TROISIÈME PARTIE
Défi qne le coupé du Ministre put être dé^agé^ l'attelage partit au grand trot. A côté de Berthier, toujours hiératique, H*"' Berthier s'affaissait dans une jouissance torpide et absolument inconsciente de sa raison d'être, heureuse comme dans un rêve, indifférente au souvenir immédiat des douloureux épisodes de cette soirée.
Même cette indifférence était si peu concevable après le coup de massue terrible qui venait d'étourdir son cabotinage surexcité ces jours-ci, que soudain elle en fit la remarque. Cette remarque lui plut, et elle sourit dans l'ombre. Elle se dédoublait en deux êtres, dont Tun souriait à l'autre d'un air d'intelligence, comme à une personne avec qui l'on s'entend. Puis le sourire prolongé s'extasia jusqu'à déterminer de la ressemblance avec une merveilleuse tête d'étude où le pinceau instantané de Vinci a fixé l'extase du spasme.
Sans remuer les lèvres, elle se mit à dialoguer avec une voix imaginaire, une voix nuancée d'ironie, qui lui
rappelait comment, de désillusion en désillusion, elle était tombée, en l'espace de deux mois, de son mari à Emile Boucart, d'iiimile à Marins, de Marins à Emile. La voix lui rappelait qu'en cette même voiture, Emile, à Theure critique où ses exigences Teussent vaincue enfin, ne s'était avisé que de lui demander une place de sous-chef de bureau.
Mais elle se redressa, et, avec la physionomie d'un dîscuteur qui rétorque l'argument, elle dit à la voix que cette requête prouvait justement une ambition non chimérique, mais pratique. Elle conclut en se rehaussant encore : « Il arrivera, j A ce mouvement de son buste, Constant crut devoir parler : « Triste soirée! » murmura-t-il.
€ Un désastre, » répondit-elle. Et ils retombèrent dans le mutisme.
A présent une romantique vision de son Kensington se construisait à ses yeux, et une association était établie entre cette image d'un noble édifice et celle de Boucart qui «; arriverait»; mais ce fut un rapport confusément entrevu, comme la prescience rêvée d'un jugement qui se préciserait le lendemain. Elle eut alors une haute opinion de sa puissance, de ce qu'elle était capable de faire pour grandir Tamant définitif qu'elle avait élu. Mais cela ne sortit point de Tabstraction. Elle était déjà comme endormie. Elle ne se réveilla un peu que lorsqu'elle se dévêtit, et elle eut alors des frémissements et de la pudeur comme si elle se fût mise au lit pour se livrer.
Entre deux personnes décidées à l'acte physique de l'amour, il existe déjà une action à distance, qui, depuis l'heure du consentement jusqu'à celle de la possession, détermine des analogies d'impressions simultanées : car, au même instant, Emile éprouvait le frémissement identique en prenant entre ses draps cette position
horizontale qui fait penser à la mort et au plaisir, et qui est si suggestive de réflexions, la veille de se battre ou la veille d'aimer.
Ensuite' il s'endormait et ne rêvait point. Mais, le lendemain matin, il recommençait à sentir avec cette même sensation, comme si Tentr'acte du sommeil n'avait fait que la couper en deux époques, sans la détruire. Il eut un réveil sans somnolence préalable, et se trouva, ausitôt ses yeux ouverts, en pleine possession de lui-même. II sauta hors du lit, avant besoin de la froideur du parquet pour calmer Ténervement de ses pieds nus. Il appuya son front à la vitre : la matinée était dorée. Il eut un joli regard de fatuité sur la glace et se sentit charmant d'être sur le point d'aimer. Enfin ce fut une exquise bouffée de jeunesse, pourquoi? parce qu'il allait avoir pour maîtresse cette femme de quarante ans et plus.
Après déjeuner, il passa au ministère, sans nécessité aucune; car les Beaux-Arts sont déserts le jour du vernissage. Ce chômage le flatta : il lui sembla que, si « c'était fête », c'était un peu à son intention. Il se mit enfin en route, ayant largement le temps de flâner. Il suivit la rue de Rivoli sous les arcades, examinant en particulier, par un choix sans motif, tous les modèles de narghilés au:x étalages d'Orient.
Derrière une glace, il aperçut une photographie d'Antoinette et celle du Ministre à côté. Il entra dans le magasin, les acheta toutes les deux, enferma soigneusement dans son portefeuille la photographie d'Antoinette, et lentement se mit à déchirer l'autre par petits carrés. Cela lui donnait beaucoup de mal, à cause de la dureté du carton. Alors il se demanda pourquoi il se donnait cette peine, car il n'avait pas plus de jalousie ou d'hostilité contre le mari que d'affection réelle pour la femme : son excitation était pu-
rement égoïste. Il sema les petits carrés de carton à nne assez grande distance les uns des autres, pour qu'on ne pût les reconstituer si on les ramassait. Cela lui rappela comment, Tannée de sa première communion, il déchirait et jetait, en sortant de l'église, les papiers où il avait écrit ses confessions.
Aux Champs-Elysées, il vit des enfants qui jouaient, et s'attarda une minute à des idées de candeur. Puis il s'arrêta en face du Palais de l'Industrie, essaya de compter les innombrables voilures qui stationnaient, assista tristement à la sortie de Ledoyen, et fut affecté de manquer au vernissage, pour la première fois peutêtre depuis qu'il avait l'âge de raison. Mais il ju^ea bonne l'excuse de son absence, et l'approuva d'un petit rire sec, rentré.
Il eut la fantaisie de marcher au milieu de la chaussée, sur le pavé en bois, pour s'animer à l'animation des voitures qui fourmillaient, toutes descendant vers Paris. Au bout, l'Arc de Triomphe se teintait d'un mauve pâle. Le lavis du ciel, parfaitement bleu au zénith, se fondait jusqu'à l'horizon en des pâleurs voisines du gris-perle mais indénommables avec le vocabulaire restreint des couleurs, et à l'horizon même s'arrêtait sur une cernure lilas. Il y avait un enveloppement de toutes les choses dans des atmosphères délicates dérivées du violet.
Lorsque Emile atteignit l'avenue de l'Impératrice, il ne vit plus un passant, plus une voiture : il lui sembla que c'était le commencement iTe la solitude et du mystère où il allait aimer. Il eut alors pour la première fois une image précise de la possession d'Antoinette; mais cette vision le surprit comme inattendue et même invraisemblable, et aussitôt son attention s'en détourna pour retomber dans une généralité : il allait être l'amant d'une « femme du monde ».
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Il fit halte sur le trottoir, stupéfait : comment jamais encore ne s'était-il arrêté à cet intéressant point de vue, depuis des mois qu'il faisait la cour à M"* Berthier, avec des risques si fréquemment répétés de succès? Mais un scrupule lui vint : M"' Berthier, avec le désordre public de sa vie, était-elle bien, à proprement parler, une € femme du monde? » Il lui fut pénible de penser que, pour une fois qu'il pouvait avoir une « femme du mondes, ce n'était pas une ce femme du monde » tout à fait. Puis il exerça toute la subtilité de son esprit à trouver une définition de la a. femme du inonde >, qui fût assez large pour y comprendre Antoinette.
