DEUXIÈME PARTIE
« Tiens, l'habitude !... » s'écria en riant Emile, qui était machinalement monté au bureau technique , oubliant sa dignité nouvelle d'attaché au cabinet.
«Personne?...» Il redescendit, interrogea dans l'antichambre Créancier qui trônait là en habit noir.
« L'ancien directeur des Beaux-Arts fait ses adieux au personnel dans le grand salon d'attente. M. le Ministre recevra ensuite ces messieurs. »
Boucarl entra sur la pointe du pied. Les employés, en tenue de travail, dégustaient, courbés respectueusement, le complitbent du vieillard gastralgique et déboutonné. Les plus hardis souriaient, car Doutrelaine avait risqué des blagues académiques à l'adresse des gros bonnets, des chefs de bureau crevant d'importance : « Je suis arrivé ici ne soupçonnant point l'administration. Votre haute compétence m'a tout appris. y> Puis l'étranglement prévu d'émotion, les cordiales poignées de main, et une fois le discours officiel achevé, la causerie intime avec quelques chefs en cercle autour de lui, parmi le brouhaha des. conversations particulières.
a Mon vieux, dit Souchon à Boucart, je te félicite. » Bédouin s'inclina : « Monsieur Boucart... > Tous ses collègues du bureau technique défilèrent devant lui. Il serra leurs mains dignement, puis alla visiter la pièce qui lui était assignée : elle communiquait avec le salon d'attente par une haute porte, alors entre-bâillée. L'imposante fenêtre, le tapis, la table luisante d'acajou, l'offensèrent presque : ce n'était plus le Bureau. Il recula, dut saluer Chantreuil, puis d'autres sociétaires de la Comédie venus en toute hâte pour examiner de près leur ministre.
Enfin, la porte d'entrée s'ouvrit à deux battants avec calme. Créancier proclama : « Monsieur le Ministre î » Boucart se ressouvint d'un mariage civil où il avait assisté : «Monsieur le Maire! Levez- vous, messieurs ! »
Constant Berthier apparut, le chapeau à la main, le crâne nu, d'un rose légèreifient irrité, la barbe comme un brouillard. Entre les deux chambranles de la porte, il fit halte un instant, encadré.
Marins Peltrot, sans cérémonie, une serviette sous le bras, se faufila, passa devant lui, et à demi-voix : « Monsieur Boucart... monsieur Boucart...
— Monsieur?
— Ah! vous voilà... vite... Nous n'avons pas le temps d'écouter des discours, nous. »
Toutefois, avisant Chantreuil, il s'arrêta : « Eh bien?... Morin?...
— Très mal... Une troisième attaque hier soir...
— Ah!... »
Le comédien poursuivit joyeusement : « L'affaire est dans le sac : Arsène Deschamps sera nommé avant huit jours; Chaumeil sera engagée, votre pièce, reçue.
— Et ce Comité, ce terrible Comité?
— Bah!...
'^xr~"
LA StRINTENDANTE. 109
— Passez-vous au théâtre ?
— Oui.
— Dès que vous aurez des nouvelles, téléphonezmoi. J>
Le Ministre prit la parole : « Je suis doublement heureux, messieurs... » Peltrot attendit, la main sur le bouton de la porte, pour juger l'effet d'une première période sur TArt et la Démocratie, où il avait luimême particulièrement collaboré. Puis, vivement : € Boucart, venez... Tenez, je prends le bureau du fond; d'ailleurs, je ne serai jamais là. Gardez celui-ci, qui est plus grand... Vous y serez deux... Nous nommerons l'autre attaché tout à l'heure... Heu!... Pour le moment, nous sommes seuls, travaillons, hein?... A^us avez le courrier?... Oh! mon Dieu ! nous n'en sortirons jamais ! s'écria-t-il en voyant le puissant paquet des lettres.
— Mais si, mais si... »
Boucart fit sauter le cachet d'une enveloppe style cuisinière.
« Heu... heu... heu... Je n'appartiens à aucune COTERIE... Ah! ah!... aucune école (si ce n'est celle qui inspira les anciens dans leurs efforts vers le neuf, la création, le progrès)... Heu... heu... Ceci est du neufy je le sais... Heu... heu... heu... Plus qu'aucun autre, j'ose le croire, je serais utile dans cette position... Ah! enfin!... Demande d'emploi. »
Il appliqua au beau milieu de la lettre le timbre du cabinet, ajouta un numéro d'ordre à la plume, prit une note sur un registre.
€ Eh bien ! qu'est-ce que vous allez répondre? »
Boucart leva le nez, regarda, tout surpris, Marins, qui restait debout, penché vers lui, le chapeau sur la tète.
« Mais rien du tout, ça ne nous regarde pas : je vais renvoyer ça au bureau compétent.
110 LA SURINTENDAHTE.
— Ah ! ah ! S
( Il n'y connaît rien, > pensa Boncart, et il continna ie dépouillement du courrier : t Le soussigné désirerait, autant que possible, être rapproché d'un centre artistique pour se mettre au courant... Vlan! demande d'emploi.... Les titres gui semblent militer pour moi auprès de Votre Excellence... il est ancien régime, celui-là!... Demande d'emploi, i
Il s'interrompit :« Nous ne devons répondre qu'aux lettres personnellement adressées au Ministre.
— Je vous laisse, répliqua Marins, souffrant de s'incliner devant l'expérience d^an inférieur. Faites comme vous l'entendrez; mais simplifiez, n'est-ce pas? simplifiez... M. Berthier arrive au pouvoir avec des idées de rénovation : il veut absolument que l'on simplilîe. Ainsi, ce n'est pas la peine de faire des brouillons pour vos lettres...
— Pas de minutes!!! »
Emile poussa un cri de vieil employé, scandalisé par une réforme.
«Pas de minutes! Mais quelle trace des affaires conserverons-nous au dossier?
- — EnGn, arrangez-vous, > conclut Marins, et il se cantonna dans son bureau.
Mais, au bout d'un quart d'heure, Emile s'y pré-^ senta, avec des yeux qui riaient dans une physionomie grave par étiquette.
« Pardon, monsieur... je viens... vous demander...
s'il faut établir un dossier spécial pour les affaires
burlesques... Oui... c'est que jamais il n'est arrivé
nareille collection de mémoires émanant d'inventeurs
'tistes méconnus. Sans doute, ils comptent beau-
ur ie nouveau ministre. Nous ne pouvons point
anl répondre à ceci : « Monsieur le ministre,
onneur de soumettre à votre grande expérience
Vidée de travaux qui seraient sans contredit le couronnement de notre siècle et immortaliseraient quatorze personnes : M. le Président de la République, messieurs... Et csBtera^ et caetera... Voici quel serait le titre de ces travaux : Chemin des Amoureux.,. Les étrangers viendraient par milliers visiter la Capitale, en amateurs et non en vainqueurs, car la boite se serait transformée en bottine... i^
— Assez, merci!... ne répondez pas, dit Marins avec décision.
— Bien. Numéro deux : un membre du Conseil municipal de Saint-Sixte (Loire), canton de Boën-sur- Lignon, arrondissement de Montbrison, a découvert le moyen de diriger les aérostats. Il écrit quatre pages d'explications; mais comme il a encore beaucoup d'autres choses à nous dire, il s'offre à se transporter en personne auprès de nous. Seulement, comme il est gêné dans sa position pour cause de charges de famille, quoique propriétaire, il aurait besoin d'un secours... Numéro trois : encore quatre pages, plus une satire en vers, sur V Académie de musique au sujet du système prussien adopté par VInstitut pour la contre-basse en quarte et du violon ténor Herbelin, ex-artiste de V Opéra... Je jette aussi, n'est-ce pas?
— Monsieur Boucart, dit Peltrot, vous êtes très entendu aux choses administratives, mais vous ne connaissez rien à la politique : qu'est-ce que cela?... oui... là, dans le coin...
— Une apostille de député.
— Et vous prétendez laisser sans réponse une lettre qu'un membre du Parlement apostilla ! Répondez que l'on prend bonne note.
— Ah! j'oubliais... Voilà un... un... électeur de province... qui demande une place de valet de chambre^:
Faut-il aussi lui faire connaître que l'on prend bonne note ? »
Marins examina sérieusement la lettre, et dit : « Répondez. » Emile, avec le même sérieux, prit une feuille de papier à minutes et se mit à rédiger sur le coin de la table, de sa grande écriture renversée à prétentions diplomatiques : ^Monsieur, j'ai reçu...
— Vous n'y pensez pas! interrompit Marins. Cet homme est le frère de lait du Ministre. Écrivez : « Mon bon Joseph. :»
Emile eut expédié en dix minutes cette étrange correspondance. Alors il flâna debout contre la très haute fenêtre, le front appuyé à la glace. A présent, au lieu de la sale rue de Valois, il avait sous les yeux les parterres du Palais-Royal, où la blancheur d'une neige impondérable et silencieuse descendait interminablement sur la régularité surannée des plantations. La place était abandonnée à quelques enfants pauvres, trop légèrement vêtus, qui profitaient du froid pour usurper le luxueux jardin et jouer mélancoliquement.
Par la porte entr'ouverte des deux bureaux, Emile 'était de temps en temps un mot à Marins : « Vous avez reçu des billets pour le bal de ce soir à l'Opéra?
— Oui... Vous en désirez?
— Deux, s'il vous plaît.
— Il y a aussi une première à la Gaîté ; mais la direction ne nous a rien envoyé. »
Créancier entra : <( On demande au téléphone un attaché du cabinet.
— Au fait, dit Peltrot, où est-il, votre téléphone?
— Dans le petit salon de gauche, qui est séparé du grand par la glace sans tain.
— Allons, bon! c'est justement la pièce que M""* Berthier se réservait ! »
Antoinette avait donné ordre, dès la veille, que Ton aménageât pour elle ce boudoir. Le coin du Palais- Royal où campe le ministère des Beaux-Arts ne comportant point d'appartements pour l'habitation, le nouveau ministre restait officiellement domicilié en son hôtel, rue de la Faisanderie. Mais M"' Berthier qui n'entendait pas se tenir à l'écart des affaires, et ne paraître femme de ministre qu'à moitié, exigeait un cabinet à côté du cabinet de Constant, où recevoir ses amis, les visiteurs, les solliciteurs, où relire les lettres avant la signature.
Belloir apporta le matin une douzaine de chaises rouges à dossiers dorés. Créancier jeta sur la table un tapis, et disposa sur une servante l'aiguière de cristal montée en argent, le service à thé en porcelaine anglaise bleue et blanche. Dans le placard, des bouteilles de vins exotiques de la Bodega, une provision de cakes américains du Boston Cracker. A midi, on téléphonait à l'hôtel : « Tout est prêt. » A une heure, Antoinette sortait, et donnait à M"** Créancier la consigne de répondre : « Madame reçoit au Ministère, 3, rue de Valois. »
Lorsqu'elle posa le pied sur la première marche de l'escalier ministériel, elle éprouva en toute sa plénitude, en toute conscience, cette multiple sensation, composée avec de l'orgueil satisfait et un avant-goût de désillusion : € Je suis au sommet de ma vie. » Elle eut sur les lèvres son légendaire surnom : la Surintendante, et il lui sembla qu'elle avait enfin le droit de s'en parer officiellement : car elle prenait au grand jour possession du pouvoir, qu'elle avaii exercé ou cru exercer occulte, durant de si longues années; aujourd'hui, lorsque le démocratique high-life, qui était sa création, défilerait devant elle, elle ne recevrait point : elle tiendrait sa cour, et ce serait son premier baise-main.
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« Je suîs la première? Quel bonheur ! »
Glaire Maignien se jeta au cou d'Antoinette, puis 1a félicita en phrases alambiquées, oh ! non point du titre nouveau : Maignien lui-même était presque aussi haut que Constant Berthierdansle gouvernement des choses d'art, puisqu'il allait suppféer le Ministre à la présidence de VAssociation française; mais ce que Claire admirait et enviait, c'était cette rareté d'un pouvoir compétent, d'une dignité justifiée par la haute intelligence de ceux qui en étaient revêtus : « Vous êtes si heureuse, chère, d'avoir le sens artiste et de posséder un mari éminentl
— Et le vôtre? i^ dit Antoinette, en lui prenant les mains avec une pitié affectueuse.
Le sien! elle était parvenue à le prendre en haine à force de naïveté littéraire, en dépit de l'héréditaire instinct conjugal qui la poussait à l'adorer.
« Pourquoi donc alors êtes-vous si cruelle pour le Président du Conseil? insinua M"® Berthier qui eût trouvé comique de jeter à son imitatrice les miettes de sa dernière noce.
— Oh ! jamais ! »
L'honnêteté bourgeoise de Claire demeurait intraitable ; elle avait de l'adultère une horreur qu'elle ne pouvait pas vaincre, qu'elle n'osait peut-être pas s'avouer.
Elle entama une analyse de ses propres sentiments, avec des formules de livres ; mais un bruit de voix violentes, rythmées par des coups de sonnette, l'interrompit. M°* Berthier expliqua négligemment : « C'est le Ministre qui préside à côté le Conseil supérieur de l'École. »
Presque aussitôt une porte s'ouvrit à gauche, livrant passage à Vernet de Bueil et à Berthier, qui se poussaient l'un l'autre amicalement dans le boudoir.
« Après vous, mon cher ministre...
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— Passez, passez, je suis chez moi... chez moi, » insista Berthier, avec une gaîté inhabituelle qui allumait sa solennité.
Vèrnet de Bueil se plia en deux, dans sa révérence de cour. Claire assise, saluait du buste avec une jolie grâce souple. Antoinette, debout, tendit la main à l'architecte. Alors M. de Bueil barsa cette main tendue, et ils formèrent tous les deux un groupe symbolique : 1830 en cheveux blancs baisant la main à l'éternelle jeunesse d'une Pompadour ressuscitée. Claire les admirait niaisement, ne soupçonnant point qu'elle était, à côté de ces bibelots animés, la seule moderne, avec le naturel de sa beauté fraîche et sans prétentions à un style.
Elle fut distraite de sa contemplation admirative par l'arrivée de son mari. Elle affecta aussitôt les poses d'une martyre de l'ennui. Maignien se hâta de détruire tout l'effet de politesse de sa visite en déclarant avec intention : « Je viens pour la Commission d'enquête. »
On annonça M"* \ernet de Bueil et son fils : « Raymond m'a prévenue... Il est allé rue de la Faisanderie.
— Oh ! monsieur, c'est trop aimable à vous... Les hommes de travail comme vous ne font point de visites. »
Raymond se jeta familièrement sur le canapé auprès de M""' Maignien. M. de Bueil se détacha vers sa femme et la salua profondément. Il tendit, avec une suprême distinction, la main à son fils, qui répondit sans se lever : « Bonjour, papa. »
« M"* Renaudin vous amènera ma fille, chère madame, » dit M"® de Bueil.
