue. Ils répondirent ensem1)le : c Chez nous, si vous voulez >; et chacun lui ayant pris un bras, ils l'amenèrent rue Monsieur-le-Prince, dans un logis confortable, pas trop près des toits : deux pièces, qui se commandaient; entre les deux, un simple rideau, à la place de la porte qu'on avait démontée ; enfin, une vie si commune, que le partage même de la maltresse semblait s'imposer. De fait, Antoinette ne savait pas encore lequel des deux elle avait suivi , et indifférente en somme, elle ne songeait pas à faire un choix. Ce qu'elle choisit sans hésitation, ce fut la chambre. Le contraste était saisissant entre les deux pièces. Aux fenêtres de la plus grande pendaient d'amples rideaux de damas
n^TFJ-T.
LA SURlNTENDAIiTC. 23
rouge, glacés de dessins blanchâtres. Il y avait deux fauteails carrés, en velours frappé rouge , maigrement encadré d'acajou , et où Ton s'enfonçait lentement et toujours comme dans un matelas de plumes. Le lit était un de ces meubles gigantesques de château, hors d'échelle dans les minuscules pièces de Paris.
La chambre secondaire était tout entourée de rayons où s'alignaient des livres vieillots, de formats tombés en désuétude, revêtus de reliures en veau imité. Les autres meubles étaient deux chaises, une table en bois blanc et un lit d'écolier ou de soldat, en fer, un lit de dortoir, sans place lixe, tendu n'importe où.
Antoinette enleva son chapeau et le posa sur la pendule en temple antique de la grande chambre. Elle porta la main sur le couvre-pied. Aussitôt Marins disparut, et le rideau qui remplaçait la porte tomba. «Tiens! c'est toi?... » dit-elle à Constant Berthier, qui en était encore à lui dire un mot. Et elle le trouva si hésitant à profiter de sa bonne fortune, qu'elle ne put tenir un : « Fais donc ta prière avant d&te coucher, y^
Constant parut alors se ranimer, et lui affirma, eu quelques phrases précises, ses principes de déisme sincère mais purement rationnel^ et répugnant aux pratiques puériles d'une religion.
Le lendemain, Antoinette ne blaguait plus. La fille sentimentale était prise par le spectacle de cette intimité fraternelle entre deux hommes froids; l'ordre et lapropretéde l'appartement flattaient ses goûts de bonne ménagère, et elle partageait le déjeuner des deux amis.
Elle finit par s'installer chez eux tout à fait.
C'était une vie studieuse et cloîtrée. Constant et Marina, levés de bon matin, travaillaient ensemble à la même lampe, tandis qu'elle sommeillait encore, ou lisait un roman. Ils allaient ensuite à l'École de droit;
U LA SURINTËNDÂNTE.
et comme ils sortaient toujours ensemble, elle se trouvait toujours seule ou en compagnie de tous les deux. Elle avait dû renoncer aux théâtres et aux bastringues; mais la sûreté de ses ressources actuelles compensait largement la' perte des joies bruyantes et aléatoires de son existence passée. Les repas étaient préparés et servis à l'heure par la concierge, qui considérait tout particulièrement ces messieurs. Antoinette n'avait qu'à se partager entre les plaisirs de l'oisiveté et ceux de la lecture. Elle fouillait la bibliothèque, où elle trouva, dans un coin réservé, tous les recueils de vers contemporains, que Marins achetait exactement à mesure de leur apparition : car lui-même rimait. Bien qu'elle ne fût pas mûre encore pour la contagion, elle subit avec une certaine sensualité le premier frôlement des névroses artificielles.
A déjeuner, les deux étudiants avaient des conversations de bons élèves à propos des cours qu'ils venaient d'entendre. Souvent ils s'élevaient jusqu'aux idées générales et touchaient alors à la politique. Antoinette percevait un écho des événements extérieurs; et c'est h travers leur indignation théorique qu'elle apprit le Coup d'État et la proclamation de l'Empire. Elle risquait parfois un mot, une citation de roman socialiste. Le soir, on causait littérature. Elle prenait alors la parole plus souvent. La grisette s'était approprié déjà les idées des deux hommes et les avait ajoutées à son petit pécule d'idées personnelles. Elle parlait avec leurs gestes et leurs intonations. Constant et Marius l'écoutaient, étonnés de son bon sens et de son élocution facile.
Ils avaient l'instinct de la vie méthodique à tel point que jamais ils ne s'égaraient le matin dans les sujets de conversation réservés pour le soir. La politique et le droit les occupaient exclusivement à déjeuner ; le
LA SURINTENDÂISTE. 25
diner, moins hâtif, était plus propice aax enthousiasmes
[ de l'art, aux tendresses pénétrantes du sentiment; et
c'est à la fin de ce repas qu'ils évoquaient volontiers les
{ souvenirs de leur jeunesse commune.
^ Antoinette fut initiée par bribes à leur histoire, qui
était ceci :
Constant était né dans une ville du Nordy d'une famille de vieux parlementaires, Où les opinions libérales et les préférences républicaines se transmettaient de père en fils. Cela' n'empêchait point lesBerthier, très riches, presque nobles, de se parer bizarrement d'un nom de terre, et le père signait, après 1830 : Constant Berthier, seigneur de Vaudreuil.
[ Le jour même où le fils Berthier entrait au collège
r de sa ville natale, un petit bâtard de paysan vint se
r coller à lui, avec cette figure louche de brute en des-
sous qu'ont les gens de campagne qui étudient pour devenir prêtres. La mère de celui-là, une dévote qui avait fauté dans l'irresponsabilité de l'hystérie, et qui ne se pardonnait pas, avait imposé à son fils, par une I pensée de pénitence, le prénom ridicule de Sainte-
! Marie. A quatorze ans, Sainte-Marie Peltrot avait jeté
i au feu ses livres de 'piété, détourné le cours de son
mysticisme, et s'était jeté fanatiquement sur les évangiles de la Révolution. Il n'était plus que d'une confession : celle de quatre-vingt-neuf. Sa naissance illégitime blessait son orgueil et irritait surtout sa superstition de la légalité. Il se vouait d'avance à la politique, terminait son rôle à la prédication d'une loi unique sur la recherche de la paternité. Le rhétoricien s'appliquait cette citation : « Timeo hominem unius libri... Je serai l'homme d'une seule idée, ce qui fera ma force.» Il ne signa plus Sainte-Marie, mais Marins, et toute sa personne se mit en harmonie avec l'hypocrisie de ce faux prénom.
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26 LA SUEINTENDANTK.
Ce fut, dès cet âge, le jésuite rouge. Aucune de ses théories ne lui appartenait en propre, il les avait glanées toutes partout, mais il les avait déformées toutes, pour les amalgamer à son esprit tortueux et sournois. Il se passionnait par rancune et jamais par conviction. Sa politique n'était pas de revendication, mais de jalousie. Ses idées les plus avancées gardaient la marque de leur cause originelle, si mesquinement bourgeoise, qui était tout bonnement cette gêne et cette honte de la bâtardise. Il aurait eu peur de l'émeute, ce qui ne signifiait pas qu'il aurait eu horreur du sang. Il n'admettait, comme instrument de la vengeance populaire, que la guillotine, autorisée par un jugement. Et encore, il préférait n'apercevoir cette silhouette que dans les lointains d'une histoire déjà vieille de près d'un siècle.
Pratiquement, les platitudes parlementaires lui convenaient. Il semblait prédestiné à un rôle d'orateur taquin, d'interrupteur, de démolisseur à petit bruit. Son rêve égalitaire était le nivellement par l'aplatissement de ce qui est trop haut, et non par le relèvement de ce qui est trop bas^ Avec cela, il s'intitulait artiste, crachait sur les gens positifs qui ont le culte de l'expérienee, le mépris des raisonnements à vide, et qui ne font pas de phrases ; il parlait de son idéalisme ; il composait des vers corrects et classiques, d'une poésie constipée.
Marins Peltrot se cramponnait à Constant Berthier, d'abord par intérêt pécuniaire, et ensuite par ambition politique: machiavélisme à longue échéance, qui effraie dans une âme si neuve. Il révélait dès les premiers jours un extraordinaire talent de directeur de conscience despote. Constant ne pouvait plus vivre hors de so!> ombre, et tout de suite l'avait aimé tendrement. Marins lui-même, trop jeune encore pour être capable d'une intimité continue sans au moins une illusion sentimen-
tale^ avait pour Constant une espèce d'amitié haineuse. Son dédain pour rinfériorité d'esprit de son camarade éclatait brutalement. Il lui insuffla toutes ses idées en le malmenant. Il le nourrit de Rousseau. Ils étudièrent ensemble les Confessions,
A Paris, comme Constant Berthier était largement pensionné par sa famille, Marins Pelirot craignit la concurrence d'une maîtresse. Il organisa le libertinage de son ami, lui fit un devoir civique de ne pas favoriser le commerce clandestin de certaines filles, l'adressa enfin autre part, où il pouvait l'accompagner lui-même, Berthier en étant quitte pour doubler les frais.
Mais, après l'imprudence d'un soir qui permit l'intrusion d'Antoinette au foyer, Peltrot eut le tact de deviner l'attachement subit de Constant Berthier, acoquiné en deux nuits , rien que par l'étonnement et l'orgueil de sa conquête, par la conscience qu'il ne retrouverait jamais, de toute sa vie, cette heure d'initiative, de hardiesse et de succès. Marins reconnut une de ces crues de passion qu'on n'endigue pas avec de Famitié. Il se tint sur la défensive, s'effaça. Du reste, si violemment pris qu'il fût. Constant aurait partagé de bon cœur. Mais Marins fut encore assez habile pour se réserver.
Pourtant la chasteté que lui imposait la vie maritale de son ami était une épreuve terrible pour son sang pauvre et chaud, réduit comme par une cuisson, terrible pour sa vanité qui se refusait à l'aveu de son dénument. Pour justifier sa sagesse, pour se donner le change à lui-même, il bâtit une théorie de la vie sans femmes. La singerie des grands hommes de la Révolu» lion était à ta mode : le Jean-Jacques de naguère devint à la fois Robespierre et Saint-Jnst; il fut le pur, l'immaculé.
Comédie atroce, car il aimait cette femme, à laquelle
il s'était interdit de toucher, il Taimait de toutes les forces de son cœur envieux, parce qu'elle appartenait à l'autre. Bientôt, ce fut pire : il l'aima pour ellemême, parce qu'elle adoptait ses idées rétrécies, parce qu'elle était seule à lui tenir tète dans les entretiens du soir devant Constant annihilé, parce qu'elle fouillait dans ses livres si bien rangés et que cela ne l'exaspérait point comme d'une autre, parce qu'elle lisait ses vers et qu'elle croyait en lui, avec de fous enthousiasmes de grisette amoureuse d'un poète chevelu, parce que c'était enfin une anomalie et une surprise, lorsque cet homme chauve et muet qui écoutait comme un disciple, qui avait les allures.d'un tiers dans leur intimité, se levait tranquillement, emmenait la femme, et laissait tomber entre les deux chambres le rideau, clôture dérisoire.
Aimait-elle Marius? Pourtant elle aimait Berthier, d'une étrange affection,. faite de tendresse maternelle et de mépris. Mais elle désirait Marius à cause de cette peur cléricale qu'il avait de son contact, à cause de ses retraites de corps qfiand elle approchait. Elle était agacée à la fin de ces sorties à deux qui la laissaient toujours seule. Elle se plaignit. Lorsque l'un -des deux se mit à lâcher les cours pour lui tenir compagnie, ce fut Marius.
Il avait entamé l'éducation d'Antoinette ; il prit son rôle au sérieux. Et quel admirable professeur ! Pondéré, médiocre, sans une idée personnelle et discutable, il ne lui manquait que l'estampille de l'École Normale et de l'Université ! Mais les lectures à deux étaient dangereuses. Antoinette était une Julie trop facile, et Marius un Saint-Preux trop adroit. Le jour où ils liront tous. les deux semblant de s'oublier, elle eut un vrai plaisir de fille, lasse d'appartenir depuis trop longtemps àun seul homme,. et qui l'aurait trompé
avec n'importe qui. Lui, debout aussitôt, hideux avec sa grimace hypocrite d« prêtre fornicateur pris en flagrant délit, la repoussait de ses deux mains aux épaules : c Je suis un misérable... J'ai trompé mon ami... » Et il fallut qu'elle se jetât à ses pieds, qu'elle lui embrassât les genoux comme au grand siècle : il avait déjà son chapeau sur la tête, il courait à la Faculté pour tout confesser à Constant et pour implorer son pardon.
La scène était d'un effet un peu gros : Marins comptait . s'oublier de nouveau et souvent,* en s'excusant après coup avec des cris de tartuferie pareils; mais Antoinette, plus calme, l'arrêtait toujours à temps. Elle avait des phrases qui tuaient les répliques : «Aimons-nous sans crime. ..Sois maconscience, comme je suis la tienne... » C'est Peltrot qui lui avait soufflé son rôle, mais son élève était plus forte que lui ; après tout, sincère peut-être : elle s'exaltait. « Je te veux grand, je te veux illustre... » Les études finissaient : elle lança Constant et Marins dans la politique, les poussa aux cafés et aux parlottes. Et c'est elle qui les prêchait, qui savait rendre avec le langage des prophètes de carrefour leurs propres idées, triturées durant des mois dans sa cervelle de fille, avec les résidus de ses sentimentalités de grisette, avec les théories passionnelles et socialistes puisées aux romans de George Sand.
Mais chez les femmes, le cerveau est à la merci du ventre. Antoinette devint grosse.. C'était un animal sain et fort que cette fille, et la grossesse pour elle fut la joie et la santé. Tout ce que Marins lui avait mis dans la tête s'en alla comme par une fêlure de son crâne. Elle ne méditait plus, et elle chantait toute la journée. Son gros bon sens reprit le dessus. Elle tourna le dos à Marius lorsqu'il lui fit une scène de jalousie romaaçsque, et comprit, clair comme le jour, qu'elle ne,
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30 LA SUBIRTraftANTE.
rarmait pas. Gràee à Dieu^ elle n'avait pas eommis d'imprudence nooTetle^ et la paternité de Constairt n'était pas douteuse» Marins ehangea de ton, sermonna son ami : c Épouse-la. » Elle leva les épaules... « Quelle blague !»
L'histoire fit un joli scandale dans la proyiDce, ou la réputation d'austérité des Berthier croula. M. Constant Berthier le père crut nairement que son fils faisait des sottises parce qu'il avait trop d'argent, et lui coupa les vivres. Il ne restait à Constant qu'une petite rente de' deux mille cinq cents francs, héritage de sa mère. Il fallut vivre tous les trois avec cela.
Antoinette accepta la pauvreté avec insouciance. Sa grossesse ne lui donnait que des envies d'ordre et de propreté. On ne pouvait plus employer la portière : ce fin elle-même qui fit la cuisine et le ménage. Elle accoucha comme une femme d'ouvrier, sans prendre le lit ; deux heures avant elle époussetait encore*
EUefutmère d'une façon extravagante, sortant sa fille par tous les temps pour lui donner le sein en public. Elle mettait les deux hommes à la diète et détournait l'argent de la communauté pour acheter des broderies à sa petite Constance. On jour elle rentra ravie du Luxembourg, parce qu'on l'avait prise pour )a femme de chambre de son enfant.
Seulement, le lendemain, après réflexion faite, ellese dispensa de sortir. Alors Tennui s'infiltra dans la maison solitaire. Sa maternité chancela et eut besoin d'être étayée par un cabotinage quelconque. Elle chercha des motifs d'aimer sa fille dans le drame de sa naissance irrégulière, qui, pour elle, comme pour tous les gens à parti pris et à esprit faux qui rêvent le monde à l'envers, était le présage de grandes qualités néconnues et d'une vertu persécutée. Ces paradoxes la ramenèrent droit aux questions sociales, à la .
LA SORIKTENI^AMTE. 31
politique, et snrtout k Marias, qu'elle avait baptisé par plaisanterie c Monsieur Rechercke'-de'la'Paiemité >.
Mais elle ne l'avait plus jamais sous la main à présent ; ni lui, ni Constant Berthier : ils n'avaient que trop suivi ses conseils, ils vivaient dans les cafés. Le matin, ils déjeunaient dans un caboulot de la rive gauche, parce que c'était moins cher; le soir, ils exploraient la rive droite, et lorsqu'ils rentraient, Antoinette, qui n'était plus an courant de rien, restait dans son coin, muetle et négligée. On jetait devant elle des noms inconnus, les célébrités de demain. Constant avait le port majestueux d'un élu, et pérorait sur le grand art, Tart démocratique, un mot trouvé, sous lequel il [cherchait une idée. Marins, plus raté, plus bohème, plus quartier-latin qu'au temps où il était étudiant en droit, portait ce paletot symbolique qu'un de ses copains (1) d'alors a décrit, c ce paletot de coupe ambitieuse, brûlé par le soleil et fripé par la pluie, par-dessus cet habit à queue de morue dessalée par la misère, qui a déjà servi trois carêmes » ; et pour compléter l'accoutrement, des chaussures de femme, les plus pitoyables bottines d'Antoinette, qu'il achevait d'écaler.
^^Elle avait des tentations terribles de leur planter son enfant [sur les bras, de remettre son bonnet d'ouvrière et de retourner faire la fête. — Un mois plus tard, Constant héritait de son père. On s'installait en pleine Cbaussée-d'Antin, dans un appartement blanc et or.JAntoinette renouvelait les toilettes de sa fille et l'aimait à] neuf. Marins portait des bottines d'homme.