Absorbé en ce travail, il acheva, sans y prendre garde, son trajet, et se trouva devant l'hôtel Berthier. Son cœur se serra, puis battit. Il se sentit ridiculement gauche et gêné. Mais comme, en dépit de ces sensations de novice, il était trop mûr pour ne pas apprécier le charmé de troubles habituellement réservés à l'âge où l'on est incapable de les savourer, il en retira un rare plaisir : le plaisir d'une jeunesse qui aurait ce privilège d'avoir conscience qu'elle est jeune, sans être par cela même vieillie.
Un silencieux domestique l'introduisit dans le salon, très intime avec ses housses et ses persiennes demi-» closes. Mais H""* Berthier attendait, avec son chapeau, sa voilette, et la taille — cette taille que déjà il pensait manier libre ~ enfermée en un corset ioftciible qui la moulait en longueur. Il se souvint alors de ce projet de promenade à Saint-Cloud qu'il avait toujours pris pour un simple prétexte à rendez-vous, et ce fut tout de suite un désappointement très vif, presque un renoncement à tout, dans l'effroi de cette interminable excursion ei^ tête-à-tête. 11 s'examina, se trouva complètement nul^ vide et incapable de soutenir une conversation.
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Elle était debout, devant la cheminée de style. Elle n'allait pas à lui, elle le laissait approcher, l'attirait seulement par un sourire, ayant Tair de le passer une dernière fois en revue avec bienveillance, puis tout à coup de le juger favorablement, et lui offrant alors sa main nue qu'il baisait. Ils échangèrent ensuite un regard ému et reconnaissant.
« Nous partons ? i> dit-elle : à présent elle l'interrogeait, avec cette docilité des femmes qui, en se livrant, se soumettent.
Il décida : « Partons. :»
Et aussitôt ils descendirent l'escalier silencieusement. Elle marchait devant avec lenteur, indiquant de sa main gantée le geste de saisir la rampe que pourtant elle n'effleurait que par intermittences. Lui, nu-tête, retenant ses pas, songeait : « Elle a peut-être une petite maison à la campagne... C'est ça qui serait dixhuitième siècle !... »
Sans qu'il fût requis par le pittoresque de l'aventure, ce soupçon réveilla en lui une vibrante espérance de possession prochaine, et cette mise en branle de tout son appareil nerveux le mit aussitôt en verve de verbiage. Ce fut d'abord une phrase sur le beau temps qu'il faisait; mais une phrase rapidement sortie de la banalité par une allusion à la merveilleuse vue que l'on aurait avec ce soleil, de fa terrasse de Saint-Cloud : ceci était jeté là pour savoir si réellement on allait à Saint- Cloud.
Hais Antoinette, toute à savourer le plaisir d'avoir Emile près d'elle, faisait peu de frais. « Elle est plus embarrassée que moi, » se dit Boucart, et il devint très fat. H avait un mot sur les lèvres pour reprendre la conversation, mais il le retenait, se répétant avec un enfantillage : «Je sais bien ce que je vais dire, mais je ne suis pas pressé... Si je ne dis rien, ce n'est pas que
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j'ignore ce que je pourrais dire. » Et il se détournait V3rs la portière. La voiture avait passé à droite du champ de courses et longeait la Seine. On voyait déjà la colline de Saint-Cloud avec une escalade de maisons blanches plantées au milieu de touffes, le clocher neuf, allongé en fine tige de lis, faisant la fleur importante et centrale de cette jardinière montée.
Alors Boucart entama un développement presque oratoire sur le panorama de Paris, et, le bras tendu vers le Mont-Valérien, il dit : « C'est de là-haut que je l'ai vu pour la première fois. > Pendant la Commune, les Boucart se réfu$(iaient à Rueil. Le jour où les Yersaillais rentraient dans Paris, toute l'après-midi tombait sur la banlieue une pluie noire de papiers et d'étoffes brûlés, et circulait l'on -dit terrible de la Capitale en flammes. Le soir, une procession muette de toutes les populations voisines montait, épouvantée par l'aurore boréale factice, vers la crête du fort, d'où brusquement on apercevait, épars dans un inûni de ténèbres, de grands bûchers quadrangulaires qui flambaient. Et Boucart avait encore la vision dans les yeux, et il se rappelait encore son admiration de bambin, et sa conscience et son orgueil d'assister de là-haut à la confection d'un chapitre d'histoire.
M"* Berthier eut un sourire trop maternel : « Quel âge aviez-vous?... Dix ans peut-être ?... > Ce rappel à la question de leurs âges les troubla tous les deux un instant. Il reprit avec une emphase banale : « Ma génération a vu de tristes choses, qui ont vieilli sa jeunesse et tué sa gaîté au berceau.
— Oui, » dit Antoinette pensive. Puis distraite de ses sensations amoureuses et déviant vers la littérature, elle déclara : « Toute votre génération est artiste et souffre... » — « Cette femme, se ditu^mile avec dédain, n'a aucune suite dans les idées. ))
Ils descendirent de voiture au bas de la côte et conti nuèrent leur chemin à pied. Boucart, qui avait la haine de la campagne et de la promenade, peinait en marchant. Elle parlait d*une voix saccadée mais naturelle, par brefs aphorismes rarement en situation, parfois inintelligibles .
« Tous artistes, tous souffrants... Hais moi je souffre plus que vous... J'ai du moins une souffrance de plus, Je souffre au second degré... si vous me permettez cette expression mathématique... Pourquoi, mon ami ?... Parcie que vous... vous pouvez encore sauver en les serres chaudes Tart factice et décadent qui vous suffit... Tandis que moi... moi que vous croyez uniquement sollicitée par les grâces du dix-huitième siècle ou par le macabre de celui-ci... je ne suis réellement éprise que des grandes choses mortes... J'ajoute au supplice partagé avec vous, de votre névrose, celui de mon exil dans une époque d'atrophie... J'ai le mal du pays des grandes civilisations où se développaient les grands arts disparus : l'Architecture, la Statuaire, l'Épopée. »
Boucart souleva son chapeau de soie, et s'essuya le front; puis il jeta un coup d'œil distrait, par-dessus le garde-fou de la route en corniche qu'ils montaient vers les ruines du château, et aperçut dans la cour en contrebas du quartier de cavalerie, les hommes qui faisaient le pansage.