La sonnerie brusque et prolongée du téléphone arracha un cri de surprise à M"" Maignien. Antoinette décrocha le récepteur : «Allô*.. Mais oui, monsieur, c'est bien au ministère des Beaux-Arts. )>
Elle se tourna en riant : c Ma voix de femme les étonne. )^
€ Un attaché du cabinet... Oui... Restez à Tappareil, je vous prie. »
Elle raccrocha l'anneau nickelé, puis souffla dans un tuyau acoustique. Un coup de sifflet répondit.
€ M. Boucart au téléphone, tout de suite, y^
Alors, tout àcoup, et seulement après avoir elle-même articulé son nom, elle pensa à lui. Elle rougit, elle fut gênée ; pour dissimuler son embarras, elle dit à Emile, dès qu'il entra : « Ne dites bonjour à personne... Tout à l'heure... Courez vite à l'appareil. » Boucart obéit gaîment.
«Allô... Âh! très bien... Mais la direction de la Gaîté n'a pas envoyé de billets... Oui... Une loge payante?... Ah! bon... Je vais envoyer un garçon de bureau... Oui, je téléphonerai dès son retour. Au revoir, monsieur. »
Il poussa trois fois le bouton, puis : « Pardon, je vais...
— Inutile, dit M""* Berthier, j'ai appelé un piéton, et vous avez ici tout ce qu'il faut pour écrire. »
Elle lui remit une pliime et du papier à en-tète, vaguement parfumé par le maroquin du buvard où elle le serrait.
Le Ministre des Beaux-Arts serait reconnaissant à Monsieur le Directeur de la Gaîté de vouloir bien mettre une loge payante à la disposition de son collègue des Finances.
€ Donnez... Signez, mon ami, dit Antoinette, présentant elle-même la feuille au Ministre.
— Ai-je la permission de dire bonjour maintenant? demanda Boucart, avec des mines de docilité.
— Quand vous aurez remis la lettre au piéton. » Fessart était là.
LA SURINTENDANTE. Ii7
€ Allez à la Gaité, tout de suite... Vous sayez : square des Arts-et-Métiers.
— Parce temps-là !... Pour sûr que je vas tomber.
— Allez tout de même.
— Je veux bien... Mais c'est sûr que je vas tomber.
— Vous ne le connaissez pas encore, celui-là, madame, dit Emile, donnant une poignée de main entre chaque mot. C'est le fameux Rigolo... le garçon de bureau invalide du travail. -»
Puis il se dirigea vers la porte. Antoinette espérait un mot aimable, je ne sais quoi d'imprévu. Il dit simplement : « Excusez-moi... j'aurais dû venir ici en visiteur avant de venir en employé. »
En sortant il s'effaça pour laisser passer les Faustin Marchai, songeant à part lui : ^ Bizarre idée de venir ici en visite, eux qui vivent en commun avec les Berthier ! > Mais Constance avait tenu, comme sa mère, à prendre sans tarder possession du local : elle arrivait endimanchée, en famille, poussant devant elle son mari, tirant sa fille par la main.
Bien souvent déjà Faustin était venu ici, avec une recommandation du beau-père dans sa poche, intriguer auprès des sous-secrétaires d'État ou des directeurs qui se succédaient rue de Valois. Aujourd'hui la famille était maîtresse du terrain. Que de commandes en expectative ! Que de kilomètres de toile à brosser ! Ah ! jadis, il eût éprouvé encore, malgré la fatigue et le dégoût, un peu de. cette joie de bon élève qui faisait battre son cœur quand il montait sur une estrade pour recevoir une médaille, lui, l'artiste le plus médaillé de France. Mais depuis deux mois que Suzanne le travaillait, toutes ses illusions d'écolier chargé de couronnes étaient mortes. Son orgueil éclairé ne prenait plus le change. Et à présent il se rendait compte qu'on allait étouffer de nouveau, en lui imposant une tâche écra-
1 18 LA SURINTENDAÎÎTE.
santé et de basses œuvres artistiques, ce talent dont il avait si tardivement senti s'éveiller en lui la frémissante conscience. Et il baissait la tête, vieilli, affaissé. Maintenant, presque rien ne subsistait plus en lui du paysan sain et grossier. Le travail de son affinement physique semblait hâté par les premiers ravages d'une maladie sourde.
On parlait du Kensington ; la question financière fut agitée. € Nous ferons une loterie, dit Antoinette, qui restait la petite ouvrière exaltée par le chiffre des gros lots. — Douze millions de billets à un franc ! »
Suzanne et Fernande furent annoncées. Faustin, debout près de la porte, fut le premier à les voir. Suzanne en l'apercevant faillit s'arrêter, et sourit. Puis elle aperçut M"* Marchai, baissa les yeux, passa. La petite Pauline, si taciturne et sérieuse, se jeta sur M"*" Renaudin avec passion. Fernande fit un léger mouvement de jalousie, qui se perdit dans les bonjours ; mais ensuite elle fut charmante, elle embrassa Pauline, la hissa, déjà lourde, sur ses genoux, avec un joli geste de maternité.
C'était l'heure de la Commission d'enquête : le Ministre, Vernet de Bueil et Maignien se retirèrent. A la porte, ils trouvèrent, au milieu de la foule qui faisait antichambre, Fessart tout poussiéreux de neige.
« Je l'avais bien dit, monsieur le Ministre, que je tomberais I
— Avez-vous la loge ?... Allez prévenir M. Boucart. »
Emile, deux minutes plus tard, reparaissait dans le boudoir : « Pardon, c'est encore moi... le téléphone... Bonjour, Suzanne. j>
Fernande se leva, et, la première, lui tendit la main.
« Vous allez bien ?... » Il lui parlait toujours avec le ton un peu protecteur d'un aîné. — « Voilà bien long-
LA SORINTËNDANTE. 119
temps que... > En même temps, il poussait le bouton avertisseur de Tappareii...
€ Irez-vous chez les Haignien ? »
Sonnerie.
« Certainement... Â116... » Il se retourna, c Oui... Allô... le ministère des Finances, s'il vous plaît... Vous irez ?
— Sans doute.
— Vous me promettez la première valse ?
— On ne te voit plus, dit Raymond, qui abandonna Claire Maignien.
— Oui... cesdernierstemps... Allô.. .Eh bien, mademoiselle, et cette communication?... Je... » Sonnerie. € Enfin !... Allô... J'ai la loge... Mais, monsieur, il est inutile de vous déranger... Comme il vous plaira... Oui, cinq places, soixante francs... Bi^n... Au revoir, monsieur. t>
Les Marchai faisaient leurs adieux* Emile se précipita. Il fut, en même temps que Suzanne, auprès de Faustin, et elle eut ensemble sous les yeux ses deux amis : elle fut un moment troublée.
Mais toutes les impressions étaient fugitives parmi ces allées et venues : Olympe Bondoux arrivait au même instant avec Virginie Chochon. c Ah ! bonne amie, dit Olympe en embrassant M"" Berthier, comme il serait content, lui qui vous appréciait si bien ! y^ Elle semblait, pour la circonstance, s'être mise en plus grand deuil que jamais. Comme les veuves anglaises, elle portait un ruche de crêpe blanc au chapeau de crêpe noir, et un grand voile tombé brouillait son visage blafard et flasque avec des moustaches.
Virginie, elle, ne fit point de phrases et glissa sur les compliments : elle venait déjà solliciter. L'élève de Courbet et de Bosa Bonheur, l'apôtre de l'égalité des
sexes, prétendait être nommée inspectrice^ ou mieux inspecteur de renseignement du dessin.
Tout à coup elle se tut, suffoquée : M""* Gavioli était introduite par Créancier, et Antoinette, lâchant ses deux amies sans façon, accueillait la nouvelle venue de son cri accoutumé : « Bonjour, chère Princesse ! » Toute la foule républicaine qui faisait antichambre à côté tressaillit sur les divans.
€ Mon bureau est là, » dit Emile à Adeline, le bras tendu hors de la porte ouverte. Il s'écarta vivement, poussé par Rosita Schulz qui accourait énorme et légère avec des petits cris de joie. Olympe Bondoux toisa cette autre veuve, la « concurrence ]», et sortit, très digne, accompagnée de Virginie et suivie de Boucart.
Dans le salon d'attente, Narcisse Durand se promenait les mains derrière le dos, scrutant tous les coins, comme un agent de police en bourgeois.
Marins, affairé, traversa la pièce : « Pourquoi n'entrez-vous nulle part, mon cher député ?
— Je travaille. Je jette les bases de mon interpellation. :»
Emile avisa un étrange invalide qui errait dans le salon à pas d'ataxique, avec des cheveux crépus et poudrés sous une casquette, et des lunettes qui branlaient sur un faux nez. A un geste familier, il reconnut Roudillon. « Tu es toqué !
— Mon cher, j'étudie une charge pour le bal de l'Opéra. Viens donc intriguer Fessart. »
Ils sortirent dans l'antichambre, où le piéton se brossait.
« Ah ! Rigolo, mon vieux camarade!... Souviens-toi du siège de Sébastopol!... »
Mais il se tut brusquement, et s'esquiva : M"° Kylberg traversait l'antichambre, en costume masculin : un com-
rjifTSCV^
plel de Redfern en grosse étoffe anglaise, une vraie tenue de reporter.
« M"® Berthier reçoit ?
— Oui, mademoiselle, dans le petit bureau à gauche.
— Oh ! je sais, je trouverai, merci. )>
Dans le boudoir, le thé était servi, et le vin dans les verres. Raymond, par métier, offrait les gâteaux.
« Vous, du porto ? dit Antoinette à la Suédoise en guise de bonjour.
— Oui, merci. »
Elle releva seulement d'un pli sa voilette, arrêta un instant Raymond devant elle avec son assiette de gâteaux; puis, tout en brisant une sèche pâtisserie :
€ Est-ce que votre cabinet est formé ?
— Non... Nous n'avons encore qu'un attaché, M. Boucart, et il en faudra deux au moins.
— Parfait... J'ai quelqu'un à vous recommander: Ozenne, un bon ami à moi, un charmant garçon.
— Ah ! oui... « Aimes-tu la bière? » murmura la petite Gavioli.
M""* Doutrelaine fit invasion dans le bouâoir, hors d'haleine, car elle n'avait plus son souffle de danseuse « Oh! ma chère... Pour le cabinet... si vous n*avez pas promis... j'ai quelqu'un... une perle... un petit ami à moi... Ozenne. > Un rire éclata dans le coin où Adeline Gavioli bavardait avec sa sœur mariée, M^'Bulteau : le ,<6(Qtinte Gavioli, jusqu'alors muet, risqua de sa voix che- "mitante une remontrance discrète.
M""' Vernet de Bueil se leva : c Chère amie, je ne croyais point que cette séance de commission dût traîner aussi longtemps.
. — Vous vous sauvez?
— Vous nous accompagnez, Raymond? »
Le départ des trois de Bueil avec Suzanne fit un vide,
iti LA SURINTENDANTS.
et ce fut le signal d'une sortie générale, presque subite.
La nuit tombait. Antoinette vit, par la glace sans tain, qu'on apportait des lampes dans le salon d'à côté. Elle allait sonner. < Oh! non, chère, susurra une voix faible, on est si bien dans ce demi-jour. » C'était M*"* Maignien, oubliée sur le divan, et n'ayant point le courage de s'en aller. Mais elle fut obligée de céder son téte-à-téte à la belle M""*Gimet, qui venait mystérieusement confier à la toute-puissante amie de terribles embarras pécuniaires : tous les revenus mangés, les capitaux entamés par son mari, ce barnum amoureux jusqu'à l'affolement, pour les frais de sa parure d'idole;; et le besoin d'une place, la moindre chose : € Si vous faisiez de lui un inspecteur des Beaux-Arts ou des théâtres?... » L'arrivée de Juliette Ghaumeil la chassa. Pourtant la vieille actrice ne s'assit même pas. Elle n'était venue que pour prendre l'air des bureaux et pour apporter une bonne nouvelle : « Tu sais, Morin est au plus mal... Où estHàrius?... Tu n*aspas vu Arsène Deschamps?... Je cours au Français... »
Antoinette siffla dans le porte-voix : « Créancier, je ne reçois plus. »
Elle s'approcha de la fenêtre. La nuit était tombée tout à fait, mais il ne faisait pas sombre, à cause de répais tapis de neige, à cause de la cristallisation des branches et de la chute lumineuse des flocons.
Elle essaya de rassembler un instant sous un seul, regard tous les souvenirs de cette historique aprèsmidi ; de ressusciter cette impression surtout, éprouvée lorsqu'elle avait posé le pied sur les premières marches, que ce jour-là était le jour culminant de sa vie. Hais de toute la journée, malgré son effort cérébral, il ne subsistait en elle qu'une confusion d'images, où les deux entrées d'Emile dans le boudoir prédominaient.
Le rappel de ces apparitions lui procurait un plaisir déterminé, mélangé toutefois d'un dépit que d'abord elle ne s'expliqua point.
Elle Youlut se reconnaître ; elle se dit : € Voyons, où en sommes-nous? » avec cette brutale franchise dans le monologue, si facile aux gens que n'embarrasse aucune préoccupation de moralité : car les restrictions, lés rougeurs, les petites hypocrisies involontaires dans les examens de conscience, signifient plus souvent une âme délicate et pudique même sans témoins, qu'une âme fausse.
Jusqu'alors, l'instinct avait été le grand maître de cette intrigue : ce premier essai d'analyse marqua le début d'une époque nouvelle.
Elle évoqua les rares scènes de ses rencontres avec Boucart, dans leur décor et dans leur cadre : car la mémoire de ses yeux était singulièrement fidèle; mais la coordination de ces faits produisit aussitô un roman bizarre dans sa tête : car elle possédait, avec une mémoire précise, un curieux pouvoir automatique de déformation.
Ce premier élan vers Emile de la grisette séduite, et ce désir, tout de suite inéluctable, d'une femme de quarante-cinq ans, furent décorés par elle du nom commode de coup de foudre. Elle comprit fort mal ces hontes et ces hésitations qui avaient différé le dénouement, et ne sut point les attribuer au respect qu'ellemême avait eu de son amour sincère, et au besoin d'être absolument nettoyée de toute boue avant de se donner à celui qu'elle chérissait. Elle fit une hypothèse bien moins subtile et moins noble, se persuada qu'elle avait tardé sans motif et uniquement par manque de loisir, et eut un mouvement d'humeur tout à fait «fille )> contre la fatigue et la dureté du métier.
Puis son orgueil la remonta. Du reste, elle était
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libre enfin. Elle pouvait fixer la date et l'heure. Elle se cita M"* de Warrens, disant à Jean-Jacques : « D'aujourd'hui en huit. :» Elle avait suivi l'exemple de la < bonne maman », et voici que la semaine était écoulée. Alors des visions du dix-huitième siècle, son grand siècle à elle, l'assaillirent. Son cabotinage s'exalta. Elle songea qu'elle était maîtresse dans ce Palais- Royal, où le Bégent donnait ses petits soupers.* Et son amant était là, tout près : froidement, elle pouvait donner ordre qu'on le mandât.