Il eut un instant d'inquiétude : avec son nom et sa fortune, Constant Berthier avait sa place marquée dans les salons orléanistes^ où les opposants de toutes cou-
(1) Jifletf ITi^lèi, JLei RéfnKtaires.
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32 LA SUlllNTENDANTE.
leurs au gouvernement de l'Empire se réunissaient., et où lui, Marins, serait consigné à la porte. Heureusement, le grand deuil de Constant, qui empêchait les invitations, lui laissait une année entière pour réfléchir et pour aviser. D'ailleurs, tous les camarades politiques avaient intérêt à séquestrer à leur profit le seul d'entre eux qui eût des rentes. On fit la chaîne autour de lui. On s'invita chez lui. Tous les buveurs d'absinthe de la rive gauche et tous les buveurs de bière de la rive droite, le Rat-Mort et le café de Buci, Procope et le café de Madrid, tout cela fit invasion dans le salon blanc et or de la Chaussée-d'Ântin, fumant, crachant, criant, fraternisant à grosses poignées de main, sans distinction d'écoles, modérés ou révolutionnaires, raisonneurs ou politiciens à prétentions positivistes, disciples de Rousseau ou d'Auguste Comte, parlementaires ou jacobins : car ils furent tous camarades , jusqu'au jour où les habiles se trouvèrent posés en hommes de gouvernement pour avoir à temps passé la frontière, et les naïfs en chefs d'émeute pour être restés.
Le premier soir, un mercredi, il vint, à la remorque de Marins, douze convives, dont un réfugié polonais, Narcisse Durand, petit employé à la ville de Paris, qui avait pris le nom de sa mère française.
« Messieurs, déclara-t-il avec solennité, nous accomplissons une grande œuvre! Nous créons un milieu! Nous fondons aujourd'hui le premier salon républicain! »
Les applaudissements éclatèrent. La galanterie étant chose française et de patriotisme, ce fut Antoinette qu'on félicita. Elle fut reconnue du premier coup maîtresse de maison accomplie.
' Le mercredi d'après, on eut des femmes : une ancienne camarade d'Antoinette, Juliette Chaumeil, dévoyée de sa profession lucrative par la folie du théâtre,
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à la fois poétesse, conférencière et comédienne, n'ayant ni talent ni rien de personnel, pas même sa beauté, qai était un masque tragique. A côté de cette Melpomène, une Bellone, Olympe Bondoux : celle-ci passait déjà pour là maîtresse de l'homme d'État qui a rempli tout le siècle de sa petitesse. Elle avait une inséparable, une ombre : une femme peintre et apôtre de l'égalité des sexes, Virginie Chochon, élève de Rosa Bonheur et de Courbet.
Antoinette, moins isolée, parla, écouta, reconnut la position que son amant s*était créée durant ces derniers mois, presque malgré lui-même, sans intelligence, sans intrigues, dans ce monde interlope de cafés et de brasseries. Quand on s'y distribuait d'avance les portefeuilles à l'heure de l'absinthe, celui des Beaux-Arts était toujours pour Constant Berthier; sa compétence en matière d'art était consacrée comme un dogme, parce qu'il était le seul à qui sa fortune permit d'acheter des tableaux, des tableaux déjeunes et de méconnus. Et on lui en fourrait des toiles, des croûtes, qui grimpaient peu àpeu comme une lèpre, multicolore le long des murs, qui gagnaient la chambre à coucher après le salon, et le cabinet de Berthier après la chambre! Ah! le ministère problématique de Constant lui coûtait déjà bon! Tous les fruits secs de l'art et de la poésie le grugeaient. Il avait à ses trousses jusqu'à un créole, qui répétait de temps en temps comme un refrain : a le fais de la pet littéatu », et qui n'avait jamais été capable de bâtir une autre phrase que celle-là. Mais Berthier était un homme consciencieux : prédestiné à gouverner les Beaux- Arts, il entreprenait son éducation artistique. Il écoutait. Il recueillait les maximes et les aphorismes. Il plongeait jusqu'au fond des esthétiques les plus obscures, il errait parmi le labyrinthe de ces idées confuses de ratés ou de fous, cherchant à l'aveugle là dedans, comme un
34 LA SURIIITENDANTë.
entêté qui cherche un trésor, sa fanreiise théorie, sa grande théorie de l'Art démocratique !
- Ce fut pour Antoinette une première tueur. Son salon • était l'unique salon républicain ; l'art républicain était ^ous la coupe de son mari : c Nous serons à nous deux les leader $ de l'art et des élégances républicaines. » Mais elle estimait à leur valeur les gens qui fréquentaient chez elle : pas un tempérament, pas un homme. Un mercredi, elle sentit que celui qui serait quelqu'un venait d'entrer. Son portrait, inutile, n'e«t-ce pas? de le fa^re. La photographie traîne encore à toutes les devantures, et la statue est debout sur une place publique, éternisant l'attitude de sa tète renversée et de «a main étendue sur les foules. Pas encore dégrossi, le futur dictateur, trop (Tassent; et puis, par pose, il avait . arboré comme un drapeau une chemise de flanelle rouge, dans ce salon où, petit à petit, sans y penser, on s'était astireint à une étiquette, où les plus farouches quartier-latin avaient des apparences d'habit, au moins des cravates blanches pour excuser le veston.
Antoinette lui offrit le bras. Il comprit. Son éducation mondaine était faiCe. Huit jours après il revenait correct, pas élégant certes, mais d'une séduction despotique. La rapidité de ce triomphe affola Antoinette comme un aveu à brûle-pourpoint. Elle était prise. Ce n'est que plus tard, à la réflexion, qu'elle s'attribua un calcul, un parti pris d'être auprès du grand homme •pareille aux belles inspiratrices du dernier siècle.
Mais pour que cet homme fit d'elle un jour la première femme de la république future, il fallait qu'elle I eût un nom, ou bien elle n'était qu'une fille qui prend un amant de plus. Elle se refusa jusqu'au jour où Constant Berthier l'eut épousée. Cela se bâcla vite. :Monsieur Rechereke-d^la-Patemité n'eut qu'un mot à dire et Antoinette, pour le gagner à sa cause, n'eut
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LA SUKfNTENDÂNTE. 35
qa'à s'offrir à lui de nouTean. < N'essayons plus de lutter, mou pauvre ami, la fatalité d'une passion est sur nous. » N'avaient-ils pas fait tout leur devoir, plus peut-être, en prolongeant la lutte inutile tant de mois? Ils se résignaient à présent. Et ce fut peut-être la plus belle inspiration de leur cabotina^ à tous les deux, que cette comédie de la passion irrésistible, à l'heure où Timmaculé se vendait, et on Antoinette achetait un mari et le droit de multiplier ses amants, en se prostituant de propos déli*' béré.
Cabotinage, le mot revient souvent dans Thistoire de^ cette femme : c'est le mot propre de l'époque actuelle:* La toute-puissance de la press.e a transformé le besoin de paraître, qui est de tous les temps, en besoin de publicité et de réclame, et elle a rendu la vie de province possible à Paris, en tirant les moindres cancans à cent mille exemplaires. D'où la nécessité de choisir un rôle, de le tenir jusqu'au bout et d'y conformer les' moindres actions de sa vie, puisque toutes voient le feu d'une rampe; sans compter l'esprit d'analyse, qui a' fait tant de progrès que la conscience de soi-même s'est éclaircie même chez les plus vulgaires, et que chacun veut avoir une personnalité, soit qu'il la dégage, soit qu'il la fabrique. Mais que de méchants cabotins . pour quelques grands acteurs!
Son attitude définitive, Antoinette ne la posséda* qu'aux jours critiques de Tannée terrible. Plusieurs de ses amis étaient compromis dans la Commune. Narcisse Durand venait de partir pour Nouméa, malgré Olympe Bondoux, qui se heurta cette fois à l'un des entêtements légendaires de son petit amant. Par un hasard providentiel, Antoinette, égarée, séparée de son mari, ^ se trouvait, sans bien savoir comment, à Bordeaux, juste. à temps pour remettre la main sur son dictateur.- .
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LA SUIUNTëMOANTE.
La paix signée, le gouvernement établi, elle reparaissait, métamorphosée en grande femme de la troisième république. Et ce fut superbement improvisé, avec de la politique, de la philosophie et de la littérature. La tenue dix-huitième siècle s'imposait plus que jamais^ à cause des cheveux déjà gris qui avaient besoin de poudre, à cause du beau front que mettaient en valeur les hautes coiifares, à cause des premières flétrissures du teint, que corrigeait un discret maquillage relevé de mouches, à cause du grand charme de ce corps resté mignon et jeune, et qui emprisonnait volontiers sa grâce rondelette dans les grands paniers, sous les amples peignoirs de Watteau ou de Lancret. Et ces archaïsmes, assaisonnés d'un ragoût de modernité : une attitude garçonnière, pour plaire aux hommes; une crudité voulue et habituelle du langage, pour dissimuler les bévues inévitables, la remontée fréquente, à ses lèvres de fille, des mots du ruisseau; une excentricité qui servait de masque à la canaillerie; la démarche, le geste fiévreux, l'aiTectation d'une nonchalance artiste et d'une activité de femme d'affaires; et puis encore le pessimisme, et la grande névrose, et tout ce qui traîne de dévergondage dans les in-dixhuit, ramassé, absorbé, assimilé sans digestion par cette femme, qui avait toute la journée dans la bouche des hémistiches de Baudelaire, comme on mâchonne un cure-dent.
Constant était député. Il la tenait enfin, sa théorie de l'art démocratique. Son but, le relèvement des arts industriels, dont les dernières expositions révélaient la décadence ; un problème superbe, qui avait l'avantage de mêler une question ouvrière à la question des beaux-arts dans un gouvernement républicain, sans compter les questions d'enseignement, à propos desillielles l'enthousiasme est aujourd'hui de rigueur. Des
LA SDfilNTENDANTE. 37
écoles ! Des musées! Et surtout ce fameux Kensîngton français, le musée central et modèle de Tart industriel et décoratif. Le Kensingjton, Antoinette en rêvait : elle imaginait un bazar gigantesque, d'une architecture composite, une sorte de cathédrale de Tart moderne, exprimant la complication de nos cerveaux avec des entre-croisements de lignes et des élancements de colonnes de fonte ; en même temps, un symbole de l'œuvre immense et vague qu'elle s'était donné mission d'accomplir, elle, la Surintendante des élégances républicaines.
Constant, dirigé par elle, marchait droit. Il devenait rapporteur du budget des Beaux- Arts. On poussait Harius dans les commissions d'expositions et de musées. Berthier créait V Association française des arts industriels. Le gouvernement républicain était solidement assis. Le grand homme, enfin premier ministre, allait remanier toute l'administration française, créer des portefeuilles nouveaux, celui, entre autres, que l'opinion de toutes nuances décernait d'avance au Mécène de la Chambre, à Constant Berthier.
Quel rêve!... Et quel réveil ! Oh! ce matin de 1*"* janvier, où Antoinette, partie en fiacre comme une folle, trouvait dans cette maison de banlieue, dans cette chambre même où elle lui avait appartenu, son amant, son maître, mystérieusement mort, avec une palme et des immortelles sur le drap blanc, et posant une dernière fois, dans son éternelle immobilité, devantl'objectif du photographe-poète qui avait été un des premiers habitués du salon Berthier!
Et huit jours après, cette vision : la place de la Concorde noire d'une foule qui mettait comme une draperie de deuil vivante sur les pavés, un défilé prodigieux derrière un char exceptionnel ; des drapeaux, des uniformes, des trompettes, des acclamations, où
rv".
tout un peuple, comme s'il eût ignoré le sens du mot qu'il prononçait, criait de vivre à celui qui était mort ; enfin l'illusion d'un triomphe plutôt que d'un enterrement, si là-bas, de l'autre côté des ponts, sur la façade déjà funéraire du Corps législatif, le vent n'avait enlevé et développé dans toute son ampleur l'immense voile de crêpe qui pendait du toit jusqu'au trottoir.
...Le lendemain, Antoinette Berthier était plus puissante que jamais. Tout le parti se serrait autour d'elle. Elle tenait toutes les femmes et tous les hommes, les unes par la maîtrise de son élégance, les autres par sa prostitution effrénée.
Le nouveau Président dii Conseil lui faisait la cour : elle continua sa chasse au portefeuille. L'Association française provoqua l'Exposition internationale des arts industriels. Berthier prononça à la distribution des récompenses un discours qu'Antoinette dicta. Il fit voter par la Chambre la création d'une commission d'enquête sur les industries d'art. Il obtint par son discours du 30 novembre des crédits pour les écoles : Antoinette avait préparé le vote.
Et le soir de cette bataille gagnée, elle quittait le deuil de cour qu'elle avait porté près d'un an; elle reparaissait sur la scène, en un décor qui s'était approprié à l'attitude choisie : un hôtel à façade Renaissance, soi-disant copié sur le château de Blois, avec des intérieurs japonais et Louis XV, qui encadreraient merveilleusement ses costumes de grand apparat, ses étoffes de nuances amorties, et le ruissellement de ses diamants, et le nuage de sa poudre, et l'éclat de son rouge, et sa gloire et sa jeunesse de Dubari7 d'occasion.
On devinait dès le vestibule , rien qu'aux têtes des valets retranchés comme des plénipotentiaires derrière une large table, qu'on posait le pied sur le terrain neutre d'une triple alliance, souscrite par ces trois puissances souveraines : le Monde, la Politique, l'Administration.
Il y avait un huissier, emprunté à la Chambre, et qui restait paré de sa chaîne; un garçon de bureau des Beaux-Arts, Budin, réquisitionné chçz le ministre présomptif les jours d'extra; enfin. Créancier, le concierge de l'hôtel, homme bien tenu, d'une santé florissante, aux favoris grisonnants, et dont l'ambition unique était de troquersalivréelentille contre un habit noir d'huissier au cabinet, rue de Valois, d'être fonctionnaire lui aussi, a Mais, patience ! disait-il confidentiellement à Budin, que déjà il traitait en collègue, patience ! M. le Président du Conseil est ici : c'est significatif, après le discours et le vote d'aujourd'hui. Fin janvier, nous serons ministres. y>
L'attention respectueuse du garçon de bureau se détourna : Emile Boucart entrait. Il salua Budin d'une inclination familière, qui choqua Créancier. Puis il jeta un coup d'œil fâché sur le numéro de vestiaire qui lui était remis, et~grommela : « Le vingt-cinq!... Dix heures
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sonnant... Salon vide... On voit bien que je débarque de province. > '
Déjà, depuis dix minutes, il rôdait devant l'hôtel pour gagner du temps. 11 avait encore dans les yeux la douce lumière des huit fenêtres allumées, avec des stores transparents, comme ces abat-jour à la mode, en guipure sur de la soie, — Tincendie de la cuisine derrière les soupiraux grillagés du sous sol, — la presque mystérieuse silhouette de la façade, qui tout en haut s'effilait dans la nuit en toits pointus, en pignons prolongés de girouettes et de paratonnerres.
A l'intérieur s'affichait un pareil souci de pasticher des époques abolies, qui n'ont rien soupçonné de nos habitudes et de nos besoins : ainsi, une étroite et basse porte de chêne, avec l'enroulement d'une feuille sculptée sur le plat du panneau, donnait accès dans l'escalier tout de bois, dont l'hypertrophie, conformément à la manie actuelle, étouffait toute la maison. Et le réduit où se dressaient les casiers du vestiaire était ornementé d'un semis d'initiales sur un fond de teinte plate, copié exactement sur un oratoire du seizième siècle.
Des lustres en cuivre éclairaient de gaz tout ce vieuxneuf. Mais aux parois étaient clouées' des loques de tapisseries d'une tonalité générale verdâtre, si vieilles que ce n'étaient plus des sujets, mais seulement des taches de couleur, et comme une végétation de mousses, par places, jaunies.
Au premier repos de l'escalier, le regard se noyait dans une glace. En face, des tentures fermaient l'entrée du premier étage. Boucart les souleva et pénétra dans la salle à manger, où on dressait le buffet. Il se retira, avec un geste d'excuse, pris d'une timidité de débutant. Et il ne se Hâtait plus de monter, lorsqu'il fut rejoint par un petit homme important et pressé qui avait l'air chez lui. 11 reconnut le célèbre Chantreuil,
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LA SURINTENDANTE. il
de la Comédie-Française. L'acteur ralentit le pas, Emile monta plus vite. Au second, le palier s'ouvrait sur une petite pièce d'entrée, où, d'abord derrière la draperie, il eut Tapparition de la délicieuse poupée aux épaules nues, avec une rosée de diamants dans sa chevelure toute blanche.
Un homme à favoris lui parlait très humblement : c'était le Président du Conseil. Il souriait, la tète baissée, le dos arrondi. Elle le dominait. Boucart s'était arrêté. ^ Me reconnaîtra-t-elle? i^ Il saisissait au vol des bribes de phrases : « Beaux-Arts... Progrès... Réformes... Centralisation... Nouveau portefeuille....» des choses oratoires murmurées sur un ton d'intimité, à les prendre pour des confidences d'amour en langage chiffré. Elle leva les yeux, aperçut Emile, s'interrompit, lui tendit la main : « Eh bien ! Boucart, vous ne dites pas bonjour ?
