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Mais, de trois jours, Antoinette ne vint pas. En sa curieuse identification aux employés, elle subissait à présent cette crise que caractérise un intermittent besoin de manquer à son bureau, de saisir tous les prétextes d'absence : enterrements, mariages, indispositions.
Sa vie était cruellement vide. Son œuvre, depuis que l'heure des applications pratiques avait sonné, lui paraissait bien rapetissée, presque mesquine. D'abord, au ministère, son rôle était nul. Constant, autour de qui elle avait prétendu, comme une Agrippine, rôder invisible et présente, vivait dans un isolement contemplatif de fakir, regardant marcher l'automate après l'avoir construit, et pour le détail des affaires au jour le jour, appliquant ses principes sans concession, sans nul souci de l'opportunité des mesures, de l'opinion, de la presse*qui s'égayait, des conseils intimes.
Sa loterie? les affiches étaient posées. Son Kensington? Yernet de Bueil y travaillait sérieusement et chez lui, et n'avait plus le loisir de faire des présentations officielles de plans. Les peintures? Faustin Marchai était relégué, pour en préparer les cartons, au dépôt des marbres, tout au bout de la rue de l'Université.
Celui-ci, pourtant, elle pouvait le surveiller. Elle le devait, ou bien alors elle abandonnait son œuvre tout à fait. Non. Elle avait fait atteler pour aller au Palais de l'Industrie, où l'Hippique ouvrait aujourd'hui. Elle se fit conduire au dépôt des marbres.
Dans la vaste salle, Faustin, au lieu d'être grimpé à l'échelle le long des toiles qu'on lui avait tendues, travaillait, assis, à un moyen tableau de chevalet. Suzanne Renaudin, assise près de lui, lisait tout haut. Elle se tut. Lui, rougit jusqu'aux oreilles comme un rhétoricien qu'on surprend à faire des vers pendant une classe
de mathématiques. Mais il eut honte d'élre timide devant Suzanne, et alors ce fut un de ces accès de colère brutale qu'il avait parfois. Il marcha contre sa belle-mère, sa palette à la main, la barbe en désordre et la face livide, terrible dans son mouvement et gêné dans son geste : « Alors... alors... bégaya-t-il, vous venez... vous venez... m'espionner?... »
L'élégante femme eut peur, recula, tachant sa robe au plâtre des moulages par terre, c Eh bien! mon amî, vous... vous plaisantez...
— Non, je ne plaisante pas... J'ai.... j'en ai assez... Je suis... débarrassé de ma femme... Je ne veux pas vous avoir sur le dos... Vous entendez... Je fais... je fais ce qui me plaît ici...
— Mais, Faustin, vous êtes fou... Vous ne voulez plus me permettre d'admirer...
— Je n'ai pas besoin d'être admiré par vous, d'abord... Est-ce que vous êtes capable... de comprendre... ce que je fais?. . . Est-ce que les femmes sont capables?. . . yt Il tourna vers Suzanne ses yeux subitement adoucis, pour s'excuser de ce blasphème. « Vous venez... pour m'espionner, je vous dis... Vous venez... envoyée par ma femme... ma femmç qui a gâché ma vie... Vous venez de la part de votre mari... Un bel idiot, celui-là... Savez-vous ce qu'il vient de faire encore?... Un sale banquier juif... qui veut se donner des airs de générosité... lui offre, pour le Louvre, une botte de tableaux:.., des Raphaël... un Vinci... un Pérugin... Le père Berthier va les voir... les admire... se pâme... accepte le cadeau... La Commission examine : tous faux!... Hein! il s'y connaît notre ministre!... Et vous savez, il les aurait achetés au besoin... Parbleu!... On a toujours de l'argent pour acquérir des œuvres étrangères... Et on laisse filer en Amérique nos maîtres français! »
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Elle ne comprenait pas, n'étant point dans le secret de la métamorphose accomplie sous la salutaire influence de Suzanne Renaudin. Dans la puberté tardive de son ^énie, Faustin Marchai avait , à quarante ans, les ardeurs farouches de la vingtième année, et des rages de rustre contre tout ce qui avait entravé jusqu'alors son développement. Et puis c'était pour lui un besoin physique de se détendre ainsi quelquefois, une jouissance de constater en lui-même cette accumulation insolite d'énergie; car cet homme trapu, aux épaules carrées, se portait bien pour la première fois, accoutumé à souffrir silencieusement d'affreuses douleurs d'estomac, que les médecins n'expliquaient pas, et dont lui devinait la cause, sa mère étant morte d'un cancer.
Ce jour-là, Suzanne était venue lui tenir compagnie dès le matin. Fernande allant assidûment à l'Hippique avec sa mère, elle serait libre de même presque tous les jours de la quinzaine.
Comme si la présence de son amie était immédiatement inspiratrice, il imagina et lui décrivit sur-le-champ ce qu'il allait mettre sur cette toile, qu'il regardait depuis une semaine sans y masser une forme au fusain ; il allait peindre naïvement la scène qu'il avait sous les yeux chaque jour, Lepargneux rangeant ses moulages, l'Administration secouant la poussière de l'Antiquité. Et à cause de l'éclat des blancs, à cause de l'exposition de cette grande halle où il travaillait, ouverte à tous les vents et à toutes les lumières, il ferait de ce tableau, où figureraient seulement un vieillard et des plâtres, une curieuse étude de couleur et de plein air. C'est dans l'ivresse de la mise en train que tombait M°* Berthier, et il la chassait.
Si altière que fût la Surintendante, elle ne se révolta point. Elle s'attrista seulement. Elle était réellement
venue avec uûe pensée de sympathie pour Fauslin, et elle le trouvait injuste.
« Au Palais de l'Industrie. »
Elle se renversa dans la voiture avec une nonchalance accablée. Les premiers bourgeons éclataient. Le temps était d'une douceur moite, et l'air printanier, irrespirable. Beaucoup de voitures étaient alignées le long des trottoirs, autour du palais. Les boucles des harnachements, les gourmettes, les boutons de livrées, les poignées de portières, le vernis des caisses, tout cela était, au soleil, d'un insupportable luisant.
Tout à coup, comme elle regardait distraitement le lent passage de la foule sous la voûte, elle eût la vision imaginaire d'Emile Boucarl, entrant, faisant pointer sa carte, poussant la roue du tourniquet. Et la vision fut si nette qu'elle imposait la certitude. Elle allait le voir, lui toucher la main : c'était déjà un plaisir anticipé plutôt qu'un désir inquiet.
Elle traversa l'exposition de carrosserie, qui est à l'entrée, monta l'escalier raide qui mène à la tribune réservée, dans l'étouffement d'une foule, avec l'impression d'avoir tout autour de soi l'attention et l'émotion d'un spectacle qu'on ne voit pas encore. Elle sourit en songeant combien paraîtrait impraticable à toute personne non initiée la recherche d'un individu parmi cette cohue ; tandis qu'elle, ne pouvait hésiter un instant à déterminer la place précise élue par Boucart, qui venait pour le spectacle et non pour le public, peu nombreux encore aujourd'hui. Emile s'était certainement établi à poste fixe, en face de l'entrée, du côté des femmes comme il faut, à gauche de la tribune du jury, et le plus près possible de cette tribune, dans le passage d'en bas.
Dès qu'elle atteignit le haut de l'escalier, elle regarda droit en face, à l'endroit présumé, comme si elle avait espéré l'apercevoir de là. Et elle éprouva cette surprise
que raccoutumance annuelle n'émousse jamais, en mesurant soudain Téloignement de la tribune opposée, révélé à Tœil par le rapetissement des têtes, par le massement confus des innombrables spectateurs étages, par la fusion en une teinte neutre de la diversité multicolore des costumes, bien que, par places, éclatât la fraîcheur printanière de plusieurs robes, presque toutes de nuance héliotrope, comme pour un demi-deuil déjà gai après le deuil des draps unis et des tartans d'hiver.
Dans le manège, un sous-officier de cuirassiers, dont le buste élevé était souple, et dont les jambes longues enreloppaient bien un puissant cheval bai, passait les obstacles avec une aisance qui finissait par nuire à l'intérêt du spectacle. L'inattention du public s'exprimait par un murmure collectif orchestré en bruissement de feuilles. Et cette inattention enlevait au cavalier isolé toute importance. Il paraissait plus entièrement perdu au milieu de la foule, plus négligeable.
Antoinette marchait lentement vers le bout de la nef, sans s'inquiéter de lui. Mais, elle entendit lin bruit mat, et le même « ah !o» de regret s'échappa simultanément de six ou huit mille poitrines : le cheval avait heurté la barre qui, lourdement, l'instant d'après, roulait à terre. Antoinette ressentit avec une vivacité excessive l'impression de regret que lui imposait cette conscience confusément intégrée qui plane au-dessus des foules. Elle tourna les yeux vers le cavalier, que remettait en valeur la sympathie générale. Il y eut le pressentiment unanime d'un nouvel accident au dernier obstacle, à la rivière. Comme si le cavalier subissait une influence de ce pressentiment, il attaqua plus vigoureusement son cheval, qui partit à la charge, puis hésita aux dernières foulées, s'arrêta, enfin pointa légèrement, et d'un bond extraordinaire mais maladroit franchit le talus au lieu de la rivière.