La vision d'Emile ouvrant cette porte s'accompagna de nouveau d'une contrariété. Elle fixa son attention sur ce point, et elle devina que son irritation provenait de l'état d'infériorité où Boucart avait publiquement paru, en venant dans son boudoir non point comme un homme du monde, mais comme un employé. Aussitôt son imagination se mit au travail, et inventa de toutes pièces le type d'employé que devait être Emile aux yeux d'Antoinette : et ce n'était point, à proprement parler, ce qu'on dénomme la cristallisation, mais plutôt un travail analogue à ce travail de genèse d'une légende qui s'opère dans la foule, lorsque la conscience collective s'acharne à faire d'un personnage réel une factice personnalité.
Dénuée de toute aptitude à l'observation, M"* Berthier ne pouvait pas voir Emile tel qu'il était. Et l'eùtelle pu observer, l'intelligence de ce caractère sans nulle ressemblance avec ceux qu'elle avait encore pratiqués, ne lui était point permise. Car, aujourd'hui, l'amour d'une femme de quarante ans pour un homme de vingtcinq présente plus brutalement qu'autrefois cette particularité, à cause de l'instabilité des mœurs et de l'accélération de la vie, que c'est un siècle en désuétude amoureux d'un siècle nouveau dont les jeunes aspirations lui sont inconnues. Antoinette se croyait
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très moderne, pour quelques tendances japonistes, décadentes et, au besoin, macabres. Elle n'avait néanmoins aucune idée de ce dernier exemplaire de la jeunesse contemporaine : le jeune homme antisentimental de parti pris et positif de gaîté de cœur. Elle ne pouvait point soupçonner que cette vie terre-à-terre d'employé fût pour personne la réalisation d'un idéal. Trompée par les plaintes de certains écrivains actuels qui ont peiné dans les ministères, elle ne pouvait se figurer Boucart autre que ces artistes pauvres, attelés à une besogne ingrate, et usant de leur hautain pessimisme comme d'une sauvegarde pour leurs délicatesses parmi le poussiéreux ennui des paperasses et les parfums nauséeux de la crémerie.
Alors elle conçut un rôle de protectrice attendrie ; et aussitôt incitée à en imaginer les attitudes et les gestes, elle se composa des tableaux puérils et séduisants, eut l'image d'un enfant qui serait assis sur ses genoux, rêva de caresses maternelles et de baisers sur le front, jusqu'à l'heure tardive de la chute inaperçue.
Les flocons de neige étaient comme de la lumière blanche impondérable qui tombait.
Antoinette sonna Créancier : « Du thé, encore, s'il vous plaît. Priez M. Boucart de venir le prendre avec moi.
— M. Boucart reçoit en ce moment un attaché de cabinet des Finances. »
L'attaché rapportait la loge que Fessart était allé louer, à la Gaîté : le ministre des Finances ne voulait pas y mettre soixante francs. En termes mesurés, d'une ironie officielle, les deux jeunes gens se mirent à blaguer la pingrerie du gouvernement : innocente manie des bourgeois actuels, comme s'ils étaient nés dans l'opulence, et que les mesquines économies du présent régime dussent choquer beaucoup leurs habitudes héréditaires de prodigalité.
Marius intervint: « Pardon, messieurs... Personne du Français n'est venu? Vous savez que Morin est au plus mal... Je vais téléphoner... »
Il entra sans frapper dans le boudoir où il faisait nuit. « Ah! vous êtes là encore... pardon. » Antoinette frissonna. Elle avait oublié Marius. Soudain elle eut peur que là... il ne voulût... oh!... Et sa crainte peutêtre n'était point chimérique, car l'odieux jésuite qui, depuis des semaines, s'était discrètement effacé, soudain aussi se rappela que sa maltresse était maintenant libre. Il lui saisit les mains, «c Eh bien? » Elle baissa les yeux. Le bouton de la porte fut tourné plusieurs fois avec bruit. C'était l'intelligent Créancier qui, sachant M'"'' Berthier seule avec Marius, annonçait ainsi son arrivée au lieu d'entrer brusquement: car la porte n'avait point de verrou.
« Je vais au Français, dit Peltrot.
— Madame, dit Créancier, ce monsieur des Finances est parti.
— Appelez M. Boucart... Ah! Créancier, des lampes, des lampes!... »
Jamais elle ne s'était sentie émue à ce point. Elle dità Emile : « Venez... je vous veux un peu pour moi... pour moi toute seule... Nous allons faire la dînette... Deux morceaux? »
Dans la pleine lumière des deux lampes à globe, avec les débris du lunch, les verres salis, le boudoir de la Surintendante avait un aspect de cabinet particulier. Cela mit à son aise Boucart, qui ne savait, en son inexpérience, comment s'y prendre avec une « femme du monde ». Il se mil dans la tête, tout sim- .plement, qu'ils venaient de souper ensemble; et maintenant ils étaient sur le divan tout contre l'un l'autre. Il passa un bras autour de sa taille, lui souffla des paroles entre les lèvres : « Je vous veux... je vous
veux... » Il eût trouvé ridicule de lui dire : « Je vous aime. > Elle craignit de perdre la tête. Ici, cela lui eût répugné. Et pourtant, elle avait un désir fou qu'il osât. Comme elle le connaissait mal ! Il tenait trop au confortable pour se contenter des hasards du divan. Il se leva, gâtasse à la main, trèscalme:«Quand vous verrai-je?
— Je vous dirai... J'écrirai... »
La pendule marquait cinq heures un quart. « Sapristi! pensa-t-il, et mon rams! » Il la quitta pour aller au café de la Paix.
Comme il ouvrait la porte de son bureau, où il rentrait pour s'emmitoufler dans sa pelisse, il cria de surprise: une femme était là, tranquillement installée à sa place, fouillant dans ses papiers. Elle releva la tète, pas embarrassée d]i tout, souriante : « Tiens ! bonjour...» C'était Miette Déranger. « Vous m'attendiez?
— Non, j'attends Marins.
— Il est sorti...
. — C'est que vous n'êtes pas au courant... Ah! tant pis... Vous connaissez mon petit ami... Grabçzewski, le sculpteur... On lui a promis un tas de choses, des commandes, la croix.. J'ai même une lettre de Marins, oh! une lettre...
— Oh! donnez-la, que je la classe aux documents humains,
— Mais, non... ça peut toujours servir. »
Après une pause, elle reprit : « Justement, j'ai trouvé là les dossiers des candidats à la croix... Dites donc, il y en a de comiques... Celui-ci : A épousé la cousine (Tune dame d'honneur de la Princesse. — Recommandé parla duchesse d'P**. — Une certaine aisance, — Bien de sa personne f
— Oh! ça,^c'était sous l'Empire!
— Voyons... vous pouvez... comment dites-vous?... constituer un dossier pour Stanislas?
12S LA SURINTENDANTë.
— Parfaitement.
— Et vous le mettrez sur le dessus du tas?
— Bien entendu... Dites donc, qu'est-ce que vous payez? »
Elle l'embrassa sur les deux joues. Il saisit sa taille de petite fille, qui tenait emprisonnée entre ses deux mains. Elle se dressa sur les pointes de ses bottines. € Ah! dit-il, intéressé, comment faites-vous? »
Alors elle lui donna une leçon : € Vous placez vos pieds en équerre... » Elle relevait sa jupe. « Tenez... mais non... comme ceci... là... et puis vous développez, voilà... Mais vous êtes trop vieux, vous savez, ça ne marchera jamais, il faut commencer tout petit... Moi aussi, j'ai commencé trop tard... Et puis, si vous saviez comme cela m'embête!.. .Ce qu'on me taquine à l'Opéra!... J'ai des histoires avec la maîtresse-habilleuse de ma loge, qui a fait des rapports sur moi à M. Pioncet... Vous ne le connaissez pas, M. Pioncet?... D'abord moi, je n'ai de talent que pour la diction... J'ai la nostalgie du grand art... Et j'ai déjà joué, quand j'étais toute gosse, à huit ans... dans une revue... un rôle superbe : le Veau... Je chantais :
Je suis le veau,
Je suis le veau,
Qui se mange avec la salade...
— Exquis ! »
Et Boucart fit une tentative encore pour l'embrasser.
« Ah! non, pas toujours... ou bien, si... mais j'ai encore autre chose à vous demander... Je suis dans un pétrin! Je n'ai pas le sou... Je voudrais un secours du ministère.
— A quel titre? Êtes-vous fille d'artist-e?
— Ah! ne parlons pas de papa, ça vaudra mieux.
— Au fait, vous avez dit un monologue chez le
Ministre et vous connaissez le chef du cabinet, c'est un titre... Nous obtiendrons facilement cent francs... Je vais rédiger l'arrêté. >
Il écrivit : Le Ministre... « Je voudrais bien aller vous voir chez vous.
— Jamais de la vie.
— Alors je vous invite à déjeuner demain.
— J'accepte.
— Au Bœuf à la mode^ en face, rue de Valois... vous savez, je ne peux pas prendre trop de temps... mais il Y a des cabinets particuliers...
— Va pour le cabinet.
— Vrai?
— Oui. »
<L Elle est à moi, se dit-il ; j'étais joliment bête de m'empêtrer avec l'autre dans un roman vieux jeu. >
c Dites donc... ça sera longea toucher, ces cinq louis?
— Dix ou quinze jours.
— Prêtez-m'en donc la moitié... Vous toucherez pour moi.
— Alors c'est promis pour demain midi?
— Mais oui. »
Il lui avança les cinquante francs.
€ On peut entrer? >
C'était Ozenne.
« Qu!est-ce que tu viens faire ici?
— Je suis ton collègue... Je sors devoir Berthier, c'est entendu : rédige l'arrêté, moi la lettre ; nous allons faire signer ça tout de suite. ^
Il s'installa au bout de la table, son chapeau sur la tête, un peu en arrière ; et pendant que Boucart écrivait l'arrêté de nomination, il expédia lui-même la lettre d'avis qui lui était destinée :
U SCRIHTENDANTE.
Monsieur, j'ai le plaisir de vous faire savoir que M. le Ministre...
* Signature ! > cria Emile, et il sortit les deux feuilles H la main. Il croisa M'" Kylberg qui venait déjà « interviewer » son ami. Quand il rentra dans son bureau, Hyda prenait des notes. Miette Béranger faisait des poinles. Il classa l'arrêté signé parle Ministre, remit à son nouveau collègue la lettre signée par Marins. Puis il enfila vite les manches de sa pelisse ; et ils partirent tous quatre ensemble, les deux attachés, la petite danseuse el la jolie correspondante de la Bévue suédoise. En traversant le salon d'atlenle, ils aperçurent dans un coin H"* Doulrelaine qui guettait Ozenne.
l»^^.V«Tr-^"5^'«^" - ^ ^.
t Mais va-l'en donc, animal, va-t'en donc!...» grommelait Emile, tout en timbrant à coups de poing le courrier du jour. Une chance 1 Marins avait déjeuné avant de venir... Midi sonnait... — « Enfin !...> Le chef du cabinet traversa le bureau d'Emile, avec son long paletot-redingote de sacristain, son chapeau de Basile à grandes ailes. «Vous sortez, m'sieur? dit Boucart.
— Oui... j'ai rendez-vous avec Arsène Deschamps et Chantreuil... Un séduisant projet... Deschamps veut acheter un théâtre et monter ma pièce... Vous savez que Morin a passé une très bonne nuit?... ]»
Il s'attarda quelques minutes à causer, très familier, presque flagorneur, comme les auteurs encore inconnus qui se ménagent un public.
Boucart se sauva sur ses talons : Miette le guettait à la porte du ministère. « Pardon... ce n'est ma faute...
— Ah! ça ne fait rien, en vous attendant j'ai pris un petit verre à la boutique de « Coca du Pérou ».
Comme ils traversaient la rue de Valois, quelqu'un là-haut cria : « Pi-ouit! » Et le nez en l'air, ils aperçurent Roudillon, qui se penchait à la fenêtre du bureau technique, ouverte malgré le froid, parce que la cheminée fumait. Tous les autres employés, pressés derrière lui, riaient et applaudissaient leur collègue en bonne fortune. Boucart leur fit bonjour de la main et entra au Bœuf à la mode, fort vexé.
« Que désirez-vous? demânda-t-il à Miette avec des yeux ardents.
— Oh! mais la moindre chose... des œufs brouillés, une côtelette, un légume quelconque. »
Il recommença ses explications : ce n'était pas sa faute si... c' tait Marins qui... « Gomme vous êtes gentille d'être venue! i^ Il lui prit les deux mains par-dessus la table et la regarda. Elle était peut-être la première femme qui excitât en lui un désir bien franc, qu'il n'eût pas, avec une entière indifférence, changée pour une autre, entre les hors-d'œuvre et le dessert : si gamine, une enfant!... Et il aurait préféré la prendre tout de suite, trouvant imbécile cette formalité du déjeuner, de la cour officiellement faite à une grue. Elle-même bavardait moins volontiers qu'hier, ayant épuisé la veille toutes ses confidences. Ils se connaissaient donc suffisamment : à quoi bon tant de préliminaires?
Aux côtelettes, elle lui demanda si l'arrêté de secours était signé.
e; Oui, ce matin.
— Oh! merci... merci, vous êtes un cœur... Eh bien ! alors... avancez-moi donc le reste des cinq louis, vous toucherez le tout à ma place : j'ai horreur des comptes, y^
Emile s'exécuta, un peu inquiet. Il avait juste sur lui quatre-vingts francs, la première moitié de son mois qui partait : et la première semaine de février n'en finissait pas ! Il se consola, en réfléchissant que le mois comptait seulement vingt-huit jours et que des déboursés aussi sérieux ne pouvaient manquer de hâter le dénouement.
« Oh! la jolie bourse!... Je parie que c'est une femme qui vous a... tricoté ça...
— Non, répondit-il bêtement, c'est une jeune fille. >
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Elle se pâma; il fît semblant de rire, au fond très choqué : c'est M"* Renaudia qui lui avait offert cette bourse.
Pour compter les cinquante firancs, il vint se placer à côté de Miette sur le divan, et y resta.
c Le dessert, tout de suite... Après... je sonnerai.
— Voyez-vous ça? > dit-elle en riant.
€ Elle a compris, pensa Boucart, tout va bien. > Il tira sa montre : « Diable ! il faut que dans une heure tout soit consommé, it
ui Vous ne mangez plus, monsieur?