— Je craignais..., pardon... Vous me reconnaissez?
— C'est vrai... Vous êtes changé... » Et son sourire disait clairement : « A votre avantage. » Elle avait pris sa main et ne la lâchait plus. Elle le toisait. Par un effort étonnant de mémoire, elle retrouva le gamin mignon qu'il était naguère, et qu'elle avait, en somme, fort peu connu, puisque, l'ayant perdu de vue deux années, elle ne se souvenait point d'avoir pensé à lui une seule fois, e: Vous avez changé la coupe de vos cheveux. » Cette précision étonna Boucart. Elle se rappela qu'il était attaché aux Beaux- Arts, entré là par la protection de son mari. Et comme, à ce moment juste, elle s'entretenait du ministère futur avec le Président du Conseil, cette coïncidence lui plut. Pourquoi?... Elle serra de nouveau la main d'Emile avant de l'abandonner.
« Ah! Chan treuil... »
El, sans nécessité, elle présenta les deux hommes l'un à l'autre : « Monsieur Emile Boucart, Monsieur
Chantreuil. i> Emile s'inclina sans un mot. Elle insista : « De la Comédie-Française. » Emile, saisissant Toccasion de faire une impertinence à un comédien, répondit : « Ah ! ]e» simplement, indifférent, un peu surpris, comme s'il n'avait pas reconnu tout de suite la tète du pitre illustre, qui salua et tourna les talons, très froissé.
Boucart se mordit la lèvre, et sentit aussitôt le besoin d'avoir là quelqu'un pour lui raconter la rencontre et en rire. Il entra vite dans les salons, mais n'y trouva presque personne encore, et de nouveau eut l'impression d'être seul.
Il y avait d'abord un salon carré avec des boiseries de vieux chêne, les murs tendus d'une étoffe vieux rose, à grands ramages tissés; au plafond, des caissons octogones, en haut relief, encadraient chacun le triple croissant de Diane de Poitiers, adopté par Antoinette comme monogramme, à cause du C initial de Constant. La cheminée monumentale, en pierre, était ornée d'une salamandre parmi un semis du même chiffre. Le tapis était simplement une chose confortable, sans prétentions artistiques, d'une couleur éteinte, unie; mais les meubles, dont plusieurs avaient été copiés à Cluny, présentaient une encyclopédie de tous les styles; et on tournait à l'entour sans être tenté d'en faire usage, avec l'idée d'un règlement qui défendrait de s'y asseoir, et d'un gardien qui serait quelque part tout prêt à verbaliser.
Vis-à-vis de la cheminée , une arcade, soutenue par des colonnes de granit rose poli, à chapiteaux de bronze, s'ouvrait sur la galerie des fêtes, où soudainement toute recherche d'originalité faisait défaut. Des filels d'or couraient à plat sur les panneaux d'un blanc à peine rosé. Les chambranles des six fenêtres en arcade étaient fleuris chacun d'un maigre bouquet, noué, aux tiges, d'un ruban en pâtisseries dorées. Entre chacune s'élongeait un pilastre. La seule note particulière était la
petitesse des carreaux, encadrés aussi de baguettes or et blanc, et qui doniiaient aux grandes croisées un air d'autrefois. Des centaines de chaises louées, en bois doré, en étoffe rouge , étaient disséminées sur le parquet sans tapis. Au fond, une estrade servait de scène, en cas de monologue ou de comédie.
Mais on levait les yeux, et c'était alors la surprise de trouver le plafond ouvert, de pouvoir monter avec son regard, dans un crépuscule, jusque tout en haut de l'hôtel, jusqu'aux toits. L'amorce de la corniche, coupée tout à coup, supportait une galerie à balustres, par où l'étage au-dessus regardait l'étage en-dessous. Et cela, en dépit de la fâcheuse décoration, vous réduisait au respect de ce faste royal, qui, pour aérer une fête, crevait les plafonds d'un palais.
Cette grande impression suggérait à Boucart désœuvré un respectueux désir de revoir la créatrice de ces magnificences. Il retourna vers l'escalier, mais dès la porte, fut cerné, étouffé, repoussé dans une encoignure, vis-à-vis d'elle, dont la montée d'une foule le séparait.
En bas, c'était un roulement continu de voitures, coupé par le claquement des portières refermées; et en même temps, d'une façon continue, lente, des têtes émergeaient au-dessus de la rampe sculptée de l'escalier, tandis que dans la glace du fond apparaissaient des dos d'habits noirs, des nudités de nuques et d'épaules. Les premiers arrivés s'étaient groupés là, pour assister au défilé, comme à l'Opéra, un soir de bal. Les reporters notaient les noms sur leurs carnets, se servant de leurs claques comme de pupitres.
Emile retrouvait à ce spectacle le frisson des grandes solennités militaires. N'était-ce point une revue qu'il passait, du Tout-Paris, pour solennellement affirmer sa rentrée dans le monde? Pour la triomphatrice, en
face de lui, n'était-ce point de même la revue suprême de son armée, de ce composite high-life qu'elle avait recruté, — revue passée à la veille de la victoire définitive, qui devait affirmer son empire par la consécration d'un titre officiel.
Et toujours la cohué affluait : gens du monde, dont c'est la profession et le titre unique d'être du monde, fidèles il y a vingt ans aux salons de l'Empire, et qui demain s'écraseraient dans les Tuileries d'une pétroleuse si une Commune nouvelle avait triomphé; Presse, littérateurs, artistes : tous ceux qui se traînent aux soirées et aux bals comme à des corvées de la gloire ; et surtout de la Politique, toutes les gauches ; sénateurs républicains, débris de 48, ayant pris, en dépit de leurs antécédents et de leurs principes, depuis qu'ils font partie d'une Chambre haute, certaines allures de pairs de France postiches, ayant coupé en pointe à la Henri III, ou au moins peigné et parfumé leurs vieilles barbes. Oh! en fait de vieilles barbes, celles de la Chambre basse restaient d'un beau romantisme ! Certains birbes exhibaient des crânes d'un terrain si accidenté que des dates de Glorieuses y semblaient inscrites. D'autres, secouant d'incultes chevelures, évoquaient le cauchemar shakespearien de la forêt qui marche; et siir les plastrons orageux de plusieurs, on eût attendu un écriteau comme sur une poitrine d'aveugle: « Retour de Nouméa ».
Les députés entre deux âges avaient des carrures de commerçants, d'aventuriers positifs, ne risquant qu'au jeu, ne ferraillant qu'à la Bourse^ enrichis dans les guanos ; têtes de coulissiers ou de bookmakers, menaçant apoplexie : toute une génération de pléthoriques, dont les faux-cols droits éraillaient la peau malsaine, et que les cravates blanches étranglaient comme des cordes. Et enfin la dernière couche : des anémiques et
des nerveux, de prétendus crevés, solides comme des Turcs, raidissant sous leurs habits étriqués des corps décharnés, mais des corps de fer, fortifiés par l'habitude quotidienne des sports que la mode impose, hommes de plaisir vicieux et hygiénistes : toute cette jeunesse marquée par le service obligatoire, la barbe rasée, les cheveux en ï)rosse et la moustache en crocs.
Les femmes disparaissaient dans la fourmilière des habits noirs. Il n'y en avait pas une pour dix hommes : et c'était la tare de cette société factice où les plus anciens se sont mariés trop tôt, avant d'être des gens qu'on reçoit, avec des femmes qu'ils n'osent plus sortir, où les jeunes, mieux avisés, raisonnent leur établissement comme une affaire, et attendent l'heure propice dans le célibat et dans le collage. Aussi, pas de foule féminine, pas de figurantes dans cette troupe, rien que des premiers rôles sans doublures possibles, tous indispensables, tous étiquetés; une liste arrêtée de professional beauties; un petit corps d'élite, toujours sur le pied de guerre, et donnant toujours avec son efiTectif entier.
Emile avisa Roudillon, et se dégagea pour le joindre; Antoinette tendait à Camille sa main, qu'il baisa.
« Cette Berthier! murmura-t-il à l'oreille de Boucart, elle ne vous serre pas les mains, elle les pétrit. -»
Emile se rappela qu'elle lui avait étreint les doigts longtemps.
Ils rentrèrent dans les salons, où la foule déjà était massée par groupes. Dans lepremier, toutes les femmes avaient presque des agenouillements d'extase autour de la conférence improvisée d'un philosophe en vogue, le même qui si joliment les dénommait «: les Précieuses radicales ». Toute la Politique avait pris possession du hall, où elle retrouvait les vastes espaces des salons de la Chambre et du Sénat. Pas une jupe. Uii orateur
pérorait au milieu d'un cercle, comme un Mangin en habit noir. De gros hommes étaient affalés sur les chaises légères, et frappaient du doigt le dessus des chaises qui étaient devant eux, par l'habitude invétérée de battre des bans sur leur pupitre avec leur couteau à papier. Les hommes mûrs étaient rieurs, crieurs, forts en gueule; les jeunes, plus réservés, se promenaient par petits groupes discrets, et discutaient avec modération des potins de coulisses parlementaires et des questions de duels. Le Sénat envahissait l'estrade. Dans un coin, l'Administration commençait à se tasser. Lanjalley, très timide, était enveloppé de ses employés comme d'uae classe.
Dans la galerie du premier étage, on fumait, et un nuage plat s'étendait à mi-hauteur de la trouée du hall. De làdescendaient des voix etdes rires. Une femme svelte était adossée à la balustrade, en toilette excentrique, Jaune soufre et vert pâle.
,« Montons-nous ? » dit Boucart. Ils se mirent à la recherche d'un escalier intérieur. — En haut, ce fut une enfilade de petites pièces à peine éclairées par quelques bougies de cire rouge, un exquis boudoir-toilette, plein de choses du siècle dernier. Une grosse femme, penchée à la porte, guettait. Roudillon la montra du doigt à Boucart : « M™* Doutrelaine, la femme de notre éminent directeur des Beaux-Arts, ex-Isabelle Figuéra, plus ou moins danseuse, jadis collèguede M"® Berthier...
— Qu'est-ce qu'elle fait là ?
— Regarde. »
Il désigna la femme en vert et jaune :
« M"* Kylberg, Hyda Kylberg, la correspondante de la revue suédoise : Londres et Stockholm... Entre hommes : « Fil spécial » Ozenne flirte avec elle depuis deux ans... sans conséquence... M""* Doutrelaine le sait : elle né dit rien, mais elle surveille...
— Elle surveille ?
— D'où sors-tu ?... Tu ne sais pas que M"* Doulrelaine a pris Ozenne tout petit... Elle en est folle... Lui, en a par-dessus les yeux... 11 la garde quand même, comme fonds de réserve... Seulement, si M"* Kylberg voulait... »
Ozenne présenta les deux amis à la jeune Suédoise. Elle leur tendit sa main nue. C'était une créature adorable, toute blanche dans la gloire de ses cheveux d'or coiffés simplement, avec une petite tète de statue.
Tout de suite Roudillon et Boucart furent, sans banalité préliminaire, dans le reportage gamin et blagueur de sa conversation.
«Tiens! Maignien... Il se résigne?... Vous savez l'histoire ? Lorsqu'il a introduit ici sa femme, on l'a reçue avec enthousiasme... Jolie !... Et puis, vous comprenez, une bourgeoise, une vraie, et ici, nous en avons si peu!... Mais qu'est-il arrivé?... Tandis que le mari copiait Constant Berthier, devenait membre de la Commission du budget, parce que Constant Berthier était membre de la Commission du budget, devenait viceprésident de V Association française^ parce que Constant Berthier était président de V Association française, cette pauvre Claire Maignien, elle, se mettait à copier M""* Berthier avec conviction... Et le pessimisme! Et la grande névrose !... Tout ça dans cette cervelle de fille de commerçant élevée en province... Enfin une épicière affolée parBourget. . . Le pire pour ce pauvre Maignien, c'est que sa femme qui l'adorait, s'est dégoûtée de lui... Elle le trouve butor, pas artiste, elle l'a relégué dans un coin... Il a eu la sottise de s'en prendre à M"* Berthier, il s'est brouillé avec elle... Le pauvre garçon !... Comme sa femme n'ose jamais inviter personne sans consulter Antoinette, et par conséquent sans l'inviter aussi, il est obligé de dîner au cabaret chaque
fois que sa femme reçoit... Enfin, il parait qu'il a cédé, puisque le voilà... »
Hyda Kylberg se retourna, secoua la cendre de sa cigarette par-dessus -la balustrade, en visant le crâne d'un inamovible. Puis elle prit le bras d'Ozenne ; Roudillon et Boucart suivirent.
«Le foyer des artistes... » Ozenhe écarta des deux mains les minces baguettes enfilées avec des perles multicolores, qui fermaient d'un store en franges l'entrée d'un petit salon japonais. Une femme, à taille d'enfant, boulotte, blonde, ébouriffée, avec des mines de chatte, était étendue sur un divan ; à côté était assis un portefaix en redingote.
« Voulez-vous faire la connaissance d'un conseiller municipal ?
— Pouah !
— Ancien forçat !... Narcisse Durand...
— Ah ! je sais.
— Et cette grue ?... Sa fille ?
— Non, sa maîtresse... Marie Béranger, la petite Miette. Il a le toupet de l'amener ici, sous prétexte de monologue... Notez qu'elle danse à l'Opéra... Elle est petit nègre au deuxième acte à^Aida... Mais elle a des prétentions de diseuse... la folie du grand art classique, protégé parle gouvernement... Élève de Juliette Chaumeil!...
— Cette meurt-de-faim qui fait des vers et des conférences ? qu'on a flanquée à la porte de l'Ambigu parce qu'elle chantait la Marseillaise sur les impériales d'omnibus pendant la Commune ?
— Ajoute, dit Roudillon, qu'elle se grise.
— Et, dit Ozenne, qu'elle entrera au Français, quand Morin, le directeur, aura pris le parti de mourir, quand Arsène Deschamps le remplacera, et quand Constant Berthier sera ministre des Beaux-Arts. »
r^trs^^^ V -. - - - -^
De rintimité des pièces vides, de la demi-obscurité de l'escalier intérieur, ils retombèrent, une portière soulevée, dans la cohue des arrivées, qui maintenant se compliquait de la cohue des premiers départs.
Antoinette, toujours, recevait, lumineuse, poudrée^ insensible à la fatigue des saluts et des sourires. Près d'elle, un peu derrière, Claire Haignien saluait et souriait aussi, identique de toutes ses forces, plus terne.
Brusquement le remous s'arrêta. Une place vide sefit au milieu, par l'écrasement de ceux qui étaient le plus voisins du mur. On se rétrécissait, et en même temps on se haussait sur les pointes, en raccrochant son équilibre à la première épaule qui se trouvait sous votre main.
Un torse de femme, terminé à la taille par l'encadrement de la rampe, venait de surgir, et des épaules apparaissaient dans la glace du fond, nues, coupées seulement par des bretelles de pierreries, qui n'étaient qu'un coup de lumière sur cette nudité, qui en afTirmaient davantage l'orgueil.
c Madame Gimet !... La belle madame Gimet !... » Le mari marchait à quatre pas, empressé, ahuri, brave garçon qui avait cru tout bonnement épouser une jolie femme, et qui s'était réveillé le lendemain, prêtre et barnum d'une divinité.
Aussitôt derrière, la fille de M"*" Berthier avec soa mari, le peintre Faustin Marchai, une face de i:ustre aux joues creuses, illuminée toute par le regard.
€ Comme tu descends tard !
— Faustin travaillait. ]»
Et ces deux mots, dans la bouche de cette femme qui avait la tète d'une caissière de brasserie, trahissaient le secret du ménage : l'exploitation du talent de l'homme par l'activité de fille de la femme, qui le tuait à travailler, toute la journée, sur des toiles gigan-
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tesques commandées par l'État grâce au béau-père, et toute la soirée sur des illustrations de livres.
Antoinette poussa un grand cri : < Bonjour, chère Princesse !
— Princesse?... Mais c'est M"* Gavioli.
— Oui, dit Roudillon : tu sais bien que son avantdernier mari était prince roumain. On lui continue le titre par politesse, et M"* Berthier profite de sa surdité pour le lui crier. j>
La Princesse, une grande jument décharnée, beauté historique du second Empire, passait, lorgnant les gens sans gène, avec une face-à-main à long manche plat d'écaillé blonde. Son mari — le sixième! — le comte Gavioli, un revenant de Compiègne, premier secrétaire inamovible de l'ambassade italienne, était un vieillard fluet miraculeusement peigné, avec un tremblotement des mains et de la voix. Les deux filles, Cécile et Adeline, jolies comme des folles, regardaient à droite et à gauche tout le monde, avec des mouvements de tète d'oiseau, riant d'être exquises. L'aînée se tenait encore, et avait lieu de s'en féliciter; car elle allait se marier enfin, après sept ans de flirtages. L'autre était hantée par l'idée fixe de copier M"'' Kylberg; seulement, tandis que la Suédoise côtoyait le danger du flirt avec sa froideur septentrionale et sa science de l'homme, la petite Gavioli, avec son tempérament d'Italienne et l'éducation de Paris, était toujours la première à perdre la tête, et ne devait son salut qu'à la réserve de ses partenaires.