190 LA SURINTKNDA^TB.
Alors ce fut une immense houle de rires ; mais la gaieté s'éteignit brusquement, les souffles se précipitèrent : le cuirassier reprenait du champ, ensuite attaquait, rouait de coups le cheval, qui passait rictorieusement puis rentrait aux écuries avec des petits coups de tête de côté, comme une béte révoltée et orgueilleuse, satisfaite d'avoir prouvé tour à tour son indépendance et son adresse.
H""* Berthier poursuivit son chemin sans plus se retourner, devinant d'ailleurs ce qui se passait maintenant dans le manège, à trois éclats de rire successifs, suivis d'un fatal coup de cloche : un autre cavalier venait de faire trois efforts inutiles pour passer le premier obstacle, et le président le renvoyait.
Elle atteignit la place qu'elle s'était fixée, monta au troisième gradin, s'installa, chercha des yeux Emile et ne le vit point, c Bon... Je vais déménager... > Mais elle n'osait pas si vite, à cause de ses voisins. Elle dut quelques instants prêter attention aux parcours.
La monotonie du spectacle l'irrita. Non seulement c'était chaque fois la répétition des mêmes cérémonies : entrée correcte au galop rassemblé, remise du numéro après salut militaire, départ aisé, changement de pied au tournant du 8, au besoin passage avec appuyer le long du petit côté si le cheval était bien dans la main; mais, de plus, comme le spectacle, malgré le retour prévu des mêmes péripéties, prenait aux nerfs chaque fois, on s*en voulait d'éprouver chaque fois aux mêmes endroits les mêmes émotions que leur périodicité n'affaiblissait point : battement des artères au saut de la douve, spasme lorsque la haie effleurée oscillait sans que l'on pût savoir encore si elle allait se redresser ou tomber tout à fait; et lorsqu'un cheval, après un bon parcours, faisait rouler la barre ou démolissait lé mur, ce même coup mat qui vous répondait au cœur, cette
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sympathie si ardente pour le cavalier, que volontiers on lui aurait tendu la main par-dessus la balustrade, afin cle le consoler.
Elle ne voulait plus regarder, et elle regardait toujours, cherchant les noms sur son programme, suivant sur le visage des cavaliers la série de leurs impressions,devinant les intentions du cheval à son regard et sa qualité au premier saut.
Quand elle baissa enfin les yeux, elle aperçut Emile Boucart tout près d'elle, mais un peu plus à droite qu'elle n'avait pensé. Il ne devait guère avoir bougé depuis le commencement de la séance, car il était commodément installé, se servant de la balustrade comme d'un pupitre pour noter les fautes, refus ou chutes. Le regret d'être restée près de lui si longtemps sans le voir fut si cuisant, le besoin de lui parler, si impérieux, qu'elle faillit l'appeler à haute voix.
Elle fixa les yeux sur lui. Bientôt elle devina, à certains mouvements de son dos qui semblait impatient d'être courbé, à certains retards dans la notation, d'abord de légers quarts de faute, puis de fautes entières bien visibles, qu'il commençait à se lasser. Et enfin, il plia sa carte, la mit avec le crayon dans sa poche de mouchoir. Sa main s'éleva vers sa bouche : il bâillait sans doute. Subitement il se tourna vers le public et le clignement de ses yeux indiqua que d'abord il n'y distinguait personne. Puis il adressa des sourires à droite, à gauche, souleva son chapeau plusieurs fois. Il s'apprêtait à monter les gradins ; alors seulement il aperçut M"® Berthier : il lui fit le même sourire et le même salut; mais comme il passait à côté d'elle, il ajouta : c Bonjour, madame. "»
Dès qu'il fut passé, elle monta sur la banquette, resta un moment tournée vers le manège, puis regarda du côté où Boucart était parti. Elle reconnut son chapeau
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i92 LA SURINTENDANTE.
et le haut de sa tête, et le suivit des yeux. II alla droit ^ vers un groupe... Ali! la petite Gavioli et sa sœur,
%. M"* Bulteau... Elles montaient aussi sur les banquettes.
|: Adeline tirait même Emile par la main pour le faire
monter à côté d'elle... € Ah! ah !... » C'était un cheval qui faisait des pointes. On voyait de face son ventre énorme, ses bras battant Tair, tandis que le cavalier accroché à l'encolure semblait tout petit, en haut d'un mât tout droit. Puis la bête reprit terre, et vaincue mais furieuse, galopa droit vers la haie avec un bond à chaque foulée, comme par-dessus des obstacles imaginaires et prodigieux. C'était si beau, qu'Antoinette eut tout le regard pris ; et quand elle se retourna vers Emile, elle ne vit plus qu' Adeline et sa sœur.
Boucart venait d'aviser M"** de Bueil et Fernande. Il se glissait jusqu'à elles. Il lui semblait que l'accueil devait être d'une familiarité intime ; mais, lorsqu'il se trouva en présence de la jeune fille et de sa mère, il fut étonné de demeurer lui-même, par instinct, fort réservé.
« Vous n'avez pas vu Raymond? Nous avons grand' peine à lui garder une place...
— Si j'osais vous demander la permission de vous y aider un instant... »
La place libre était gardée entre Fernande et M*°* Vernet de Bueil. Fernande se rapprocha de sa mère un peu vivement; mais Emile se trouva tout de même à côté d'elle. Ils rougirent tous deux.
Emile cherchait quelque chose à dire. II demanda : c Suzanne va bien ? )> Il pensa un instant à répéter son remerciment attendri de l'autre jour, au sujet de Renaudin; mais il n'osa point, jugeant ridicule de faire du sentiment dans ce milieu sportif.
Alors il regretta la nullité inévitable des conversa-
î:'>ïnîw-^.ï' -;
LA SURINTENDAISTE. 193
tions permises avec une jeune fille; et cette pensée le rendit plus désespérément terne et plus banal encore. 11 craignit d'exprimer sa vive sympathie par trop de chaleur affectueuse dans les intonations, et cela intimida sa voix qui devint sourde. Il sentit enfin que la discrétion lui interdisait de s'imposer plus longtemps. Il dit : « Voulez-vous me permettre d'aller voir si Raymond est de l'autre côté ? »
M*"^ de Bueil , très gracieuse , lui répondit : « Nous vous rendons votre liberté.
— Oh! madame... » Il hésitait à partir maintenant... fi Je le trouve, et je vous l'envoie... Mademoiselle... »
«: Pourquoi as-tu dit à M. Boucart de s'asseoir près de nous, maman? Il n'a pas dû s'amuser...
— Mais... c'est bien lui qui l'a voulu.
— C'est vrai... » Et Fernande, un moment inquiète, sourit.
Emile descendait derrière la tribune centrale, traversait les vastes écuries sombres, où la présence des chevaux ne se devinait presque qu'à des froissements de litière. Il distinguait cependant, accrochés aux barreaux de plusieurs mangeoires, des flots de rubans défraîchis.
Puis il tombait dans la buvette, rencontrait un sousofficier de son régiment, et, bien que n'ayant pas soif, l'invitait à s'asseoir, excédé par la monotonie des courses. Mais deux minutes d'entretien avec ce sousofficier d'une extrême élégance, plusieurs poignées de main à d'autres concurrents, qu'il étuit flatté de reconnaître en public, ranimaient en lui l'intérêt du spectacle en lui communiquant la fièvre des coulisses. II regrettait d'avoir manqué deux ou trois parcours, s'approchait de la porte par où entrent les chevaux, et assistait un Instant au spectacle complètement modifié par la perspective que l'on [a du bout de [la nef, avec des
raccourcis amusants de chevaux^ qu'on voit sauter de face ou de croupe.
li examina en connaisseur Texposition des sticks, et fut tourmenté par le désir d'acheter une longue cravache noire à boules de cuivre^ comme en portent les écuyers de Saumur. Puis il s'abandonna au flot de la foule, avec le calme d'un bon nageur qui descend l'échelle tranquillement et se laisse glisser. Il se rappela qu'il avait promis de chercher Raymond; puis il oublia de nouveau sa promesse, lorsqu'il pénétra dans la partie de la tribune réservée où se cantonne le demi* monde, et que l'argot a baptisée «la petite Villetle». Car l'Hippique est bien le seul endroit de Paris où les honnêtes femmes ne se mêlent pas aux filles et les filles aux honnêtes femmes, chacune avec l'imitation et l'envie des autres. D'ailleurs, à la petite Villette et làbas, à gauche du jury, mêmes toilettes, mêmes chapeaux simples, mêmes tenues décentes et bourgeoises. Et toutes celles que Boucart connaissait, il les saluait du même salut respectueux : € Madame... j» Il salua ainsi Miette Déranger, sans prendre garde qu'il était brouillé avec elle.