— Non, madame, je n'ai plus faim. »
Comme elle était assise au bord du divan, il se renversa derrière elle. Elle grignotait tranquillement des petits gâteaux. Elle lui jeta par-dessus l'épaule un regard de malicieuse tendresse; et comme il se redressait avec une lenteur émue : (n Vous avez demandé le café?
— Ah! non... » Il se leva, sonna, se tourna vers la fenêtre, puis aussitôt le café servi, revint s'asseoir auprès de Miette, essaya de la soulever, de la poser sur ses genoux. Elle s'alourdissait.
« Vous fumez? dit-il.
— Parbleu ! »
Elle se leva pour allumer sa cigarette. Alors il se précipita, occupa le divan, et la saisit par derrière, l'attira de force sur ses genoux. Ils déposèrent tous les deux leur cigarette sur le bord de la table, a; Eh bien!... Eh bien!... » dit-elle d'un ton de reproche badin et nonchalant.
« Tu ne veux donc pas qu'on t'aime?
— Mais si... mais si... »
Elle lui prit la tète entre ses deux mains, le regarda en face. € Est-il gentil! Mais est-il gentil!... » Elle se mit à caresser ses cheveux courts : « Pourquoi t'as
pas de cheveux? Je te voudrais à la Gapoul, avec des bandeaux, tu sais, là... Oh! les jolis n'yeux!... Coucou!. ..»Et elle les lui fermait avec ses mains. Puis elle reprit sa tète comme un jouet, et elle se mit à le baiser si délicieusement par tout le visage qu'il se laissait faire, immobile, extasié, les bras accrochés ati dossier de sa chaise et pendant derrière. Et il demeura un instant ainsi, tout étourdi, lorsqu'elle se recula.
« Bonsoir, petit... » Elle prenait sa toque et l'assujettissait sur sa tête.
€ Ah! non, pas de blague, dis donc!
— Oh! le vilain polisson!... Comme ça, en plein jour?... Voulez-vous bien?... »
Et lui la ressaisissait par derrière, debout. .<c Chez toi, ce soir.
— Chez moi? mais tu n'y penses pas... » Et toujours, de ses deux mains restées libres tandis qu'Emile lui
«emprisonnait la taille, elle continuait à nouer sa voilette, avec un geste décidé : « Mais, mon petit, je n'ai pas un instant de liberté... Tu connais ma situation?... J'ai un bon ami, tu sais, qui n'a pas le sou... le petit Grabçzewski... Et puis Narcisse Durand qui m'aide un peu... Durand est persuadé que Stany ne se doute de rien, etStany sait que j'ai un ami sérieux, sans savoir lequel... De sorte qu'ils prennent tous les deux des précautions... ils font des mystères... et je ne les ai pas absolument sur le dos... Ce qui n'empêche pas que les jours pas d'Opéra c'est le vieux, et les jours d'Opéra Stanislas vient mè prendre à la sortie.. . C'est au point que si je veux être tranquille un soir, je suis forcée de m'entendre avec la concierge ; et quand je rentre avec l'un ou avec l'autre, elle m'appelle, tout effarée : m Madame! madame! Il est là-haut!» Alors celui qui se trouve avec moi grogne un peu ; mais il décampe, et je suis libre.
— Tu vas me faire le plaisir de dire ce soir à ta concierge...
— Et maman? J'en aurais de la morale demain !... Tu sais, maman, c'est une femme de tête, c'est elle qui a imaginé l'arrangement en double avec Durand et Grabçzewski. Moi, je perds la boule, je m'emballe.. • C'est maman qui pense pour nous deux... Non, vois-tu, mon chéri, un bon ami pas riche, c'est bien : deux, ce ne serait pas moral. »
Il remit avec mauvaise humeur son pardessus.
« Au moins, tu n'es pas fâché, dis?... Embrasse... » . Il la reconduisit, sans dire un mot, jusqu'à la gale^ rie d'Orléans. Puis il remonta au bureau, énervé, grognant : « Total, six louis! »
Il ajouta : « Et j^avais encore une demi-heure au moins pour insister. » En effet, Marins Peltrot n'était pas rentré.
Le chef du cabinet errait dans la galerie de Valois avec Arsène Deschamps, Chantreuil et Juliette Chaumeil. Il avait ourdi une belle affaire, ce Deschamps, si aventureux brasseur, malgré ses airs féminins qui le faisaient surnommer « la belle Arsène ».La jolie barbe en pointe, grisonnante déjà, la face poupine, les cheveux rares, mais teints et ondulés, il possédait une réputation, nullement motivée mais inattaquable, de Parisien-type, qui lui imposait un immuable costume, tout ensemble correct et fantaisiste : bottines toujours vernies, à guêtres d'étoffe chamois démodées, pantalon à larges carreaux écossais sombre, pardessus court et clair, chapeau à étroits bords plats.
Voici : il en avait assez d'attendre la « crevaison de Morin »; cet animal ne « claquerait jamais ». Pour être immédiatement directeur de quelque chose, il rêvait d'acheter à bas prix le théâtre des Nations, jusqu'ici condamné par l'indifférence du public à la faillite
annuelle, et d'y créer une Comédie-Française populaire, officielle et subventionnée comme l'autre, et organisée de même, avec un sociétariat. Il se conciliait la Surintendante et le Ministre en engageant Juliette Chaumeil et en montant Père et Fils, la pièce à thèse de Marins sur la recherche de la paternité. Il comptait sur l'épithète de « populaire » pour faire « casquer » les Chambres.
Arsène avait déjà fait un coup 'de maître : il avait empaumé.Cbantreuii, alors en froid avec l'administration de la rue Richelieu, parce qu'on lui interdisait de faire des tournées, et de violer les règlements qui ne sauraient être appliqués étroitement à un homme de son mérite. Le grand comédien ne doutait point du succès de l'entreprise, puisqu'il jouerait. Et quel événement européen ! Lui, déserter la maison de Molière! D'avance il savourait les lamentos de la presse et il faisait la maquette des discours à prononcer dans les banquets d'adieu qui lui seraient offerts. « Et, mon cher, des matinées classiques, avec des conférences... Pas des conférences de journalistes... des conférences d'acteurs... nous-mêmes expliquant au public comment nous étudions les rôles et comment nous pénétrons les maîtres. -»
Marins, lui, adopta le projet sans hésiter et répondit du Ministre : « Le Français... je n'y tiens pas du tout, au Français... Je n'ai pas la superstition des mots... Au contraire, un théâtre nouveau... jeune... et puis populaire.*. Parfait pour une pièce à thèse qui s'adresse à la natic^n, c'est-à-dire au peuple. »
Mais Chaumeil refusa net son assentiment. Elle voulait entrer au Thé^àtre-Français, au vrai, celui de la rue Richelieu. C'était le but de sa vie. Elle attendrait la « crevaison » de Morin , elle, plus patiente qu'Arsène, malgré sa détresse : tout à fait misérable à pré^:
sent, \ivant des aumônes d'Antoinette, dont elle consacrait encore la plupart aux frais d'impression de ses poésies ; si vieillie et si décharnée depuis deux mois, que, la voyant venir avec sa loutre pelée, et son chapeau de paille noire — en février! Deschamps avait dit : < Âh ! voilà le corbeau centenaire. »
. Il fallut la sermonner deux heures, lui affirmer que sa position au théâtre populaire serait aussi officielle qu'à la Comédie-Française, que son titre de sociétaire fondatrice lui assurerait une retraite. Dès lors, elle fut farouchement acquise au projet et promit, avec un geste dramatique de serment , d'y convertir la Surintendante. Marins se chargeait du Ministre.
Mais le soir même, et dès les premiers mots froidement échangés, il comprenait que subitement son autorité de directeur de conscience était annihilée; et ce regard du Ministre, ce regard dont le vague s'étudiait à devenir de la rêverie, lui faisait pressentir un Constant Berthier inattendu, un Constant Berthier décidé à penser par lui-même.
Jadis, au collège, Constant n'était qu'un cancre vulgaire. Ensuite, sa nullité se montrait singulièrement apte aux études de droit. Ce rêveur à principes se révélait discuteur de première force. Faculté d'ergolerie et de développement oratoire, tels étaient pour ce zéro les premiers linéaments indécis d'une personnalité. Or, aujourd'hui comme au jour de ses débuts juridiques, Berthier se trouvait, pour la deuxième fois de sa vie, chargé d'une besogne qui convenait merveilleusement à sa pointilleuse et fureteuse mesquinerie. Tandis que Marins apparaissait d'une risible incompétence dans les tâches administratives. Constant y triomphait tout de suite, intelligent et intéressé. L'homme aux yeux voilés d'une taie avait une vision exceptionnelle-
138 LA SUAINTENDÂNTË.
ment juste de la portion de réalité renfermée dans ce cadre étroit.
Du premier regard, il comprenait que Tœuvre accomplie s'était bornée à un emménagement rue de Valois de divers bureaux sans liens entre eux, et où l'expédition des affaires se poursuivait exactement comme si ce déplacement n'avait pas eu lieu; que son fameux ministère des Beaux-Arls était, en un mot, décrété, mais non constitué. Certes, cet esprit superficiel ne pouvait être inquiété par la grande question sociale de l'époque : pourquoi, en toutes les créations actuelles, où l'automatisme est parfait et le fonctionnement prestigieux, reste-t-il impossible d'établir l'unité d'une conscience vivante, la direction volontaire d'une personnalité? Mais, du moins, l'homme des alignements et des systèmes était choqué par la désagrégation des servîtes qu'il dirigeait, et il s'était précisé à lui-même le désir d'organiser son ministère logiquement, suivant un principe dont il entendait déduire toutes les conséquences et déterminer tous les corollaires.
Et aussitôt, l'idéologue sans idées était parti à la piste de la précieuse Formule, cherchant à emboîter l'un dans l'autre les cadres vides de ses systèmes, à réunir et à concilier ses^ divers dogmes particuliers dans la vérité supérieure de son dogme de l'art démocratique. Il s'assurait alors que ses entours et conseillers ordinaires étaient dépourvus de toute idée générale; que Marins ne s'inquiétait que de sa pièce; que M"* Berlhier ne raisonnait point et obéissait à des mobiles uniquement égoïstes, n'ayant vu dans l'avènement de son mari au pouvoir qu'une officielle consécration de son propre rôle politique et mondain, avec la construction possible de son Kensington symbolique. Aussi Constant se renfermait-il dans son problème, sourd désormais et inflexible, marchant par les
rues tout d'une pièce, avec le regard à quinze pas de l'astrologue qui va se laisser choir au fond du puits.
C'était, dans cette pauvre tête, un défilé toujours renouvelé de deux ou trois impressions immuables, sur lesquelles son attention se fixait tour à tour avec acharnement. D'abord, les aphorismes glanés partout roulaient dans son crâne comme des pierres dans un cylindre creux; puis une sensation terrible d'impuissance le poignait, bizarrement unie à cette sensation contradictoire de confiance en soi-même, qui est le privilège des raisonneurs à priori ; et enfin, il sentait physiquement le vide de sa tête, et cela le faisait porter la main parfois à son crâne chauve.
Les perpétuelles obsessions de Marius, celles d'Antoinette, que son projet de loterie affolailetqui voulait obtenir le dépôt immédiat de la demande d'autorisation au ministère de l'Intérieur, tout ce bourdonnement l'affectait à peu près comme un bruit continu affecte un homme endormi. Et comme le dormeur qui sursaute tout d'un coup au bruit perçu depuis des heures dans l'inconscience du sommeil, Berthier s'aperçut un jour qu'on l'obsédait.
Ce réveil brusque fut causé par l'irritation du mot « théâtre y> sans cesse crié à ses oreilles. Il avait contre le théâtre une répugnance héréditaire provenant d'ancêtres calvinistes. En outre, dans cette répartition logique de ses services qu'il rêvait, il ne savait où caser le bureau des théâtres, qui justement s'attribuait dans l'administration une importance considérable, affirmée d'ailleurs parlesattaquespresque quotidiennes de la presse au sujet des scènes subventionnées. Marius découpait avec soin tous les articles et les présentait au Ministre chaque matin. Enfin il acheva de l'exaspérer en le jetant dans une aventure ridicule.
Un théâtre du boulevard annonçait une comédie,
dont le titre : 22* cuirassiers, effaroucha Marius. Il eut une indignation patriotique, et inopinément Berthier se remit à vibrer à Tunisson comme naguère, dans le réduit de la rue Monsieur-le-Prince, lorsque leurs dialogues consistaient en une récitation de tirades alternatives, comme celles d'un Tityre et d'un Mélibée élevés dans les immortels principes. « L'Armée sur la scène... le Peuple... l'enseignement du Peuple par le théâtre )^, tous les grands mots lui tombaient des lèvres un à un, rythmés par la cadence de sa promenade en long et en large; etlentement, sans qu'un muscle de son impassible faciès bougeât, s'opérait en lui le travail professionnel de l'avocat qui s'efforce d'attraper les idées tapies sous les phrases.
L'interdiction de la comédie, qu'il fallut lever le lendemain parmi les risées de la presse, marqua le début des hostilités contre le service des théâtres. Constant montait en personne, à l'improviste, dans les bureaux, surprenait le corpulent employé qui se Inrait à la peinture en téte-à-tête avec son caniche. La censure l'exaspérait, réduite à un perpétuel dépouillement des chansons de café-concert, que quelques gamins ou quelques bonzes jugeaient suivant leur bon plaisir. Il fit pressentir de menaçantes économies, prétendit rogner des traitements, supprimer des emplois.
« Et sous quel prétexte, monsieur le Ministre? demanda carrément le chef de bureau. Il y a une sorte de contrat passé entre l'État et les fonctionnaires.. L'État se lie à lui-même les mains, rien qu'en faisant verser ses employés à la caisse des retraites. »
Berthier avait alors une conscience nette de son impuissance d'organisateur contre cet assemblage d'individualités sans cohésion et sans force solidaire, mais, chacune à part, indestructible; et il se comparait avec quelque orgueil à un créateur, qui aurait besoin, pour
rharraonie de ses plans, d'anéantir quelques atomes, et qui briserait son effort à leur éternité.
Après cette désillusion il devenait moins fermé, plus accueillant aux idées de sa femme et de Marins qui s'imaginaient avoir repris leur autorité directrice, ne soupçonnant point qu'il les écoutait uniquement dans l'espoir de surprendre parmi leurs phrases le mot du problème si peu déterminé, si mal posé, qu'il cherchait.
Et la marche des affaires demeurait immuable. 11 y avait bien eu au centre, au cabinet, un petit remueménage passager; mais à présent le courant s'y était de nouveau réglé suivant le train-train des bureaux ordinaires, sous l'œil distrait de Marins. Boucart, lui, n'avait pas retrouvé sans plaisir sa vie de naguère au bureau technique, avec un peu moins de travail écrit, un peu plus de billets de faveur, des visites à recevoir et des courses à faire.