« Dans la pratique de ma vie... je mets autant de grandiose que dans mes rêves... J'ai la folie des grandes entreprises, malgré l'antagonisme des mesquineries contemporaines... Mon'ami... vous rendez-vous compte de la tâche que j'ai assumée ?... Cette démocratie qu'on prétend meurtrière pour le luxe et pour l'art, je veux la rendre artiste et mondaine... L'ouvrier qui risque d'être l'antéchrist de la religion artistique, j'en veux faire un artiste aussi... Le commerce et l'industrialisme
dont il faut bien tolérer l'hégémonie, je venx les imprégner d'art... Et ici, sur les ruines de ce palais où ont résidé des rois et des empereurs, j'en veux édifier un autre qui soit la résidence officielle de l'unique souveraineté légitime, celle de l'art et du génie : ici... sur cette colline... à découvert... pour bien dominer la grande ville qu'il s'agit d'évangéliser. »
Vraiment, cette femme avait l'instinct de la mise en scène : elle avait calculé sa tirade pour que le dernier mot éclatât à l'instant juste où ils atteindraient la première terrasse, et où le panorama leur apparaîtrait tout d'un coup : infini en étendue, mais sans reliefs, avec seulement quatre ou cinq monuments émergeant de la cohue des maisons; tous les détails modelés par des petites touches de soleil alternant avec des touches lilas ; en l'air, dans un ciel bas de plafond, un nuage long qui courait, et dont l'ombre portée léchait Paris à grands coups de langue; très loin, le scintillement d'une vitre; par devant, des cheminées d'usine qui fumaient comme des cigares; beaucoup de toits en tuiles; et une affiche gigantesque du Petit Journal, sur un fond d'émail bleu, qui tuait à elle seule tout l'effet de l'ensemble, par son importance hors d'échelle de tache crue au premier plan.
€ Est-ce beau ! Est-ce beau ! » murmura- t-elle. Mais avec Boucart, ces coups de théâtre-là ne prenaient guère. « Connu, se dit-il, c'est du Balzac. y> Ef il se retourna, de mauvaise humeur, vers les ruines du château : des ruines de dessus de pendule, où de jolis arbustes poussaient au fond des caves éventrées comme dans des pots de fleurs, des ruines que le feu n'avait fait que roser, respectant les odieux personnages bouffis des bas-reliefs, efl^ritant à peine les pilastres et . les colonnes, comme des fondants à moitié sucés et ressé-
chés depuis.
io.
234 LA SURINTENDANTK.
Emile demanda des détails sar le projet définitif du Kensington. Puis il se mit à discuter lui-même la com* plexe question des arts décoratifs, très pratiquement. Il exposa ce qu'avait fait déjà Tadininistratiou, ce que le bureau technique avait créé ; s'échauffa même, à la description de l'ingénieux et parfait mécanisme bureaucratique. Sa péroraison était tout indiquée : il fallait enfin expliquer à M"* Berthier que la création d'un inspecteur spécial pour les écoles d'art décoratif s'imposait, et que cette place nouvelle devait lui être attribuée, à lui, Emile Boucart. Mais cette fois, il lui parut grotesque d'interrompre l'exaltation de cette femme par une demande d'avancement. Il hésita. Il ne se hasarda que lorsqu'il eut trouvé une tournure de phrase pouvant déguiser la préméditation de ses calculs en soudaine inspiration de l'enthousiasme : t Moi aussi, je rêve d'être associé à votre œuvre; je ne veux plus être un petit employé obscur et inutile, mais un soldat actif de votre idée! »
Elle poussa un cri de victoire et de prise de possession. Elle voyait une lumière. Quelque chose lui était révélé. Enfin elle comprenait pourquoi, depuis si longtemps et tant de fois, l'avait hantée le vague soupçon d'un lien nécessaire entre la vision de son futur palais et la chère image de l'amant toujours au fond préféré !
Cet homme, qu'avec sa myopie d'observation elle n'avait jamais su saisir en sa réalité intime, ne lui avait servi que de prétexte à l'inconsciente édification d'une espèce d'entité, d'un personnage de raison qu'elle s'était prise à aimer sous son nom et sous ses traits. Elle avait créé ce mannequin pièce par pièce, tmlôt avec ses sentimentalités de grisette, tantôt avec ses emballements de cabotine, tantôt avec ses ardeurs de femme sur la limite d'âge. Et brusquement le lent travail venait de se parfaire et de s'achever. Dans l'éblouisse-
fi
ment d*une transfiguration, voici qu'elle le voyait se dresser devant elle, sur le sommet de cette colline désignée pour le monument de leur gloire commune, en face de ce Paris qu'elle lui offrait d'un geste, l'homme qu'élite aimait enfin complètement parce qu'elle l'aimait avec toutes ses qualités et avec tous ses vices, avec tous ses appétits et avec toutes ses ambitions.
€ Comme je vous ai deviné! Comme J'ai raison de vous aimer! Voyez-vous, nous sommes deux êtres d'exception attirés l'un vers l'autre... »
Elle regarda tout autour si personne ne pouvait les voir, et elle reposa un instant sa tète sur l'épaule du jeune homme : € Qui m'a jamais comprise, si ce n'est vous ?... Mon ami, je m'offre à vous avec le calme sain d'une femme antique... Je vous appartiens : faites de moi ce qu'il vous plaira.
— Venez, rentrons, :^ dit-il d'une voix altérée.
Elle répondit : « Oh ! non, pas encore, laissez-moi jouir des premières verdures et des premières fleurs. » Et affolée par la joie de s'être enfin promise sans réserve et sans retour possible, elle l'entraîna dans la futaie du parc où les grandes allées étaient suffisamment désertes, malgré la présence, à tous les ronds-points, d'enfants qui jouaient autour de mères bourgeoises assises à tricoter. Alors la grisette qu'elle était se révéla. Le parfum printanier l'enivrait. Elle courait, elle riait comme une petite fille. Elle tirait Emile par la main : il était ridicule avec son chapeau haut de forme. Ils s'asseyaient sur des bordures de gazon. Emile pensait quelquefois à lui saisir la taille. Elle lui volait des baisers, avec une envie éperdue d'être renversée là et d'être prise. Lorsqu'ils se levaient, Emile époussetait avec son mouchoir la terre humide restée à ses vêtements.
Six heures sonnaient lorsqu'ils regagnèrent la voilure. M"" Beilhier dit à Boucart : c Hein ! nous avons
3M LA SURlIfTEKDAHTE.
fait une bonae partie I > Hais le retour fut muet. Ils s'aTOuëreat seulement qu'ils avaient la Me lourde. A h porte de l'hAtel, AnioÎDette dît avec une noncbalauce convenable : * Mon mari préside un banquet ce soir... Je serai seule... Vous seriez bien gentil de me tenir compagnie un peu... >
Il s'inclina, et répondit correctement : < Mille fois merci... De bonne heure, n'est-ce pas? >
Le moi, prisonnier de lui-même, étant suprême juge et sans appel du classement à faire de ses représentations en impressions d'objets réels et en images de rêve, notre raison a toujours des velléités arbitraires de rejeter dans le domaine du rêve celles des réalités qui gênent sa logique : rêves, tous les faits qui ne se conforment point à notre système de la vie et ne se rétrécissent point aux dimensions de nos cadres; rêves, pour Emile Boucart, tous les derniers détails inadmissibles de cette journée ; rêves enveloppés d'autant plus d'une migraine, d'une fatigue de plein air avec une dépense de pas inaccoutumée, avec l'étourdissement d'un retour précipité en voiture. Dans le terne du crépuscule, succédant à ce papillotage de soleil sur les toutes petites maisons de Paris massées çn panorama, la netteté de sa vision s'altérait, la conscience de sa personnalité s'atténuait.
Il lui fallut, pour se ressaisir soi-même, la banalité d'une- sensation quotidienne : il se réveilla en sursaut lorsqu'il se trouva dans son cabinet de toilette, en manches de chemise, en train de se raser. Il était rentré, il avait djiné, il avait préparé ses vêtements comme un somnambule.