Elle-même n'y pensa plus, car elle le retint : « On ne vous voit plus... Vous n'êtes pas même venu m'applaudir dans le ballet de Drimaux... Vous avez vu l'affiche de Grabçzewski pour les Folies-Dergère?... C'est moi la petite en maillot, très décolletée, à gauche, qui tourne le dos... »
Elle lui donna rendez- vous : « Tous les jours, ici, à la même heure... » Mais Doucart la quitta précipitamment : la foule envahissait le manège et courait vers la tribune centrale. Les chevaux rappelés défilaient au milieu des piétons. Emile courut, tira sa carte et son crayon, nota les prix et les flots de rubans. Puis l'écoulement commença. Il laissa se vider l'immense vais-
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seau, s'attardant à dire des bonjours, se promenant avec des amis en uniforme. Quand il sortit, il fut obligé de s'asseoir. Il bâillait, harassé, assommé, ayant toujours devant les yeux des gens qui sautaient, des murs en bois pu des haies qui se renversaient, ayant dans les oreilles l'obsession d'une fanfare.
Tous les jours qui suivirent, ce spectacle d'un ennui passionnant l'attacha à tel point qu'il se demandait, avec des bâillements formidables, ce qu'il pourrait bien faire de ses fins d'après-midi, une fois le Concours fermé. Cependant sa curiosité ne se renouvela vraiment que le jour où les sous-maîtres de Saint-Cyr montèrent, admirables en leurs uniformes tout noirs rehaussés de discrètes touches d'or aux éperons, aux grelots du dolman, au large galon des manches. Mais ensuite, la série des habits rouges commença ; et ce fut chez Boucart une indignation comique contre la monte des civils, leur dos voûté et leurs reins sortis, leurs jambes en avant, leurs chapeaux, dont la mode était cette année-là aux larges ailes et très en arrière de la tête. Un besoin d'en rire tout haut et de compagnie conduisit Emile à la petite Villette: mais il trouva Miette Béranger indifférente aux choses d'équitation et de costume. Alors, il passa du côté ^ femmes du monde », et chercha des yeux une connaissance.
Il aperçut Fernande, mais non M"® de Bueil. Non : c'est M"** Renaudin aujourd'hui qui l'accompagnait. Il grimpa gaîment vers leurs places. Le bonjour fut cordial. Fernande, en l'absence de sa mère, semblait plus vive et moins timide en sa cordialité. C'est Emile qui, après le familier accueil, eut une courte reprise de timidité. II hésitait à s'asseoir auprès de ses deux amies, consultait du regard Suzanne, qui, peu îaçonnière, ne s'en effaroucha point. Il fut très content. Pour la première fois depuis l'ouverture du Concours,
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il ne s'occupa nullement des courses. Parmi cette foule, il se croyait seul avec Fernande, comme parmi la presse des danseurs lorsqu'il valsait avec elle. Au lieu d'un orchestre de salon, il y avait les fanfares. Suzanne, elle, était attentive à cetti représentation équestre : la jeune lîlle, si intellectuelle, avait toutefois le goût des choses parisiennes et mondaines.
«Regardez, Fernande... regardez donc... » Un habit rouge venait d'être jeté hors de la selle au passage de la rivière. Ses deux genoux avaient glissé, el il était parti en l'air comme une balle; mais il avait rapproché les jambes, et des deux mollets il se cramponnait. Il put retomber en selle, et la foule incompétente salua celle clownerie d'équilibrisle par de frénétiques bravos.
< Venez donc me voir quelquefois au dépdt des marbres... j'y suis presque toute l'après-midi... * Oh! c'est paracquit de conscience qu'elle lui disait cela, pour ne rien avoir à se reprocher : elle eût préféré tellement demeurer seule avec Faustin!
Emile comprit qu'elle l'averlissait de ne pas rester plus longtemps. 11 se retira; et, avec une brusque décision, il aborda Miette Béranger : « Nous avons fait !a paix, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Alors... quand?...
— Tiens!...»
Elle rit beaucoup, refusa de répondre sérieusement. 11 n'insista pas. Maintenant, il y tenait si peu!
Et de nouveau il s'inléressaît aux courses. Les journées d'officiers commençaient. Le jour du prix des dames, comme il s'esquivait du ministère à trois heures, il rencontra M"" Berthier dans l'antichambre.
< Vous allez à l'Hippique? dit-elle.
— Oui.
— Je vous emmène. »
Et à rimproviste, il se trouvait assis dans Fétroit coupé, côte à côte avec cette femme qu'il avait sollicitée tant de fois sans persévérer, qui tant de fois s'était promise à lui, sans se donner jamais.
Ne lui devait-elle pas une explication? N'était-ce pas l'occasion enfin d'arrêter cette date qu'elle s'était engagée si souvent à lui fixer? Elle hésitait, elle attendait la moindre parole provocante. Lui se taisait, troublé par un pressentiment d'être trop bien accueilli.
Enfin, rien que pour rompre la gêne de ce silence, il dit : « J'ai une grâce à vous demander. ^
Elle répondit oui d'avance, de tout l'éclat de ses yeux allumés sur lui.
Alors, il exposa tranquillement son... ambition... de succéder au titre et au traitement de Renaudin.
L'inattendu de la démarche la secoua toute d'une violente envie de rire sans gaieté. Elle répondit avec des Vibrations nerveuses dans la voix : « Vous n'êtes pas difficile à contenter... Je vous croyais plus ambitieux... Enfin, c'est entendu... i^ Et son désir tombant tout à coup dans le mépris de cette raison pratique^ elle brusqua la séparation dès la porte du palais.
L'heUre était bonne pour le premier qui lui tomberait sous la main. Ce fut Marius, venu là par hasard, pour la première fois, au sortir de sa répétition. Ils se comprirent tous les deux d'un coup d'œil. Le replâtrage ne fut pas plus explicite que le précédent divorce par tacite consentement mutuel.
Ce fut une fièvre, une folie. Ils ne pouvaient se voir seuls à l'hôtel Berthier : ils tombaient aux bras l'un de l'autre au ministère même, dans le boudoir de la Surintendante. Et tout le personnel des Beaux-Arts le savait. On n'entrait dans cette pièce que précédé par l'intelligent Créancier, qui remplaçait la sauvegarde du verrou
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impossible par des remue-ménage avertisseurs dans la serrure embrouillée.
Marins accourait tous les jours après la répétition de Père el Fils. La pièce était sue. Elle devait passer le 29 avril. Peltrot n'avait plus qu'une inquiétude : une menaçante hostilité s'affirmait contre Juliette Chaumeil. Les bons camarades faisaient passer de perfides notes sur son compte dans les journaux. On prétendait que les étudiants viendraient à la première protester par des sifflets contre le scandale de son engagement. Le vrai, c'est que la respectable « Compagnie » ne voulait pas d'elle, parce qu'elle avait déclamé la Marseillaise sur des impériales d'omnibus pendant la Commune, parce qu'on la soupçonnait de mœurs répréhensibles, surtout parce qu'elle avait la fâcheuse habitude de chercher l'oubli de sa misère dans le vin.
Antoinette se passionnait pour ces potins de coulisses de toutes les forces de son cabotinage. Mais son cabotinage naïf se révélait surtout en ceci qu'elle attribuait sa vulgaire rechute d'amour à son besoin d'aimer l'homme qui ne la tromperait point dans son orgueil, qui deviendrait véritablement quelqu'un, qui serait sacré de cette gloire à laquelle seule elle attachait du prix : la gloire du théâtre.
Boucart? Il était discrédité dans le cœur d'Antoinette, par cette demande d'une place de sous-chef, à la minute critique où elle allait céder : et maintenant, il n'avait plus rien à réclamer; il l'avait, sa place.
Constant? Celui-là paraissait uniquement occupé de fournir des matériaux à la légende de sa bêtise. Et l'universelle hilarité, qui couvait depuis quelque temps, fit explosion à cette époque; car il arriva d'une façon inattendue et triomphale au point culminant de son administration.
Le Salon allait ouvrir. Constant attendait avec une
émotion superstitieuse la date du l*"" mai : à ses yeux, cette solennité était Tévénement capital de Tannée artistique, et l'occasion d'appliquer son système rigoureusement, d'en faire une éclatante manifestation pour le grand p^ublic. Et ce qu'il inventa, on se le rappelle encore : le fameux salon des Affinités électives^ une des joies de cette fm de siècle. Âh! la presse ne fut pas tendre. Ce fut une de ces rumeurs de rire qui éclatent subitement aux quatre coins de l'Europe, et qui stupéfient et qui épouvantent la victime quand elle n'est pas blasée sur la publicité contemporaine.