Ah ! sans l'énervement qu'entretenait en lui l'incroyable application de Miette Béranger à le provoquer et à se refuser ensuite, combien il se serait pliMi cette vie demi-ministérielle et demi-mondaine, avec le vernis de chic sous lequel son titre d'attaché à l'Etat^ Major du Ministre cachait la modestie de sa fonction ! Jamais certes il ne s'était aussi parfaitement accommodé de sa destinée, avec la conscience d'être bien à sa place et une jouissance heureuse de sécurité; jamais rhypothèse de son pessimisme artiste, échafaudée à plaisir par Antoinette, n'avait été plus contraire à la réalité des faits.
Elle-même paraissait enfin s'en rendre compte. Elle ne s'étonnait point de l'étrange conduite d'Emile, qui, après l'avoir si instamment pressée, n'entrait même plus une fois par semaine dans le boudoir pour lui donner la main. Elle continuait à désirer le jeune homme; mais son désir, par la monotonie de cette
IJ'TJ- -
142 hX SURINTENDANTE.
continuité même, se traînait dans un aveulissement bureaucratique, sous l'influence peut-être aussi de cette atmosphère de bureau où elle séjournait quotidiennement.
De même, ce projet de loterie qui, la première semaine, Tavait si vivement passionnée, dormait dans son cerveau comme un dossier dans un carton. Elle s'adaptait sans doute à son milieu administratif. Elle n'avait plus d'impatiences et comprenait qu'il faut du temps pour que la plus simple affaire aboutisse. Elle possédait cette notion de l'inutilité des efforts, qui s'impose tout doucement, à force d'accomplir chaque jour la même besogne indifférente, assis dans le même fauteuil confortable. L'obstination d'un temps gris qui accrochait aux branches minables du jardin une lumière sale de crépuscule, palpable comme une étoffe, dans une mauvaise odeur de brouillard, semblait donner à la vie d'Antoinette une couleur nouvelle et définitive. Elle ne s'ennuyait point, l'impression de n^notonie qui se dégage d'une occupation quotidienne et immuable étant très spéciale et ne ressemblant pas à l'ennui. Et e]le partageait avec tout fonctionnaire cette illusion que leur état seul procure, de ne jamais être oisif, même lorsque l'on est absolument désœuvré, puisque l'on accomplit une fonction et un devoir rien qu'en faisant acte de présence. Elle faisait acte de présence en effet, tous les jours excepté le dimanche, avec une plus scrupuleuse exactitude que bien des employés payés pour cela; et ce qui achevait de la rendre pareille aux autres commis, c'est que tout en se tenant au courant des affaires administratives, elle n'y attachait pas le moindre intérêt.
Une amusante conséquence de sa fidélité à se cou duire en employée exacte, fut que les principaux personnages de sa cour se trouvèrent attachés avec elle au
ministère des Beaux-Arts. M""* Gimet Ty visitait six fois par semaine, enchaînée par la reconnaissance : car la place donnée à son mari lui avait permis de différer la vente de ses diamants. Glaire Maignien arrivait tous les soirs à quatre heures et se retirait la dernière après trois tasses de thé sans crème et sans sucre : elle affectait de ne se soutenir qu'avec du thé pur, attendant que Ton eût le dos tourné pour avaler les gâteaux que son excellent appétit réclamait. M"" Berthier, ne demeurant jamais seule, n'avait plus à craindre une visite de Marins, et le divorce entre eux était absolu.
M^^*» Bondoux et Chochon venaient le mardi et le samedi. Virginie continuait à poser sa candidature à une place d'inspecteur. Olympe emportait chaque samedi deux billets pour la Comédie-Française, € dont mon illustre ami, disait-elle, fut jadis fanatique ]>. M"" Kylberg et M"" Doutrelaine ne faisaient que de courtes mais fréquentes apparitions et sortaient ensemble presque aussitôt, Tune pour interviewer Ozenne, Vautre pour surveiller de loin l'interview. « II. parait, dit un jour aigrement JP*® Doutrelaine, que le fil spécial de M"" Kylberg est accroché ici. »
M"° Faustin Marchai et M"'' Vernet de Bueil arrangèrent que Suzanne et Fernande iraient, en guise de promenade, rue de la Faisanderie, prendraient la petite Pauline Marchai et l'amèneraient à sa mère rue de Valois.
<i: C'est ici le bureau de M. Boucart ? demanda un jour Fernande, fort timidement.
— Oui, dit Suzanne, je crois. »
L'une et l'autre ne l'avaient point vu depuis des éternités ; et M"° Renaudin, si distraite qu'elle fût par son affection pour Faustin Marchai, était profondément blessé^ par cette indifférence de son plus vieil ami. Les entretiens avec sa chère élève devenaient mornes;
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mais Feruande ne s'en apercevait point, étant, elle aussi, à une époque de mélancolie, m les deux jeunes filles étaient sœurs plus que jamais malgré l'apparente froideur de leurs conversations. Comme si une contagion de tendresse se répandait là où elles passaient ensemble; M*"* Berthier se prit d'amitié pour M"® Renaudin.
Une après-midi, Adeline Gavioli, accompagnée de sa sœur mariée M°* Bulteau, 'aperçut dans le salon d'attente Hyda Kylberg qui causait familièrement avec Ozenne. Elle s'empressa de dire à l'attaché, avec sa coquette effronterie : « Prévenez donc M. Boucart que nous entrons là, qu'il vienne, i .
a En voilà une idée ! s'écria Emile. Une visite! ... Et il est cinq heures... J'arriverai en retard à la Paix. »
A la porte du boudoir, il salua M""*^ de Bueil qui partait avec Fernande. Cela lui fît plaisir de voir la jeune fille, et presque aussitôt cela lui déplut. Le bonjour de Suzanne fut sec. Emile, vexé, ne fît aucune amabilité à la petite Gavioli. M"° Renaudin se leva. Alors il renonça tout d'un coup à son rams, et lui dit : a Restez cinq minutes de plus, je vous accompagnerai. »
Ils descendirent ensemble. Emile était heureux j il lui semblait se reprendre à une intimité oubliée complètement. Il racontait d'habitude à Suzanne jusqu'aux petites folies de son existence calme, et même elle riait souvent d'assister aux efforts qu'il faisait pour lui confesser toute sa vie de jeune homme, en un langage convenable, et sans Ini manquer de respect.
Aujourd'hui une gêne était entre eux, comme après les longues absences. Pourtant il prit le bras de Suzanne : c'était encore une de leurs habitudes, il lui prenait le bras au lieu de lui offrir le sien. Mais la traversée de la place du Théâtre-Français parmi la foule, 1-entrée aux guichets du Carrousel parmi les voilures
retarda l'intimité de leur entretien, et ils eurent Fair de se bouder. En passant le long des baraquements d& la Poste, Emile dit gaîment : «c Eh bien t petite sœur^ quoi de nouveau? Car voilà bien longtemps qu'on ne s'est vu et qu'on ne s'est écrit.
— A qui la faute? » Elle se reprochait une infidélité* d'amitié que lui-même ne soupçonnait point, et alor^ elle prenait l'offensive, avec cette mauvaise foi d'instinct, dont les meilleurs ne sont pas exempts*
Emile, qui la sentit injuste, et puis qui se faisait lui-même quelques reproches, repartit, un peu irrité^ conciliant toutefois : c A qui la faute? Mais à tous les deux, petite sœur. » Et ils se turent, ayant l'impressioa tous deux qu'Emile disait vrai, mais que cela brisait quelque chose, et ni l'un ni l'autre ne trouvant la parole de franchise qui eût rais fin au malentendu. Ils^ furent ensuite trop aimables l'un pour l'autre ; et ilsse quittèrent à moitié chemin : Emile devenu morose^ trouvant plus lourd encore le poids de ses ennuis, dont il avait cru se débarrasser par une confession.
Car il était très malheureux et tout surpris de l'être z cette petite Miette le faisait véritablement souffrir, lui qui n'admettait point que l'on souffrit pour une fille*. Et c'était si bête, si banal, ce manège, cette répétition à satiété de la scène du Bœuf à la mode : (c Embrasse,, bibi... Est-il gentil, mais est-il mignon!... » Et puis i € A bas les pattes ! » De plus, elle lui avait extorqué, tant d'argent, que lui, le calculateur sévère, avait entamé une somme réservée au paiement de son tailleur l
Dans l'après-midi elle ne le quittait plus. Emile abandonnait le travail écrit du cabinet à Ozenne, et se* chargeait des courses : ses frais de voiture étaient considérables à la fin du mois* Miette montait avec lui dans les fiacres payés par l'administration. Au retour,, elle poussait l'impudence jusqu'à rentrer en sacompa-
gnie, à le reconduire dans son bureau. Et de nouveau elle avait fait prendre un arrêté de secours à son profit. Marins l'avait porté sans mot dire à la signature, peu soucieux de ces broutilles, ne s'inquiétant que de sa comédie et du fameux projet de théâtre populaire, pour lequel il talonnait de nouveau Constant Berthier. Le Ministre céda brusquement, inquiet du mauvais effet produit dans le public par la nullité de la nouvelle administration; car son œuvre s'était bornée en somme à l'interdiction ridicule d'une pièce, qu'on avait dû jouer le lendemain avec succès et sans aucun scandale. Il défendit le projet au Conseil en quelques mots nets, et la demande de crédit fut déposée sur le bureau de la Chambre.
La pensée de prendre la parole pour la première fois en qualité de ministre le troubla beaucoup. Au Heu de faire réunir ses documents par ses attachés, il voulut préparer lui-même tout son discours, avec l'aide de Marins.
Rue de la Faisanderie, dans son cabinet du quinzième siècle, il se tenait debout, entre son massif bureau de vieux chêne et le mur, où montait derrière lui une haute boiserie, qui faisait ensuite une saillie en forme de dais, à quelques pouces au-dessus de sa têle éclairée. Il parlait. Marins griffonnait comme un sténographe sur une table portative, se levant parfois afin d'émettre une idée, ou bien lançant de sa place une interruption ; et sérieusement Constant reprenait : € Je suis étonné, messieurs, d'entendre une interruption de ce genre partir de ce côlé.
— Insiste sur l'économie, répliquait Peltrot, conservant, malgré la familiarité du tutoiement, un ton d'orateur : Ah! il serait étrange que mon administration fût accusée...
— Parbleu ! dit Constant d'une voix naturelle. Moi
LA SURINTKNDANTE. 147
qui ai refusé le Louvre, que Ton se proposait d'aménager pour le logement du nouveau ministre!
— Ce n'est pas d'une question personnelle qu'il s'agit...
— Oui, je reviens au fait... L'économie, messieurs....
— Mais ici un mot, un seul, une réfutation un peu dédaigneuse, et je glisse... Car, en somme, l'objection est très juste : je propose un crédit, une dépense... On peut toujours, sous prétexte d'économie, me répondre que... — Et puis, j'admets qu'il y ait dépense, qu'importe, messieurs? Soyons logiques! Vous avez ratifié par un vote de confiance la création du ministère des Beaux-Arts : en ratifiant cette création, vous avez, accepté implicitement le programme du ministre... L'institution que je vous propose fait partie de ce programme... Et quel est-il ce programme, messieurs?.,.
— Tu vois la transition... J'élargis le débat... Je...
— Va, va...
— Quel est-il ? Je vais vous le dire... — Alors, j'expose mon programme... et je mets à la queue... un développement quelconque... sur l'enseignement... l'enseignement dont l'extension... l'enseignement que vous avez, messieurs... et alors je repars : l'enseignement par le théâtre... Et j'arrive à ma péroraison : l'enseignement... le théâtre... Nous sommes, messieurs, des partisans si convaincus de cette doctrine... que... dans... un projet de réorganisation de nos services... que nous élaborons en ce moment... les théâtres... les théâtres... ressortissent à la direction de l'enseignement-
— Très bien.
— Oui, très bien... — Non pas... non pas, comme vous le croyez sans doute... parce que le principal attribut du bureau des théâtres... est la surveillance de notre grande École... notre chère École... de mu-
ru M. %n\
148 LA SURINTEN DANTE.
rsique et de déclamation... Non... mais parce que... — Tu notes bien, n'est-ce pas? mon ami... c'est très important ce que je dis là... — parce que... le théâtre... qui enseigne... l'enseignement... par la scène... — jette un mot ou deux, je ferai la phrase... — Et comament, messieurs, comprendriez-vous qu'un gouvernement républicain... qu'un gouvernement démocratique... s'intéressât à un art... qui n'aurait pas polir but. . . en dernière analyse. . . la moralisation des masses?»
Il souffla.
« Tel est notre mot d'ordre, messieurs : instruire, moraliser... Moraliser le peuple qui est... le spectateur... du grand mouvement artistique... Instruire, diriger les artistes qui sont les acteurs de ce mouvement... — Acteurs, dans le sens latin... — Telle est l'idée... ridée... polaire de notre administration... Notre admi-nistration, en eff^t... Qu'embrasse-t-elle, messieurs?... — Suis bien, toi, voilà l'idée d'où tout te reste découle^ — Au sommet... la direction de l'enseignement... Ensuite... celle de la conservation, quia pour objet de conserver... les richesses d'art... instructives... de la France... Puis, celle de la construction «t de la décoration, qui... présida à l'érection de monuments... lesquels... suivant les mêmes principes toujours... Et cette dernière direction, messieurs... enfantera... si j'ose m'exprimer ainsi... ce musée des arts décoratifs... ce Kensington français depuis si longtemps réclamé... qui sera tout à la fois le symbole de i'œuvre accomplie... et le type... ie type... de l'art que nous entendons protéger.
— La ferme-modèle de l'art officiel !
— C'est le terme... mais peut-être... — Les arts décoratifs! Puis-je prononcer ces mots, sans vous rappeler que le portefeuille qui m'a été confié fut créé à la suite d'une constatation... douloureuse... de la déca-
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LA SURINTENDANTE. Ud
dence... OÙ tombaient... nos grandes indùslrièsd*art?... Et ici, messieurs, quel est encore le remède?.,. Créons des écoles ! Créons des musées ! Enseignons !... L'enseignement..., etc.. Enfin... vous voyez quelle grandiose unité d'idées... et en même temps quel caractère... profondément démocratique, etc.. etc.. »
Et c'est ainsi que Constant Berthier construisit en cinq minutes, au hasard d'une improvisation, la mécanique administrative pratiquement conforme à sa fameuse théorie de l'art démocratique.
Ce fut la jouissance d'une création, la joie d'un triomphe, malgré le fiasco terrible du discours : car on en rit longtemps. Et tout de suite, une fois la répartition nouvelle des services opérée, un enthousiasme pour le Kensington, pour la loterie dont il déposa au ministère de l'Intérieur la demande d'autorisation, comme président de V Association française.
€ Il n'était que temps ! déclara Constance dans le boudoir. Faustin n'avait plus rien à faire.