Son premier sentiment retenu par la conscience et livré à la réflexion, fut celui d'une maladive fatigue : les genoux brisés, tout le long des cuisses douloureux; un
pénible effort, plusieurs fois et instinctivement répété, pour cambrer ses reins, un effort volontaire et continu pour défendre à ses bras de tomber le long de son corps ; ensuite une irritation de l'eau fraîche sur son visage enflammé par la surprise de la température inté* rieure, un ennui de cette barbe, faite ordinairement à l'heure du lever, et qu'il lui fallait faire aujourd'hui au moment où la première lourdeur de la digestion aggravait encore son envie de dormir.
D'habitude, en faisant sa toilette, il chantonnait : par habitudB, il se mettait ce soir à fredonner de temps à autre; puis, il oubliait de continuer. Une fois, il fut inquiété par le ton remarquablement splénétique de sa voix. Il se pencha légèrement, bâilla, saisit, pour flâner, le prétexte qu'il fallait laisser à sa peau le temps de sécher. Il se blottit dans un fauteuil, puis regarda tristement son lit que le domestique avait déjà découvert, et eut un soudain et vif désir de s'y couler. Il était à demi déshabillé.
Il ouvrit un roman, lut trois pages, sans passer, mais sans comprendre un mot, puis ferma le livre et reprit sa toilette activement, faisant tout à l'envers, mettant son chapeau aussitôt après sa chemise; ensuite, restant à comparer stupidement ses douze cravates blanches, — car il jugeait convenable d'être en habit. Enfin, il se trouva prêt, s'étonna que l'heure ne fût pas plus avancée. Il s'approcha de la fenêtre, et satisfait de la sérénité du soir, il décida qu'il irait à pied pour se fouetter le sang.
Dehors, il eut un petit frisson : un courant d'air circula sous son léger vêtement. Il demeura immobile une minute, jusqu'à ce qu'il eût froid tout à fait. Par un rare privilège, ce soir Paris sentait bon : la brise printanîère, qui passait d'une façon continue, apportait une harmonie de parfums lointains, et les nauséabonds
relents habituels se taisaient. Emile analysa le contraste des odeurs rustiques, trop crues et trop simples, avec le bouquet accidentel de la ville, plus concentré, pfus complexe, et comme échappé d'un sachet. La teinte de la nuit était douce et unie sans empâtements de noir au tournant des rues. L'ombre pénétrait partout comme une lumière, laissant au détail des objets le fini d'une sépia très achevée. Les réverbères y brûlaient sans aucune agitation de leur flamme, tous en des halos symétriques ; et ils étaient inutiles, blessants pour les yeux, on aurait voulu les voiler d'un rideau, comme des lampes de wagon. Le ciel, que n'éclairaient ni une lune ni des étoiles, restait d'un bleu franc; et dans la nuit monochrome ce bleu étonnait, comme sur un écran d'ombres chinoises où tous les objets sont des silhouettes noires, l'apparition d'un objet coloré. Le grand dôme de Saint-Augustin, moins précisément profilé que les toits des maisons à cause de la plus grande hauteur, semblait un ballon gonflé prêt au voyage : même, la tyrannie de cette comparaison induisait Emile à le voir animé d'une oscillation. Sur la place, le bassin recueillait une lumière sans origine assignable, et l'égouttait avec sa gerbe dans les ondulations de sa nappe d'eau.
A partir de ce point, il y avait sur le boulevard beaucoup de voitures qui descendaient vers le centre. Emile eut un désir brusque et peu raisonnable de se mêler à ce mouvement, de sorte qu'au lieu de monter le boulevard Haussmann et l'avenue de Friedland vers le Bois, il descendit jusqu'à la Madeleine, puis jusqu'à l'Opéra, où une foule se coudoyait.
C'était l'impression de toute une ville en vacances, se promenant pour le plaisir, avec cette démarche que la curiosité des statistiques devrait mesurer : car l'étendue et la rapidité de pas des gens qui se promènent
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sur les boulevards est Tindice de toute leur psychologie momentanée. Là il y avait trop de lumière, un« lumière qui pâlissait les dessous incolores des feuilles. Ce nonchaloir de la foule suggérait le pressentiment que cette nuit commençante serait une de celles où Ton aime davantage dans Paris, serait la nuit où la grande ville a son annuel renouveau de puberté.
La contagion — et non un ressouvenir de l'acte prochain — éveilla en Boucarl un besoin immédiat d*amour, qui lui fit mesurer avec un désespoir las Tinterminable chemin à parcourir. Cependant il ne se hâtait point: il s'était mis au pas de la foule, et il ne parvenait pas à reprendre son indépendance et à précipiter la cadence de son pas. Il ne s'arrachait point à ce contagieux énervement, non dépourvu de plaisir. Il ne voulut point, pour s'y arracher, prendre une voiture, et il répondit non de la tète à plusieurs cochers du Grand- Hôtel qui lui proposaient leurs victorias.
Mais Texemple unanime de tous les fiacres, qui se dirigeaient vers les Champs-Elysées, le réconforta. Il lui sembla que tout Paris l'entraînait dans son courant^ et en même temps l'escortait vers le lit de la Surintendante... Et cette impression aboutit à un sentiment de solidarité : il sentit qu'il faisait bien partie de cette entité que nous adorons .avec une idolâtrie parfois risible et que nous appelons Paris. Même, il eut la fierté de n'en pas être une parcelle obscure, indifférente, mais un des individus, ce soir, les plus parisiens suivant la formule : « Je suis un vrai Parisien, un Arsène Deschamps. )> Et il se mit à marcher avec impertinence, — je ne sais quelle impertinence dans les jambes.
Il haussait les épaules de pitié en surprenant, tout le long de l'avenue des Champs-Elysées, de louches colloques entre des filles et des hommes. Parmi l'adorable
première verdure des feuillages tendres passaient des ilotes criardes d'une chanson de café-concert: ce qui rendait le décor très parisien, oh! oui, très parisien.
A la place de TÉtoile, regardant vers le Bois, Emile eut l'impression que, par là, il faisait plus nuit. Mais beaucoup de voitures couraient encore vers ce lointain disparu comme derrière plusieurs rideaux de ténèbres, et d'où une fraîche humidité se dégageait comme d'une maison neuve. « Si j'arrivais en relard!... Si je rencontrais quelqu'un qui ne me lâcherait plus, et dont je ne saurais comment me débarrasser pour aller làbas!... » Il y avait trop de promeneurs à pied sur l'avenue du Bois. Emile souhaitait plus de solitude. Il prit l'avenue Victor Hugo, et, presque tout de suite, sans transition, il fut dans une nuit mal fréquentée, mal éclairée, avec le voisinage déplaisant d'un trottoir, à gauche, en contre-haut, où montaient des escaliers raides et laids. Il poursuivit, morose; puis, décidément, voulut rattraper l'av^^nue du Bois de Boulogne, tourna vers la droite par n'importe quelle rue et ne se retrouva point.