Le 28 avril surtout, la veille du jour où le Président de la République visite le Salon, l'avant-veille du vernissage, les articles furent terribles. Antoinette était dans le boudoir, furieuse, froissant tous les journaux du matin qu'elle avait voulu dépouiller elle-même. Marins arriva du théâtre. Sa pièce passait le lendemain. On venait de répéter généralement.
« Ah ! te voilà enfin, toi... Tiens... Tu as lu? »
Il n'écoutait pas, tout à sa pièce. Elle cria : a Et c'est moi qui ai fait la vie de ce crétin!... Non, je ne suis pas sa femme, je suis la tienne, je n'ai jamais aimé que toi... :»
Marins eut un élan vers elle. L'idée du succès possible, de son nom glorifié demain lorsque Chantreuil dirait : « La pièce que nous venons d'avoir l'honneur... » tout cela le jetait hors de son caractère. Le Tartufe devenait sincère, l'homme sans cœur s'attendrissait : « Ma vie aussi, c'est toi qui l'as faite. Oh ! combien nous nous sommes aimés ! i^ Leur cœur se fondit. Ce jésuite et cette fille s'aimèrent comme deux enfants.
Ce fut court. Elle eut en se relevant un beau geste : « Et maintenant, va, va... » Ce fut le « va te battre » du Gendre de M. Poirier. Marius, lui, ne perdit pas si vite la naïveté de son émotion. Il prenait les deux mains
d'Antoinette. II la baisait encore avec ses yeux. On fouilla dans la serrure. Créancier entra.
« Madame, dit-il, j'ai une faveur à demander à madame.... Je pense que madame a pu apprécier Tavan* tage qu'elle avait à trouver ici un serviteur dévoué... J'espère que madame voudra bien demander pour mot à M. le Ministre une légère gratification.
— Mais je suis toute disposée, mon ami... N'est-ce pas, monsieur Peltrot?
— Sans doute, sans doute...
— Et, dit-elle, avec un bon sourire, à quelle somme se montent vos prétentions, monsieur Créancier?
— Je n'ai nul besoin d'argent, madame : mon traitement et mes petites rentes me suffisent. Je serais content si M. le Ministre voulait bien m'accorder 100 francs de gravures, ou quelques objets en porcelaine de Sèvres.
— Eh bien! nous obtiendrons cela. Créancier. »
Et comme il reculait vers la porte, elle dit très haut, avec une souveraine impertinence : « Notez cela, n'est-ce pas? monsieur Peltrot : des gravures ou du Sèvres pour Créancier. »
Père et fils, pièce en trois actes — l'affiche rougeàtre se développait sur la colonne en s'humectant au coup de balai de l'afficheur. En tête, le nom de Ghan> treuil, bien qu'il ne créât point le rôle principal ; tout en bas, le nom de Chaumeil, le premier rôle femme : conformément à l'étiquette du Théâtre-Français où l'on brouille la hiérarchie des rôles pour respecter celle des comédiens.
Ainsi, la première de Marins restait bien fixée à ce soir. Emile sonda ses reins, comme on fait volontiers au début des journées qui dateront. Il savait par expérience que toute première au Français est précédée d'un branle-bas au ministère, tous les attachés sur le pont : aujourd'hui surtout, la solennité devenait doublement officielle, puisque la pièce représentée était l'œuvre du chef de cabinet.
Jusqu'au bout de la rue Âuber, la physionomie de la Capitale ne lui parut point sensiblement modifiée. Mais il sentit, dès l'avenue de l'Opéra, qu'il approchait du^ champ de bataille.
La place du Théâtre-Français offrait déjà des dispositions particulières : il n'y avait pas comme chaque matin, une file de voitures arrêtées devant le bureau de location, tous les honnêtes gens sachant qu'il était inutile de s'y présenter ce jour-là; mais déjà, devant la
jOS LA SURR^TENDAMTE.
porle de radministratioa, «or la rue Saint-Honoré, plusieurs coupés stationnaient. Les sergents de ville semblaient plus nombreux et moins méditaliiis. Les marchands de billets, au lieu de vous entreprendre sur le trottoir même du théâtre, commençaient l'attaque au coin de l'ayenne, devant le bureau de poste. D'autres, faisant Toffice de rabatteurs, surprenaient les passants sur les refuges et les chassaient vers la rue Montpensier, où des compères tous empoignaient, et vous poussaient de force dans un débit de vin qui sert de comptoir à ce trafic.
Boucart les connaissait tous, et en était connu, à force de se rencontrer tous les matins. En vrai Parisien, qui a la prétention de n'être ignoré dans aucun Tout- Paris, même dans celui des escarpes, ismile se devait à lui-même d'interroger l'un d'eux familièrement : <c Combien les fauteuils pour ce soir ?
— Cinq louis. »
Il avait le sien dans sa poche; mais il n'était pas fâché de savoir combien on les cotait. Ce cours élevé l'étonna, pour la pièce d'un homme aussi nouveau que Marius.
Un jeune voyou chuchota : € Une stalle, monsieur? » du ton de ces louches négociants qui vous proposent des cartes transparentes.
« Merci, j'ai un fauteuil. » Et il tâta son portefeuille avec la satisfaction d'un petit rentier, possesseur d'une obligation qui monte. Mais une simple curiosité de dilettante l'attira rue Montpensier jusque chez le marchand de vin. Des hommes en blouse le suivaient.
Sur une table boiteuse était établie la maquette peinturlurée de la salle. Une très élégante femme la contemplait, désespérée, et marchandait une loge avec des larmes dans la voix : c Trois cents francs ! »
« Et monsieur ? »
■'iF:r^wi5;'"-^ilfi*""W""V* ' 'c:*r-^ » -- ^^.y.
Par contenance, Emile proposa l'échange de son fauteuil, qui était un fauteuil avancé, juste devant la cabane du souffleur.
e Payez la différence, monsieur... un louis...
— Ah I merci. »
' Il partit, vexé de s'être fait dire que son fauteuil ne valait pas aussi cher que les autres. Il retourna vers le théâtre. On était en train de monter, au coin de la rue Richelieu, les barrières qui servent à endiguer, jusqu'à l'ouverture du deuxième bureau, la foule des candidats aux petites places. La queue était déjà formée^ plus de huit heures d'avance. Une quinzaine de rôdeurs s'entassaient, un vrai départ de récidivistes. pour la Nouvelle, dans une fumée de brûle-gueule et de mégots. Boucart, se dirigeant vers le ministère, longea les barrières lentement, happé au passage plusieurs fois; puis il se ravisa, revint sur ses pas, voulut voir ce qui se passait à l'entrée de l'administration et des loges d'artistes.
La montée et la descente de l'escalier étaient curieuses : l'affairement des gens qui arrivaient à toute minute, la fureur de ceux: qui sortaient les mains vides, dépassaient toute mesure, comme la joie radieuse de ceux qui tenaient ostensiblement à la main leurs billets de faveur. Plusieurs personnes entraient chez la concierge et l'appelaient par son nom. Des acteurs allaient et venaient sans aucune nécessité. Chantreuil se tenait là en permanence, le nez pointant au ciel, le bras à tout instant développé; et il s'encadrait dans la porte comme un de ces personnages que les illustrateurs de livres dessinent dans une lettre ornée à une tête de chapitre.
L'illustre comique était désolé du beau temps qui s'obistinait : il avait au premier acte une entrée « crottée », et il voulait absolument, par une préoccupation puérile de réalisme, maculer ses bottines et son pantalon de
■Il
LA SDftl.'n'E.tDATfTE.
vraie boue toote fraîche. Pour le parapluie mooillé, un appareil à donches permettrai! d'obteair l'elfet réel des gouttes roulant sur la soie. Mais pour le reste, il en était réduit à s'empoussiérer tous les quarts d'heure en piétinant sur la place, et à s'éclabousser ensuite dans le ruisseau, d'un faux pas prémédité.
Boucart marcha droit à lui la main tendue; ah ! ce n'est pas aujourd'hui qu'il eût fait mine de ne point le reconnaitre, comme le soir de la crémaillère, rue de la Faisanderie. 11 s'enorgueillissait d'avoir louché cette main quelques heures avant la bataille, il brûlait maintenant de racontera Ruudillonet à Ozenne: ( Je viens de voir. Chantreuil... Très calme... Très sûr de lui... .Quel artiste !... Quel souci de la réalité sur les planches, mon cher !... Pour avoir de la vraie boue aux pieds... > Il courut au bureau.
Au ministère comme au thé&lre, une foule, des étrangers, des inconnus, montaient, descendaient, circulaient. Emile croisa Ozenne qui descendait vite en coupant un cigare avec ses dents.
• Tu pars?
— Je vais rue de la Faisanderie demander à la mère Berthier s'il reste une place dans la loge pour M°" Haignien... Tu n'as pas un sapin?