Elle aperçut Boucart, lui fit bonjour d'un geste libre; mais il répondit négligemment; son attention était séduite ailleurs : son amie d'enfance, M""" Suzanne Renaudin, la fille du sous-chef, venait d'entrer avec son élève actuelle, Fernande Vernet de Bueil, et celleci ravissait Émile^ par l'éclatante métamorphose de sa dix-septième année : subitement femme, avec un col
et des bras d'enfant, dans une robe de petite fille, en tulle blanc point d'esprit, à corsage Empire, la tête alourdie par la gêne de ses cheveux blonds, les yeux bridés. Et ce fut elle pourtant, qui dit àÉmile, après la franche poignée de main du revoir : « Je vous reconnaissais à peine... Vous êtes changé..^ » Et dans ses yeux voilés d'innocence, Emile devina le même instinct de femme qui avait allumé une lueur dans les prunelles expertes d'Antoinette.
« Vous me reconduirez ce soir, Milot?» dit M^^* Renaudin.
Et toutes deux passaient, suivant H""'' de Bueil, beauté sévère, pétrifiée à quarante ans; elles-mêmes suivies du vieux-beau Vernet de Bueil, Wilfrid, l'ancien architecte de l'Impératrice, présentement celui de la haute juiverie, chef et seul survivant de la révolution romantique, resté 1830 avec de belles manières, des gestes ronds, une tête Henri IV et une barbe de chat toute blanche.
Il salua Boucart très bas : « Comment allez-vous, bien cher monsieur? » Et cette reconnaissance, l'inclination de M"* de Bueil, la gentille parole de Fernande, la pression de main de Suzanne, ranimèrent Emile, jusqu'alors cruellement dépaysé. Sa timidité de retour d'exil se fondit. Il s'amusa subitement. Il eut le sang au visage, les oreilles bourdonnantes. Il entra dans les salons, se blottit sur une chaise légère, dans les jupes d'Adeline Gavioli.
Mais un silence profond s'établissait comme à l'injonction d'un huissier. On entendit ensuite Marins Péltrot qui faisait une annonce au fond du hall : <3C... Concerto de M. Charles Cazalis... M. Cazalis lui-même tournera les pages. » De grands accords plaqués, puis les traits, les trilles et le déluge obligé des notes ; et le vieux musicien mystique, à moitié fou, embrassant son
interprète avec des larmes : « Ma chère enfant... vos doigts... ma musique.;, des perles... »
La petite Gavioli débitait à voix haute de scandaleux potins sur la vie privée du vieux barde. Mais Emile, qui riait aux éclats, s'aperçut queles Vernet deBueil étaient assis juste en face et que Fernande le regardait. Il se leva sans prétexte, avec une pétulance peu aimable, vint un instant se poser auprès de Fernande : car une chaise était libre à côté d'elle. M"* Renaudin ayant disparu. Mais une timidité brusque le surprenait. Il demanda simplement : c Où est Suzanne?
— Là-haut, avec les Paustin Marchai », dit Fernande, et il grimpa de nouveau jusqu'à la galerie, fuyant l'exquise jeune fille autant que la corvée du concert.
Comme il arrivait. Constance Marchai dit à Suzanne : « Demain, six heures. » Faustin approuva de la tête. Boucart les salua. Ils se retirèrent, et il resta seul avec Suzanne qui lui expliqua : ^ Je vais donner des leçons à la petite Marchai. »
Puis ils se regardèrent, dans le silence et l'embarras encore de ceux qui s'aiment beaucoup et qui sont restés longtemps sans se voir. Ils se prirent les mains avec émotion; puis ils s'approchèrent de la balustrade, et regardèrent en bas, tout seuls à un étage au-dessus de la fête.
De là c'était un enchantement. Avec le raccourci de la perspective, les lignes des épaules et des gorges nues se compliquaient en' courbes insolites, où l'œil inexpérimenté ne savait découvrir aucun défaut, et toutes les femmes étaient bien faites; où plutôt, les lignes n'étaient rien, il n'y avait que des blancheurs vivantes éparses, parmi l'étalage multicolore des étoffes, dans une confusion de parterre, avec des balancements de chevelures comme de fleurs au bout de leurs tiges, et des scintillations de diamants comme de gouttes d'eau qui auraient roulé : cela en une buée qui
semblait faîte avec la condensation des parfums. Le piano résonnait encore, mais très faiblement, sous le toucher grêle d'un enfant, un petit prodige danois qui jouait le Chœur des Pileuses, au milieu de TindiiTérence et des chuchotements. Et une mélancolie montait '*
avec les notes, une pitié pour ce petit, génial peutêtre, exceptionnel à coup sûr, que dans les groupes on appelait le petit Mozart du Nord, mais qu'on trouvait \
profondément ennuyeux et que personne n'écoulait. *î
Lorsqu'il se laissa glisser en bas du tabouret, on ne se donna pas même la peine d'applaudir. Il n'y eut qu'un soupir de soulagement, et tout le monde se leva en faisant du bruit avec les pieds, avec les chaises, comme à une fin de classe.
€ Nous allons au buffet? i^ dit Suzanne.
Ils se trouvèrent à l'étage des salons, au moment où les premiers couples descendaient. M"** Berthier était passée la première, au bras de Vernet de Bueil, qui, tout haut, avec un geste arrondi de son bras resté libre, expliquait : « Le Kensington français, chère madame... Au centre, un dôme... > Elle n'écoutait pas, furieuse d'avoir égaré son Président du Conseil, dont Claire Haignien s'était emparée tout de suite; maintenant, ils descendaient tous deux derrière elle, très familiers, car Claire lui permettait les plus pressantes galanteries, uniquement par esprit d'imitation. Trois ou quatre couples réguliers suivaient encore en cortège; mais derrière, c'était une poussée comme à une sortie de théâtre, et la vulgarité de cette foule révoltait. Les mains se dégantaient déjà, pour ne pas se poisser aux sirops et aux petits fours ; on se bousculait, ainsi que des gens qui n'auraient pas dîné.
En bas, ce fut pire. Les appétits qu'une glace ou une sandwich n'apaisait pas, s'attaquaient aux gâteaux montés. Des doigts se rencontraient au milieu des
51 LA SCR1STEND1NTE.
assiettes, arrachaient des paris de brieche et de baba qu'on se passait pardessus les tètes. Des hommes, sous prétexte de servir des femmes, se faalilaient au premier rang et j demeuraient installés, impronsant des menus de souper d'nne ordonnance extraordinaire : Champagne sur chocolat, et pains de foie gras en mouillettes dans les tasses de café glacé.
Emile guetta Fernande pour la servir. Il lendit une main vers la table; mais il perdit l'équilibre el fut repoussé dans un coin, où il resta pris entre le mur et |a grande redingote de Narcisse Durand, dont Marins venait de saisir un bouton : «Mon petit cousin, qui est élève officier à Sauraur...
— Oh! mon cher... Nous antres et l'Armée... Aa fait... Saumur?... Tenez, voilà une protection qui vaut mieux que la mienne.
— Miette? >
Elle causait avec deux femmes en toilettes noires montantes. « Les droits politiques de la femme....» criait l'une; l'autre lui coupait ses phrases : « Mon illustre ami, le libérateur du territoire. » C'étaient Olympe Bondoux el Virginie Chochon. Narcisse Durand les aborda, resta près d'elles et dépêcha Miette Béranger à Marins.
< Monsieur Emile Boucart... Mademoiselle Marie Béranger, de l'Opéra. >
Ils s'examinèrent.
« Vous connaissez le général qui commande à Saumur? >
Elle répondit avec un petit rire : « Un peu. ■
Puis, vivement : «: Ecoutez, mon petit, tout ce que vous voudrez; seulement, moi, j'ai deux choses à vous demander : primo, vous allez me faire dire mon monologue tout de suite; secum^, quand on sera ministre dans la maison, vous aurez des commandes pour un
'Tvr
petit protégé à moi... Vous savez bien, Grabçzewski... sculpteur, dessinateur... un ancien camarade d'exil de Narcisse... Vous lui trouverez bien quelque chose, une statue quelconque d'Etienne Marcel... Et puis, vous savez... la croix au bout... Oh! il a des titres...
— On les appréciera.
— J'écrirai demain à mon Bamollot. "»
Juliette Chaumeil, qui errait seule, se rapprocha; puis un petit homme pommadé, que Marins saisit aussitôt par le bras: « Ah ! Arsène Deschamps.. . mon cher, j'ai changé le titre de ma comédie... Père et fils... Ça vous va mieux, n'est-ce pas?... Vous... ne voyez pas d'objection?...
— Oh! moi... mon cher... ce n'est pas à moi...
— Allons donc, mon cher Descharaps,- s'écria Chantreuil qui passait, ce n'est un secret pour personne qu'aussitôt après la mort de ce pauvre Morin, qui ne saurait tarder, et une fois ce cher Berthier ministre des Beaux-Arts, vous serez notre administrateur général. Et nous monterons alors le drame de M. Peltrot. »
Il eut aussitôt toute la Comédie-Française autour de lui.
« Un beaurôlepour Chaumeil,)) dit Arsène Deschamps.
La Compagnie manifesta une froideur discrète et académique; mais Chantreuil conclut avec autorité : « Ce sera une légitime consécration de votre grand talent, ma chère camarade.
— Et une récompense due à votre zèle pour la bonne cause, ajouta Virginie Chochon. Les comédiens du Théâtre-Français sont des fonctionnaires chargés par l'Etat de veiller à la conservation du grand art scénique, et il est juste...
— Fonctionnaires!... La preuve, c'est qu'on vous décore, » -s'écria Deschamps en saisissant la boutonnière de Chantreuil. Et il fit servir du Champagne, que l'on but à la santé de l'éminent collègue.
56 Ik SURINTEHDANTB.
Mais Miette Béranger s'écria : c Efa bien ! nous sommes seuls?... Tout le monde est remonté?... Et mon monologue? >
Marins lui prit le bras : f Venez, i
Elle se renversa en arrière, très souple, posa sa tête sur l'épaule de Juliette Chaumeil : < Oh! LUi, que j'ai peur! »
La vieille actrice lui donna un baiser, puis vida d'une lampée sa coupe de Champagne.
Mais, en haut, Miette fut désespérée. Il ne restait pas cent personnes. Toute la Politique avait fui après manger, le hall était désert, et les Précieuses radicales, en cercle dans le premier salon, causaient de choses tellement élevées, que l'apparition de, cette petite étoile de café-concert jeta un froid. On u'applaudit que dans le groupe des comédiens, d'oii Juliette se détacha pour étreindre son élève avec émotion. Puis elle resta là, debout, le visage tragique, et déclama elle-même un récit de naufrage péniblement versifié. Antoinette se leva, vint l'embrasser, en bonne fille, par considération pour leur vieille amitié, bien qu'elle fût honteuse du luxe pauvre de sa toilette et de son décolletage inopportun.
Mais elle se détourna aussit&t vers une grosse femme, qu'elle leva de force : c Je vous en prie... >
C'était )a cantatrice Rosita SchuJz, ancienne maîtresse d'un défunt roi d'Espagne. Dans cette assistance démocratique, une curiosité, une sympathie, par où se trahissait l'admiration bourgeoise des litres, entourait cette reine de la main gauche, tandis qu'on laissait dans son coin l'autre veuve morganatique, celle de « mon illustre ami, le libérateur du territoire >. Ce fut un parti pris d'enthousiasme dès tes premières notes de ses chansons populaires, qu'elle zézavait d'une voix agaçante comme le sob pincé des guitares. On ne
comprenait guère : heureusement ! car ils étaient poivrés, les refrains de la rue. Mais ce n'était plus qu'une musique et une pantomime, avec des mélopées traînantes, avec des cris de corridas, avec des claquements de doigts suppléant les castagnettes, et des claquements de lèvres imitant les baisers. Olle t Antoinette sauta au cou de la grosse femme aux mines adorables de cigarière, Alboni travestie en Carmen. Rosita lui rendit son baiser sur les deux joues. Tout le monde en parut touché. Les applaudissements redoublèrent. Un député devingt-cinqans profita du dégel pour risquer une valse. « Tiens!... On danse?
— Reste donc : ça commence à devenir drôle.
— Mademoiselle, dit Emile àHyda Kylberg, la première valse? » -
Et il courut vers Fernande, pour lui demander la seconde; mais il rencontra en chemin Adeline Gàvioli, et lorsqu'il se présenta devant M"® Vernet de Rueil pour lui dire : « Mademoiselle, voulez-vous m'accorder la troisième valse?» cela le gêna comme s'il allait commettre une grossièreté. Elle eut une petite moue qui signifiait : « Seulement? » Alors il devint tout triste, s'excusa, réclama la troisième valse et tout ce qui viendrait ensuite, « n'importe quelle danse, puisque nous les bostonnons toutes "».
€ Et ma leçon de boston ? dit Suzanne en riant.
— Nous partagerons une valse, dit Fernande.
— Pardon... » Emile rejoignit M"* Kylberg, et ils se mirent à glisser très lentement, malgré la cadence précipitée de la musique. Hyda, au lieu de lui donner, à la vieille mode, le bout de ses doigts à tenir, avait posé sa main droite dans la main gauche ouverte d'Emile, sur ses gants en tampon. Ils avaient le bras étendu, un peu raide, celui de Boucart porté en arrière, de sorte qu'il attirait sur lui toute la poitrine de sa danseuse.
Mais la taille souple se reculait du contact, restait indépendante, et dirigeait la danse, à droite, à gauche, en arrière ou en avant, selon qu'Emile, par des pressions imperceptibles du bras, la poussait d'un côté ou de l'autre, ou l'écartait de lui ou l'appelait à lui. Et parmi les couples emportés dans un tourbillon, roulant comme des toupies dans le même sens toujours, étourdis, aveuglés, s'assommant de coups de coude et de coups de pied, emportant les chaises au passage, ils allaient et venaient, aisés, calmes, part*aitetnent gracieux.
Avec la petite Gavioli, le boston devenait la plus inconvenante de toutes les danses. Elle était dans vos bras, elle se livrait, elle ne disait plus un mot, elle avait la coquetterie d'une retraite de corps et d'un raidissement de la taille lorsque vous reculiez en l'attirant; lorsque vous la poussiez, elle s'abandonnait, comme prise de vertige, elle se laissait porter. Et ces raffinements étaient un secret entre elle et son danseur : ses yeux ne trahissaient rien, elle souriait simplement comme une enfant qui s*amuse, elle avait l'air de plaisanter, elle imitait les Anglais qui bostonnent sans se regarder, avec des mines de dégoût ; puis elle ralentissait la mesure, puis elJe la précipitait follement, se lançant à grands pas glissés à travers le hall.
Lorsque, ensuite, Emile prit la taille et la main de Fernande, il eut le trouble de tenir contre lui, tout à fait une enfant. Gela se sentait à une certaine rigidité de la ceinture, à une timidité matérielle du corps qui se contractait au toucher. Et pourtant la danse de Fernande Vernet de Bueil était moins artistement chaste que celle de Hyda Kylberg. Elle était franche, hardie et gaie, d'un mouvement plus vif. Fernande ne se livrait, . ni ne se retirait; elle désarmait par la naïveté de son abandon. Elle savait d'ailleurs très bien danser, et elle était si soucieuse de la régularité de ses mouvements
qu'elle dit à Emile : < Vous me serrez un peu trop. » Il rougit.
€ Faites danser un peu mademoiselle, > dit-elle.
Il obéit, prit Suzanne au passage, fit avec elle un tour du hall, puis rejoignit Fernande, et ils dansèrent encore deux fois.
Sans presque rien dire, ils se familiarisaient ensemble. <( Je meurs de soif, » dit-elle. Ils descendirent tous les deux seuls au buffet, où Juliette Chaum^il, le teint très animé, buvait du bordeaux. Hyda Kylberg était là aussi avec Ozenne, qui lui disait : c Qu'est-ce que tu prends? Aimes-tu la bière? »
Ozenne se retourna, aperçut Emile et se troubla.
« Un peu de Champagne avec de l'eau, » d.it Fernande.
Comme elle buvait, les derniers retardataires entrèrent dans la salle, où les domestiques du buffet et les femmes de chambre montèrent les sorties de bal et les manteaux.
M*"* de Bueil invita Boucart pour les jeudis soir; M™* Berthier pour les mercredis. On se dit adieu plusieurs fois très cordialement ; et les domestiques étaient moins corrects derrière la table dégarnie, dans le rayonnement des bougies très courtes.
c Emile! »
Suzanne, toute droite, simple dans une longue mante, avec une dentelle noire sur les cheveux, lui touchait le bras.
il refit sa tournée d'adieux, donna des poignées de main, dit un mot encore à Fernande. Puis, après une hésitation, comme Roudillon à l'arrivée, il prit le bout des doigts d'Antoinette et les baisa.
« Allons à pied jusqu'à l'Étoile, murmura M"* Renaiidin^
— Jusque chez vous, » dit Emile.
