‹ La surintendanteChapitre 3 sur 13 · TT · texte numérisé non relu

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cérémonie, demain je n'arriverai pas avant deux heures : j'ai un mariage. "»

Il se rendit très exactement à la petite église de Saint-Honoré d'Eylau avec sa serviette sous le bras. Il aperçut Fernande Vernet de Bueil, venue seule avec Suzanne, et se plaça près d'elle, puis se sentit gêné de ne pouvoir lui adresser la parole, un peu ému d'être tout à côté de la jeune fille pendant que les orgues chantaient. Et soudain il se rappela pourquoi il était venu, il se leva, chercha des yeux M"® Berthier. Avant la fin de la messe, il se glissa le premier vers la sacristie, s'établit d'abord contre la porte, puis entra, sortit trois fois. La petite Adeline lui serra les doigts un peu fort sans qu'il y prît garde. Il ne chercha même point Suzanne et Fernande pour leur dire adieu. Il était exaspéré : € Si elle commence à me faire poser !... » Il parlait déjà d'Antoinette comme d'une maîtresse. Il ajouta : < C'était bien la peine de sécher le ministère, ]» comme s'il eût regretté ce demi-congé.

Il rentra en toute hâte rue de Valois. C'était jour de grande flâne, car Lanjalley n'avait pas paru. Renaudin seul était resté à poste fixe dans son bureau. Emile essaya de causer avec lui, mais le pauvre homme répondait à peine, effaré de soustraire quelques minutes à l'administration. Il était pourtant inoccupé. Le vieux Lepargneux, le commis-expéditeur des plâtres, vint lui montrer innocemment des petits moulages de musée secret qu'il exécutait lui-même aux heures perdues. « Encore si j'avais cette ressource, lorsque le travail manque! t^ gémit Renaudin, qui se passionnait, comme tous les universitaires-nés, pour les travaux manuels. Lanjalley ne lui donnant plus une lettre à rédiger, il en était réduit, pour s'occuper, à modifier tous les jours l'aménagement de son bureau. Même, depuis une semaine, cette ressource suprême lui manquait,

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Lanjalley lui ayant dit : « Vous avez donc du temps à perdre, monsieur Renaudin? j>

« Il ne viendra pas ce soir, le grand chef? dit Emile. Non?... Alors, je me tire. »

Il remonta jusqu'à la rue de la Faisanderie à pied. Madame n'était pas rentrée, c Mais elle a bien recommandé... Si monsieur veut attendre...

— J'attendrai. >

Il s'impatienta toute une heure dans le salon vide. Enfin Antoinette parut; elle n'avait pas pris le temps d'enlever son chapeau. Elle souriait comme pour s'excuser. D'où venait-elle? Emile se sentit presque le droit de lui poser des questions. Elle-même éprouvat-elle un pareil sentiment? Après la brusquerie de son entrée, elle eut un instant d'embarras. Mais elle se reprit vite, s'assit à côté de Boucart sur le même divan ; et ce n'était plus la même femme, c'était la femme d'affaires et d'intrigues.

« Je n'ai pas eu le loisir d'aller marier Cécile Gavioli... J'ai tant de choses... »

Elle ne précisa pas. Mais, comme si Boucart était au courant de ses combinaisons, elle ajouta : ^ Tout va bien... D'ici à trois semaines, quinze jours peut-être, votre situation changera. . C'est tellement au-dessous de vous ce petit emploi d'expéditionnaire... » Elle se figurait un Boucart très artiste, à l'étroit dans son bureau.

Il sourit : « C'est par vous que j'arriverai. :»

Oh ! oui, elle y comptait bien, et cette seule espérance lui rendait facile la tâche répugnante qu'elle avait entreprise Elle se marchandait et se vendait sans dégoût, songeant que son infamie pourrait servir à Emile, considéré déjà comme l'amant présomptif, ainsi que jadis à Marins Peltrot. Mais Boucart n'était pas le cabotin qu'il fallait pour lui donner la réplique. D'ail-

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leurs, il ne comprenait qu'une chose, c'est qu'Antoinette se jetait à sa tète. 11 restait calme, désirant cellelà moins que toute autre, mais pas assez bêle pour refuser cette aubaine.

Il prit la main gantée d'Antoinette et la baisa longuement; mais que lui dire? Il n'avait aucune idée du dialogue convenable dans ce cas nouveau et imprévu. Un coup de timbre; il se leva, dit avec humeur: «Quel ennui ! Quand vous Terrai-je sans être interrompu au bout de cinq minutes?» Elle leva les épaules. '—«Quel jour? Dites-moi? quand serez-vous seule?

— Écoutez, je vais vous parler franchement.»

Et les yeux dans les yeux, franche? oui, cynique plutôt, et crue comme une fille qui se promet, elle déclara: « D'ici à quinze jours il ne faut songer à rien... Vous ne viendrez pas ici, vous me le jurez? »

Elle s'engageait à terme, mais elle s'engageait. Emile crut rêver. Son étonnement aurait bien grandi, s'il eût soupçonné le motif du délai imposé : une pudeur sentimentale de grisette, une hoûte de se donnera l'homme qui lui plaisait décidément, avant de s'être lavée de toutes les saletés où elle devait patauger encore pendant deux ou trois semaines.