— Non... Tiens! M"' Kylberg...
— Hyda !.., Venez donc avec moi...
— Bonjour, monslEwr.
— Bonjour, mademoiselle.
— Au fait, monte vite... Comme tu arrives tard, dis donc, monsieur le sous-chef !... Il n'y a personne làhaut... Naturellement Peltrot n'est pas là; et le Ministre t'a déjà demandé trois fois. >
Emile courut. Quelqu'un l'arrêta : « Pardon... Monsieur... vous... ne me remettez pas?...
— Non... si... parfaitement...
LA SURINTENDAISTE. 205
— J'aurais désiré...
— Pardon... mais c'est que le Ministre... Créancier, <jù'y a-t-il donc?
— Tout de suite, monsieur Boucart, M. le Ministre "VOUS demande tout de suite. »
Il lui entr'ouvrit la porte du cabinet de Berthier. Emile se faufila.
« Ah! vous voilà !... Courez vite au théâtre. On a •oublié mon collègue des Travaux publics... Coûte que coûte, une loge... Au besoin, je la paierais. »
Boucart sortit. On se jeta sur lui : € Monsieur... — Pardon, monsieur... — Je viens de la part...
— Messieurs, je vous en prie... Je reviens à l'instant. »
Il s'éloigna sans hâte, fier de sa toute-puissance qui lui était soudain révélée.
A l'administration du théâtre, on faisait maintenant la queue tout le long de l'escalier, c Pardon, messieurs... Pardon... De la part du Ministre... > Il fendait la presse; il arrivait au minuscule bureau de Ravelier, le secrétaire, qui était acculé par la foule, comme un écolier à qui ses camarades font subir le supplice de la poussée. Il leva les bras au ciel : < Monsieur Ravelier !... Et le Ministre des Travaux {)ublics ?...
— Allons, bon!... Passez chez l'Administrateur général. »
Ravelier cogna contre une porte qui s'ouvrit et 4)0ussa Boucart dans une pièce où Arsène Deschamps se cachait, en compagnie de Marins. « Qu'y a-t-il ? » 4it l'auteur avec dignité. La belle Arsène tendit le bout des doigts à Emile : € Est-ce que vous n'avez pas votre service ?
— Mais si... Et à ce propos, mille remercîments... liais le Ministre des Travaux publics...
206 LÀ SURIMT£NDÂNT£.
— Ah î IM& Dieu ! s'écria Marias.
— Du calme> > dit Deschamps, toujours de sangfroid ; et il prit sur sa réserve une première loge.
Rue de Valois, quaad Emile reparut^ les mêmes scènes recommencèrent : la foule, Técrasement, les supplications et les mains tendues : <( Ah ! c'est ainsi ?» fit-il, en homme très important que les solliciteurs assomment : il monta au bureau technique, s'installa dans l'ancien cabinet de Renaudin, et sonna : c Budin, je ne descends plus, on m'embête trop... Si vous avez quelque chose à me dire, venez me le dire ici.,. Maintenant, tout d« suite un piéton aux Travaux publics. » Il rédigeait l'enveloppe ; Créancier accourut hors d'haleine : € Le Ministre vous redemande ! »
Il courut, fonça dans le cabinet de Berlhier sans frapper.
€ Mon cher, cria le Ministre, je vous demande pardon... mais il faut que vous couriez encore... Faites-moi changer cela:... les Vernet de Bueil n'ont que deux fauteuils, et Raymond n'est pas casé ! 3^
Emile n'osa pas rentrer dans son bureau : il envoya chercher sa canne et son chapeau, attendit dans Tautichambre, retranché derrière la table des huissiers. Le courrier du matin n'était pas encore ouvert. Il commençait à décacheter les lettres, là, debout : des centaines de demandes pour la représentation de ce soir, des milliers pour le vernissage de demain. « Ah ! tenez... portez tout ce tas sur mon bureau... Et puis je ne veux recevoir personne... Vous direz que je pars... que je ne reviendrai pas... t^
Il fallut revenir pourtant, lorsque après une demiheure de bousculade, il réussit à rapporter la loge demandée pour les Vernet de Bueil. Il trouva Créancier sur le palier : « Monsieur, il y a plus de monde que jamais !
— Eh bien ! attendez, je vais leur faire une annonce. »
Et de la porte, avec son air et son langage le plus officiel : « Messieurs, dit-il, j'ai fait mon possible pour contenter tout le monde. J'ai prié. M. l'Administrateur général de la Comédie-Française de me céder toutes les places dont il pourrait disposer. Il ne reste plus absolument rien. Mais on rapporte toujours quelques billets à la fin de la journée. Je vous engage à revenir vers six heures, et peut-être serez-vous plus heureux qu'à présent. »
Il ferma la porte de son bureau sur un long murmure de désappointement ; et il se mit à expédier les lettres d'invitation pour le vernissage. Tout à coup la porte se rouvrit, le Ministre parut, Emile sauta : il faillit crier : « Fixe! » comme au régiment, quand un officier entre dans une chambrée. Constant Berthier étouffait : <i Mon ami... mon ami... On a fourré Narcisse Durand aux secondes loges !... »
Emile comprit la gravité unique de cette erreur. Il ne perdit pas son temps à dialoguer avec le Ministre. iDchiné^ les jambes molles, mais remonté par l'intérêt de l'action, il prit une fois de plus le pas gymnastique.
Au théâtre, l'escalier de l'administration était désert : « Monsieur ! » cria le concierge : Ravelier venait de s'échapper, il déjeunait, à trois heures! « Je vais écrire... » Un tout jeune pitre imberbe, qui cherchait à trouver dans le casier des lettres à son nom, pronostiquait d'une voix dolente un désastre. Monter chez Molière une pièce pareille ! Il en rougissait. Il parlait de défi jeté au public. Il s'emportait contre l'égoïste insouciance des auteurs : ces messieurs ont l'air de croire que c'est leur réputation seule. qu'ils jouent; ils oublient qu'ils exposent des comédiens aux sifflets.
Emile recueillait ces paroles. Marins grandit à ses yeux. Ce n'était plus seulement l'homme du jour, mais
un novateur, un révolutionnaire... « Monsieur Peltrot ! > Marins passait devant la loge. Emile se jeta sur lui, saisit son bras : c Vous allez rue de Valois?... Je remonte avec vous... Hais j'y pense : ne vous montrer pas... > Et il décrivit l'investissement des bureaux, fit la statisque de la foule, avec d'énormes gasconnades : car un jour de première, tous les Parisiens sont da Midi.
Mais la déception fut complète : tous les quémandeurs s'étaient lassés un à un. Emile s'excusa. Ensuite il essaya de surprendre, au hasard de la causerie, quelques détails inédits sur la pièce : Marins se fermait. Pour en parler du moins, même sans la connaître il se mit à la recherche de tous les littérateurs du ministère. Meugy, Fabre et Joubert conféraient dans le bureau japonais avec Roudillon.
€ Vous allez ce soir ?
— Bien entendu.
— Hein ? Qu'est-ce que c'est, en somme ?
— On ne sait pas.
— Mais on s'en doute, dit Roudillon.
— Moi, je crois à un four, » déclara Joubert.
Il était travaillé d'une jalousie féroce contre Marins. Il venait lui-même d'achever une saynète, et en prévision des heures d'antichambre qu'il allait faire pour placer son œuvre, il enveloppait dans le même haineux mépris tous les auteurs joués. Cependant^ par une bizarre antinomie de sentiments, il était flatté aussi qu'un dramaturge des Beaux-Arts débutât sur notre première scène. Dans ce petit clan d'égoismes, une solidarité d'orgueil se manifestait entre les gens de lettres. Du reste M. Peltrot s'était montré charmant à leur égard ; il les avait tous placés et bien placés : il leur avait fait sentir que le collègue dévenait un confrère.
La contagion de cette sympathie détermina chez Boucart une crise d'amitié caractérisée pour- son chef de cabinet. Il redescendit, afin de le voir. Marius, dans le salon d'attente, donnait des poignées de main. Mais l'heure approchait. L'intensité de l'émotion devenait pénible. Emile, oppressé, eut besoin d'air. Il partit.
Dans l'escalier, dans les galènes du Palais-Royal^ il rencontra tous les déshérités en quête de fauteuHs, qu'il avait convoqués pour six heures. <i Montez, messieurs, montez, vous trouverez M. Peltrot. » Mais dès que l'antichambre fut envahie, Marius averti se réfugia dans le cabinet du Ministre.
€ Eh bien ! mon vieux ?