Elle repartit lentement : « Ohl non... Je ne demeure plus àBatignolles...Lepargneux... le garçon expéditeur des moulages, nous a trouvé un appartement dans la maison qu'il habite, à côté du dépôt des marbres, rue de l'Université. C'est plus petit, mais beaucoup moins cher... beaucoup moins... »
Emile prit le bras de Suzanne : a Vous avez des ennuis? »
Elle répondit d'un regard et d'un mouvement de paupières qu'il ne vit pas, à cause de la nuit. Dans la rue de la Faisanderie, où il reste des trous de terrains vagues à côté des hôtels luxueux entourés de jardins, les voitures de niaître et les fiacres passaient à côté d'eux au grand trot, à grand bruit, en cortège de noce. Sous la lueur rouge, verte, ou métalliquement blanche, des lanternes, ils distinguaient, derrière les glaces qu'essuyait parfois un doigt déganté, le remuement d'une fourrure ou d'une sortie de bal qui s'installait ; et ils n'étaient pas encore seuls, pas tout à fait horsdu monde et de la fête,
A l'entrée de l'avenue du Bois, l'impression de solitude fut subite. Malgré la pureté de la nuit, aucune étoile n'était visible et ne limitait aux yeux la distance du ciel, dont on supposait la voûte crevée sur un infini
LA SUKINTENDANTE. 61
de noir. Dans toute l'avenue, oii ne voyait que deux lignes de gaz toutes droites, qui ne rayonnaient pas, qui n'éclairaient pas, qui ne servaient qu'à mesurer en traits de feu la longueur de la voie par leur étirement, et sa largeur par leur écart. A chaque pas, un détail insignifiant jaillissait dans un rond de lumière, prenait tout à coup une importance disproportionnée et passagère dans l'ensemble du tableau : un banc verdâtre, une rangée de chaises peintes en jaune le long des pelouses. En l'air, à une distance inappréciable, étaient suspendues les ombres de deux ou trois chevelures d'arbres. Ce n'est point de par derrière, de la campagne et de la forêt que venait la grandiose inquiétude des ténèbres, mais d'en face, de ce Paris qui dormait et se taisait profondément. Le vent soufflait de lui, et cela fouettait au visage Emile et Suzanne qui se dirigeaient vers la ville, comme le vent qui souffle de la mer : de sorte que l'avenue, entre ses deux lignes de lumières, leur semblait une jetée avancée dans cet Océan, avec cette masse énorme de l'Arc de triomphe qui était au bout comme un phare éteint. Et c'était surtout ce môle de pierres mortes, à l'endroit où l'on eût exigé une clarté surhumaine, qui aggravait la tristesse écrasante de la nuit.
« Vous avez froid, petite sœur? »
C'était le mot de leur amitié, sentiment très noble et d'une pureté absolue : le jeune homme, reconnaissant des premières bribes d'instruction qu'il avait reçues de la jeune fille, aimait à s'appeler son frère cadet, soumis et confiant.
Elle se serra contre lui affectueusement : « Non... j'ai un peu peur... C'est bête, y> dit-elle en riant.
Elle restait femme, malgré sa vie intellectuelle et son intimité avec les plus hautes philosophies ; considérant que les choses vraiment importantes, ce sont les tendresses; d'une délicatesse de cœur à ne point
62 LA SURINTEXDÀNTE.
souhaiter de jouissance plus douce que celle de revenir ainsi dans la nuit avec son ami d'enfance.
C'était une Tieilie habitude, ces retours. Avant le volontariat d'Emile, chaque fois qu'ils se rencontraient dans quelque soirée, ou qu'elle dînait chez les Boucart, il la ramenait jusque chez elle lentement. Emile, malgré le terre-à-terre de sa vie, se haussait alors jusqu'à elle, et ils remuaient parfois des idées.
Mais voici qu'aujourd'hui elle sentait comme une paille dans leur amitié. Emile, tout à coup lui apparaissait mûr, il devenait l'homme fait, le protecteur, et elle, changeait de rôle, plus timide, moins ainèe. Elle devinait, — à quels subtils indices? — que le contraste de leurs caractères s'était encore accusé. Elle eut une vision nette de l'illogisme de leur liaison, et ce fut une blessure pour son cœur aimant.
Elle se mit alors à le remercier de lui avoir régulièrement écrit : c'était un artifice pour se raccrocher au passé ; car ces lettres d'Emile, écrites sur le ton de leurs entretiens d'autrefois, que nulle entrevue intermédiaire n'était venue modifier, restaient des points de repère où leurs sentiments, un peu en déroute aujourd'hui, pouvaient s'orienter. Mais Emile éprouvait une impression analogue à celle de Suzanne : il lui semblait que ces lettres, dont la dernière était de la veille, dataient de fort loin; et cela mit en lui la conscience d'une métamorphose, cela lui suggéra l'idée qu'il faisait un second départ dans la vie, cette fois avec des plans arrêtés et une expérience adulte.
Ils se turent; mais ils se pénétraient si bien, que leur silence était une conversation muette. Puis, elle, brusquement, avec une provocation nerveuse dans la voix, avec un ton de le régenter qu'elle n'avait jamais pris : € Et maintenant, qu'est-ce que vous comptez faire?
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— Comment? :»
Il eut un mouvement initial d'arrêt et de recul pour se mettre en défense, comme si Suzanne avait matériellement porté la main sur la tranquillité de sa vie.
« J'ai une position... »
Ety avec une ironie d'intonation, par où il répondait à l'accent énervé de Suzanne :
« Ce que je compte faire? Me lever tous les matins à neuf heures et demie, déjeuner, aller au ministère à onze heures; lire les journaux, écrire huit ou dix lettres; faire une tournée de visites dans tous les bureaux; monter lire les affiches officielles de spectacles, que l'on colle tous les jours à la porte du bureau des théâtres, dans le couloir, au second; à cinq heures. Café de la Paix, rams jusqu'à six heures et demie, dîner; et voilà ma vie : rond-de-cuir à perpétuité. »
Malgré son persiflage voulu, on le sentait satisfait, et c'est cela surtout qui faisait mal à Suzanne : elle aurait au moins voulu trouver en lui un peu de hautain pessimisme ou une révolte contre la bassesse de sa destinée. Elle, dont l'esprit large savait admettre et comprendre les natures les plus opposées à la sienne, devenait presque étroite et intolérante, dès qu'il s'agissait de son ami. Avant le départ d'Emile pour le régiment, elle avait supporté qu'il entrât aux Beaux-Arts, comptant bien qu'au rétour il ferait autre chose. Elle se répétait cela obstinément, sans déterminer d'ailleurs cet « autre chose » ; et elle s'irritait de le trouver ayant fait son siège, prêt à justifier son parti pris par des raisonnements.
« Voyez-vous, petite sœur, c'est de l'histoire ancienne, la génération qui partait pour vivre avec un bagage d'ambitieuses illusions, et qui les semait sur la route une à une, à mesure qu'elle vérifiait la navrante banalité des choses. L'âme humaine a été retournée
comme un sac vide... L'éducation que nous recevons, que nous avons reçue, nous autres, les jeunes, de notre famille, du monde, des livres que nous lisons, c'est l'éducation positive, antisentimentale... Nous sommes prémunis contre les illusions par l'expérience de nos aînés, et nous refusons absolument d'en avoir, parce que nous n'ignorons pas que nous souffririons de les perdre... Nous savons de naissance que l'imprévu n'arrive jamais et que la réalité est insipide... »
Il rêva longtemps.
Il reprit : « Lorsque j'étais petit, je prêtais une attention excessive à tout ce qui se disait et se faisait autour de moi... Bon! vous qui faites une haute estime de mes facultés, vous allez vous imaginer que je révélais ainsi un génie d'observation... Non... C'était tout bonnement l'instinct d'un esprit hésitant et de second ordre, qui ne trouvait de certitude que dans l'imitation... J'avais surtout l'œil sur mon père... Vous le connaissez : un homme concentré, d'une pudeur d'expression extrême, incapable de montrer à nu un sentiment... Jamais je ne l'avais entendu dire un seul mot sur les actions bonnes, sur les gens vertueux, sur les choses morales ; et quand on traitait un de ces sujels-là devant lui, je lui trouvais toujours une velléité de blague dans la bouche... Moi, incapable de démêler que cela provenait d'une réserve, d'une timidité de cœur cachée sous de l'ironie... d'un mépris des mots et des sensibleries de langage... beaucoup . aussi d'un dégoût d'homme sans religion pour le cléricalisme des développements que l'on fait souvent dans le monde sur ces thèmes-là... je supposais naïvement que tous les hommes sérieux ont le plus profond dédain pour les choses de moralité... que c'est bon pour les femmes d'y penser... d'en parler... Une chose curieuse, c'est que si l'on m'avait dit : « Ton père est un malhonnête homme... » oh! j'au-
- — if^»»^:
rais bondi; mais... si Ton m'avait vanté son honnêteté en certains termes, j'aurais éprouvé une gêne... une honte... En somme, pour moi, à huit ans, l'idée du bien se réduisait... à celle... d'une respectability purement mondaine. »
Elle écoutait, sans interrompre.
« J'ai un cousin... qui a eu des... des drames dans son ménage... Sa femme... Et puis, avec ça, pas le sou... Je l'ai vu souvent venir à la maison pour emprunter des vingt francs... ou pour se faire inviter à dhier... Eh bien! j'avais pour lui une répulsion... Cette gêne, à mon avis, ne pouvait résulter que d'un manque répréhensible de sens pratique... J'appelais cela être ruiné, et, avec mes petites idées d'enfant, la « ruine ^ était une monstrueuse anomalie dans une famille comme la mienne, dans notre monde bourgeois... Je ne croyais ce phénomène possible que dans une société interlope, qui était à mes yeux la pépinière des personnages de roman... Et cet homme, en effet, est resté pour moi le symbole de l'irrégularité, du roman dans la vie... Le roman, l'aventure, l'imprévu, je n'en veux pas... et je n'y crois pas... A douze ans, je n'ai pas eu de crise religieuse... Je n'ai jamais été amoureux d'aucune des petites filles avec qui j'ai joué, sans penser à l'éventualité d'un mariage et sans calculer les convenances... Il ne m'est jamais rien arrivé, il ne m'arrivera jamais rien, l'avenir sera identique au passé ; tout est vulgaire, tout est plat. »
Il se tut, frappa le sol du bout de sa canne ; puis, d'une voix plus sourde, où il y avait de la conviction et comme de l'enthousiasme étouffé, il conclut : « Personnellement, tous comptes faits, j'aime autant cela. J'ai horreur de l'aventure, je ne veux pas de lutte et pas d'aléa dans ma vie... Le hasard m'a donné le métier que j'aurais choisi moi-même à la réflexion. Mon pain est
assuré jusqu'au dernier jour, puisque laretraitemetune rente viagère au bout du traitement. C'est tout ce que je veux. Je suis rond-de-cuir, c'est vrai, et, en public, par pose, je me blague moi-même et je geins; mais, avec vous, je ne pose plus : ye ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, être autre chose qu'un rond-de-cuir.
— Alors, rien d'intellectuel dans votre vie? Le cerveau ne compte plus ?
— Voyons, petite sœur, aimeriez-vous mieux que je fisse de la littérature ou de l'art? Pour être un raté? Je n'ai pas une très haute opinion de moi-même, vous savez... Finie aussi, la génération où la foi de chacun en son propre génie était un des accidents classés de la crise des dix-huit ans... Je suis un petit bourgeois, moi... pas bête, instruit... Mon intelligence est à niveau... Quelledrôle d'idéevous faites-vous donc de mon métier?... Vous en êtes encore au type classique d'employé abruti par. la paperasse, et empoisonné par les déjeuners à vingt-cinq sous... Je n'ai pas encore égaré mon intelligence dans une chemise de dossier... Je ne suis ni un épicier ni un snob... Et puis, voyons... est-ce que ça existe toujours, les philistins?... Nous autres, les non-artistes, qui sommes la majorité, nous avons encore un fonds d'instruction très convenable... Le Gil Blas et le Figaro nous tiennent au courant de ce qui se publie... M. Lamoureux et M. Colonne ont fait de nous des musiciens... J'aime la peinture impressionniste... Enfin, vous voyez que je me connais et que je m'analyse comme un romancier... Le vrai, c'est que j'étais né pour avoir vingt-cinq mille livres de rentes : et pas du tout parce que ça m'aurait permis de ne rien faire... — ça m'est bien indifférent, de travailler... mais parce qu'on touche les quartiers tous les trois mois... Eh bien! voilà ce que nous sommes tous dans les ministères : des gens qui ont l'illusion d'être rentiers. :»
lis tournèrent TArc de triomphe, et trouvèrent, en haut de l'avenue des Champs-Elysées, une dernière voiture à lanterne rouge, le cocher endormi sur le siège, dans un grand manteau blanc.
Aussitôt montés, Emile, avec une câlinerie d'enfant, tendit la joue à Suzanne : « Bonjour, petite sœur, vous ne m'avez p^s encore embrassé. »
Elle l'embrassa, mais moitié fâchée, avec une moue de caprice, en murmurant : c Vous ne le méritez pas, :s> — toujours femme, malgré le sérieux des motifs qui l'attristaient.
Alors il s'impatienta tout à fait. Qu'avait-elle à lui reprocher? De voir la vie telle qu'elle est? De se juger lui-même avec une franchise crue ? De déchirer brutalement le voile d'hypocrisie sentimentale qui recouvre les vilaines choses de la réalité?
€ Mais, non, mds... Ah! tenez, vous m'irritez avec votre résignation gratuite, autant que les autres avec les lamentas de leurs désillusions. On a mis en loques et jeté au feu la vieille défroque d'idéal conventionnel; tout un siècle a perdu ses années de jeunesse à pleurer sur cette ruine ; la mode, enfin, n'est plus au désespoir; mais j'aime moins encore vos attitudes de victimes soumises ou vos bravades d'esprits forts. Elles dénotent, mon ami, une intelligence aussi aveugle, aussi nulle,^ du temps présent... Vos aînés se révoltaient... vous^ jetez le manche après la cognée... et pourquoi?... Vous ne sentez donc pas qu'elle est miraculeuse, l'époque où nous vivons? Qu'il y a des tâches pour toutes les activités, des conquêtes pour toutes les ambitions, de la pâture pour tous les appétits?... Qu'il y a même du rêve pour les grandes cervelles, et que jamais siècle n'a eu plus de capacité d'idéal que le nôtre?... »
Emile prit la chose en blague : « Là... là... du calme, ne vous montez pas... »
68 L* SURINTEN DANTE.
Mais elle était irritée sérieusement, en femme qui n'aime pas les phrases, mais qui ne transige pas sur la franchise des grands sentiments et des hautes idées.
« Votre expérience!... Vous m'amusez... Mais vous ne connaissez rien à la vie... vous ni vos pareils... Et vos pareils, c'est tout le monde... Oui... tout l'Univers contemporain a le même idéal de plat bonheur que vous... Tous fonctionnaires... vous, legarçon de bureau qui fait votre feu le matin, le comédien qui entre au Conservatoire, qui passe de là à l'Odéon, de là au Français, pensionnaire, puis sociétaire, et après, retraité comme vous le serez... Tous fonctionnaires, jusqu'au communard Narcisse Durand, qui a fait une révolution parce que son traitement était médiocre et que d'autres avançaient plus vite... Le Pa;s lui-même, en son unité de conscience collective, est une sorte de fonctionnaire... Le corps social semble organisé sur le modèle d'un ministère. Aussi vous sentez-vous parfaitement à votre aise, malgré votre coquetterie de réaction, dans la démocratie actuelle, qui vous rappelle votre bureau, avec son individualisme, son mécanisme parfait mais non vivant, son gouvernement de forme administrative, et ce Président qui est le premier employé de France... mon ami, conclut-elle avec une grande amertume) ' vous résumez à merveille, et comme un type, toute la jeunesse moyenne d'aujourd'hui. L'esprit bourgeois de votre siècle est en vous. Mais, en vérité, je vous le dis, votre philosophie soi-disant entendue et désabusée est d'une naïveté extraordinaire... La vie n'est pas plus banale présentement qu'autrefois. La réalité est fantaisiste, heurtée, surprenante, illogique au besoin. Et malgré vos plans et vos calculs, vous aurez votre roman vous aussi : le même que vos pères, mais retourné, parce que vous partez pour vivre, comme vous dites, avec un préjugé qui est le contraire du leur, mais qui
est un préjugé. El le titre seul sera parodié : « Désillusions perdues. »
— Eh bien! dit en riant Boucart, si j'ai mon roman, de quoi vous plaignez-vous? »
11 posa sa tête sur l'épaule de la jeune fille : «N'avonsnous pas joliment recommencé la série de nos promenades nocturnes?... Une discussion sociale et métaphysique!... Et je me suis chamaillé avec vous, comme un homme convaincu. »
La voiture s'arrêta.
« C'est ici?
— Oui, là-haut... Tiens! Une lumière dans la salle à manger.
— Qu'est-ce donc?
— Mon père, qui est malade... ou qui travaille... Il s'entête à travailler la nuit, pour attraper quelques sous dont nous n'avons pas besoin, puisque je gagne plus d'argent qu'il ne m'en faut... Ah ! la vie de bureau n'est pas pour lui ce qu'elle est pour vous... Cela le vide et le tue. »
Elle dit « bonsoirs hâtivement, monta les quatre étages et alla droit à la salle à manger. « Père, dit-elle dès la porte, je ne sortirai plus. » Le pauvre homme balbutia. -:-«... Je ne sortirai plus, si tu profites de mes absences pour te tuer à travailler la nuit. »
Elle s'approcha, radoucie, l'embrassa : « Voyons... »
Alors, avec une prolixité qui dénotait un commencement d'affaiblissement cérébral, Renaudin se mit à raconter ses malheurs.