Ce furent quinze jours très rudes pour Emile. Il ne bougeait plus de chez lui que pour aller aux Beaux-Arts où l'idée fixe d'Antoinette le poursuivait. Il s'indignait d'être énervé à ce point par l'attente d'un plaisir que, somme toute, il ne désirait pas. Il dépensait sa fièvre en accordant un intérêt excessif, provincial, aux puérils épisodes de la vie ministérielle.

Comme tous les ans, à la fin de décembre, il y avait quelques jours dramatisés par l'incertitude des gratifications, des augmentations, et par la distribution des pal mes académiques. D'ailleurs, lesgratificationsétaient fixes, bien que l'on parlât chaque année, tantôt de les

supprimer, tantôt de les augmenter d'un lot de gravures ou de porcelaines de Sèvres. Quant aux palmes, on y attachait si peu de prix que les employés décorés ne les portaient que dans les couloirs du ministère; et en fait d'augmentations, on parlait d'un disponible de 600 francs, qui serait affecté sans doute à arrondir le traitement de deux employés tout jeunes, protégés par des actrices, sociétaires de la Comédie-Française.

Le jour de l'an fit diversion, avec la corvée des visites. Puis on s'égaya une semaine entière à lire et à commenter les professions de foi incendiaires de Narcisse Durand, qui fut élu député de Paris, avec une majorité imposante. Ensuite lesjournées furent longues et vides, car c'était une époque de travail nul. Alors il souffla sur le bureau inoccupé un vent de folie; et Boucart, qui avait plus que jamais besoin de dépenser son incommode surabondance d'énergie, devint le boute-en-train de toutes les blagues : Roudillon fut détrôné.

Ce fut Souchon qui lui servit de cible. Emile feignit de s'associer à ses enthousiasmes. «Veux-tu, mon vieux? nous rengagerons ensemble. > Souchon faisait déjà des préparatifs et s'efforçait de familiariser ses parents avec l'idée d'un prochain départ. C'étaient du matin au soir des récits interminables du régiment. Souchon avait passé par la caserne comme les gens à qui manque le sens de la réalité, qui traversent le monde enveloppés de leur idéal conventionnel comme d'un nuage mythologique, derrière lequel ils entrevoient des objetsbrouillés. Il avait vu dans ce bourgeois volontariat un roman d'Alexandre Dumas père réalisé. Paladin eh bourgeron, il avait flairé dans la chambrée nauséabonde le parfum d'une Rome patriotique, et il était homme à exprimer ce simple fait : k Nous faisions Tèscrime à la baïonnette i^ par cette phrase : « Nous avons frappé de nobles coups. »

Un soir, Bédouin, le commis d'ordonnancement l'emmena écouler une conférence à la Société de géographie. 11 revint avec un système d'idées sur la colonisation. Il parla sérieusement de partir pour le Congo, et parut au ministère coiffé d'un casque annamite. La mode s'établit alors des couvre-chefs exotiques. Cocheteux exhiba une graisseuse calotte de soie, par lui décorée du nom de bonnet grec; Bédouin, un élégant béret de harse-guard rouge et bleu; et Roudillon, une toque de voyage en forme de casquette de jockey, en soie à petits carreaux noirs et blancs.

Le jour de la visite décisive à Antoinette était arrivé, Boucart fit une course inutile rue de la Faisanderie. Il eut la folie d'écrire, et elle le reçut le lendemain. Mais de nouveau elle le supplia : « Quinze jours encore, quinze jours... y> Il revint au bureau plus surpris que monté par cette étrange femme, qui semblait si ardemment le désirer et qui repoussait la hardiesse de ses mains avec une peur, qui réclamait un délai.

« Souchon, mon ami, cria-t-il du salon japonais aussitôt rentré, tu crois aux tables tournantes?

— Je n'hésite pas à reconnaître que certains phénomènes semblent échapper aux investigations de la méthode positive. ^

Ils s'emparèrent d'une petite table carrée, s'assirent chacun à l'un des bouts, les mains à plat sur la table, sans observer aucun des rites prescrits.

« Êtes-vous là, cher Esprit?» disait Emile; et tout à coup : « Sens-tu? sens-tu? les pieds se lèvent de ton côté.

— Tu crois? » Et Souchon ahuri soulevait ses mains instinctivement; de sorte que la table, sous la pression d'Emile, se dressait. Bientôt elle se mit à courir, poussée par Boucart, et à faire contre Souchon des bonds irrités.

K Qui est là? » dit Boucart, l'arrêtant.

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La table épela : « Eve. »

« Pourquoi, cher Esprit, étes-vous en colère contre Souchon?

— Parce qu'il ne connaît aucune de mes filles.

— Mais, c'est vrai! » s'écria Souchon enthousiasmé.