— Eh bien ? >
Leurs mains unies s'éfreignirent. Le Ministre impassible, mais profondément attendri, annonça : « Créancier vient de nous apporter nos habits ; nous allons nous habiller ici, et nous dînerons ensemble au Palais- Royal, comme deux étudiants. »
Ils firent leur toilette, en téte-à-téte, ce qui leur rappela les années de jeunesse. Lorsqu'ils furent décents dans leurs pantalons noirs, ils cherchèrent, avec leur gaucherie d'hommes, un geste de tendresse, et se pressèrent de nouveau les mains. « Que de chemin parcouru depuis trente ans ! dit Constant Berthier. Tu as fait ma vie, j'ai fait la tienne. »
Ces paroles rappelèrent à Marius les paroles analogues prononcées par Antoinette, dans l'élan d'enthousiasme qu'elle avait eu la veille à son profit. Mais l'énorme comique de ce rapprochement lui échappa. Au contraire, il s'en émut davantage. Il se sentait le cœur assez large pour envelopper le mari dans l'affection qu'il portait à la femme. Il eut même, un instant, une conception très élevée de cette association à trois, qui se justifiait à ses yeux par des raisons transcendantes,
supérieures à la moralité du commun. Il faillit s'en ouvrir à Constant Berthier.
A table, ils parlèrent peu. Ils se regardaient, les prunelles brillantes et humides ; et leurs âmes se pénétraient Tune l'autre si bien qu'ils n'avaient pas besoin d'autre verbe que du langage de leurs yeux. La première cuillerée de potage les grisa comme une bouteille d'un terrible vin.
Après le dessert, par habitude ce fut Constant qui paya. Ils partirent, se donnant le bras. Un courant d'air soufflait d'un bout à l'autre de la galerie. Marins quitta le bras du Ministre pour relever le collet de son pardessus. Ils s'arrêtèrent devant une vitrine de bijoutier, et admirèrent au gaz de sombres saphirs cabochons. Alors, par l'effet de la même association d'idées poétiques et inexprimées, ils se penchèrent tous deux pour voir le ciel qui était très pur, avec un seul nuage, dont la fumée, adorablement argentée aux bords par la lune, suggérait des rêveries. Ils admirèrent, à l'étalage de Chevet, des victuailles inaccoutumées.
A la porte du théâtre, Berthier voulut voir les affiches que protégeait un grillagé en fil de fer. Ensuite, au lieu d'entrer, ils traversèrent la place, et s'arrêtèrent sur le refuge du milieu, tournés vers la façade pour juger l'effet de l'arrivée.
Les gens qui descendaient de voiture entraient dans le vestibule d'un pas moins tâtonnant que les spectateurs ordinaires, tout droit, en habitués qui connaissent le chemin, avec cet air d'être chez soi que l'on prend volontiers au théâtre quand on n'a pas payé sa place. Les femmes croisaient leurs manteaux sur des toilettes d'une tonalité claire. Quelques jeunes gens erraient sur la place, venus à tout hasard en habit, comptant sur un miracle pour trouver un fauteuil au moment suprême, ou bien déterminés à passer toute la soirée
LA 8URINTEN0ANTE. 211
dans le café du théâtre. Ils étaient traqués par les marchands de billets, qui s'affolaient, criaient... <^}e vous jure, monsieur, que c'est le dernier fauteuil », et exigeaient six louis.
« Viens, viens, » dit Marins. Ils entrèrent par la porte de l'administration. En haut, on entendait du bruit et des voix ; mais leur arrivée jeta un froid ; un respectueux murmure les accueillit: « Le Ministre... Monsieur le Ministre... y>
Ministre ! Berthier sourit. Il avait véritablement oublié son titre et sa dignité. Mais le ressouvenir lui fut infiniment doux. Il dressa la tète. Il reprit son regard d'astrologue. 11 sentit que son amitié pour Marins n'était pas seule intéressée au succès de Père ET Fils : la grande soirée d'aujourd'hui serait aussi une date dans l'histoire de son ministère, suite logique de la grande journée où, en présence dé la Comédie- Française assemblée, il avait proclamé les dogmes de l'art démocratique. Alors il comprit que sa place n'était point dans les coulisses, mais dans cette loge de face d'où il dominait la salle et les acteurs, dans cette loge qui semblait faire pendant à la scène. Son adieu à Marins fut officiel.
<c Monsieur le Ministre... Monsieur le Ministre... d Le même murmure courait devant lui dans les couloirs, où un huissier le précédait. Les spectateurs, refoulés à droite et à gauche, faisaient la haie. Il ne s'étonnait plus. Il marchait à pas de cortège.
M""® Berthier était seule dans la loge, accoudée à la rampe de velours, les deux mains aux tempes, sans souci de déranger sa curieuse coiffure poudrée, de friper sa toilette d'un rose saumon, relevée par places de pâles rubans verts : un costume de théâtre d'il y a cent cinquante ans, tout le vêtement d'une seule pièce, ajusté sans plis et tendu sur les paniers, le corsage à
peine décolleté, les manches longues, et régulièrement divisées, de l'épaulette au poignet, par plusieurs bouillonnes. Son émotion allait jusqu'au tremblement malgré la certitude du succès. Elle tourna vers Constant des yeux languissants et distraits, où bientôt une ironie s'éveilla. La comparaison qui s'imposait à elle depuis deux jours entre l'amant et le mari se précisa lucidement : ce soir le nom de l'amant annoncé parmi de furieux bravos ; demain le nom du mari chuchoté, parmi l'hilarité de tout Paris, au vernissage. Eh bien ! elle ne partagerait point la honte du mari, demain/ comme elle partageait ce $oir, la gloire de l'amant. Non, tandis que ce ridicule éclabousserait son nom légitime toute la journée, elle projetait d'ailler secrètement, accompagnée de celui qu'elle était fière d'aimer, visiter comme en pèlerinage l'emplacement, où, dans quelques mois, la première pierre du Kensington français serait posée; le terrain qu'elle-même avait choisi, sur le plateau de Saint-Cloud, afin que le panorama de la Ville Éternelle se développât en face des fenêtres, sous les terrasses, afin que de certaines places dans Paris, on pût apercevoir aussi la bâtisse en pierres et en fer juchée sur une colline de la banlieue, comme le symbolique octroi de l'art républicain.
Constant Berthier prit place à côté d'elle et se pencha hors de la loge. L'orchestre était absolument vide, bien que le spectacle dût commencer avant dix minutes. Tous les hommes circulaient dans les couloirs, comme pendant un entr'acte, mais avec l'activité sérieuse de gens qui sont en train de faire leurs affaires : la principale étant, pour beaucoup, de serrer des mains, de se rappeler à des gens connus qui ne les connaissent pas, d'être vus dans le cercle d'un des grands critiques, autour de qui se meut ou s'arrête, au foyer, un auditoire de conférence ambulant. Entre ces groupes tassés avec
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LA SUR INTENDANTE. îl$
un monsieur central étranglé dans son col, son chapeau en arrière et à rebrousse-poil : le va-et-vient des mondains catalogués, des trois ou quatre filles qui ont survécu au second Empire, et qui doivent à l'ancienneté un certain caractère officiel ; et, perdus, quelques tout jeunes gens, non encore immatriculés dans la figuration des premières, effarés de se trouver sans un bras où se raccrocher au milieu de cette large intimité cordiale dé Toul-Paris.
Ce soir, les petits gommeux de la Paix rencontraient jusqu'à trois têtes de connaissance : Ozenne, Roudillon, Boucart. Mais les trois attachés faisaient volontiers bande à part, et prétendaient qu'ils n'avaient point le temps de bavarder, s'attribuant Ams la soirée un rôle de commissaires. Les autres employés, qui avaient des places aux galeries supérieures, rôdaient aussi près de leurs collègues hommes de lettres ou attachés au cabinet; mais ils les abordaient plus timidement qu'au bureau, avec une poignée de main moins camarade.
Enfin l'on sonnait au foyer. Boucart gagna son fauteuil avancé, resta debout, tira sa lorgnette et se retourna. Il fut vivement satisfait de constater que pas un strapontin n'était libre : c'est-à-dire qu'on s'était disputé les plus mauvaises places, et que lui en avait une parmi les privilégiés.
Ce fut également pour lui un délicat plaisir, que l'élégance de ce public, dont il faisait partie, ne laissât rien à désirer. Â l'orchestre, parmi Tunanimité des habits noirs et des cravates blanches, pas une redingote ne faisait tache. Au balcon, le premier rang était occupé par les critiques mariés ou presque mariés, et des toilettes simples alternaient avec les habits. Certains pachas se vautraient entre deux femmes, dont la posture penchée vers le motif-milieu de leur fauteuil offrait une amusante symétrie.
m LA SURINTENDANTE.