Au début, la vie était dure, mais acceptable. Elle ne pouvait pas se rappeler, la petite Suzanne : c'était avant sa naissance, lorsque au lendemain du baccalauréat Renaudin pensait à l'École Normale. Il y avait renoncé d'ailleurs, à cause de la mère qui ne voulait pas lui permettre d'aller en province. Il fallait gagner
tout de suite. Il ayait réussi à entrer aux Beaux-Arts, du temps où H. Doutrelaine n'était encore que chef de bureau. On le laissait travailler pour lui entre deux expéditions de lettres. Il préparait sa licence. Il perdait sa mère ; mais il se mariait, les besoins augmentaient, Tenfant était venu. Renaudin tâchait de faire de l'argent. Le soir, il traduisait des livres pour les éditeurs ou des notes étrangères pour la préfecture de police. Il donnait des répétitions en dehors des heures de bureau, et au ministère il travaillait comme un cheval pour avancer; il était enfin nommé sous-chef. — Et il faisait le tableau de cette admirable vie de peine et de dévouement, sans orgueil, avec des mots nus et sincères.
« Mais vois-tu, ma chérie, l'administration, c'est ingrat. On y perd sa peine. On a beau se tuer, tout se passe régulièrement, il n'y a pas moyen d'être augmenté de plus de trois cents francs tous les trois ou quatre ans... Et puis ça abrutit... Je baisse... Et puis... il y a pis... enfin... On veut m'empêcher maintenant de gagner ma vie... Lanjalley n'admet plus que je m'occupe, au ministère, de travaux personnels. Il y a pourtant des jours où l'on n'a rien à faire... »
Elle dit avec autorité : « Père, va dormir. »
Il reprit : «Après tout... strictement, il a raison... Ce n'est peut-être pas très délicat, ce que je faisais... » Et l'on sentait au tremblement de sa voix que, chez cet homme tatillon, le scrupule était devenu une vraie maladie, la névrose de son honnêteté.
« Petit père, conclut Suzanne, je ne veux pas que nous continuions de vivre ainsi. Je gagne beaucoup, je vais gagner plus encore, car je donnerai des leçons à la petite Marchai... Je veux... »
Elle se tut, il était tout pâle. C'est que le matin même il avait fait une découverte : depuis des mois, il répé-
tait : « Je ne veux pas manger le pain de mon enfant », et défendait que Suzanne contribuât aux dépenses de la maison. M*"^ Renaudin, plus pratique, acceptait l'argent de sa fille ; seulement, comme il vérifiait les comptes, on les lui présentait faux. Ce matin, il avait constaté l'innocent mensonge, et fait, lui si doux, une terrible scène. Sa colère se ralluma subitement : « Âh ! oui, vous me mettez dedans toutes les deux, ta mère et toi. » *
Il se leva. Suzanne, sans répondre, mit en ordre ses papiers, puis lui tendit le front simplement : « Bonsoir, père. »
Renaudin s'attendrit : «Ah! tu es... vois-tu, ma chérie... tu es... Mais va donc, va, j'éteindrai*..
— Non, non... > Et elle exigeait que son père partît le premier, souriante, déguisant en caprice sa raison autoritaire.
€ Comme il baisse! » murmura-t-elle, une fois seule dans sa chambre. Et elle se rappelait l'homme qu'il fut naguère, d'une intelligence toute classique, il est vrai, et fermée aux sensations modernes, mais réellement soucieuse des intérêts élevés. La hâte de cette décadence prématurée effrayait Suzanne. Peut-être y avait-il dans cet effroi un peu d'égoïsme spirituel. Elle pensait que tous les caractères de son père lui avaient été transmis et formaient le vrai fonds de son intelligence, bien qu'une combinaison intime, et pour ainsi dire chimique, avec les caractères transmis 4)ar sa mère, en eût modifié presque toutes les apparences. Elle reconnaissait en elle-même un exemple curieux de ces complications de l'hérédité : ainsi, cette philosophie de son ' père, assez vulgairement voltairienne, s'était amalgamée avec le mysticisme de sa mère pieuse, et cela était devenu en elle un idéalisme en bonne intelligence avec les sciences positives, respectueux des tendances
7S LA SCRINTENDANTE.
religieuses qui s'affirment chez \es êtres de la foule par des dogmes, mais remeltaut les dogmes à leur place de symboles. Cette hante conceptiou s'était établie dans son âme comme un foyer bienfaisant, dont le rayonnement et la chaleur avait développé et transformé toutes les autres qualités héritées du père, en les forçant à pousser leur jet hors de leur enveloppe bourgeoise. Son cœur, uniquement construit avec des matériaux empruntés à deux cœurs ordinaires, était devenu cependant un grand cœur. Et elle le savait. Sa modestie n'était pas inconscience. Elle n avait point cette faiblesse d'ignorer sa supériorité. Aussi se reconnaissait-elle véritablement le droit de gouverner ces deux êtres, bien que toujours respectueuse, toujours tendre : un peu moins cependant avec la mère, femme de devoir, mais rétrécie, desséchée par des pratiques outrées de dévotion, incapable de complètement sympathiser avec sa fille.
On se voyait peu d'ailleurs, rien que le matin et au dîner; et même, la matinée, Suzanne ne devait plus la passer à la maison, puisqu'elle ne pouvait pas disposer d'une autre heure pour la petite Pauline Marchai.
Dès le réveil, Suzanne était préoccupée par la pensée de sa nouvelle élève. Elle n'était point de ces institututrices qui tiennent boutique de leur science. Elle avait une haute idée de sa mission, et n'ignorant point que l'influence des premières leçons est considérable, elle ne se dissimulait rien des responsabilités qu'elle encourait. Aussi était-ce une perpétuelle gêne pour elle de n'avoir pu encore fixer ses idées sur l'éducation des femmes.
Certes, elle qui avait touché à toutes les hautes questions faisait justice de cette théorie imbécile qui confine l'intelligence des femmes dans l'étude de l'économie domestique et de la couture; mais elle hésitait à
enseigner sans distinction ce qu'elle-même savait ; elle se demandait si tout esprit était de force à supporter cette lourde nourriture qui n'avait pas fatigué son cerveau d'exception. Puis la crainte de développer le pédantisme chez ses élèves la troublait. Elle remarquait alors que le pédantisme vieux-jeu a disparu, que ce vice s'est particularisé, devenant chez les hommes le caractère « pion », chez les femmes le caractère c bas-bleu >. Elle s'effrayait aussi du surmenage, plus funeste peut-être pour les jeunes filles que pour les jeunes garçons, à cet âge du développement. Enfin les questions que comporte la haute culture soulevaient une difficulté nouvelle, par leur contact souvent blessant avec des convictions qu'une étrangère ne saurait se permettre de heurter ; mais cette difficulté n'existait plus pour Suzanne, dont le scepticisme refusait aux questions transcendantales une solution absolue; parfois même elle se plaisait, autant par raffinement que par déférence pour les opinions d'autrui, à exprimer son idéalisme indépendant avec les formules mêmes de la religion positive, auxquelles elle attribuait alors un sens uniquement symbolique, tout en autorisant les autres à les interpréter dans le sens du dogme.
Sa plus remarquable qualité d'éducatrice était son intelligence très fine des milieux : appelée à former des élèves qui devaient vivre dans le monde, elle n'avait garde de s'imposer elle-même comme modèle, car elle se jugeait retranchée du monde. Et ce qui justement l'inquiétait à propos de sa nouvelle élève, c'est qu'elle n'avait pas une notion suffisante de son milieu, de ses ascendants. Elle pressentait seulement qu'il faudrait entrer en des voies nouvelles, que Pauline Marchai ne pouvait être traitée comme Fernande Vernet de Bueil,
L'éducation de celle-ci était une œuvre de premier
74 LA SURINT£NDANT£.
ordre. Suzanne lui avait tout appris, sans lui donner jamais une leçon, évitant presque toujours l'ennui du devoir écrit, de la copie qui est quelque chose de garçonnier, ne lui noircissant pas les doigts avec de l'encre. Fernande était restée jeune fille, petite fille, et même un peu à l'ancienne mode; sans aucune des audaces et des libertés de la jeune fille actuelle, qui cachent en général, sous des dehors de tout connaître, la plus effroyable nullité. Elle était candide. Elle avait gardé le naturel de ses instincts, le charme de toutes ses gentillesses et celui de tous ses petits défauts.
Suzanne l'adorait, mais son affection se compliquais d'une fierté d'artiste : Fernande, elle, aimait Suzanne, sans même réfléchir qu'elle lui devait de la reconnaissance ; elle l'aimait tout simplement parce qu'elle l'aimait, et avec passion, avec des caprices, avec des accès de jalousie.
Ce fut donc, ce matin-là, une jolie querelle, dès que Suzanne entra dans la chambre de Fernande. Avec cette franchise et cette vivacité de sentiments que Suzanne avait toujours respectée, elle lui dit tout de suite que cela lui faisait du chagrin de voir sa chérie prendre une autre élève.
« Mais je serai toujours votre préférée, dites?,.. Et puis c'est une gamine, elle a dix ans : moi, je serai votre grande. >
Elle avait mis ses bras autour du cou de Suzanne. Elle était vêtue d'une originale matinée toute en flanelle rouge avec une veste lâche à grand col marin, ouverte Jusqu'à la taille, sur une chemisette russe sans col, en foulard rouge.
Vivement elle dénoua ses bras, posa ses mains sur les yeux de Suzanne : « Ne regardez pas... Venez avec moi dans le salon jusqu'au déjeuner. Ma chambre
n'est pas faite, j'ai été paresseuse. > — La chambre en longueur, tapissée de perse, était une chambre d'enfant, sans aucune décoration d'un chic «jeune fille >», et dont la fenêtre devait être chaque jour, de bonne heure et par tous les temps, grande ouverte. A côté était la salle à manger aux parois de stuc, qu'elles traversèrent en courant, Fernande, rieuse, tirant Suzanne vers le salon gris et rose, meublé d'Aubusson pâli. L'appartement était un peu bas de plafond ; car les Vernet de Bueil, malgré leur grand train, demeuraient au quatrième d'une maison construite par l'architecte lui-même, et lui appartenant. Ce quatrième communiquait par un escalier intérieur avec deux grandes pièces situées à l'étage au-dessus : Vernet de Bueil y avait établi son bureau. Raymond habitait deux pièces en aile.
Dans le salon Fernande, oubliant Pauline Marchai, parla de la soirée d'hier avec volubilité : « Je ne me «ouvenais plus que vous aviez donné des leçons à M. Boucart...» Le domestique entr'ouvrit la porte : «Ces demoiselles sont servies. »
Vernet de Bueil et son fils étaient déjà dans la salle à manger,, très cérémonieux, restés debout jusqu'à l'arrivée de M°* de Bueil, qui se faisait toujours attendre. Ils saluèrent M"*" Renaudin : Wilfrid, avec sa politesse d'étiquette, Raymond, avec une nuance de familiarité; <îar il avait beaucoup d'estime pour elle, jugeant qu'elle était dans la maison, la seule — vu les idées 'bagues et les périodes arrondies de son père — avec qui l'on pût causer.
Et déjà, comme les deux jeunes filles s'étaient assises sur celles des chaises restées alignées contre le mur, il s'approchait, lorsque M"** Vernet de Bueil entra vivement, avec la mauvaise humeur d'être en retard, portant une coiffe de batiste et de guipure avancée sur le
froDt, parce qu'elle ne posait jamais son tour de cheveux dès le inatin.
Comme la table était carrée, Raymond occupait l'un des bouts, à droite de sa mère, Suzanne et Fernande l'autre bout.
L'architecte s'informa du sommeil de sa femme, de sa santé : « Vous n'êtes pas trop fatiguée, chère amie?> Elle répondit : « Merci, non. > D'habitude, après ces formules de politesse, Raymond, sa sœur et Suzanne parlaient seuls entre eux pendant tout le déjeuner, de sorte que Suzanne dirigeait la conversation. Toujours poursuivie par la même idée, elle demanda des renseignements à Raymond sur les Faustin Marchai. M*"^ de Bueil interrompit. Elle les jugeait en quatre mots : la femme, d'une suprême intelligence, manquait totalement de distinction ; l'homme, un paysan.
« Vous exagérez, chère amie... » Aux yeux de l'architecte, Faustin Marchai était un homme d'immense talent, élevé dans des traditions d'école un peu étroites, mais dont l'originalité s'accommodait d'un style classique; l'œuvre accomplie était considérable déjà, et sans nul doute, si ce fameux Kensington français était jamais exécuté^Marchal recevraitune commande importante de panneaux décoratifs.
«La commande, s'écria Raymond, oh! oui... voilà la plaie de sa vie... C'était un artiste, un vrai, celui-là, et c'est terrible de voir ce que l'enseignement officiel et l'administration ont fait de lui... : un brosseur de scènes historiques, marouflées sur des murs de monuments... L'administration l'a pris tout petit... A douze ans, comme il manifestait ce qu'on appelle des dispositions extraordinaires, le Conseil municipal de son village a payé ses études, d'abord à l'école régionale, ensuite à l'École des Beaux -Arts de Paris... Il a été tout de suite fonctionnaire-peintre... Comme il était
rr^
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très consciencieux, et sans aucune critique, vu son manque d'instruction première, il a écouté tous les conseils, il a démoli lui-même pièce à pièce toute son originalité. Après l'école de Paris, l'école de Rome... après les concours, les envois... Il revient, il expose deux ou trois portraits qui sont vivants, deux ou trois paysages qui ont Tair découpés dans la campagne : on les blague... et avec cela tous les ans, une tartine, qu'on médaille... Il n'a jamais douté du public et de rinstitut, le pauvre bougre : il continue ses tartines, il lâcbe ses paysages et ses portraits... Par malheur, il gagne de l'argent, il épouse la petite Berthier, il a des attaches officielles... Alors c'est l'écolequirecommence, avec la commande à jet continu, t»
Suzanne jugeait Raymond a sa valeur, mais elle l'écoutait avec une certaine confiance, sachant que ses idées n'étaient jamais de lui, glanées toutes dans des conversations d'artistes.
« Et Pauline Marchai ? demanda Fernande, on dit qu'elle dessine, qu'elle a déjà un talent? » — Mais personne ne lui répondit : le bref repas était achevé, Raymond, qui avait une commission aux Beaux-Arts, sortit vivement. M"*"* de Bueil disparut. On prenait le café chacun chez soi.
Aussitôt, Fernande dit tout bas : « Mademoiselle, j'ai une envie de dormir!... y> Et elle se posa sur son lit, ferma les yeux, finit par s'endormir tout à fait, pendant que Suzanne lisait à côté d'elle.
Dès trois heures et demie, le jour baissa. Fernande avait toujours la respiration égale d'une enfant qui dort, et Suzanne, qui ne pouvait plus lire, n'osait pas allumer même une bougie, de peur de la réveiller. Puis Fernande se redressa vivement : « Eh bien, quelle heure est-il?J*aidormi?Comment? mademoiselle, vous m'avez laissé dormir? Oh, vous êtes trop bonne !
— J'allais vous réveiller, ma petite; il faut que je parte, je vais chez les Marchai. »
Fernande se désola : « Je ne vous ai presque pas vue aujourd'hui. » Elle voulut elle-même lui passer les manches de son mantelet. Elle la reconduisit jusque dans l'escalier, l'embrassa comme une sœur, et lui murmura encore dans l'oreille : « Je serai toujours votre grande, votre chérie?... » Et elle était si nerveuse qu'elle avait une larme dans ses yeux brillants d'un peu de fièvre. Suzanne l'embrassa plus tendrement que les autres jours, et lui dit, avec le sérieux d'une promesse : « La seule vraie chérie. »
Émue par cet adieu, et par la visite qu'elle allait faire, curieuse de ces étrangers qu'elle allait voir de près, Suzanne remontait le boulevard Malesherbes d'un pas rapide. Cette courte journée renfermée, passée dans une pénombre au chevet d'une enfant endormie, et ensuite cette sortie dans le refroidissement de cinq heures, lui donnaient l'illusion d'avoir/ait grasse matinée, de se lever à l'instant, et elle subissait alors la fatigue de sa nuit blanche. Elle prit un tramway jusqu'à l'Étoile; lorsqu'elle en descendit, à l'entrée de l'avenue, éclairée comme cette nuit, presque aussi déserte, elle se ressouvint de son long retour au bras d'Emile Boucart, et elle se trouva maintenant très seule, très mélancolique. Elle pensa que les deux joies de sa vie étaient l'amitié d'Emile et la tendresse de Fernande. Elle eut le cœur gros. Elle fut tentée de ne pas pousser jusque là-bas, d'écrire à M""® Marchai <}u'elle n'acceptait point ses offres, de dire à Fernande, demain matin: «Vous n'avez plus besoin d'être jalouse. tî>
Hélas! elle n'était pas libre, ces délicates sentimentalités ne lui étaient pas permises. Elle pensa un instant à son père. Et maintenant, elle marchait vite, tout droit.
LA SDRINTENDANTE. 79
L'hôtel Berthier, sans les lumières de la veille au soir, sans les voitures entrant et sortant, affectait un aspect lugubre. Il découpait, comme un château fort de théâtre, ses pignons sur un ciel tragique, qui en accentuait l'archaïsme jusqu'au ridicule: ce n'était plus que l'ombre chinoise d'un monument de style.
«[ M. Faustin Marchai?»
Créancier, le concierge, répondit durement : « Il travaille.
— Il m'attend.
— Si madame veut monter. »
Elle eut un petit geste de dépit : c'était un des riens pénibles de sa profession, cette appellation de « madame ]» que lui donnaient, en la voyant seule, tous les gens qui ne la connaissaient pas.