— Et vous croyez la tenir, votre loterie? s'écria Narcisse Durand. La loterie est une institution immorale ! Je n'admettrai jamais que l'on pipe, pour l'accomplissement d'une œuvre inutile, l'argent des pauvres gobeurs, l'épargne de l'ouvrier!... J'ai déposé hier sur le bureau de la Chambre, une loi, édictant que toute loterie dont le capital dépasse cent mille francs doit être autorisée, non par un simple arrêté ministériel, mais par un vote des deux Chambres. Je défendrai mon projet, vous pouvez y compter... et M. Berthier me répondra s'il le peut.
— Eh bien ! si c'est papa qui prend la parole, nous sommes fichus, dit crûment M"* Faustin Marchai : il est devenu complètement ridicule depuis son histoire du théâtre populaire. »
« C'est un pourboire qu'il veut, » pensa M"*® Berthier,
150 U SURINTEHDANTE.
et dès qu'elle fut seule avec Narcisse Durand, elle lui mit les deux mains aux épaules avec son geste familier de bon gardon : « Et si je vous demandais, moi, do retirer votre projel, me l'accorderiez-vous?
~ Peut-être, répondit-il galamment, pris d'un brusque désir d'insulter le gouvernement établi en possédant la femme d'un ministre.
— La loterie, reprit Antoinette un peu troublée, très vite, fera de grandes dépenses de réclames... de grandes dépenses... Aussi... pour nous assurer... des sympatliies... auxquelles nous tenons... vingt mille francs de plus ou de moins... >
Il lui prit les mains : t Ce n'est pas vingt mille francs que je veux... c'est vous... > Ob!... Elle eut un affreux haut-le-corps... Elle poussa le député dehors avec dégoût, elle qui s'était vendue ainsi tant de fois. Elle tomba sur le divan, dans une crise de larmes bête.
Narcisse croisa Miette Béranger dans le salon : < Tiens !... Qu'esl-ce que lu fais ici?
— Je fais... Je fais que j'ai une histoire stupide à l'Opéra, je sens que tout va craquer, et...
— Eh bien! je te venge, moi : je patauge dans les plans du Ministre, je vais faire rater la loterie de sa femme... J'ai déposé un projet de loi...
— Ah! ça, tu sais, tu vas le rengainer ton projet de loi. Tu as bien besoin de nous fourrer tous ces gens-là sur le dos, au moment où il va falloir intriguer pour moi ! Et puis j'y compte, sur leur loterie, je veux que Stanislas dessine les billets, je veux que le palais soit construit et qu'on lui commande une statue... un Etienne Marcel... là!... Ainsi tu entends, pasdebôlisel Sans ca, mon vieux,' c'est fini,
— Oui!.., avecca que tu n'as pas besoin de moi surtout, n'est-ce pas?
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LÀ SDRINTËNDANTE.
— Moi?... Mais j'ai plus d'influencé que toi ici, mon petit... Tiens!... :»
Et elle exhiba l'ampliation d'un nouvel arrêté de secours : encore cinquante francs qu'elle extorquait. Puis elle tourna le dos à Narcisse, elle rentra dans le bureau d'Emile qu'elle savait seul; elle lui jeta les bras autour du cou et lui murmura dans l'oreille : «Au fait, bijou, j'ai oublié de te dire... Demain, à trois heures, tu peux venir chez moi : je serai seule, i»
€ Monsieur,
«Veuillez, je vous prie, m'excuser de venir vous importuner. Ma fille me dit que vous serez assez bon de venir de votre pied aujourd'hui jusque chez nous cette aprèsmidi. Mais comme elle m'assure que vous pourrez être honoré de parler à M. le Ministre dès ce matin, je n'attends pas votre estimable visite pour vous donner des renseignements au sujet de la révocation de ma fille, Marie Béranger... :»
Absorbé, ahuri par la pensée du rendez-vous enfin obtenu, Emile avait timbré toutes les lettres, sans prendre garde que celle-ci lui était personnellement adressée... « Femme Béranger... Elle me fait écrire jpar sa mère !... Elle est révoquée?... »
« ...La révocation de ma fille, Marie Béranger. Dites, Monsieur, dites à M. le Ministre que M. Pioncet.. — M. Pioncet?... — en veut à ma fille au sujet de faux rapports faits sur elle. La maîtresse-habilleuse de la loge de ma fille est la femme du chef-habilleur, M. Léon. Ils sont très bien avec M. Pioncet. Cette femme est détestée de toutes ses collègues et des danseuses, c'est TOUS dire, Monsieur, ce qu'elle est méchante! Un jour, une autre dame-habilleuse de la loge avertit ma fille
qu'elle a surpris M"® Léon fouillant datis sa toilette, et disant pour motif qu'elle regardait si ma fille accaparait plusieurs pots de roug:e. Ma fille entreprend M"* Léon au sujet de ce qu'elle a fouillé dans sa toilette. Cette femme lui répond : « Taisez-vous, car, si je voulais^ je n'aurais qu'un mot à dire à M. Pioncet pour vous faire mettre à la porte. » Et j'ai la conviction qu'elle n'est pas étrangère au mal que l'on fait à ma fille. Malheureusement M. le directeur de l'Opéra est tout et n'est rien. C'est M. Pioncet le maître et le chef de la danse. Quand il en veut à quelqu'un, ce n'est pas peu de chose.
« J'ose espérer en vous, Monsieur. Pendant sept ans elle a toujours fait un travail sérieux; il n'y a que cette année qu'elle a des reproches à se faire, mais il faut pardonner à son jeune âge. Elle est bien punie, la pauvre enfant, si elle est révoquée : son avenir, sa position, tout est perdu pour elle. Vous aurez la bonté. Monsieur, de faire. ce qui dépendra de vous près du Ministre, pour retirer toute une famille de la peine, et je vous promets que vous n'en aurez aucun regret, son bon service à venir fera oublier les erreurs qu'elle a commises.
e: Agréez, Monsieur, la considération de mes sentimets distingués.
« Femme Déranger, « 89, rue NoUet (Batignolles). »
Mis en gaieté par les promesses de la dernière phrase, Emile se rendit sans hésiter au boudoir de la Surintendante : « Elle peut bien intercéder auprès du Ministre en faveur de ma petite amie. »
Mais la pièce étroite était encombrée de visiteurs. Au centre, Vernet de Bueil développait les plans du Ken-
sington sur la table à thé, devant Antoinette assise, avec la majesté respectueuse d'un Vauban présentant à Louis XIV les plans d'une forteresse ; et déjà il accordait toutes les modifications, de ce coup de crayon conciliateur qui lui avait valu autrefois la faveur de l'Impératrice. Claire Haignien se tenait debout derrière la chaise de M"* Berthier. Raymond allait de l'un à l'autre. Narcisse Durand se vautrait sur le divan près de Constance Marchai, assise et raide. Legastralgique Doutrelaine était affalé dans un fauteuil, le gilet et la ceinture déboutonnés. Faustin regardait par la fenêtre, le dos tourné, indifférent ; et le Ministre se dressait devant 1^ porte de son cabinet, entre Marius Peltrot et Maignien, comme une apparition.
€ Messieurs, disait Constant Berthier avec la familiarité affirmative d'un oracle qui causerait, par un usage que je n'hésiterai pas à qualifier de déplorable, la plupart des architectes nous livrent aujourd'hui de simples carcasses de monuments, sur lesquelles sculpteurs et peintres exercent ensuite au hasard leur imagination. Pouvons-nous appliquer le même système de construction au palais modèle de l'art décoratif? Ne vous semble-t-il pas que notre éminent Vernet de Bueil doit s'adjoindre dès à présent le sculpteur et le peintre qui sont destinés à collaborer avec lui, et que le projet présenté à notre approbation doit être une œuvre collective dès l'origine, où rien ne soit abandonné à l'imprévu d'initiatives individuelles ?
— En un mot, dit Maignien, vous êtes désireux, mon cher ministre, que les questions de décoration picturale soient discutées en même temps que celles de construction et d'architecture; vous entendez également que l'archilecte, seul véritablement responsable de l'œuvre entière devant l'opinion publique, ait la haute direction des artistes choisis par vous...
LA SGRINTëNDâNTE. 155
— Autrement dit, interrompit Narcisse Durand avec un coup de poing sur les lavis de M. de Bueil, vous avez la prétention de faire votre petit musée en famille, de désigner vous-même votre architecte : M. Vernet de Bueil, votre peintre : M. Faustin Marchai...
— Oh!
— Eh bien, rappelez-vous ceci: le jour où vous aurez besoin du concours de l'État, — car votre loterie même ne vous suffirait point... le jour où vous mendierez une subvention à la Chambre, moi, je monterai à la tribune, et je demanderai à quel titre vous prétendez exciter notre intérêt... Parfaitement... Car enfin quelle garantie donnez-vous à l'opinion, quelle satisfaction à la tendance, si démocratique,- du moment, qui est l'élection et le concours partout?
— Mais vovons, mon cher... l'élection... le concours...
— Je vous demanderai si votre [manière d'agir inusitée a du moins été justifiée, en quelque sorte, par ses résultats, si elle a déterminé un progrès dans Tart de la décoration. Or, sans escompter l'avenir, rien qu'en examinant le projet qui nous est étalé sous les yeux, n'ai-je pas le droit d'affirmer que vous ne nous apportez rien de nouveau? Bien plus^ que vous aflichez maladroitement votre religion de l'art classique et^moisi. Que vois-je? Rien que des surfaces plafonnées, des légendes, des compositions allégoriques tirées de la mythologie, des réminiscences inspirées du moyen âge ou de l'école scolastique.
— Permettez, déclara Marins, je suis prêt, mon cher député, à reconnaître que vos critiques ont quelque chose de fondé; et personnellement je serais heureux de voir délaisser un peu ces formules idéales qui ne synthétisent point les idées contemporaines...
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156 LA SURINTENDÂTNE.
— Très bien !
— Mais je vois, à côté des grandes voussures proposées par M. de Bueil pour le dôme central, et qui doivent représenter la Paix, les Sciences , les ArtSj les liCttres^ie yoiSy pour les deux nefs, des sujets, qui, tout en conservant un caractère de généralité symbo* lique si vous voulez, se rapprochent davantage de la nature : la Chasse, la Pêche^ la Vendange, la Moissonj la Cuisine, le Dessert, la Céramique, YOrfèvrerie,
— Ce que je ne vois pas, moi, reprit Narcisse Durand, ce sont des scènes de notre histoire municipale. Vous allez édifier cette bâtisse aux portes de Paris, — car vous tenez toujours, sans doute, à votre emplacement de Saint-Cloud, et j'y cherche en vain une effigie d'Etienne Marcel.
— Pardon, objecta Vernet de Bueil avec une exquise et ironique politesse, je ne vois pas bien que dans un musée d'art décoratif... une grande personnalité historique... fût-ce même celle d'Etienne Marcel...
— Alors, monsieur, vous oseriez bannir de votre musée, qui doit, comme le disaient si bien le Ministre et M. Peltrot, synthétiser en quelque sorte l'art actuel, vous oseriez en bannir tel ou tel genre, tel ou tel motif! Bannir d'un monument qui doit être daté par sa peinture, les sujets se rattachant aux grands événements de la Révolution, ou aux manifestations les plus modernes de la vie de chaque jour ! Laissez donc venir à vous les peintres, dans une confusion de foule; laissez-les choisir eux-mêmes leurs emplacements; laissezles vous préparer librement les surprises de leur originalité.
— C'est l'anarchie appliquée aux questions artistiques, dit Raymond.
— Pourquoi non, monsieur? Lorsqu'une formule est absolue, elle s'applique à toute chose, elle est vraie
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toujours et partout... Le concours sans programme et sans jury^ voilà ma conclusion. L'opinion publique décide; et un comité directeur fait les commandes, conformément au verdict du suffrage universel.
— Ah ! oui, dit Maignien, parlons-en des concours, ils donnent de jolis résultats! .
— Parce que vous avez la manie de vous adresser à des peintres vieux et réactionnaires ! Et la commande directe ? Avons-nous sujet de nous enJouer davantage ? Regardez-moi un peu les tableaux qui ont été commandés à Albert Aubry, un maître pourtant...
— Certes! interjeta le classique Doutrelaine.
— ...Les tableaux qui ont été commandés à Alberl Aubry pour le Tribunal de Commerce... celui qui représente l'inauguration du nouvel édifice consulaire par l'Empereur et rimpératrice... Eh bien! historiquement il est inexact; artistiquement, détestable... J'assistais à la cérémonie. Ce n'est pas au bas de l'escalier, mais bien au premier étage que les souverains ont été reçus. J'en appelle à M. Vernet de Bueil. L'Empereur n'était pas en teaue de général de division : il était en bourgeois. Les membres de la Commission municipale n'étaient pas revêtus d'habits galonnés : ils portaient des costumes de ville.
— Et dire, obsei^va Marins avec profondeur, que l'on écrit l'histoire comme on la peint !
— Au point de vue artistique, poursuivit Narcisse Durand, même défectuosité : le bras de l'Impératrice n'est qu'un moignon. Les membres de la Commission municipale, rangés en ligne, ressemblent à ces figures de cire qu'on rencontre dans les musées forains. En face se trouvent le Présideut du Tribunal de Commerce et les juges consulaires, dans une attitude attendrie et obséquieuse qui est humiliante pour eux.
— Pardon, interrompit M"* Berthier, nous nous
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15<) LA SURINT£NDÂNT£.
égarons un peu, moucher... Mais puisque vous ave^ pris la parole, et que nous ne saurions compter sur les bienfaits de la Chambre si nous ne nous confor^ mons à votre esthétique, veuillez donc nous en exposer les principes.
— Mon esthétique... Mon esthétique, en un mot, voici : c'est que la réalité est Tunique source de vérité, de poésie et d'art... C'est que les temps de Tallégorisme sont finis.. . C'est qu'au degré de civilisation où nous sommes parvenus, toute œuvre d'art doit être l'expression directe de la nature, dégagée de tous voiles mystiques, défroque usée du passé... C'est qu'une Chambre républicaine ne voterait pas un sou pour un monument livré à l'expression d'un art idéaliste ou pis encore... La seule réalité que l'artiste puisse exprimer est celle qu'il a vue, sentie et comprise ; et par conséquent, si j'avais voix au chapitre, moi, je vous proposerais des sujets comme ceux-ci : les Halles.., la Seine... un Retour de courses... le Marché aux fleurs... le Pavage en bois. »
Doutrelaine se tortilla dans son fauteuil : € Surtout pas d'impressionnisme !
