‹ La surintendanteChapitre 5 sur 13 · TT · texte numérisé non relu

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176 Li SURINTENDANTE.

Suzanne, désintéressée, était plus heureuse de la preuve d'affection que Fernande venait de lui donner, que du bonheur même qui leur arrivait.

« Ah! chérie, chérie... :b

Quand elles se furent embrassées longuement, Faustin s'avança, la main tendue, et, d'une voix rude, émue : « Très bien... très bien... merci...; pour... mademoiselle Suzanne.... merci. » .

Alors Emile, souriant, dit : c Et moi, vous me permettrez aussi de vous remercier pour Suzanne? » Il prit la main de Fernande, et, comme il la lui serrait un peu fort, elle osa lever les yeux. Ils se regardèrent.

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Toutes les fois qu'il s'opère en nous un sourd travail, par où les conditions de notre vie matérielle ou sociale se trouveront quelque jour favorablement modifiées, familiarisés par l'habitude avec le mécanisme de cette évolution vers le mieux, nous avons vaguement conscience de la subir, bien que tous les détails nous en échappent et qu'il nous soit impossible d'en formuler les lois.

Nous éprouvons alors cette impression diffuse dénommée pressentiment optimistey à laquelle nous attribuerions volontiers des sources mystiques. — Tel fut l'état d'âme d'Emile Boucart, lorsqu'il sortit du dépôt des marbres. L'image de Fernande, avec le sourire enfantin, avec le regard un peu bridé, flottait devant sa vision interne ; et il la contemplait, qualifiant la permanente apparition de cette épithète banale, tantôt pensée, tantôt prononcée et comme échappée à ses lèvres : c Charmante... charmante... »

Puis, sans que l'apparition s'effaçât ou même s'embuât, il réfléchissait au traitement de sous-chef devenu disponible par la mise en congé sans appointements de Renaudin. Une ambition s'éveillait en lui, il rêvait aune place plusk lucrative; et cela lui suggérait des désirs et des calculs matrimoniaux. Comme il était attendri; ses projets de mariage devenaient humbles et

désintéressés. Ce n'est donc pas à Fernande qu'il pensait, puisque la famille semblait riche ? Il prévit Tintérieur aisé, mais modeste, où, une fois marié, il vivrait. Alors il se félicita de ses goûts simples, fut lui-même touché de sa propre bonté, de sa propre délicatesse. Cette émotion ressuscita devant ses yeux la « charmante » apparition. Il sourit, par la contagion du sourire qui était sur les lèvres du visage lumineux. Et ensuite, il aperçut clairement une feuille à en-lête d'arrêté, où était écrite, d'une écriture d'expéditionnaire, sa nomination de sous-chef.

Alors seulement il observa que depuis quelque cent mètres il avait déjà huit ou dix fois admiré les affiches fraîchement collées de [la loterie : une Fortune nue, aux yeux bandés, debout sur sa roue classique ; et à côté se lisait, en chiffres non ornementés, plus crânes peut-être dans leur banalité sans fioritures, le demi-million du gros lot.

Comme il s'avançait vers une affiche, il vit dessous l'affiche du Concours hippique, lequel s'ouvrait quelques jours plus tard. Il lut avec soin le programme immuable, et son vague contentement s'accrut sans motif apparent, jusqu'à se faire enfin remarquer de lui-même et à l'étonner. En poursuivant son chemin, il s'apercevait que les colleurs avaient disposé de parti pris, tout le long des murs, une affiche rouge, en largeur, du Concours hippique, sous une affiche multicolore, en hauteur, de la loterie; et cette remarque ajoutait à son intime et injustifiable satisfaction un caractère puéril, qui bientôt la transformait en rieuse gaieté. Il fut dès lors persuadé qu'il serait nommé sous-chef de bureau, et il eut de nouveau la vision de Fernande qui lui faisait, avec une grâce charmhnle, ses compliments.

Le lendemain matin, il trouva parmi le courrier une

enveloppe timbrée du fer à cheval de la Société hippique française, et contenant la carte d'homme et les deux cartes de dame que la Société envoie tous les ans à chaque ministère. Il enferma la carte d'homme dans son tiroir, remit les deux autres à Créancier en lui recommandant de les donner à M"* Berthier, déposa sans façon tout le courrier sur le bureau d'Ozenne, chargé de l'enregistrement, et fit sauter les bandes des journaux qu'il devait découper. Puis il eut envie de fumer, ouvrit son tiroir, et y retrouva la carte du Concours.

Il la fit tourner entre ses doigts en sifflotant, lut les numéros de journées, inscrits tout autour dans de petits cercles pour le contrôle quotidien. Cette pensée que le Concours allait ouvrir le réjouissait. Il y a cinq ou six dates : l'Hippique, le Vernissage, les trois grands prix, où l'on se sent plus particulièrement Parisien ; dates qui ponctuent l'année parisienne de points de repère, qui font de la vie parisienne quelque chose de régulier comme une fonction, qui donnent à la passion de Paris qu'ont les Parisiens pur sang, une certaine allure de collage, — commune du reste à toutes nos affections, grâce à notre esprit fonctionnaire.