Elle monta l'escalier, illuminé la veille, funèbre ce soir, avec les becs de gaz en veilleuse, le vert passé des tapisseries tournant au noir, les glaces des paliers ne trouant plus la muraille .d'une clarté nette, faisant à peine des flaques de pâles lueurs, sans contours.
Tout en haut, on ouvrit à Suzanne la porte d'un grenier immense, dont une seule encoignure était éclairée par deux lampes : l'une, avec un abat-jour de carton vert, posait un rond de lumière douce sur une feuille de papier écolier, où Fauslin dessinait à la plume; l'autre, à réflecteur, projetait une lumière crue sur un paravent, devant lequel la petite Marchai posait. Comme elle portait un costume Greenaway, Suzanne pensa que Faustin travaillait à des illustrations anglaises. La petite ne bougea pas, gardant la pose. Son père se leva, s'en)pressa:«Ah! mademoiselle... ah! mademoiselle... ma femme va venir... Permettez, j'achève... » Et il se remit au travail. Personne ne dit plus rien.
Suzanne inspectait l'atelier, stupéfaite. Dans cet hôtel, où toutes les décorations intérieures étaient con-
formes au canon de la mode, cette pièce où Ton atten- * dait le déballage obligé de vieilles étoffes, de panoplies, de bric-à-brac, restait absolument vide et nue. En fait de meubles, il y avait deux chevalets portant ces tableaux gigantesques, dont les dimensions donnent à réfléchir aux particuliers, et pour qui l'État seul trouve un logement. Contre le mur, tout autour, un étage de casiers étroits et hauts, dont on ne distinguait pas le contenu, était surélevé d'un étage de casiers bas et larges, occupés par des cartons verts. Au milieu de Tatelier, une caisse d'emballage en bois blanc, dont les c fragile]» se devinaient dans l'obscurité.
Faustin ne dessinait plus, mais il n'osait lever les yeux; il regardait Suzanne d'en dessous, presque sournois à force de timidité. Ce fut la petite qui se dérangea : « Tu as fini, papa? » Elle s'approcha, regarda le dessin sévèrement, puis se sauva, tout en dénouant les brides du grand chapeau qui se renversa derrière sa tête. Alors Faustin, resté seul avec Suzanne, fut obligé de parler : « Comme elle regarde les dessins ! Quel coup d'oeil!... Elle s'y connaît, elle a déjà du talent... Vous verrez... Moi, je n'y entends pas grand' chose, je travaille, ça vient comme ça vient... Ah ! voici ma femme. i>
Avec Constance, ce fut net ; pas de phrases : le prix, les heures, tout fut réglé en cinq minutes. Suzanne se leva. A la porte, M"* Marchai ne put réprimer un mouvement d'orgueil : (c Cela ne ressemble guère à un atelier, n'est-ce pas ?... C'est rangé, c'est propre... Ah! c'est moi qui ai mis de l'ordre ici... Vous voyez : làhaut, les papiers, la correspondance, les commandes, les mémoires acquittés. "» Et elle élevait la lampe, promenant la lumière sur les casiers.
K Ici... — elle se baissa, presque à genoux, éclairant les casiers étroits et hauts qui étaient en dessous —
K~V\T ■" -—--,■—'.5, t^jr-j-r--.
LA SUR1NTËNDÂNTE. Ki
ici, les toiles décollées, prêtes pour Texpédilioii, rangées sous le plus petit Yolume possible, cLissées, étiquetées : Femmes ntiesy Cènes, Vierges, Christs en croix. »
Elle reposa la lampe sur la table, puis,, indiquant de la main la caisse d'emballage : c Douze Néréides pour Buenos- Ayres. >
Faustin écoutait debout, tout droit, penaud. Le cœur de Suzanne se serra : elle partit vite. Elle rencontra M^^Berthier dans le vestibule, refusa de rester à dîner, répondit distraitement à une question à propos d'Emile, de leur retour ensemble cette nuit.
Lorsqu'elle rentra chez elle, le dîner était déjà servi, Renaudin était tassé sur sa chaise de canne. En face de lui. M*"* Renaudin prenait son potage sans mot dire, aussi raide que le tuyau du poêle en faïence blanche, qui montait derrière son dos. La suspension de faux bronze, avec une dentelle de papier autour de Tabatjour en porcelaine, n'éclairait que la table couverte d'une toile cirée, et laissait les visages dans l'ombre. Suzanne se débarrassa de son chapeau, de son manteau, mit son en-cas debout contre le buffet, s'assit enfin, subitement lasse et ennuyée.
Cette journée, Emile Boucart l'avait tout entière passée au bureau, étendu en travers de trois chaises, avec un Gil Blas déplié sur la tête, pour se garantir du jour. «Une journée de transition, » pensa-t-il, attribuant sa migraine, sa mauvaise humeur, à la fatigue d'une nuit blanche. Mais le lendemain il se sentit aussi dépaysé que la veille, somnolent, et le sang au cerveau.
Pourtant, il aurait dû reprendre ses aises tout de suite dans cette vie de bureau, dont il retrouvait, après une année d'absence, le régime immuable, lui qui savait si bien en vanter et en savourer l'ordonnance régulière, — toute différente de cette monotonie conventionnelle et caricaturale que les profanes imaginent.
La petite société où il rentrait n'était point une agglomération de copistes abrutis par la rédaction et par l'expédition des lettres. Cet individualisme des administrations, qu'avait si justement noté Suzanne Renaudin, les préservait tous de prendre un imérêt absorbant et dangereux à leur vil travail, maintenait intactes leurs différences de caractères, grâce à l'absence totale de toute nivelante solidarité. Ce groupe de faux rentiers, comme les qualifiait Boucart, formait une petite pseudo-aristocratie bourgeoise, un cercle d'oisifs, de modestes amateurs, où les plus divers types de la classe moyenne étaient représentés. D'un bout à l'autre
ri. ^
de la journée, par la porte ouverte des deux bureaux, la conversation courait, effleurant toutes les questions. Parfois c'était comme un salon, que, d'autres fois^ ceux occupés d'art transformaient en atelier, et ceux occupés de littérature, en cénacle; d'autres fois aussi les tout jeunes ou les trop vieux tombaient dans l'ordure. 11 n'y avait là de vraiment enfoncé dans l'administration que Lanjalley : et encore, toutes les fois que la grosse blague était à l'ordre du jour, il lâchait ses dossiers pour faire sa partie, comme un président de chambre qui descend du fauteuil à la tribune.
Les journées commençaient par de grandes pauses, de silence, et puis, tout à coup, la causerie s'accrochait à un hasard, à un arlicle de journal, à une date.
Ainsi, ce matin-là, dès midi, on se lança dans la politique : Roudillon s'aperçut, en détachant la feuille de son éphéméride, que l'on était au deux décembre, il lut tout haut le memenlo historique : « 1851. Coup d'État du Prince-Président, » et il cria : « Vive l'Empereur!
— A la porte!
— Vive le roi !
— Assez!
— Respectez mes opinions, nom de Dieu!... Sans ça,. qui est-ce qui les respectera? Ce ne sera pas moi toujours! »
Tout le personnel du bureau technique est là, dans le salon japonais transformé en club. Souchon prend la chose au sérieux, discute : « Je ne suis pas partisan du gouvernement actuel; cependant les principes...
— Non, mais retourne à ton homéopathie !
— Tenez, monsieur Roudillon, déclare Lepargneux, j'ai vu le second Empire...
— Allez chercher Rigolo qui a vu le premier! » Rigolo : de son vrai nom Fessard, vieux débris de la
guerre de Crimée, dont le ramollissement affecte les.
allures de ralcoolisme. On appelle, on sonne. Le voici, traînant ses savates d'un pas d'ataxique, riant d'un petit rire qui tousse.
« Fessard, racontez-nous la bataille de Waterloo?
— Fessard, deux mots sur Sainte-Hélène?
— Hi! hi! vous vous fichez de moi.
— Parbleu !
— Tous les régimes ont leurs tares, affirme Souchon, mais tu conviendras que la pourriture impériale...
— Oh! là, là...
— Gambetta Ta dit...
— Oh! Gambetta...
— Un grand homme!
— Va donc, hé! Richelieu d'estaminet!
— Qu'est-ce que nous serions devenus sans lui après la chute de Badingue?
— Metz... Bazaine...'
— Messieurs! réhabilitons Bazaine!
— Canaille... Traître... Vendu... Cinq milliards.
— Bonjour, seigneurs!
— Ah! M. Cocheteux!
— N'est-ce pas, monsieur Cocheteux, que Bazaine ?. . .
— Attendez, dit Roudillon presque haut, Cocheteux va dire des âneries.
— Je suis républicain, parbleu ! dit le sous-chef. Qu'est-ce que je serais sans la Révolution, sans la République?
— Qu'est-ce que vous êtes avec la République?
— Hé! hé! continue Cocheteux, je parle par intérêt personnel, par pur égoïsme : je suis un sceptique, moi. Le Président de la Chambre me protège : je suis républicain.
— Et c'est à ce titre, monsieur, déclama Roudillon, que vous insultez des convictions comme les miennes ?
— Qu'est-ce que vous êtes donc, vous ?
— Réactionnaire !
— Ce n'est pas une opinion !
— C'est la mienne ! C'est celle de l'immense majorité dés Français sous. tous les régimes ! Messieurs, je salue le duc de Nemours, lorsque je le rencontre au Bois de Boulogne. »
Et la séance finissait par un concert, Roudillon imitant tout un orchestre avec sa gorge, avec son nez, avec ses lèvres, jouant de l'harmonica avec ses ongles sur les carreaux, jouant de la grosse caisse avec la paume de sa main contre la porte, et chantant :
Elle est sauvée, notre sainte République.
Allons, Français, n'ayons tous qu'un seul cri,
Ta la lam pam pam ! ! !
Pour acclamer Grévy le Jurassique, Crions, Français : vive Jules-Grévy !
Vive Grévy !
« Vive Grévy ! ! ! »
Entre Lanjalley : « Monsieur Roudillon, si vous vous taisiez? y> Et la conversation s'étouffe, s'éteint, avec des mots qui partent encore à petit bruit dans les coins: « Si... Non... Muffe... Zut! quinze lettres à copier !... Au fond je m'en bats l'œil autant que toi...
— Monsieur Meugy, bougonne Lanjalley tout en annotant d'une écriture gigantesque une minute de lettre, vous n'avez donc rien à f.....dans votre bureau, que vous venez traîner vos savates dans le mien ? » .
Celui que Lanjalley apostrophait ainsi, était un débutant romancier qui venait presque tous les jours causer littérature avec Roudillon, autre jeune. 11 était long, maigre, d'une tenue de corps précieuse; avec une curieuse tête à transformations, qui pouvait s'approprier à volonté n'importe quelle physionomie et être typique dans tous les genres; ainsi, très militaire
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lorsque pour son volontariat il s'était rasé ; habituellement tête convenue d'artiste, avec des cheveux e» liberté, plutôt épais que longs, plutôt broussailleux que frisants, avec une barbe juste milieu entré celle de rapin et celle de Christ, avec de petits yeux rieurs et mouillés, avec des lèvres tout à la fois gourmandes^ et pincées. En face de Roudillon, garçon de sang et de nerfs, coureur de filles, amoureux des littératures où la virilité halette en courtes phrases, Meugy était le dissecteur, le buveur de thé, le préraphaélite, l'esthétique, qui, devant les madones de Botticelli, suspend son extase sur un ah ! ponctué d'un point d'orgue.
Pour que la causerie atteignît les hauteurs, il fallait encore la présence de Gabriel Fabre, attaché au bureau des Expositions : discrète personne, à l'épaisse barbe châtain, qui faisait de la critique en chambre, et publiait des aperçus paradoxaux de quelques lignes dans des recueils autographiés.
Meugy et Fabre s'asseyaient, et lentement, d'une voix très douce, se renvoyaient des idées d'une subtile bizarrerie ; se taisant parfois et se regardant comme deux augures ; puis lisant, avec un geste des mains, analogue à celui des pattes d'un chien qui fait le beau, certaines pages écrites qui leur suggéraient l'impression des grandes pages murales peintes par un Puvis de Chavannes.
Et imaginez, à cette scène ordinaire de cénacle, le décor bureaucratique des casiers et des paperasses, avec le japonisme comique de l'ornementation ; devant sa table, Dumoustier copiant à lui seul toutes les lettres ; de sa place, Boucart lançant des mots d'homme du monde assez compétent. Du bureau voisin, le classique Souchon, s'étant dressé du milieu de ses fioles, demande, avec l'ironie bonasse d'un professeur qui corrige une copie, le sens d'une exprès-
sion énigmatique^ ou la justification d'une syntaxe hardie. Là-dessus, Renaudin vient rendre à Roudillon les Monstres Parisiens de Catulle Mondes. Lui, qui a failli choir dans l'Université, est effaré par le travail de cette prose, mais déclare solennellement qu'il y a là des pages qui resteront. Puis il ajoute avec timidité : <r Quelle jolie pièce que ce Monde oii l'on s'ennuie f » Il a découvert cette comédie la veille, à la deuxcentième, étant allé au Français avec des billets donnés.
Alors tout le groupe illettré du bureau se réveille, se sent capable cette fois d'émettre un avis, et Roudillon tonne contre l'art inférieur du théâtre. Le vaudevilliste Jean Joubert déclare, avec son geste emprunté au portrait de M. Guizot : « Vous n'avez pas le sens de la scène, mon cher.
— Moi, dit Cocheteux, je ne me suis encore exercé qu'à des livrets d'opéra-comique ; mais j'ai une ambition, c'est de composer une tragédie dans les règles. Après en avoir fait le plan, j'en écrirais dix vers par jour, pas plus, mais pas moins; et lorsque j'aurais terminé mon œuvre, je la lirais à des amis sûrs, en les priant de me dire leur opinion sincèrement... des amis de choix : vous en seriez, monsieur Joubert. »
Oh siffle. « Tiens! Brimaux qui chante sa musique,» dit Boucart. Et le nom de Wagner, une phrase sur le prélude de Tristan, se croisent avec une affirmation <le Roudillon sur l'horreur que Victor Hugo avait des instruments. Cocheteux reprend le dé de la conversation : <r On ne sait plus faire aujourd'hui de la musique •d'enthousiasme, ni de la musique travaillée. Je n'admets point la Manon de Massenet, œuvre faite sur -commande en un temps donné, comme un pantalon par un tailleur... VOmbre^ voilà de la mélodie!... »
Entre Lanjalley : c'est le dénouement ordinaire de
88 LA SURhNTKNlUNTE.
toutes les discussions. Il jette un travail sur le bureau de chacun, et ressort, sans rien dire.
« Hein ? quoi ? me Roudillon. Des épreuves à corriger ? Ah ! non , par exemple ! J'en aurai mon compte quand j'aurai trouvé un éditeur pour mon roman... Tiens, cette blague! C'est de papa. »
C'étaient les comptes rendus imprimés de la Commission d'enquête sur les industries d'arl, et Roudillon avait à relire la déposition de son père, le célèbre peintre-verrier.
^ Spécialisation ! Machinisme ! gémit Souchon. Quel français!
-T- Comment dirais-tu ?
— Tout bonnement qu'il n'y a plus d'ouvriers artistes, parce que la machine les remplace, et que d'autre part la division du travail entre plusieurs ouvriers fait du moindre objet une œuvre collective, dont la conception ne saurait être une. »
Roudillon lisait entre ses dents : « Abaissement da prix de vente... Cherté toujours croissante de la maind'œuvre... J'ai dans ma maison des ouvriers qui gagnent huit, dix et jusqu'à douze francs par jour...
— Voilà, monsieur, dit Lepargneux, pourquoi les affaires marchent si mal. Des ouvriers gagnent douze francs par jour, tandis que nous... Qui donc est payé ici douze francs par jour, c'est-à-dire trois cent soixante francs par mois ? Un sous-chef.
— Et, dit Renàudin, un sous-chef est obligé à une certaine tenue... Eux, qu'est-ce qu'ils font de leur argent ? Ils le boivent. Et encore ils se plaignent, ils se mettent en grève. L'opinion les soutient... Nous, on ne fera jamais de révolution pour nous, parce que nous ne portons pas de bourgerons. ))
Et il retourna dans son bureau en secouant du bout des doigts quelques grains de poussière qui maculaient
sa redingote ; car, comme il répétait souvent avec son exagération d'homme honnête jusqu'à la névrose : € Pour les gens riches, être peu soigneux, ce n'est qu'une négligence; pour les pauvres comme moi ce serait un crime. >
« Une révolution pour nous! s'écria Roudillon. Eh bien! il ne manquerait plus que ça!... Ce serait du joli!... La Commune des fonctionnaires!... Mais je vous demande un peu en quoi nous sommes intéressants... Est-ce que nous n'étions pas libres d'avoir, comme d'autres, de la patte, un talent, une aptitude quelconque? Si nous avons choisi une existence de propres à rien, c'est notre faute, nous ne devons nous en prendre qu'à nous.
— Tu défends les ouvriers? Tu approuves les grèves ?
— Pas du tout! Et si la canaille bougeait, je taperais dessus avec plaisir, parce qu'au fond je suis un atTreux bourgeois; mais il ne s'agit pas ici de sales ouvriers de métingue, il s'agit d'ouvriers artistes : eh bien ! ceuxlà ont raison; s'ils ont du talent, ça n'a pas de prix.