Par derrière cet étalage à même la promiscuité des alignements de fauteuils, s'ouvraient plus précieusement les premières loges, comme des écrins en velours rouge de bijouteries et d*épaules nues. Et le gaz pénétrant mal dans leur renfoncement , elles ne semblaient éclairées que par le soyeux et le satiné des robes , par la lumière vivante et directement émise des carnations. Dans la loge de face, M"' Berthier prenait le regard tout de suite par l'éclat de sa poudre, et Tattardait sur elle par le charme excentrique de son costume d'un rose saumonné, où des rubans verts pâlissaient, par la surprise de trouver ses bras si allongés dans le rétréci de la manche, qu'exagérait le contraste des bouillonnes à intervalles égaux. Puis le coup d'œil se portait en haut distraitement, et l'inattendu des tenues de soirée au paradis achevait l'impression de distinction infinie ; do même la présence du chef de TÉtat dans l'avantscène de gauche achevait celle de cérémonie officielle.
Au premier coup frappé, Emile s'assit, puis se releva vite pour Iprgner la loge des Vernet de Bueil, avec le plaisir d'y trouver M"* Renaudin, et une mélancolie, bien que l'étonnement ne fût guère possible, de n'y point trouver Fernande.
Le rideau se leva. Emile avait devant les yeux la ligné des cylindres de verre, grossie par le rapprochement inusité à des proportions de tuyaux d'orgues translucides, d'où un éblouissement chaud rayonnerait, puis coupée au milieu, juste vis-à-vis de sa place, par le monument de la guérite. Ce système de silhouettes se découpait pour lui sur un inintelligible fond tendu de papier vert, où des portraits s'enlevaient mal du mur par une ombre portée insuffisante pour les spectateurs trop près. Entre le gaz et ce fond, où Emile devina aux premières répliques la représentation d'un salon de province, se mouvait un haut de corps de soubrette qui
s*approch% d'un haut de porte dans le pan coupé, et rouvrit. Alors la tète de Chantreuil en premier clerc d'avouéy affublée d'une perruque rousse rase, entra en. scène, accompagnée d'un geste qui montrait le bout du fameux parapluie mouillé. Un éclat de rire franc de toute la salle établit sur-le-champ une communication sympathique entre les spectateurs et la scène, par-dessus cette barrière de feu, de verres, de grillage en fil de fer, de construction en bois, dont Boucart n'avait jamais aussi bien compris la puissance infranchissable de barricade.
Pour cette pièce, qui devait servir de porte-voix à son desideratum de la recherche de la paternité. Marins Peltrot s'était inspiré d'un fait divers récent : un modeste capitaine d'infanterie arrivé à l'ancienneté vivait dans une garnison du Nord avec une maîtresse dont il avait un fils non reconnu — le respect de la profession interdisant aux hommes quelquefois celui de leur conscience personnelle. Une veuve riche s'amourachait de son uniforme et de ses trois galons. Il se faisait épouser, abandonnait sa maîtresse et l'enfant, à qui légalement il ne devait rien, pas même les aliments. La mère se réfugiait à Paris, où l'enfant devenait porteur de télégrammes. L'éducation du fils était un long apprentissage de haine contre son père, aboutissant à une commission de le tuer. Le petit s'était mis en route un jour, avec un revolver et quelques sous; et il avait cassé la tête à l'ancien officier entretenu.
Peltrot avait jeté ça sur la scène, tout bonnement, tel quel, avec une seule petite modification au dénouement : c'était la femme légitime que l'enfant naturel tuait; avec Taddition pour Chantreuil d'un seul rôle important : un bellâtre de province, le fils de l'avoué, premier clerc dans l'étude de son père, qui courtisait inutilement la nialtresse du capitaine , avant et. après l'abandon^
Au premier acte, on assistait à la séduction de rofficier par la vieille veuve, et aux inutiles tentatives de Chantreuil sur rfaonnête concubine, Juliette Chaumeil, qui, à la dersière scène, était lâchée par son -amant.
Marins, en photographiant, avec l'inexpérience parfois heureuse des gens qui n'ont aucun souci d'art, les personnages qu'il avait coudoyés en province, atteignait certains effets de réalité qui déjà faisaient hocher la tète à des hommes de lettres. On parlait de théâtre nouveau ; et les critiques s'effrayaient déjà, au nom de la convention nécessaire, tout en observant que les hardiesses de Tauteur étaient escamotées par une merveilleuse interprétation comme on n'en peut obtenir qu'à la Comédie-Française.
Cet éloge s'adressait surtout à l'acteur^qui jouait le capitaine, qui d'ailleurs ne comprenait rien à ce type de garnisaire volontiers souteneur, traduit parMarius avec une naïveté exacte, qui enfin en faisait un colonel de Scribe : c'est ce que l'on appelle sauver un rôle.
Dans le c merveilleux ensemble », Juliette Chaumeil détonna. Elle déclamait en mélo, avec de la vibration, avec du gémissement continu. Mais cette fâcheuse fausse note passa inaperçue dans l'enthousiasme bruyant que souleva l'acteur chargé dii rôle de l'enfant. Une trouvaille! Un juif, Kohn, qui débutait ce soir, sorti du Conservatoire à la fin de ladernière saison, doublement lauréat, pour la tragédie et ta comédie, avec cette facilité d'assimilation qu'ont les gens de sa race, propres à tout et bons à rien. On n'avait su jusqu'alors à quelle sauce le mettre, tout petit, les joues bouffies et bébé, adorable de fraîcheur sous ses cheveux moutonnants : avec ses culottes courtes, ses jambes nues, sa câlinerie à grimper sur les genoux de sa mère, à jeter ses bras autour du cou de la vieille Juliette, il avait vraiment les quinze ans du rôle; et cela rendait presque attendris-
LA StJRINTENDANTE. 217
santé son habitude des planches, plus suggestifs de oiélancolie ses sourcils froncés, et cet air d'ennui précoce des gens qui ont mal commencé leur vie. Le rideau tomba, non point dans une salve de bravos, mais dans le silence pénétré d'une émotion; et aussitôt tombé, il fallut le relever, deux fois : on voulut revoir, et revoir encore, le délicieux bambin.
Puis on courut vers les couloirs : une sympathie s'échauffait autour du nom discrètement bruissant partout de Marins Peltrot, et se traduisait par un besoin de donner des poignées de main cordiales aux gens que Ton appelle € cher ami 3».
« Comment trouvez-vous ça? — Ah! très bien!... — Révélation!...» — Les plus jeunes montaient et descendaient, fatiguaient leur enthousiasme par un grand nnouvement des jambes. Les âmes sensibles étaient mises en appétit comme par Tapéritif qui précède un régal; et beaucoup d'orgueils anonymes, se mettant à la place de l'auteur, étaient chatouillés d'avoir applaudi. Les narrateurs de salon préparaient leur récit pour le lendemain, et l'intonation du « j'y étais ».
Debout, retournée et cambrée contre le velours de la rampe. M"® Berthier chassait tous les visiteurs, d'un geste royal et charmant : «Je ne reçois personne... Je ne veux voir personne... Allez féliciter l'auteur. » Et un groupe se formait devant la loge, de gens qui se disaient : « Eh bien ! nous y allons? » Le groupe s'allongeait en cortège le long des couloirs, et on faisait invasion dans le foyer des arlistes.
Mais on n'y trouvait point Marins. L'auteur, ahuri malgré sa confiance par l'excès de ce triomphe, se désolait, jugeant que tout le reste était lâché, qu'il avait écrit les deux derniers actes avec l'insouciance d'un découragement résigné d'avance à l'inévitable four. Il s'enfermait enfin dans la loge de Chaumeil qui le récon-
fortait : c Quel succès, mon cher ! » Alors, il envoya chercher une bouteille de Champagne. Juliette vida sa coupe pendant qu*on l'habillait, car elle était en scène dès le lever du rideau, avec le petit Kohn, habillé pour la première fois en télégraphiste.
Elle s'approcha de la glace. « Ah ! je n'aurais pas besoin de rouge... Gomme j'ai le sang à la tète!... > Pourtant elle se refit la figure avec soin, tout en causant avec les intrus, d'une voix changée, à la fois traînarde et bredouillante. Puis elle descendit au foyer. Des actrices célèbres profitaient de la jeunesse fictive du petit Kohn pour le prendre sur leurs genoux et l'embrasser. On lui faisait des plaisanteries fines; on lui offrait des sacs de bonbons. Juliette eut un éblouissement et, malgré la chaleur, un frisson. Elle s'écria : « Ah ! nom d'un chien ! que j'ai froid !
— Madame, dit la duègne attitrée du théâtre, vous vous croyez encore à l'Ambigu.
— Si je me croyais à l'Ambigu, je dirais : Ah!.., » Et un mot si gros lui échappa que tous les bustes se
raidirent sur les fauteuils et que toutes les lèvres se pincèrent. Lorsqu'on l'appela en scène, elle eut un petit rire nerveux.
Un murmure favorable avait accueilli la rentrée de Kohn. Juliette était assise, comme accroupie, dans un coin. Aux premiers mots qu'elle articula, le son bizarre de sa voix blessa les oreilles. Elle avait un léger tremblement des mains. Elle se leva : elle titubait. On critiquait déjà le mauvais goût de ce jeu exagéré; mais personne ne comprenait encore que la tète tournait à la vieille actrice, et le scandale n'éclata qu'à l'entrée de Chantreuil.