Roudillon raccola des spectateurs. Lanjalley luimême descendit. On se pâmait. Boucart évoqua Henri Y, qui à cette question : e: Monseigneur est-il le fils du duc deBerry?» répondit, trois fois : «Non! non! non!» L'intérêt historique de cette révélation détermina Souchon à rédiger sur un cahier relié en toile grise^ le compte rendu des « expériences».

Alors cela devint une manie. Dès que deux employés avaient une minute de liberté , ils taquinaient une table, et trompés tous les deux par les mouvements inconscients et imperceptibles qu'exécutent les mains sous l'influence de l'imagination excitée, ils la faisaient de bonne foi courir ou prophétiser. Mais seule, la table que Boucart et Souchon se réservaient, mettait de l'inattendu et de la fantaisie énorme dans ses réponses.

«Qui est là?

— Kosciusko.

— Quel est l'homme politique français pour lequel vous éprouvez une véritable sympathie ?

— M. Floquet.

— Ah!...

— Tiens!...

— Pourquoi ?

— Vive la Pologne, monsieur! » épela la table.

Le lendemain, on eut la visite d'Homère, qui radola. Il répondit à toutes les questions par le mot : « Lumière!... lumière!... » Souchon se retira, ému, respectueux.

A présent, la table semblait manœuvrer d'elle-même.

La volonté de Boucart ne la dirigeait plus qu'inconsciemment. Par curiosiléy il demanda : (c Quel jour la personne à qui je pense couronnera-t-elle ma flamme? y* La table répondit si nettement et sans tricherie : « Le 22 )> , que Boucart fut troublé.

On était au 20 janvier. Il commençait à vaguement comprendre que M""® Berthier serait à lui lorsque les intrigues qu'elle menait auraient abouti à la création du nouveau portefeuille. Et voilà que cette table lui disait : « Le 22. ]s> Et justement la presse faisait des indiscrétions officieuses. On annonçait, on critiquait déjà rinstitution d'un ministère des Beaux-Arts. On disait à Emile, dans les bureaux : <c Vous allez devenir un personnage, si M. Constant Berthier est ministre; car vous le connaissez intimement, n'est-ce pas?:s>

>.. Le 221... « Ah! non, je suis trop bête! j> Et il éprouva le besoin d'en finir avec cette sottise des tables tournantes.

« Souchon ! »

Ils s'installèrent. La table se souleva lentement, et lettre par lettre, déclara : « Boucart se paie la tète de Souchon.»

« Hein ! »

Emile éclata de rire. « Le cahier!^.. Lisez le cahier! » Souchon livra sa prose, qu'on déclama au milieu des hoquets : « Aujourd'hui, l'immortel Homère a répondu à toutes nos questions : Lumière! lumière! — Oh! aspiration et regret ! »

Lanjalley entra en courant : « Vous ne savez pas? Vous n'avez pas lu VOfficiel de ce matin?... Messieurs, nous sommes un ministère!

— Vive la République! affirma Roudillon.

— Mon cher, dit Boucart à son chef, il faut que je sorte sur-le-champ.

— Allez, allez. »

A peine dehors, Emile, un instant étourdi, reprit possession de lui-même. Il réfléchit. Demain, il serait l'amant d'Antoinette Berthier, et Antoinette ferait de lui une puissance dans l'administration, où elle allait régner désormais sous le nom de son mari. invraisemblable roman ! Et lui, le bourgeois positif, satisfait et convaincu, serait transformé en aventurier à la Balzac, arriverait par les femmes du monde! Tout son enthousiasme s'écroula.

Il était chez lui, s'habillait, et ne partait pas. Quatre heures sonnèrent, la nuit tombait. Enfin, il se décida, prit un fiacre. Rue de la Faisanderie, au lieu de demander Antoinette, qui était sortie du reste, il demanda Constant Berthier.

Le nouveau ministre revenait de la Chambre, important mais aimable; dès les premiers mots : « Parbleu! mon cher, c'est entendu, vous serez attaché à mon cabinet ; je signerai l'arrêté demain matin... Je vous présente à votre chef. » Marins Peltrot sourit et lui donna la main.

On frappa : c'était Créancier qui venait présenter à M. le Ministre une requête, c Évidemment, monsieur le Ministre ne pourrait point se passer, rue de Valois, d'un huissier bien au courant de ses petites habitudes... » — Cinq heures et demie. M""* Berthier allait rentrer. « Je ne veux pas la voir. ^ Emile s'excusa, partit vite.

Comme il traversait le passage de porte cochère, le coupé rentrait. Il se gara. Elle était là, renfoncée, un peu en arrière de la lueur qui traversait la voiture d'une vitre à l'autre.

D'où venait-elle ? A qui donc aujourd'hui avait-elle payé le solde* de son illustration? Ils se croisèrent, ce fut un instant. Emile eut un regard qui lui fouilla jusqu'au fond des yeux. Elle baissa les paupières. Puis tous les deux, correctement, s'inclinèrent, comme des gens qui se connaîtraient à peine.

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