Il en fut humilié. « Bah! un Parisien ne s'égare jamais. ^ Il tourna, de parti pris et au hasard, deux ou trois fois de suite, et alors il perdit, non seulement son chemin, mais son orientation. Il eut la fièvre. ^ Je vais arriver en retard. » Et il mâchonna les épithètes de stupide et de ridicule. Tout à coup, sans savoir comment, il se retrouva sur l'avenue Victor Hugo. Il courut vers l'Arc de Triomphe. Et, quand il eut de nouveau devant les yeux cette interminable perspective jusqu'au bout de laquelle il lui fallait marcher, tout au bout, ce fut brusquement la sensation de l'éreinteinent complet, de l'impossibilité de faire cela, de l'impossibilité même de mettre un pied devant l'autre.
Pourtant, voûté comme les gens sur qui une fatalité
ut LA SUiliNTEN DANTE.
pèse, il sMmposa cette tâche surhumaine. La véritable douleur que lui causait chaque pas lui rappela les causes de sa fatigue. Il eut dans la mémoire un tableau de sa journée, très poussé au noir, un tableau à fonds sabrés de bitume. Extraordinaire journée, à qui la mesure habituelle du temps paraissait inapplicable: car il en retenait à la fois une impression de brièveté, à cause du coup-sur-coup des événements trop nombreux et trop tassés, et une impression de durée très longue, à cause de leur multiplicité : son cerveau soufTrait de cette antinomie comme d'un fait miraculeux, pris en flagrant délit d'infraction aux lois physiques.
Puis il fut obsédé par la récurrence de tous les petits détails de cette journée; et la précision, le relief de ces souvenirs fut tel qu'il en eut les yeux fatigués, comme les personnes dont la vue est normale et qui regardent dans des verres de myope.
Il entendit très distinctement quelques-uns des bizarres aphorismes formulés par Antoinette, qui heurtaient si violemment toutes ses idées personnelles sur la pratique de la vie. Mais il ne se révolta pas. Il était trop fatigué pour entamer une discussion. Il devenait très conciliant. Il admettait volontiers que c'était luimême qui s'était trompé. Seulement, alors, si la vie était aussi incohérente que cela, ce n'était pas la peine de vivre en animal raisonnable, il fallait renoncer à toute direction, se laisser aller : il était désemparé.
Il se rappela que le soir où il avait revu M"® Berthier, il ramenait, le long de cette même avenue, Suzanne Renaudin, et qu'elle lui disait : c Malgré vos plans et vos calculs, vous aurez votre roman vous aussi : le même que vos pères, mais retourné, parce que vous partez pour vivre avec un préjugé qui est le contraire du leur, mais qui est un préjugé. Et le titre seul sera parodié : Désillusions perdues. »
LA SURINTENDANTE. ill
Il se rappela qu'elle disait aussi : « La vie n'est pas plus banale présentement qu'autrefois. La réalité est fantaisiste, heurtée, surprenante, illogique au besoin. » ' petite sœur chérie, combien vous avez raison ! Il s'attendrit : pouvait-elle se tromper, cette haute intelligence? Alors, en conséquence de cet attendrissement qui se généralisa, ce fut, devant ses yeux, un défilé de tous les êtres pour qui jamais il avait éprouvé un peu d'affection. Ils venaient chacun tour à tour. Et lui semblait prendre congé d'eux tous, comme s'il eût dit adieu en ce moment à toute sa vie passée, comme s'il eût pris congé de toutes ses amitiés anciennes.
Il ne remarqua l'excès de sa mélancolie, nullement motivée dans les circonstances actuelles, qu'à l'instant où ce défilé prit l'aspect caricaturé de celui des invités à un service funèbre, avec la poignée de main à 1^ porte de l'église.
Il aperçut tout près un nuage de fumée blanche que crachaient les prises d'air du tunnel, et l'angle sous lequel il voyait les globes de la grille lui apparut sensiblement ouvert. Il comprit qu'il approchait du but, et sa fatigue diminua. Il eut l'arrêt brusque et le pliement du corps en avant, de ceux qui reçoivent un coup violent dans le sternum : c Je crois que je deviens toqué, ma parole d'honneur!... » Il s'interrompit pour regarder à ses pieds, car il traversait un endroit malpropre. Il tâta dans l'ombre avec le bout de sa canne. Ensuite il frappa du pied l'asphalte sec du trottoir, comme on fait après une navigation pour reprendre possession du terrain solide. Il arracha un bout d'affiche collée à une palissade, et se remit à parler, d'abord très haut, puis à mi-voix, par un reste de respect humain.
Pourquoi donc remuait-il toutes ces idées? Quel était le mobile premier de sa méditation? C'est tout bonne-
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ment qu'il allait coucher avec une femme; et, Dieu merci! la chose lui était arrivée assez souvent! Il ren> tra en lui-même pour récapituler ses aventures, essaya de se réciter sa a: liste », où il dénombrait jusqu*aitx prostituées anonymes, et fut sottement fat de trouver d'inévitables lacunes dans sa mémoire, malgré la brièveté du catalogue.
Il devint alors très raisonneur, chercha les motifs yéritables de son agitation avec une subtilité d'analyste. Le fait de coucher avec une femme ne justifiait pas un pareil énervement. Donc, la personne même de la femme était là dedans pour quelque chose. Il déclara tout de suite que cette femme avait le cerveau fêlé : € C'est une folle... Si cela se gagnait? » Il sourit : «J'ai la tête solide. » Et, du reste^ la personne importait peu : c'est Tacte qui est intéressant, c Et puis, de quoi s'agit-il, somme toute? D'une passade... »
Ce mot, un peu suranné, lui parut très bien convenir à la poupée dix-huitième siècle. Il fit, à ce sujet, plusieurs plaisanteries à froid, et ajouta tout haut : € J'ai de l'esprit. i> Il reprit, après une pause : ^ Talon rouge... Soyons régence... » Alors il se trouva merveilleusement bête, si bête qu'il fut blessé de cette découverte, puis effrayé : il plongeait d'un regard dans l'abîme de sa bêtise et n'en trouvait pas le fond. Il sourit encore et murmura : c J'exagère. >
Il répéta trois fois de suite : <( Allons-y gaiement... > Puis : « On dirait que j'ai peur... » Peur? De quoi? Peut-être de ce que Stendhal appelle un fiasco. Mais il connaissait bien le chapitre, car, ainsi qu'il l'avait dit à Suzanne, il était grand liseur, et il savait que, d'après le Maître, pareil accident n'arrive guère qu'aux trop amoureux et aux trop ardents. Cela l'induisit à reconnaître qu'il ne désirait aucunement M"*' Berlhier. Et il pensa combien elles étaient nombreuses, celles
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qu'il atait jusqu'ici désirées et qui jamais ne seraient à lui : ainsi Miette Béranger; ainsi Fernande Vernet de Bueil... Car, oui.,, il s'avouait à présent qu'il désirait Fernande. Ainsi M"* Renaudin peut-être; car il se demandait si leur chaste amitié n'avait jamais côtoyé J'amour, et s'ils n'avaient jamais compromis la fraternité de leur tendresse par de trop sensuels baisers. Quant à M"* Berthier, peut-être, il y a plusieurs mois, avait-elle éveillé en lui un désir surtout curieux. Mais il était parfaitement sûr de ne plus la désirer, maintenant qu'il allait l'avoir.