— Oh ! déclara Marins, à mon sens, les tableaux des impressionnistes ne sont que de simples ébauches. j>
Faustin ébranla la fenêtre dont il tenait la crémone, puis se retourna, le sang au visage, avec une violence de timide subitement lâché : € Ëh bien ! moi... moi, je dis... Car j'imagine que je peux bien exprimer aussi mon idée... bien que je connaisse quelque chose à toutes ces questions-là et que vous n'y connaissiez rien, vous... Moi je dis que je ne peux pas entendre de sangfroid... plus longtemps... une pareille... collection d'énormités... Ce n'est pas par. intérêt que je parle... La commande, parbleu ! ou le concours libre, je m'en fiche... Mais vrai, voilà assez longtemps que je me
retiens... Il y a ies moments... où ça déborde.
— Faustin !... »
Les yeux de sa femme flamboyaient. Il se tut, consterné lui-même de ce subit accès. II éclatait ainsi quelquefois depuis que Suzanne Renaudin avait éveillé en lui la conscience de son talent, si misérablement comprimé... <c Suzanne ! Âh ! ce n'est pas elle, songea-t-il, qui aurait débité de pareilles sottises, j^ Et il se retourna de nouveau vers la fenêtre pour cacher son attendrisse^ ment muet, prêt aux larmes.
Cette brusque sortie avait coupé court à la discussion. Boucart attendit quelques instants, puis s'approcha du Ministre pour lui présenter la requête de Miette à mi-voix, mais avec une désinvolture d'homme qui ne doute pas du succès.
« Hein?... Marie Déranger?... Oh!... Non... Non... Marins m'a déjà parlé de cette fille... Impossible. »
Il ouvrit la porte de son cabinet. Narcisse Durand, qui n'avait pas entendu, l'appela: «cÂh !... Au fait, mon cher ministre, un mot... "»
Il expliqua d'un air dégagé, avec des sourires significatifs, qu'il se permettait d'intercéder auprès de lui, en faveur d'une petite danseuse de l'Opéra, M"* Déranger...
Constant s'avança de nouveau jusqu'au milieu de la pièce, et, la main étendue : « Non messieurs... Vous entendez bien : non... J'ai les plus pitoyables renseignements sur la conduite de cette personne que vous me recommandez... Et ce n'est pas mon administration qui favorisera le vice ou tout au moins la légèreté, à l'heure où je tente la grande réforme d'un théâtre utilitaire, instructif et moral. »
« Dix centimètres de plus aux jupes des danseuses ! » murmura Doucart. Mais il sortit très fâché : <îi Je vais être fièrement reçu. Ça tombe bien pour mon premier rendez-vous. »
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L'heure approchait. Il descendit, héla un fiacire : « 89, rue Nollet, à Batignolles. %
Les Déranger habitaient une de ces casernes ouvrières très hautes, avec beaucoup de trous de fenêtres dans la façade souillée de suie. ^
« Troisième, à gauche !»
Un autre fiacre s'arrêtait devant la porte en même temps. Emile grimpa le plus vite possible, sentant qu'un monsieur montait derrière lui l'escalier ignoble, où Ton glissait à chaque marche sur des choses grasses qu'on ne voyait pas. La sonnette eut un double retentissement, dont l'un prolongé jusqu'au fond d'une cuisine sans doute, et aussitôt Boucart entendit Miette qui venait en chantant du bout d'un corridor. Elle ouvrit, en peignoir mauve. «Ah ! c'est Milot... Bonjour, toi }), et elle lui sauta au cou sans façon. Hais Emile sentit dans son dos un souffle de phoque : c'était Narcisse Durand qui peinait aux dernières marches. Elle lui dit : « Bonjour, vous » et l'embrassa.
Emile désigna le député d'un regard à la dérobée : « Est-ce qu'il va rester longtemps celui-là? j) Mais déjà ils marchaient tous les trois dans la nuit du couloir, a tâtons.
Une porte s'ouvrit, et ils pénétrèrent dans une.petite chambre à coucher en intérieur de coffret complètement tapissée d'étoff'e héliotrope, le plafond tendu, la fenêtre condamnée par les rideaux sans embrasses, pareils à la draperie des murs; une lampe de quincaillier était allumée sur la cheminée d'un modèle banal, mais habillée elle aussi d'étofl'es.
Dans un grand fauteuil berceur sans garniture, fait d'une simple bande d'étoff'e creusée en hamac, Stanislas Grabçzewski se renversait, une pipe entre les dents, avec une visible habitude de cette oisiveté absolue et
sans rêve qui est impossible à notre activité au moins cérébrale d'Occidentaux. Le Slave, d'une beauté admirable, féminine et démodée, se leva, balbutia, et retomba sur son siège qui se balança quelques instants.
« Eh bien ? dit Miette à Durand et à Boucart qui restaient debout, vous avez reçu ma lettre, vous?... Et toi, la lettre de maman ?... »
Ils se regardèrent, confus, et leur silence prolongé prépara Miette à la douloureuse nouvelle. < Alors je ne suis plus à rOpéra ?... Alors me voilà sur le pavé ? »
On sonnait. Elle poussa le député dehors : « Mais va donc ouvrir, toi, qu'est-ce que tu attends, imbécile? »
Il reparut, précédé de Marins, qui, les bras en l'air dans un geste d'impuissance, déclara : « Rien à faire, ma petite ; je ne sais pas ce qu'il a dans ce moment-ci. »
Alors, elle cria de colère : «Tenez, vous êtes tous des moules !... Ah! si j'avais su... j'aurais été trouver votre ministre moi-même... j'aurais couché avec lui, et j'aurais enlevé ça en deux temps... Jeté demande uii peu, toi, Narcisse.*, toi, qui les tiens tous dans tes pattes avec ton projet de loi sur les loteries... tu ne pouvais pas en promettre le retrait si j'étais maintenue ?
•— C'était délicat, ma chère, tu en conviendras... Et puis, tu déranges tous mes plans d'opposition systématique, tu as exigé déjà que je réclamasse une commande pour Grabçzewski...
— Je m'en fiche de Stanislas! ^
Elle prit Emile par la main, le tira dans un coin : < Tu sais, toi, c'est fini, fini ; ne viens plus pleurnicher autour de moi... .Quand je pense que j'ai failli... Ah! maman avait bien raison : ces petits attachés de cabinet, ça a l'air de faire la pluie et le beau temps, et puis, ça vous claque dans la main quand on a besoin d'eux... » Et comme Emile restait tout ému, tout bête ;
H LA SDRINTENDANTE.
Voyons, écoute... moi, je suis comme çn... toute de remier mouvement, une femme à coups de tète... Mais uand j'ai réfléchi, Je sais ce que je dois faire et je n'en éinords plus... Eh bien l tout de suite, comme ca, j'ai u une envie folle de toi... Et puis, ça a traîné, et laintenant, c'est passé... Alors, lu comprends, ça erait trop inepte de me créer des embarras à cause de }i, puisque ça ne rae ferait même pas plaisir. >
On sonna de nouveau. Olympe Bondoui et Virginie ihochon entrèrent, avec le même geste que Marius : Iles venaient d'intercéder auprès d'Antoinette, inutiement.
Alors, Miette Béranger eut une nouvelle crise de olère : < Ah! c'est comme ça!... Eh bien, je vais l'engager aux Folies-Bergère... Et je vais en faire in potin!... Et on racontera dans tous les joumaax ue le ministère des Beaux- Arts accorde des secours à ine grue des Folies!... A l'Académie nationale de muique (elle enflait sa voix dédaigneusement), je n'étais u'un rat : aux Folies-Bergère, je serai première dan-
Hélas! les Folies n'avaient point le prestige officiel lu théâtre subventionné. Elle y pensa tout à coup, et e tut, assise, avec un jeu dramatique de l'éventail. 11
eut un grand silence. Seuls, Narcisse et Marius paraient encore, poursuivant à voix basse leur discusion sur les peintures du Kensington. Emile songeait u calme de sa vie troublé durant des semaines par 'aventure qui aboutissait à ce misérable dénouement. lais soudain on sonna pour la troisième fois. Miette se .ressa, courut : « C'est Chaumeil... je reconnais sa nanière de sonner... » Et elle revint pendue au cou de 'actrice qui annonçait triomphalement : < Mes petits mis, il est mort! ».
Marius comprit tout de suite qu'il s'agissait de Morin,
LA SURINTENDANTE. 163 ij
l'administrateur de la Comédie-Française, et il devint '4
livide de joie. Mais l'effet physique du mot mort fut i
si subit et si violent qu'il prit un air consterné et dit : ^
« Ah ! mon Dieu ! Il est mort? J
— Une troisième attaque... cette nuit... en une
heure... \\
— Je cours au ministère. »
Il y eut une sortie générale. Emile fut heureux de s'esquiver. Miette lui dit à peine adieu.
Puis elle poussa aussi Grabçzewski dehors : « Vat'en, loi, laisse-nous. » Et elle resta seule avec la ' vieille actrice, se posa sur ses genoux : « Veinarde!... Tu vas donc entrer au Français au moment où je quitte l'Opéra ?»
Le corbeau centenaire lui becqueta doucement les yeux : « Bête ! est-ce que tu n'as pas toujours ta petite Lili pour te consoler ?)!►
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C'est aujourd'hui la solennelle installation de M. Arsène Deschamps, nommé administrateur de la Comédie-Française, et, depuis, ce matin, les attachés du cabinet font la navette entre la rue de Valois et la rue de Richelieu.
Vraiment symbolique, ce voisinage, purement fortuit d'ailleurs, du ministère et du théâtre, avec cette perpétuelle communication de l'un à l'autre, les jours de premières ou de cérémonies. Curieux aussi, ce hasard des circonstances qui fait répéter à Constant Berthier son discours-programme devant cette assemblée unique, où semblent s'être donné rendez-vous tous les caractères originaux de la société contemporaine, les auditeurs étant à la fois cabotins, fonctionnaires, et constitués en académie.
Lorsque le Ministre eut pris sa place, debout, au centre du foyer des artistes, un demi-cercle de sociétaires se forma autour de lui, tous les visages tournés vers sa personne comme vers un trou de souffleur. Puis d'autres groupes furent semés, avec une expérience de la scène. Lorsqu'il parla, il y eut une certaine entente dans les murmures approbateurs et dans les applaudissements, comme si un chef de chœur avait fait signe.
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LA SDRINTENDANTE. 165
Comme tous les acteurs, malgré leurs habits de ville et leur affectation de tenue mondaine, prenaient l'attitude de leur principal rôle, de celui où ils s'étaient le mieux incarnés, cette réunion rappelait le groupement des personnages à demi réels et à demi allégoriques peints au plafond de la salle.
Chan treuil, bien en vue, le nez au vent, avait l'aspect d'un interrupteur dans une réunion publique. Le vieux tragédien Kastus se tenait à contre-jour devant une croisée pour mettre en valeur sa silhouette romaine, acquise à la longue, grâce à l'extraordinaire travail d'adaptation qu'avait fait subir à sa physionomie l'expression d'émotions classiques. Juliette Chaumeil, dans un groupe écarté de pensionnaires, avait un air de néophyte, qui, en vérité, la rajeunissait.
Mais l'attitude admirable, c'était celle d'Arsène Deschamps, seul à côté du Ministre, exposé aux regards comme une cire du musée Grévin, et merveilleux d'aisance dans cette insupportable position, froid et important comme un nouvel académicien, malgré sa tenue de petite-maîtresse, mais si peu convaincu ! rappelant de temps en temps et à propos, avec la réserve d'un geste, avec l'ironie pétillante d'un regard, qu'il ne. croyait pas du tout « que c'était arrivé ». Constant Berthier, avec son immobilité sacerdotale et son air d'être en plâtre, faisait l'effet du buste à couronner ; et l'on eût dit que Deschamps attendait le moment, son laurier à la main, une blague aux lèvres.
Dès que le Ministre eut articulé son dernier mot, Arsène tira de sa poche un papier, et lut ostensiblement sa réponse. Toute la Compagnie fut flattée qu'il ne se permît point une improvisation. En lisant, la voix d'Arsène Deschamps ne mordait plus. Le boulevardier prenait le ton d'un vieux professeur pédant. Et quel style, quelle pesanteur des phrases, dès qu'il abandonnait
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l'argot ! Mais quelle habile mise en œuvre de tous les clichés ! «: L'honneur qu'il y a, messieurs, à présider aux destinées de la Comédie... Vos annales... Votre noblesse... Le décret de Moscou... La maison de Molière... L'art scénique, dont vous êtes les glorieux conservateurs... »
Honneur, gloire, noblesse, ces mots démonétisés autant par l'abus que par la blague avaient bien, dans ce décor de roman comique, leur retentissement de sonorité vide. Eh bien ! cela flattait tout de même d'entendre à ses oreilles ces grelots. Et toutes les célébrités de feuilleton qui étaient là réunies, avaient conscience de jouer leur rôle dans une apothéose : apothéose factice et de féerie, procurant néanmoins cette inéluctable illusion du théâtre, où l'autorité des paroles apprises et du costume impose au rêve une certaine réalité. Tous ils sentaient passer dans leur dos le frisson de petite immortalité : tous, même le blasé Arsène Deschamps ; tous : et Marius qui voyait sa pièce reçue à coup sûr, et Ghaumeil qui tenait par les ailes le rêve de toute sa vie, et Constant Berthier qui venait de se griser en célébrant pendant une heure sa grande théorie de l'art démocratique et l'organisation raisonnée de son ministère.
Pourtant, celui-là était le seul qui ne se crût point encore installé dans sa gloire avec certitude ; car le souci de son œuvre, qu'il sentait inachevée, le hantait : il avait construit un irréprochable automate, mais qui ne remuait pas.
Il est vrai que, dans la plupart des services. Constant n'avait pas le droit d'espérer une expansion insolite et une action nouvelle; car il n'en avait modifié profondément aucun ; il n'y avait touché que pour les subordonner à l'Enseignement, et il se bornait à indiquer pour chaque affaire, à mesure qu'elle se présentait.
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une solution plus conforme à la logique de ses idées générales.
Mais celte direction de TEnseignement qu'il avait placée au sommet, qui résumait tout son ministère et qui en était la force vive, devait manifester sa métamorphose, non par une production plus active ou un classement plus ingénieux des paperasses, mais par une immédiate révolution du gouvernement des Beaux- Arts dans toute la France.
Créer partout des écoles, des musées, telle devait être son œuvre; et au lieu des millions qu'il aurait fallu pour cela, on disposait d'un misérable crédit : 300000 francs, votés après le discours du 30 novembre, qui, ne pouvant suffire à tout, ne pouvaient servir à rien.
Constant Berthier buttait contre cet obstacle : esprit impeccable dans la déduction, mais nul dans la pratique, et ayant atteint les limites de sa puissance lorsqu'il avait inventé une stérile hiérarchie.
D'ailleurs, nulle initiative à attendre de l'administration elle-même : l'administration n'étant point une de ces personnalités collectives qui parfois se concentrent dans un effort, mais un simple agrégat d'individus déterminés à n'en faire partie que matériellement, sans y absorber leur intelligence ni leur volonté , et seulement de onze heures du matin à cinq heures du soir. L'automate construit par Berthier ne pouvait que rester un automate : du moins pouvait-il fonctionner sinon vivre; et il se rencontra un homme capable d'en faire mouvoir le mécanisme. Ce fut le chef du bureau technique, Lanjalley.