— Alors tu trouves que les patrons ont tort de ne pas se laisser ruiner?
— Ah! voilà!... C'est qu'en somme, la question des industries d'art, ce n'est pas une question ouvrière, c'est une question sociale... Sais-tu qui les ruine, les patrons ? Ce n'est pas les exigences de leurs ouvriers, c'est la grande muflerie contemporaine, c'est la sainte Démocratie!... D'abord il n'y a plus de gens riches pour acheter ce qui est beau et cher... et puis il y a un tas de snobs qui veulent du luxe à bon marché... du toc... du simili... Alors le grand art crève de faim et la pacotille nous envahit... Tu comprends qu'ils n'y voient que du feu, ces braves imbéciles qu'on interroge sur les causes de leur dégringolade ; et quant aux politiqueurs qui les écoutent déposer, ils appellent ça la grande
question de l'art démocratique... Art démocratique... : parce que l'exécutant est à la fois un artiste et un ouvrier... Mais, tas de brutes, il n'existe pas d'art qui ait besoin plus que celui-là d'une aristocratie, et il n'y a qu'un moyen de le relever, c'est de vous flanquer tous dehors, vous et votre sale société de va-nu-pieds!
— Alors, dit Lanjalley, qui restait là, intéressé, à votre avis les. projets de M. Constant Berthier, cette diffusion de l'enseignement du dessin, ces créations d'écoles, de musées, ce Kensington français...
— Tout ça, à quoi diable voulez-vous que ça serve? S'il n'y a plus d'acheteurs pour les œuvres d'art, il n'y aura plus d'ouvriers d'art... Vous aurez beau en former... Ils deviendront autre chose... n'importe quoi... des professeurs de dessin ou de modelage... Tenez, des professeurs, voilà ce que votre régime de ratés a surtout produit... Non, ça me fait pitié de voir des questions pareilles tranchées par un Constant Berthier, par un Marius Peltrot, ce petit avocat sans causes qui fait des brochures sur la recherche de la paternité, par une Antoinette Berthier, cette... soyons convenable, je vais chez eux ce soir... Au fait, Boucart, tu y vas?
— Non!... »
^ Pourquoi ce non? — C'est <ïue depuis huit jours Emile Boucart souffrait comme d'une courbature morale, et se traînait dans une vague désuétude : crise que traversent tous les jeunes bourgeois au retour du service; car le Régiment, en les adaptant toute une année à un milieu nouveau, fait d'eux des étrangers dans leur propre milieu où ils s'imaginaient rentrer sans secousse. Bien que son existence antérieure n'eût guère été accidentée, Emile avait subi déjà une crise analogue lorsqu'il était sorti du collège. Sa vie d'externe à Condorcet, avec le déjeuner et le dîner chez soi, les allers et
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retours à heures fixes, par un chemin déterminé, était une vie d'employé. Il s'était trouvé ensuite désorienté comme un fonctionnaire mis à la retraite. Et quand il était entré aux Beaux-Arts, il n'avait fait que reprendre la vie qu'il vivait depuis l'âge de huit ans. Pourquoi ne parvenait-il pas à présent à se raccrocher à ses habitudes, comme naguère après ce premier entr'acte? Était-ce privation du plein air, de T^xercice quotidien, du perpétuel mouvement? Non, car il était affadi et mou. Il n'iprait de goût à rien, désœuvré, oubliant l'ivresse de la semaine dernière à la soirée Berthier, paresseux pour revêtir son habit, pensant avec une jouissance de dormeur qu'il se coucherait ce soir au lieu d'y retourner.-
M"' Berthier, depuis la provocation de son regard et de sa poignée de main l'autre soir, n'avait plus songé à Emile. Des fugitifs souvenirs, des rappels d'images ne trouvaient pas actuellement de place dans sa vie, trop encombrée de sensations et de réalités. Elle venait, après de machiavéliques temporisations, de brusquement céder au Président du Conseil, de qui semblait dépendre la signature d'un décret instituant un portefeuille nouveau ; et elle s'apercevait après coup que l'assentiment du chef seul ne suffisait point, qu'il fallait conquérir l'unanimité du Cabinet, qu'il lui restait à accomplir une tâche énorme de séduction.
Comment, parmi les soucis de cette entreprise qui poussait la prostitution jusqu'au grandiose, eût-elle retrouvé l'insaisissable trace du plaisir délicat, complexe et fort léger, que lui procurait, il y a huit jours, la vue d^un tout jeune homme oublié deux ans? Mais l'illusion de l'oubli n'était que l'inconscience du souvenir.
Parfois des impressions d'apparence négligeable renaissent en nous à l'improviste avec toute leur fraîcheur d'impression immédiate et sans l'effacement habituel des images; et leur valeur secrète, inquiétante
peut-être, nous est révélée alors par la fidélité mécanique de notre mémoire à conserver intact ce que notre réflexion n'avait pas retenu. C'est ainsi que ce soir^ étant debout en haut de ce même escalier, dans un costume du même archaïsme, avec la même M"* Maignien dans son ombre, et, autour d'elle, les mêmes amabilités du ministre caressant ses favoris, Antoinette pensa tout à coup à Emile Boucart, s'étonna de penser à lui, s'étonna d'être certaine, malgré la foule des gens qu'elle avait salués, qu'Emile ne lui avait pas échappé, qu'il n'était pas là. Et aussitôt elle n'y songea plus, mais la soirée lui parut morne. Et au buffet, elle ne put se tenir de mettre les deiix mains sur les épaules d'un sénateur, et de lui dire, avec son langage de fumoir : «: Eh bien! mon cher, on s'embête donc chez moi aujourd'hui? »
Le lendemain, à onze heures, elle montait chez les Faustin Marchai, avant le départ de Suzanne Renaudin : ^ On ne vous a pas vue hier... M. Boucart non plus... » La petite Pauline travaillait avec Suzanne dans l'atelier. M"* Faustin Marchai, ayant trop à faire dans la maison — où elle surveillait jusqu'au balayage — pour s'occuper de sa fille, avait ordonné que les devoirs seraient faits là, sous l'œil du père. Faustin résista d'abord, par timidité, puis céda comme toujours; et dès le premier matin Suzanne avait su le mettre à son aise : la glace était rompue.
Alors, elle n'avait plus une seule élève, mais deux. Le père écoutait en même temps que la fille, plus respectueusement attentif, souvent aussi plus lent à comprendre; si bien que l'enfant vive s'écriait : « Voyons, papa... » et répétait avec une merveilleuse intelligence les paroles de la souriante maîtresse.
Mais c'était l'œil du peintre qui était surtout charmé par ce groupe de l'enfant et de la jeune fille, et il en
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commença un tableau. Sa femme lui laissait en ce moment un peu de répit, et en prévision de l'immense travail dont il serait chargé si le Kensington français se construisait , elle ne quêtait pas pour lui d'autres commandes. Accoutumé à ne jamais perdre son temps, il se mit à peindre Suzanne et Pauline; mais il fît cela comme un travail de récréation, oubliant soudain tout ce qu'on lui avait inculqué ; ne cherchant point des combinaisons artificielles de lumière; ne plaçant point ses modèles : les saisissant dans une pose — non la première venue, mais la plus involontaire et la plus expressive de leur personnalité; réduisant son art au rendu scrupuleux de sa vision : seul mode propre à manifester dans son nu et dans son tout une originalité innée d'artiste.
Et tout à coup il apparaissait à Suzanne que les objets prenaient de la lumière et du rêve dans ces yeux clairs et pensifs de paysan. Oui, Raymond Vernet de Bueil avait raison : un grand peintre timide ; — plus que timide, inconscient; se défiant de lui-même, et jamais de ses maîtres; de sorte que son génie personnel ne s'était jamais révolté contre les enseignements de l'École, qu'il avait eu remords et honte de son originalité, qu'il l'avait cachée, qu'il avait eu la bonne volonté — et le succès, hélas! de l'étouffer; et qu'aujourd'hui, devenu le plus banal des décorateurs officiels, peintre au service de l'Administration, il ne risquait une pareille toile que par débauche, n'osait la montrer qu'à Suzanne, vite la retournait contre le mur lorsqu'un pas montait dans l'escalier.
Ce fut pour M"* Renaudin une grande douceur quand elle vit que cet homme, qui tout d'abord s'était frotté à elle comme un bon chien ordinairement battu, pour qui elle avait éprouvé une sympathie mêlée de beaucoup de pitié et d*un peu de dédain, était comme elle, sans lui-
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même le soupçonner, un élu, capable de s'élever, si elle lui tendait la main, jusqu'à la radieuse contemplation des Idées. Et l'intimité entre eux devenait très haute, très artiste, sans demeurer toutefois purement intellectuelle : car toutes les facultés de Faustin Marchai, qui avaient été naguère étouffées ensemble, se donnaient ensemble carrière aujourd'hui, et son cœur avait des réserves d'énergie à dépenser. Suzanne, d'autre part, était exclusivement constituée pour cette passion des âmes aristocratiques : l'amitié.
Elle y mettait même tant de raffinement, que son affection naissante pour Faustin suscita en elle quelques scrupules à l'égard d'Emile. Il lui sembla q^u'en s'attachant à un autre, elle volait quelque chose à son ami d'enfance. Elle eut besoin de lui écrire, de le voir, de lui parler. Elle trouva un prétexte : M°" Berthier Tavait engagée à venir ce soir chez les Maignien ; comme cela, sans invitation , mais Claire Maignien était trop heureuse de recevoir, même sans les connaître, tous les habitués de l'hôtel Berthier. Suzanne expédia une dépêche au ministère : c Irez-vous ce soir chez les Maignien ? J'y serai. »
Lorsque la dépêche arriva, Boucart traînait son ennui le long des corridors et du haut en bas des escaliers. Il était monté consulter les affiches officielles des théâtres, cherchant un emploi pour sa soirée, ennuyé d'être resté à la maison six soirs de suite et de s'être couché à dix heures. Il s'arrêtait à droite et à gauche, pour une poignée de main, pour une minute de causerie dans les bureaux de Meugy, de Gabriel Fabre, dans un petit réduit, où un employé très riche et corpulent, nommé Plisson, brossait des paysages d'amateur, loin du cabinet de son chef, et en tête-à-tête avec un caniche blanc.
Le petit bleu, avec l'adresse, d'une longue et maigre
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écriture féminine, resta sur sa table une heure et demie. Tout le monde l'avait examiné lorsque Emile rentra dans le salon japonais. Il fut accueilli par des plaisanteries de circonstance :
« C'est pour ce soir?
— Compliments.
— Ne prenez pas de salicylate , dit le goutteux Dumoustier.
— Souchon pourrait vous préparer une dilution.
— Vous devez être joliment déshabitué des femmes de Paris, depuis un an... »
Boucart lisait, tranquillement assis sur le coin d'une table, les jambes pendantes : <c Les Maignien... Oui,, j'ai reçu la carte... Est-ce qu'on y va, Cam?
— J'y vais, » dit Roudillon.
Il plia la dépêche, la mit dans son gousset, et subitement réveillé, s'écria : « Déshabitué, je t'en souhaite...» du ton de quelqu'un qui va débiter une tirade. Puis il se tut et se rassit, tout pensif.
Mais l'atmosphère du bureau se surchauffait. Lorsqu'il était question de gaudrioles, plus de hiérarchie, tout le monde s'en mêlait, chefs, commis et garçons,, tous égaux devant la femme. Tous gascons aussi !
« Moi, disait Cocheteux, avant mon mariage, je fréquentais une petite maison hospitalière... »
Et, au fond, c'était la seule histoire vraie, car tous gouvernaient leurs sens avec leur esprit fonctionnaire, et ils ne connaissaient que la prostitution régulière, qui est le plaisir public réglé administrativement, ou le collage, et qu'est-ce que le collage? la nudité .de l'Amour assise sur un rond de cuir.
Emile, avant le volontariat, s'était ordonné un régime :; il allait au plaisir comme à son bureau. Il se demanda soudain pourquoi , depuis le retour, il avait dérogé à. ses propres ordonnances. Il s'aperçut que son malaise
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se transformait. Ses muscles, après la torpeur des derniers jours, réclamaient de Tactivité. Il lui fallait le plein air, le cheval, le monde, les femmes. Et ce fut une fièvre lorsqu'il songea que, ce soir, il retrouverait rivresse de l'autre semaine chez les Berthier.
Il la retrouva, oui ! Et lorsque Suzanne, qu'il reconduisit encore, surprise de son entrain, de ses manières amoureuses avec toutes les femmes, lui fit presque des reproches, il répondit comme un Chérubin en retard. Toutes les femmes, toutes, comme il les avait enveloppées! Et quelle belle assurance, quelle ardeur de jeunesse! Quelle adroite agilité à se plier au caractère de chacune! Comme il avait su se risquer avec la petite Gavioli, qui, elle, ne lui cachait point sa joie de flirter avec lui, et avait des envies folles de le tutoyer pour faire comme Hyda Kylberg, qui tutoyait Ozenne ! Comme il avait caressé, avec ses regards et avec sa voix, Fernande, toute prise par le plaisir que Ton fît attention à elle, jusque-là traitée en enfant. Vers la fin de la soirée. M""* Berthier elle-même l'interpellait, lui disait : « Vous n'êtes pas venu mercredi, c'est très mal; je reçois demain dans l'après-midi, je vous attends. » Alors il la dévisageait, se rappelait ses troublantes amabilités, l'excès de ses pressions de main : 4C Tiens ! on dirait... :» Et son imagination, sa pauvre imagination d'homme positif battait la campagne, fouettée par un coup de sang au cerveau.
Il lui rendait la visite ordonnée: il la trouvait seule. Elle lui parlait, non comme une femme du monde, mais comme une fille qui provoque : « Avais-je oublié de vous dire que je comptais sur vous tous les mercredis?... Excusez-moi... J'ai été si troublée en vous voyant... Je suis franche, je ne sais pas déguiser ma pensée. »
Emile, ahuri, ne répondait pas. Il arrivait une four-
née de visites ; la conversation devenait générale. On dissertait sur l'amour platonique, et la femme d'un peintre célèbre racontait que sa cuisinière faisait danser Tanse du panier.
Le lendemain, Boucart galopait dans les allées du fiois. Le soir, à dix heures, il se présentait chez Olympe Bondoux sans invitation ; M*"* Berthier lui avait dit : « Venez donc, je vous présenterai. > Dès la porte, un petit homme sec, dont le rôle n'était guère défini dans là maison^ tout bonnement sans doute le successeur de « mon illustre ami », vint au-devant d'Emile : « Monsieur?...
— M"® Berthier m'avait dit...
— Ah ! parfaitement. »
Et Olympe elle-même parut, en son éternel demideuil, lui donna la main, le remercia sans le reconnaître.
C'était un rez-de-chaussée bas de plafond, meublé d'Utrecht, décoré uniquement avec la tête connue du « Libérateur 3>, reproduite en peinture, en dessin et photographie sur le mur, en buste sur le piano, sur {acheminée, entre deux lampes dont les globes étaient habillés d'une dentelle en papier rosé.
Un poète auvergnat, à chevelure moutonnante et à barbe aiguë de satyre, déclamait des vers pleins de roses et de perles, avec un accent de rétameur qui chante. Emile s'assit sur le bras du fauteuil d'Antoinette. Puis il aperçut Juliette Chaumeil, Miette qui le reconnut, lui donna la main en bonne camarade, Narcisse Durand et le sculpteur Grabçzewski, son inséparable depuis le bagne, l'amant de cœur de la petite Béranger. Le successeur de « l'illustre ami » ouvrit le piano. Les plus vieilles et les plus grosses femmes de la société Berthier, affolées de danse et n'osant s'afficher dans les salons convenables, faisaient leur tour
de valse tous les huit jours chez Olympe Bondoux. Emile se réfugia dans l'antichambre.
< Eh bien, vous êtes gentil, vous !... »
Adeline Gavioli dans un pareil milieu ! Sans répondre, il lui prit la main. Ils se mirent à glisser leur boston parmi les groupes sautillants des valseurs à deux temps. Elle grondait coquettement. Lui répondait : « Si vous saviez comme je suis amoureux de vous ! — Blagueur ! » Mais l'instant d'après, comme on allait prendre le thé, elle s'égarait avec lui; et ils se trouvaient, s'étant trompés de chemin, dans le vestiaire, tout seuls, car l'unique bonne était occupée à servir dans la salle à manger. Adeline se laissait étreindre la taille, baiser l'épaule...
« Voilà que je flirte, à présent ! » se dit Emile stupéfait. Cela ne lui avait fait aucun plaisir, et tout de suite il avait songé à Fernande.
« Venez, venez... »
Ils étaient de nouveau parmi le monde, dans la salle à manger. Boucart perdit Adeline, exprès peut-être, rencontra Miette, lui prépara son thé, fut obligé de lui demander un « américain ». Puis il retourna vers Antoinette : « Causons une valse. »
Elle se leva, fit le tour du salon à son bras; puis ils se rassirent dans un coin. Mais ils ne trouvèrent à se dire que des choses banales, et se quittèrent intimidés, mécontents d'eux-mêmes.
« Irez- vous au mariage de Cécile Gavioli?
— Si je dois vous y retrouver... Au fait, c'est votre jour de réception.
— Oui, mais je ne reçois qu'à cinq heures.
— Vous serez chez vous après?
— Sans doute. »
« Monsieur Cocheteux, dit Boucart la veille de la
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