Le clerc d'avoué était venu la relancera Paris, Tavait laissée d'abord faire un peu de misère, et tombait enfin dans son désespoir comme le sauveur. C'est là qu'il
LA SURINTENDAI(T£. 219
« faisait la thèse », c'est-à-dire qu'il lui expliquait le secours que la loi aurait dû lui prêter et qu'elle lui refusait. Et aussitôt il entamait la scène de la séduction.
Juliette et lui étaient assis sur le même canapé. Tout à coup elle le regarda bien en face, elle regarda sa perruque rousse, son nez retroussé; elle eut comme un spasme; puis elle éclata d'un rire fou, inextinguible. Il fallut le voir, lui, l'illustre, l'inimitable, recevant un pareil affront en pleine scène du Français! Sa physionomie cocasse de stupeur et de vanité blessée n'était certes pas faite pour calmer Thilarité de Chaumeil ; et en effet, elle riait toujours, se roulait sur le canapé, dans une crise nerveuse. Chantreuil se leva, s'avança vers le trou du souffleur, haletant. Il cria tout bas : € Le rideau!... Le rideau!... Faites donc baisser le rideau!... » Et enfin, avec une lenteur majestueuse, la toile descendit, étouffant les éclats de rire qu'on entendait encore derrière.
Dans la salle ce fut un silence glacé d'une seconde, puis une soudaine explosion de cris : « Elle est ivre!... La dignité du public!... Le respect qui nous est dû!.«.» Puis une levée en masse, et un écrasement aux portes, comme si le feu avait pris.
Boucart leva les yeux vers le Président de la République, penché hors de son avant-scène. Il interrogea d'un regard la loge ministérielle, et il crut qu'Antoinette, pâle, crispée, lui ordonnait d'aller aux nouvelles. Il enjamba les fauteuils. A la porte des artistes, que l'huissier pouvait à peine défendre, c'était un vrai hurlement d'indignation où l'on percevait des menaces folles : ( A l'eau! à l'eau! » La contagion gagna Boucart, qui eut aussi besoin d'insulter la malheureuse. Il devint brutal, se fit un chemin à coups de poing, réussit à passer en criant : c Ordre du Ministre ! Ordre du Ministre! »
Devant la loge de Juliette, il y avait un rassemblement, comme après un accident devant une pharmacie. L'actrice venait de boire un verre d'eau ammoniaquée, et, subitement dégrisée, pleurait à chaudes larmes- Tout à coup elle se leva, avec un geste tragique : « Au théâtre!... Je veux finir!... >
Elle eut de superbes gestes dans sa folie d'horreur contre le petit Machiavel de sous-préfecture qui avait compté lirer profit de sa détre$S3. Et le public, très réservé d'abord, muet, allait se laisser reprendre par son jeu lorsque Kohn entra. Par un de ces revirements habituels à TincohéreMce et à la stupidité des foules, le petit télégraphiste qui avait obtenu, un quart d'heure avant, un succès fou, parut absolument ridicule. On lui rit au nez. Quelqu'un d'en haut cria : « Réponse payée >, et ce mot d'esprit qui n'avait aucun sens fut répété à tous les étages avec des pâmoisons de gaité. La leçon de haine que la mère donne à son fils, ne fut pas même entendue; la remise du revolver provoqua des quolibets incompréhensibles, et l'acte se termina enfin dans une huée.
Aussitôt, toute cette humanité jubilante se précipita dans les couloirs, où malgré la sélection du public cela prit tout de suite un aspect de meeting. Le linge se cassait. Des bras se levaient d'une façon canaille. Dans les loges, les femmes devenaient féroces de joie, à voir tourner cette première compassée en un formidable chahut, où il serait chic d'avoir assisté. Le nom de Peltrot circulait comme une chose qu'on a ramassée et qu'on se jette. Le nom du Ministre commençait à s'y associer. Des sifflements perdus couraient parles escaliers.
Boucart, lui, était partout à la fois, enthousiasmé par la bagarre. Gomme il passait devant la loge du Ministre, il se rappela qu'il n'était pas encore venu présenter ses
devoirs à M"* Berlhier. « C'est bien le moment I » pensat-il avec un rire; puis, par une pensée de gaminerie, il entra.
Antoinette était seule avec M*"" Maignien. Elle ne lui dit pas : e: Bonjour », mais : « Restez », et l'assit de force à côté d'elle. Il dut voir tout le dernier acte dans sa jupe, la sentant frémir contre lui à chaque coup de sifflet.
La pièce tournait réellement au grotesque. La scène était de nouveau en province, dans le ménage légitime du capitaine. Le coupable avait des remords. Il se demandait, un peu tard, si sa maîtresse abandonnée avait de quoi manger. « Elle boit! » cria-t-on du parterre, — Dans une scène suprême entre la mère et le fils, Chaumeil donnait au petit Kohn des instructions pour le crime : c Que ton bras ne tremble pas!... )> Deux voix à la fois crièrent du fond des troisièmes loges : « Donne-lui Kexemple!... — Il n'est pas soûl, lui !» Et la dernière sortie de l'actrice fut saluée par le lâche haro de deux mille personnes.
Après une scène entre le père et Tenfant qui hésitait, la femme légitime entrait, Kohn voyait rouge, tirait sur elle. Le coup de pistolet se perdit dans l'artillerie des rires ; et lorsque Chantreuil s'avança pour livrer en pâture à la gavrocherie de la salle le nom de Tauteur, un immense cri l'accueillit :« La reine boit!... La reine boit!... »
Dans la loge ministérielle, l'angoisse du silence était terrible. Les regards n'osaient pas se détourner de la scène, de crainte de se croiser et de se rencon- Irer. Alors, Emile Boucart, qui se tenait raide et pétrifié, sentit qu'une main touchait la sienne, ouvertement, sur la rampe même de velours, et entendit la voix d'Antoinette qui murmurait : « Demain je vais à Saittt-Cloud, au terrain du Kensington. Je mux vous
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fm LA SORINTENDANTE.
emmener. Nous partirons de chez moi, en voiture^ à deux heures. » Il tressaillit, ne répondit point, et se sauva de la loge le premier, en se répétant comme pour Se'le rappeler: ( Demain... Demain... »
Mais dès la porte il fut repris dans la prison mouvante de la foule. On arrachait les pardessus aux ouvreuses, furieusement. On criait : « Dehors... A la sortie... Lui jeter de la boue... » L'énervement d'Emile se passionna de nouveau pour cette aventure. Il courut comme les autres à la sortie des artistes, sons les arcades, où des centaines d'hommes en habit noir, plus voyous et plus féroces dans la colère d'êtres étouffés, recommençaient à crier : « A l'eau! A l'eau! »
Emile s'engagea dans l'escalier. Le concierge l'arrêtait, éperdu. « Ordre du Ministre! » cria-t-il encore. Là-haut, toute la Comédie, hostile et chuchoteuse, enveloppait Juliette Chaumeil, qui reslait là, n'osant descendre.
4( Ne sortez pas, lui jeta Boucart, essoufflé : on vous écharperait.
— Ah! les... »
Et elle fut belle de verve poissarde contre le millier de lâches braillards qui s'acharnaient après une seule femme. Puis elle se lança aussi contre les femmes et les hommes qui l'entouraient et qui l'insultaient à voix basse, ne parlant point, ceux-là, de la dignité du public, mais de la dignité de la Compagnie et de la maison de Molière déshonorée.
Tout à coup, au lieu des cris de bêtes qui mettaient dehors l'épouvante d'une évasion de ménagerie, on entendit, après un silence concerté, les premières notes d'un chant grave, presque religieux, mais plutêt perruque^ dont le rythme et la mélodie archaïques étaient maltraités de la plus cocasse manière par l'alcoolisme et le rauqueraent des voix. Cela coupa court à l'invec-
tive de Juliette Chaumeil et lui arracha, comme à tout le monde, avec un mouvement d'attention, un : « Qu'estce que c'est ça? » C'était le God save the Queen^ dont on avait fait par dérision, depuis l'histoire comique de la reine d'Angleterre au Louvre, l'air favori, la marche triomphale de Constant Berthier;et tout ce qu*il y avait ce soir d'étudiants et déjeunes gens au théâtre l'entonnaient en chœur, autour de la voiture du Ministre qui était bloquée.
On profita de la diversion pour faire sortir une fausse Chaumeil, une ouvreuse emmitouflée. Des hurlements suprêmes l'accueillirent. Ensuite, de larges gouttes tombant, les plus enragés s'enfuirent à la course. Boucart, redescendu, eut une minute de sang-froid pour ouvrir son parapluie et relever son pantalon. Puis il courut tout le long de l'avenue de l'Opéra, vers le café de la Paix, pour raconter plus vite la folle soirée, ravi comme amoureux et comme badaud.