Lanjalley n'était point l'homme transcendant qui donne dans les plus humbles tâches toute la mesure d'un génie; son zèle ne provenait pas non plus d'une conscience scrupuleuse de ses devoirs envers l'admi-
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nistration qui le payait. C'était un homme médiocre, mais actif, et qui, par une faveur du hasard, se trouvait chargé de la besogne où son intelligence s'appliquait le mieux. Et alors, il aimait sa tâche, comme on aime les tâches qu'on réussit; et il s'enthousiasmait, sans nul motif idéaliste, sans nulle pensée d'intérêt, sans nulle visée d'ambition. Il administrait comme le paysan laboure; et comme le paysan il savait faire cela de naissance; et comme le paysan a la passion de la terre, il avait la passion presque matérielle de ses dossiers.
Lanjalley, cependant, n'était point le rond-de-cuir maniaque de classements et d'ordonnancements : cette lésion cérébrale ne se caractérise qu'au bout de vingtcinq ou trente ans de service, et Lanjalley était nouveau venu et jeune; point méticuleux, mais vif et au besoin brutal ; n'ayant que par caprice et par taquinerie pour ses inférieurs l'amour de la belle copie, et d'ordinaire exigeant une rapide expédition des lettres, qu'il rédigeait toutes lui-même et en quantité; ne traitant point les dossiers avec le respect superstitieux et les formes qu'y mettent les vieux de ministère, mais les secouant et les violentant.
Comme ce travail était juste l'aliment à l'appétit de son intelligence, comme à rebours des hommes trop bien doués qui s'éteignent dans les ministères ou des gens nuls et paresseux qui achèvent de s'y abrutir, lui y entretenait son activité saille, — à rebours aussi de tous les autres, il s'était donné à l'administration en personne et sans réserve. Il emportait des pièces chez lui, dans sa petite chambre mal meublée de garçon, et souvent il faisait attendre, pour achever une lettre qu'il eût aussi bien écrite le lendemain au bureau, quelque fille qu'il venait de ramasser dans la rue : car cet homme vigoureux avait des goûts grossiers.
Souvent le Ministre s'entretenait avec lui, à l'heure
de la signature. Constant déraillait vers le rêve ; Lanjalley Torientait vers les résullats pratiques. Le chef n'avait rien vu à la savante organisation des services. Mais il avait compris qu'il s'agissait de révolutionner l'enseignement des beaux-arls en France avec 300 000 francs, et que c'était son affaire en somme à lui, Lanjalley, chef du bureau technique.
Un jour, il descendit avant l'heure habituelle, et soumit à Constant Berthier trois minutes de lettres, l'une sur l'autre à cheval sur une chemise bleu pâle toute neuve, qui devait ensuite servir de couverture au dossier.
La première minute portait en tête : A Monsieur le Préfet de,.. y le nom du département en blanc, pour indiquer que cette minute était celle d'une circulaire adressée à tous les préfets de France. Elle contenait prière de transmettre à chacun des maires de leur département l'autre lettre, qui portait : A Monsieur le Maire de... Celle-ci exposait avec concision les projets du Gouvernement relativement à la création par toute la France d'écoles communales ou régionales de dessin, de beaux-arts et d'arts et métiers, invitait chaque . commune à prendre l'initiative de ces créations, et promettait des subventions modestes mais fixes et des envois de modèles en plâtre, à condition que l'on adoptât les programmes officiels et que Ton se soumît à une inspection. La troisième lettre contenait des instructions conformes, adressées aux inspecteurs de l'enseignement du dessin.
Et rien qu'avec ces trois lettres, qui furent autographiées et occupèrent le bureau quelques heures à peine, la France entière fut remuée. Le merveilleux automate administratif imaginé par Constant Berthier se mit à jouer. De mêmç la gigantesque coupole de l'Observatoire de Nice tourne sur elle-même par la seule poussée d'un doigt d'enfant»
Les demandes aflluèrent, transmises par les préfets, donnant lieu à des réponses, puis à des rapports, suivis d'arrêtés conformes aux propositions des inspecteurs. Les dossiers, tous composés de pièces identiques^ se constituèrent, un pour chaque école, et se rangèrent dans des casiers, un pour chaque département.
Puis, comme dans un engrènement, ce premier rouage, mis en mouvement, fit marcher les autres. Il y eut une soudaine pénurie de professeurs : il fallut tirer à la lumière et secouer les poussiéreux dossiers oubliés des gens à diplômes, dont les demandes d'emploi patientaient depuis des années. Il fallut provoquer des candidatures aux examens annuels pour Tobtention des certificats d'aptitude, instituer des conférences pour la préparation des candidats ; et ce fut de nouveau des lettres, des arrêtés, des rapports.
Tous les employés du bureau gémissaient. Emile Boucart riait tout seul lorsqu'il voyait arriver au cabinet, où se centralisait toute la correspondance, les innombrables lettres destinées à Lanjalley : ^ Fichtre ! il n'était que temps de lâcher la boutique! » Et il comparait à l'affairement ahuri de ses anciens camarades, la douce oisiveté dont il jouissait au cabinet du Ministre.
Pourtant, lui qui aurait gémi et bâillé plus que personne s'il éta|t resté au foyer de cette fièvre locale, petit commis au bureau technique, il finissait par s'intéresser de loin à la manœuvre. Il montait même, dès qu'il était libre, à son ancien bureau, pour y donner un coup d'oeil.
A présent, Roudillon lui-même pouvait à peine lever le nez entre deux expéditions : «c Hein! mon vieui^, quelle scie!... Monsieur le Ministre.., C'est la littérature qui ne va pas... et cher collègue... Je n'ai même plus le temps... J'ai Vhonneur de vous faire con^
naître... de corriger les épreuves de mon roman... (Il avait enfin traité avec un éditeur)... ma dépêche du 14 courant.
— Et moi, s'écriait le musicien Brimaux, pas une heure pour surveiller mes répétitions ! » Miette Béranger allait créer son ballet aux Folies-Bergère.
< Je vous serai reconnaissant de m*accuser réception...
— Seigneurs, disait Cocheteux faisant une entrée, voici quatorze dont il s'agit. ^ On avait ainsi baptisé les lettres relatives aux créations d'écoles, Lanjalley, dans sa rédaction, abusant de cette formule pour arrondir ses fins de phrases.
c Les listes de modèles ne sont pas au dossier.
— Demandez à Lepargneux. »
Le petit expéditeur des moulages, vieux et propre, était devenu le personnage important de la direction. Même, bien qu'il ne fût que garçon de bureau, il tenait une comptabilité de ses modèles, et il avait, comme un chef, une signature qui faisait foi.
Lui et Lanjalley étaient les créatures de cette révolution, tandis que Renaudin en était la victime. Le mépris du chef pour ce bon élève incapable, devenait plus arrogant et plus bourru. Son obstination à lui refuser toute besogne et à lui interdire toute occupation personnelle, condamnait Renaudin à un véritable supplice de Tantale, à présent que tout le monde trimait autour de lui. Cet esprit cultivé s'abrutissait par l'oisiveté administrative, comme d'autres s'abrutissent par le travail administratif. La paresse l'intoxiquait comme une absinthe. Ses mains tremblaient, ses yeux s'hébétaient. Tout son système nerveux était attaqué par cet alcoolisme terrible du farniente.
Suzanne inquiète venait souvent le recueillir à la sortie du bureau et le ramenait jusqu'à la maison.
Elle recommençait ainsi à voir Emile fort soavent. Son jeune ami, qui ne parvenait pas à retrouver l'assiette de sa vie, troublée si longtemps par Antoinette et par Miette Bcranger, avait de plus la nostalgie du bureau technique, comprenant, sans se l'avouer, que là était son véritable milieu, parmi ce roulement d'affaires plus franchement administratives que celles du cabinet; pris aussi d'une velléité d'ambition,*se disant qu'il pourrait bien rentrer un jour ou l'autre dans son ancien bureau comme sous-chef. Mais il ne faisait à Suzanne aucune de ces confidences ; car, si leur tendresse était revenue, un voile restait encore sur leur intimité.
Un jour, vers la fin du carême, Lanjalley apparut radieux, sa boutonnière ornée du ruban rouge. En même temps, on apprit que Lepargneux était nommé commis titulaire. Le garçon de bureau devenait l'égal de € ces messieurs >.
Ce fut une fête; la camaraderie sincère des employés s'affirma par des poignées de main sans réticence. Les garçons de bureau vinrent faire à Lepargneux les compliments déjà respectueux que les soldats font à leurs égaux de la veille, promus caporaux ou brigadiers. Et le petit vieillard parcheminé montrait aussitôt qu'il avait du tact, en ne traitant pas ses anciens égaux de haut en bas, et ses anciens supérieurs de pair à compagnon.
On acheta un gâteau et deux bouteilles de marsala. Scène mesquine de réjouissance; mais songez que cet humble était le héros d'un miracle plus rare qu'on ne pense dans notre société soi-disant égalitaire, qu'il sautait d'une caste dans une autre, que domestique il était sacré bourgeois, que jamais aucune gloriole accidentelle ne l'avait blasé et qu'il jouissait de toute l'intensité de son émotion, que ce bâton de maréchal lui était mis dans les mains sans qu'il l'eût sollicité, que
sa destinée était plus haute que ses rêves, si jamais il en avait fait; songez que jamais peut-être le crâne d'aucun César ne supporta une pareille pression d'orgueil !
Lorsque Renaudin se présenta pour féliciter à son tour LepargneuXy Lanjalley, qui était là, lui coupa grossièrement la parole : «: Eh bien ! monsieur Renaudin, il paraît que nous allons êtr^ débarrassés de vous. »
Il répondit : «Ah!» écrasé. Il ne comprenait pas bien. Qu'allait-il faire, alors? Mourir de faim? Cela ne le préoccupait guère. Hais, ce qui serait difficile, par exemple, ce serait d'annoncer à sa femme, à sa fille. ..
Ce soir-là, Suzanne vint le prendre. Boucart les accompagna; et Lepargneux aussi, puisqu'il demeurait dans la même maison que les Renaudin, à côté du dépôt des marbres.
Lepargneux et Renaudin marchaient devant, Boucart et Suzanne derrière. « Comme il est déprimé ! disaitelle. Que de tristesse dans notre vie! » Et son bras tremblait contre celui d'Emile.
Renaudin, voûté, commentait avec Lepargneux l'étrange communication du chef. Il ne se révoltait pas. II essayait seulement de s'expliquer les choses, de façon à satisfaire son esprit juste et méticuleux. Lanjalley avait bien voulu dire qu'on le mettait à la porte. Mais pourquoi? Sous quel prétexte? Et mentalement il rédigeait la lettre qu'on lui écrirait sans doute, avec des formules polies, des allusions douloureuses aux économies nécessaires et aux charges écrasantes, du budget Le vieux Lepargneux se taisait, les oreilles bourdonnantes, dans l'étourdissement de ^a gloire inattendue.
En traversant le Carrousel, ils firent des réflexions sur le fâcheux effet des baraquements de la Poste. Arrivés au quai, Renaudin eut un regard effrayant sur la Seine.
Par derrière, Emile se taisait. Suzanne détaillait, en courtes phrases coupées de silences, les amertumes de sa vie, qui pouvait être si heureuse dans sa modestie, si le père eût choisi un autre métier.
Comme les deux groupes se rapprochaient, dans un embarras de voiture, Renaudin entendit deux ou trois paroles de sa fille. Alors il reprit avec accablement : « Oh ! oui, l'administration est ingrate. Il n'y a là personne pour vous être reconnaissant de vos efTorts et de votre zèle. Vous vous éreintez pour elle. Vous devenez un homme affaibli et incapable à force de travailler pour elle. Et puis on vous jette à la porte sans un morceau de pain.
— Pas toujours, monsieur Renaudin, pas toujours. Ainsi, moi, est-ce que je serais jamais parvenu aussi haut, si j'avais pris un autre métier, un des petits métiers qui étaient à ma portée quand j'ai commencé à gagner ma vie? »
Quand ils arrivèrent devant la maison qu'ils habitaient, Lepargneux, au lieu de monter, entra au dépôt des marbres. Renaudin le suivit pour retarder le plus possible l'instant de l'aveu à sa femme. Boucart et Suzanne entrèrent aussi. Ils furent étonnés de trouver là Faustin Marchai, qui tournait tout autour de l'une des salles, les deux mains dans les poches, en examinant les murs d'un air ennuyé et en sifflant dans sa barbe noire.
« Tiens!
— Oui... Je vais commencer mes cartons... pour le Kensington... Alors, comme il n'y a pas de place chez moi pour ces grandes affaires de châssis... on me donne cette salle. »
Suzanne s'était un peu écartée d'Emile. Elle murmura : € Un grand travail, n'est-ce pas?... »
Il répondit : ^ Je viendrai ici tous les matins. >
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Puis, après uae pause : € J'attends M. Yernet de Bueil ; vous ne l'avez pas vu aujourd'hui ?
— Non, c'est le jour de !!!"• de Bueil : je ne donne pas de leçon à Fernande ce jour-là. -»
Au même instant, Fernande entrait avec l'architecte. .
« Oui... Et c'est pour ça que j'ai voulu venir ici avec papa... Je ne vous avais pas vue de la journée... J'allais monter chez vous... Et puis... et puis, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. »
Alors elle expliqua que depuis qu'il était question de la loterie, une idée lui avait trotté en tète : certainement on allait créer, pour cette fameuse loterie, toute une administration ; s'il y avait là, par hasard, pour le père de sa chère mademoiselle, une place moins pénible^ plus avantageuse que cette pla'ce de sous-chef? Et elle avait pris ses renseignements.
Or, ce matin, Raymond venait de lui annoncer que l'arrêté d'autorisation de la loterie était à Y Officiel. « C'est ça qui tombait bien! Aujourd'hui, justement, je ne vous avais pas sur le dos toute la journée: j'allais pouvoir travailler à la surprise, sans rien vous dire, et vous faire une surprise tout à fait. Papa m'a conduite au ministère... » El >!"• Berthier avait dit oui tout de suite : H. Renaudin était nommé secrétaire de la loterie, et l'on s'empressait de faire connaître à son chef, rue de Valois, qu'il était mis en congé illimité^ sans traitement.
« Comment ?... C'est pour cela que Lanjalley... »
Renaudin remercia l'enfant avec timidité, tout ahuri par la surprise et par la joie, un peu inquiet cependant : trouverait-il à son nouveau poste la même sécurité officielle et la même régularité d'habitudes? Et, une fois la loterie tirée, rentrerait-il sans difficulté au ministère, regagnerait-il le chemin battu, après ce biais peut-être aventureux ?
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