Oui, il allait... car, enfin, il était devant la porte. Il levait la main vers la sonnette. Il hésita. Pour se donner un instant de répit, il se promena un peu en long et en large. Il examina un peu la façade où une seule fenêtre était éclairée... Voyons... après le coup de sonnette, que se passerait-il?... On lui ouvrirait. Il monterait, derrière un domestique, l'escalier assez obscur. Oui... dans cette maison où il n'avait jamais pénétré qu'en plein jour ou les soirs de grand gala, il trouverait autour de lui cette obscurité intime, inquiétante partout antre part que chez soi. Et dans cette obscurité, il serait seul avec cette femme. Et, de sa ccambre, il n'entendrait pas même un roulement de voiture, car la rue était déserte. Oh! oui... comme cette rue sans boutiques, cette rue où il n'y a que des hôtels et des terrains vagues, est déserte d'une façon particulière!... Il ne voulait plus y rester, dans cette rue... car... c'est stupide, mais..; il y avait peur, presque... Et pourtant, il n'osait pas se faire ouvrir cette porte, entrer dans •cette maison, parce que... parce qu'il sentait qu'il y aurait peur, plus encore.
c Allons ! dit-il tout haut, d'une voix impérative et
dure... Ah! si je n'y allais pas, ce serait une lâcheté! >
Il s'aperçut qu'il venait de formuler la tentation inavouée
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inî était la cause unique de ses lenteurs, de ses fatigues, le ses mélancolies depuis deux heures, depuis que le «ntact froid de son rasoir sur sa peau l'avait réveillé. 1 prit à deux mains le réverbère le plus proche de la lorte, pour s'y accrocher, pour s'empêcher de partir... It il conclut tout bas, honteusement : c Personne d'aileurs n'eu saurait rien. >
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Au retour de Saint-Cloud, à l'instant même od Antoinette disait adieu à Emile Boucart devant la porte, le double coup de timbre qui annonçait Madame à tous tes habitants de l'hôtel et au personnel de l'écurie, lui avait fait l'effet de sonner sa rentrée sans transition dans les conventions de la famille et de la société. Elle tressaillit : (l Je dînerai chez moi... Dites àma fille que je m'enferme pour travailler. » Cette fantaisie la prenait souvent : on lui servait alors, dans son boudoirtoilette, sur une table portative, des choses froides et délicates, une nourriture de souper, et elle avait, dans une armoire, un en-cas de gâteaux et de vins.
Gomme ces extras amusaient sa gourmandise, et que ce soir elle avait grand appétit, elle se fit tout de suite servir sans changer de costume. La lampe placée sur la table, avec un abat-jour ombrelle, n'éclairait que son assieJte, son couvert-bibelot et ses deux mains posées sur le napperon tissé de rouge et blanc, ses mains si étroites et si potelées, que, nues, elles semblaient toujours serrées en des gants trop justes.
Elle était fort calme, peu préoccupée de l'événement prochain ; si peu qu'elle s'en inquiéta, elle y voulut réfléchir, une fois qu'elle eut achevé son repas, et qu'elle fut renversée, un peu lasse, fumant une fine cigarette.
Ce qui surtout Tétonnait, elle accoutumée aux incohérences de son cœur, elle qui avait l'orgueil du détraquement et la coquetterie de la névrose, c'était de se sentir, pour la première fois peut-être de sa vie, en parfaite santé morale, en état normal d'équilibre. Or cela provenait — mais elle était incapable de s'élucider ainsi elle-même — cela provenait de la soudaine puissance départie à Boucart, de répondre à l'innombrable variété de désirs qui s'agitaient en le cœur complexe d'Antoinette, d'être à lui seul le rêve commun des trois ou quatre âmes hétérogènes de femme qui pensaient en elle, et d'intégrer ainsi la grisetle, la cabotine et la femme sur le retour en une seule personne, à qui, en même temps que la vie et l'unité, il donnait l'amour.
Dès lors, ce qui devait s'accomplir ce soir étant la cause finale de cette personne nouvellement constituée, elle y trouvait le bien-être, comme en l'accomplissement de toute fonction. Il n'y avait point, dans l'amour d'Antoinette, de tiraillements, puisqu'elle s'élançait vers Emile Boucart tout entière.
Elle se mit à penser mollement, comme dans la distraction d'un intermède entre deux parties importantes de son monologue muet, à la liberté confortable qu'elle s'était ménagée — plus généralement, à l'intelligente organisation de sa vie. Comme il lui était aisé d'introduire chez elle son amant, et de se livrer ! Aussitôt s'esquissa le scénario de la soirée : l'entrée d'Emile, les premières intimités... Elle ferma les yeux, par une hypocrisie de pudeur.
Elle se dit : « Je suis impatiente... L'attente me paraîtra longue... 3> Ces mots ne répondaient à aucune impression réelle; mais, comme il était naturel qu'elle fût impatiente, elle se persuadait qu'elle était impatiente, et ses membres presque étendus eurent une
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tentation de se lerer. Debout, une main sur la table et remuant le bout de ses doigts, elle se sentit alourdie et se jugea très paresseuse.
Elle réunit aussitôt les preuves de cette paresse : depuis son retour elle n'avait rien fait, sauf dîné, elle portail encore sa toilette de l'après-midi, elle n'avait rien arrangé dans celte pièce mal éclairée d'une seule lampe. Ces pensées lui suggérèrent par association et non successivement, mais dans un pêle-mêle, de très diverses images : un rappel sommaire et synoptique des sensations de la journée — ceci suggéré par la pensée de sa toilette restée la même; une rapide vision des innombrables bougies qu'elle devrait peut-être allumer — ceci suggéré par l'insuffisant éclairage qu'elle venait de constater; l'idée que ses dispositions seraient longues à prendre, que le temps lui manquerait, bien qu'elle fût certaine d'avoir dîné vite, étant seule.
Alors, une agitation sans objet, un inutile va-et-vient de plusieurs minutes; puis un arrêt brusque, les deux mains au dossier d'un fauteuil, et une longue préméditation de la toilette qui convenait.
Si elle restait ainsi, avec la pénombçe et le désordre de son en-cas, en celte robe qui gardait les parfums d'extérieur, pour combiner l'impression du plein-air à celle de l'intimité, pour faire le simulacre d'une chute imprévue, pour donner à ses baisers la saveur de ceux qui chifiTonnent, qui mouillent, qui déchirent une voilette entre deux bouches unies?
Mais, au contraire, elle fit emporter la table, monta sur un tabouret, alluma les bougies des grands candélabres en Saxe, du lustre, des appliques de la psyché; et la pièce fut tout imprégnée de clarté, avec ses panneaux blancs encadrés de curieuses pâtisseries contournées tout en or, les dessus de portes à sujets faisant
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seuls des taches de plus chaude peinture. Et, en ce milieu du siècle dernier, quelques détails contemporains, comme le samovar, comme les verres à thé dans les gobelets d'argent ciselés : mais cette argenterie moderne habilement harmoniée à Tarchaisme de Tameublementy par une adaptation de modèles anciens à des usages nouveaux.