Cette année, l'Hippique devait offrir pour Emile un intérêt spécial, à cause des officiers et sous-officiers de son régiment qui étaient engagés. Il connaîtrait les chevaux par leurs noms. De plus, il deviendrait le spectateur, le juge de ceux qui n'avaient plus le droit de lui commander. Cela ranima en lui la jouissance de sa liberté recouvrée, qui, jointe à l'impression de rentrer dans la vie régulière que le retour prévu de cette date lui avait suggérée, le reporta aux sensations éprouvées le jour où il' était revenu au ministère pour la première fois après sa libération. Il fut ainsi induit, comme la veille, à un pressentiment de rénovation heureuse dans

sa vie, et l'idée qu'il allait être nommé sous-chef au bureau technique s'imposa de nouveau à sa certitude. Il dit avec une assurance dont il voulut lui-même plaisanter : € Allons surveiller notre bureau, nos employés. »

Il monta. Là-haut on était moins assidûment courbé que d'habitude sur la besogne. Un cheval grotesque^ dessiné par le chinois Bédouin et collé sur la glace^ imitait l'affiche du Concours. Brimaux, pour faire diversion à ses rêveries mélodiques, galopait autour de la grande table et sautait par-dessus des tabourets entassés en forme d'obstacles, en criant : « Hep ! Hep ! Concours hippique ! Concours hippique ! » Souchon développait une théorie de l'équitation patriotique. Dumoustier jouait aux jonchets avec des allumettes et des manches de plume. Roudillon et le vaudevilliste Jean Joubert faisaient un baccara.

« En es-tu, Milot?

— Oui... Cinquante centimes.

— Six!

— Sept!

— On régénérera la France par le gymnase et par le cheval.

— Crois-tu?

— Huit!

— Zut! Perdre avec sept!

— Au fait, mon cher Boucart, dit Joùbert, je ne vous ai pas signé mon dernier monologue : les Pru* neauûc..» Oh! ce brave Plisson, des théâtres, m'a dessiné une couverture... exquise : un plat de pruneaux, sauce au vin, et la tête de Coquelin Cadet au milieu.

— Oui, dit Camille, une décollation de saint Jean- Baptiste... Un louis en banque!...

— Banco ! cria Lanjalley, entrant.

— C'est sérieux?

— Sans blague.

— Des cartes ?

— Neuf!... » Et le chef empocha le louis de Roudillon : « Maintenant, messieurs, vous me ferez le plaisir de ne plus jouer aux cartes dans le bureau.

— Concours hippique! » reprit Brimaux, et il se remit à bondir comme un fou. Puis il simula une chute dans la rivière, en s'étalant à plat ventre sur la table, tandis que Roudillon imitait la fanfare.

Mais le chahut, continué par pose à cause de la présence de Lanjalley , cessa dès que le chef fut dehors. Tous les employés se groupèrent autour d'Emile. Hédouin prit la parole, très mielleux, d'une excessive politesse, son bonnet de horse-guard à la main : « Eh bien! monsieurBoucart, vous qui êtes dans le secret des dieux, savez-vous quelque chose?...» D'abord il ne comprit point qu'il s'agissait de la succession de Renaudin. Il était si parfaitement sûr d'être lui-même l'héritier du sous-chef, que la question ne lui semblait soulever aucun doute, et, partant, présenter aucun intérêt. Puis il sentit autour de lui des perfidies et des compétitions; alors, involontairement, il prit un air de mystère et de triomphe, déclara qu'il ne savait rien du tout, affecta même l'indifférence.

€ Donc, interrogea Hédouin, vous ignorez si le Ministre est dans l'intention de nommer un nouveau sous-chef, ou de répartir le disponible entre divers traitements, ou simplenient de réaliser une économie? . — Absolument, dit Emile, que la multiplicité des solutions possibles contrariait.

— Vous verrez, dit Roudillon, qu'on se servira du disponible pour augmenter le traitement du chef de cabinet ou d'un directeur, et que nous nous taperons.

— On se tape toujours, » conclut Dumoustier avec résignation.

Le travail reprit ; on se tut. Boucart flânait sans rien dire, ne pouvant se résoudre à descendre. Bédouin se leva sans bruit, s'approcha d'Emile, lui dit tout bas : « Certaines personnes affirment que vous êtes en train d'intriguer pour vous-même... On critique votre attitude... Ne prenez pas ce que je vous dis en mauvaise part... Dans votre intérêt, réservez-vous un peu.

— Merci... » Et Boucart le poussa pour en savoir plus long sur les cancans du bureau. Hais Bédouin ayant malicieusement répondu : a Je suis moi-même le précepte que je me suis permis de voua indiquer et je ne me brouille avec personne )>, Emile se dit: « Suis-je bête ! Il veut me tirer les vers du nez. » Et il se détourna, vit Brimaux et Souchon qui se pariaient à l'oreille tout en l'observant.