Aussitôt, le costume de ville parut à Antoinette une fausse note. Elle se déshabilla, mais sans appeler sa femme de chambre : elle ne voulait point qu'on l'aidât à faire sa toilette pour aimer. Dès que sa robe eut glissé, elle s'émut. Par une de ces fantaisies de la mémoire, qui semble parfois manquer de tact dans la suggestion de souvenirs inopportuns, elle se répéta ce précepte clérical : c Se vêtir et se dévêtir modestement. » Ces paroles, inspirées par une merveilleuse connaissance des obsessions hallucinatoires de la volupté, ces paroles, elle les comprit et les apprécia pour la première fois, en rougissant de surprendre la lenteur voluptueuse de ses gestes, la fixité de son regard sur la glace.
Assise devant la toilette-duchesse, elle refit, avec des fards insoupçonnables, la fraîcheur de son teint, repoudra entièrement ses cheveux. Puis elle revêtit un grand peignoir blanc sans taille, avec le pli Wattèau par derrière, et, autour du cou dégagé, une collerette de dentelles, qui ensuite se prolongeaient en deux quilles très fouillis par devant jusque par terre.
Elle était prête. Pour attendre, elle voulut lire. Comme la température était douce, la fenêtre s'entr'ouvrait derrière les trois rideaux superposés de guipure. Antoinette ferma son livre, alla vers la fenêtre, souleva les trois rideaux, se pencha, rentra, se posa dans un fauteuil bas. Elle jouait nerveusement avec sa mule, qui une fois lui échappa, tomba dans la cheminée. Elle se
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précipita comme s'il y avait eu du feu, ce qui même
la fit sourire. Mais, comme elle se relevait, ses yeux -i
furent attirés vers la pendule. L'aiguille allait marquer
neuf heures et demie. « Ah ! dit-elle avec un léger cri,
il ne viendra pas. i^
Alors, sans un instant de doute, dans un éclair immédiat et indéniable de certitude, elle aperçut toutes les conséquences — toutes à la fois — de cette inexplicable abstention : l'atroce privation de son cœur affamé ; l'inguérissable blessure de cet amour plus grave qu'ellemême n'avait cru; cet amour, indispensable à sa vie; sa vie : quelque chose qui se cassait, qui était cassé. Cela allait finir, cela était fini. Comme devant la conscience, les plus pures abstractions usurpent toujours des formes vaguement matérielles d'images, cette série de terreurs se présentait comme une spirale engouffrée dans ce trou profond, dans ces puits de mine où tournoie en bourdonnant l'informe essaim de nos pensées mal venues, et qui sont les limbes de l'Idée embryonnaire aspirant à l'être. Et comme sur le bord d'un réel gouffre. Antoinette avait le rejet instinctif du buste en an*ière, la ceinture sortie en avant; et en même temps le mouvement contradictoire de la tête attirée vers le vide jusqu'à rompre les muscles du cou, avec l'horreur des yeux plus que normalement ouverts, avec la raideur cataleptique des bras tendus et des doigts écartés, avec un battement de paupières qui achevait de troubler son cerveau par une vertigineuse alternance de lumière et de nuit. « Non... non... non... non... t^
Elle murmura : « C'est impossible. » Elle se redressa : « Pourquoi ?»
Et elle se mit à dialoguer avec elle-même, sans remuer les lèvres, les dents serrées, sans même penser un mot, mais se répliquant, se contredisant, uniquement à l'aide de cette pantomime qui est la révélatrice
infaillible, lorsque nous la laissons instinctive, lorsque nous ne la surveillons pas, et qui traduit toutes nos émotions en gestes ébauchés.
Elle revoyait par le souvenir Emile Boucart qui la sollicitait dans le boudoir du ministère, puis dans le salon de Thôtel; et elle commençait une attitude de retraite dans l'angle du fauteuil; son visage avait comme un frémissement de sourire, sa taille se raidissait comme à un contact. Puis, en réponse à ces rappels de Tamour probable d'Emile, son scepticisme, à elle, s'accusait par un affaissement du corps. Mais ensuite la conscience de sa beauté la figeait dans une pose théâtrale avec un sourire de danseuse. Puis elle songeait à la jeunesse d'Emile, aux grands appétits de plaisir qu'il devait avoir, à l'invraisemblance de son refus : et sa gorge se soulevait; elle s'allongeait, indiquant l'attitude obscène, avec les yeux demi-clos, et, entre ses dents, la saveur de fruit d'un baiser.
Et ainsi se présentaient à elle, Tune après l'autre, toutes les irréfutables raisons qu'elle avait pour ne point douter que Boucart vînt au rendez-vous. Mais par un jeu bizarre du sentiment — car, vraiment, on dirait parfois que l'illogisme est l'état normal de l'esprit — la conclusion qu'elle en tirait, c'est que Boucart ne viendrait pas. Peu à peu sa crainte qu'il ne vînt pas se trouvait confirmée par chacun des arguments qui devaient la détruire. Et à la fin cela devenait une conviction aveugle, un acte de foi, une sorte de credo quia absurdum.
Bientôt 1 absurdité de cette conclusion devenait assez flagrante pour qu'Antoinette elle-même l'aperçût. Mais elle en appelait alors à l'expérience, qui contrôlait eu somme cet incohérent raisonnement : car l'aiguille avait avancé sur le cadran, d'un quart d'heure, de vingt minutes, et Boucart n'était pas venu, et il ne venait
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pas,*et rheure finissait pas être indue. Oui, lout à l'heure la conclusion était absurde ; mais à présent elle devenait raisonnable : cette remarque renouvela la souffrance lancinante du désappointement.
Elle fut consternée. Ses veux se fixèrent. La communication de ses sens avec le monde extérieur sembla un instant rompue, et les images, que les sensations ne rectifiaient plus, prenant ainsi qu'en plein sommeil une puissance d'illusion despotique, elle eut véritablement le rêve de sa future vie, à dater de la catastrophe d'aujourd'hui. L'horrible de ce rêve, c'est qu'elle apercevait tout ensemble la réalité et l'impossibilité logique des choses qu'elle rêvait 1 et son intelligence était oppressée, comme transportée en un monde que le principe de non-contradiction ne régirait point, et dont l'atmosphère serait partant irrespirable à toute pensée. Elle eut les affres d'une agonie intellectuelle: «Je rêve... Je sens que je rêve... Je sens que cela est mensonge... Il faut que je cesse de rêver... Je ne veux plus rêver... Je ne veux plus... Je ne veux plus... » Elle se réveilla. Son premier regard fut pour la pendule, où l'aiguille avait avancé encore beaucoup.
. Des larmes lui coulèrent douces et tièdes. Elle avait devant les yeux le tableau de son amant aimé par elle dans un bain de poésie et de musique. Puis, par un changement à vue qui faisait de ce tableau un triptyque, elle vit la même scène en trois décors différents : l'un était arrangé avec des souvenirs plastiques des belles époques nues; l'autre, approprié à de naïfs plaisirs paradisiaques; dans le troisième, moderne et brutal, s'agitait quelque chose comme un de ces groupes furieusement jouisseurs de Rodin. Elle s'amollit, ainsi qu'en un songe erotique.
Puis, à ce voluptueux coma succéda une crise, avec les crispations des doigts, et les ongles enfoncés dans le
satin des coussins, avec un monologue haché : « II faut qu'il vienne... Je veux qu'il vienne... Qu'y puis-je?...» Rty au diaphragme, une chaleur; ensuite un froid; ensuite une contraction. Elle se leva, se tint rigide devant la cheminée, posa ses deux mains sur la pendule comme pour Tausculter, avec un sourd cri réflexe à chaque coup de balancier qui se répercutait dans son cœur.
Ce supplice lui rappelant le titre d'Edgar Poë : le Puits et le Pendule, elle revint à des idées de littérature et recouvra la faculté d'analyse. L'unique résultat fut de transformer la souffrance sentie en souffrance réfléchie, et par suite plus intense. Tout à coup il lui sembla qu'une accumulation extraordinaire de volonté se faisait dans son cerveau. Elle courut à la fenêtre, comme si le magnétisme de son regard dehors pouvait attirer Boucart. Mais elle n'y resta point, car la fièvre précipitait ses actions comme ses pensées. La pendule sonna onze heures. Elle eut l'impression d'avaler lentement, avec une paille, un breuvage, glacé, et elle fut soudain très calme, très raisonnable: «Il est inutile de me tourmenter plus longtemps : il est absolument impossible qu'il vienne. »
Mais alors, par une nouvelle fantaisie de son esprit raisonneur et contrariant, elle se mit à se démontrer que Boucart aurait dû venir, à priori. Devant elle se dressa la figure du personnage légendaire qu'elle avait créé, qu'elle avait aimé à propos d'Emile, et l'action monstrueuse de ce soirapparut nettement en désaccord avec la logique du caractère qu'elle lui attribuait. Aussi, cela ne faisait plus de peine au cœur d'Antoinette: cela choquait et violentait sa raison.
Mais soudain le personnage se désagrégea en fine poudre comme un bonhomme de neige : la réalité flagrante tuait la légende. Antoinette eut l'inq^uiétude
d'avoir aimé quelqu'un qui n'existait pas, d'avoir aimé avide : elle sentit le néant.
Alors tout son être physique se rebella, dans un souvenir précis, hallucinatoire, de l'homme qu'elle avait vu, touché, et qui l'avait touchée. Enfin elle était femme, rien que femme. Son amour se simplifiait, se réduisait à un désir d'immédiat baiser. Tout ce qu'elle voulait, ah ! c'était de mordre à cette savoureuse jeunesse de corps. Elle pleura, elle cria, elle se tordit. Pour essuyer ses larmes, elle se tamponna le visage... Elle songea qu'elle se marbrait Ja peau, et tout de suite elle cessa de pleurer. Elle se mira dans une glace à main : sa fraîcheur factice demeurait intacte; même elle appelait les métaphores usées de la fleur en larmes, des diamants de la rosée dans un calice de fleur. Elle se chercha des rides, € puisqu'il ne veut pas de moi >. Son adorable visage la surprit et la charma. Elle se leva. Sans détacher les yeux du miroir, elle marcha vers la grande psyché ; d'un geste brusque mais très ample, elle abaissa la main qui tenait le miroir et s'apparut en pied dans la psyché, enveloppée en le flottant peignoir comme en un palpable reflet de clarté stellaire, une atmosphère de poudre autour de sa jolie tète au pastel ; et l'image, encadrée de porcelaine à fleurs blanches et roses avec des touches d'un vert pâle, baignait dans la grande profondeur pure de la glace parmi les petites lueurs éclatantes des bougies réverbérées.
Et voilà celle qu'un homme refusait ! Un immense mépris pour lui monta au cœur d'Antoinette ; mais le reflux fut instantané, et le flot du mépris, en se retirant, découvrit de nouveau la plage immense de l'amour. Yoiià celle qu'Emile refusait. Elle s'était maintenant approchée de la glace, et elle frôlait cette autre soimême, folle jusqu'à poser ses lèvres de chair sur leur
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image froide; et elle enveloppait le cadre de ses bras nus qui s'écorchaient aux fleurs en relief.
Elie cou rat à la fenêtre, se pencha dans le déchirement et dans l'arrachement des stores, but avec ses narines la fraîcheur embanmée de la nuit, murmura le cher nom d'Emile. Mais en vérité elle ne pensait plus à lui. Son propre désir était devenu à lui seul un plaisir comme tout ce qui met en jeu notre activité. Elle en savourait la délicieuse irritation ; elle n'aurait peut-être plus voulu du baiser, dont son désir, satisfait, serait mort. Et elle était déjà lasse comme si elle eût aimé...
Oh !... Très loin une voiture roule... Elle approche. Elle entre. Antoinette s'est dressée. Son cœur bat très sec et très lentement. Il y a un pas qui marche dans l'escalier, un pas d'homme. Elle pressent qu'elle va être saisie par derrière dans les bras de celui qui est monté. La porte s'ouvre. Il approche. Sur son épaule nue un baiser tombe, tiède comme une large goutte de pluie. Elle se renverse... Ah!... c'est Berlhier, ivre à moitié de discours politiques et de Champagne officiel. Il a vu la lumière. Il est entré dans cette chambre dont il n'avait pas franchi le seuil depuis des années. Et c'est lui, le voilà, avec son crâne chauve, avec ses grands favoris brumeux.
Elle sourit. Elle le pousse dehors très doucement, si charmante qu'il n'a pas le droit d'être froissé de son refus. Elle murmure, en badinant — et lui ne peut pas savoir avec quelle affreuse amertume : «Allez... Allez... Nous sommes des vieux. »
Emile Boucart, arrêté devant la porte de Thôtel Berthier, sentant son impuissance à se résoudre, s'était brusquement donné Tordre de s'éloigner à grandes enjambées. Ce n'était point une décision, mais la simple pensée d'un acte physique, suivie aussitôt de mise à exécution machinale : si bien que tout en ^'éloignant sans esprit de retour, il s'interrogeait encore : a Enlrerai-je ? N'entrerai-je pas ?»
Il regagna l'avenue du Bois, marcha vite vers Paris. Alors seulement la fuite irrévocable fut un fait avéré pour le spectateur intime qui guettait les actions d'Emile du fond de sa conscience. Et ce fut pour lui un désappointement aussi vif que si l'imprévu dénouement n'eût pas été son œuvre propre.
Par comparaison spontanée, il imagina la tête que devait faire Grabçzew^ski quand il rentrait le soir, tout allumé, avec Miette Béranger, et que le concierge les arrêtait à la porte : c< Monsieur est là-haut. » En dépit de toute vraisemblance, Boucart ajoutait à la scène un personnage dissimulé dans un coin, qui était lui-même. Lui, savait bien que la phrase clichée du concierge mentait. La place était libre. Il suivait Miette à son insu et sans faire de bruit. Une bonne charge ! Et il rit silencieusement.
Il marcha plus vite. En somme, très faisable et d'un