Il fut dégoûté de toutes ces petites hypocrisies. « Vrai ! Pour quelques billets de cent francs...» Mais il s'aperçut que lui-même convoitait celte place terriblement, et la mesquinerie des autres l'exaspéra davantage lorsqu'il se fut avoué la sienne. Aussi, c'était la faute de ce ravalant métier. Et un cri de rancune lui échappa dans un bâillement : ^ Quelle sale boutique ! Ce qu'on s'embête ici ! »

Cette exclamation dissipa le malaise, en provoquant une conversation générale où tout le monde serait d'accord et où personne ne se compromettrait. Il y eut un bel élan d'unanimité : tous parlèrent de flanquer leur démission.

La porte de l'escalier s'ouvrit. « Seigneurs !... » C'était Cocheteux. Boucart sortit aussitôt. Son antipathie contre le sous-chef devenait aiguë, dans sa crainte de n'être pas, d'ici à huit jours, l'égal de cet imbécile.

Mais avant de descendre, Emile entra dans le bureau vide de Renaudin et se posa sur son fauteuil. Puis il partit précipitamment, redoutant d'être surpris, de

donner par sa présence matière à des soupçons, crai* gnant surtout le ridicule de cette scène shakespearienne : le prince Harry essayant la couronne de son père mourant.

Quand il rentra dans son bureau, il trouva tout le courrier sur sa table, non décacheté.

« Et M. Ozenne ?

— M. Peltrot l'a emmené à sa répétition. »

Il enregistra en bougonnant, puis il « fit sa presse )).

En deux minutes, avec son coup d'œil habitué, il dénichait dans un grand journal tout ce qui pouvait se cacher dans les coins d'intéressant pour le ministère. Aussi eut-il le regard tiré tout de suite par cette note du Gil Blas, entre deux filets sur Couche-en-joue et rintrépide Vide-bouteilles :

« God save the Queen I

€ Un épisode burlesque s'est ajouté hier à la légende de notre inénarrable ministre des Beaux-Arts. La reine d'Angleterre et la princesse Béatrice sont à Paris pour huit jours dans le plus strict incognito : c'est-à-dire que les programmes de leurs journées sont publiés quarante-huit heures d'avance par tous les reporters de journaux. Hier, un officieux avertit M. Constant Berthier que la Souveraine et sa fille se rendront au Louvre à deux heures. A l'heure dite, M. Constant Berthier monte la garde devant le palais. Une voiture de cercle s'arrête, et M. Berthier reconnaît la simplicité patriarcale de la reine Victoria. Une grosse dame en noir descend du locatis, puis une jeune fille en complet tailleur. M. Berthier se précipite : « Madame... Majesté... Princesse... » Protestations. Le Ministre sourit. Son geste est discret mais significatif. On monte : il suit. On visite : il explique. Il se conforme scrupuleusement aux formules diplomatiques et à l'éti-

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quelle des cours. A la sortie, il appelle lui-même le cocher, ferme la portière, donne l'adresse : « Grand Hôlel. » — « Mais non ! mais non ! > s'écrie la grosse dame désespérée...

« M. Constanl Berthier pouvait lire aux dernières nouvelles d'un journal du soir que Tlmpéralrice des Indes et la jeune princesse avaient passé toute l'après-midi aux Invalides et déposé des fleurs sur le tombeau de Napoléon. >

Boucart, s'exagéranl le mérite mondain qu'il y aurait à remettre galamment cet article, prétendit se charger lui-même de ce soin. Il se rajusta. Mais M"* Berthier n'était point dans le boudoir. Celte contrariété, comme tous les autres menus événements de la journée, le ramena encore à son idée fixe d'être nommé sous-chef et il décida qu'il intriguerait dès le lendemain auprès d'Antoinette.

Il entendait obtenir la place vacante de Renaudin, sans toutefois prendre de service au bureau technique où Cocheteux suffisait. Il resterait détaché au cabinet, où son nouveau titre lui permettrait de remplacer avec autorité Marins toujours absent. Plus tard, à la chute du ministère, quand on lui devrait, suivant la coutume^ une compensation, il rêvait de faire créer pour lui une sinécure spéciale. Il avait déjà inventé le titre qu'il solliciterait : Inspecteur des écoles d'arl décoratif.

Quant à la place de sous-chef. M""* Berthier ne pouvait lui refuser cela. Il se vit dans le boudoir, demain, faisant la première démarche. M"^* Vernet de Bueil et sa fille étaient là. — Tiens ! pourquoi?... Ah ! un souvenir, sans doute, des démarches faites par Fernande en faveur deRenaudin. Oui; et pourquoi donc n'interviendrait-elle pas aussi en faveur d'Emile ? Malgré l'absurdité de l'hypothèse, il se vil la remerciant comme hier, (c mais cette fois-ci, pour moi. »

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