‹ La surintendanteChapitre 8 sur 13 · TT -«-T · texte numérisé non relu

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succès assuré. Oui, il eut la prévision plutôt que la certitude du succès. Tous ses nerfs vibraient. Son appétit d'aimer ce soir, que par une sorte d'effort instinctif il avait comprimé un instant, il lui permettait de se réveiller à présent. Une femme... Est-ce qu'il pouvait se passer d'une femme ce soir? N'importe laquelle. Et celle-là surtout, il fallait bien qu'il finît par l'avoir, celle-là. Il avait envie d'elle depuis assez longtemps. Mais c'est trop bête, par exemple, de ne pas s'élre avisé tout de suite de ce qu'il allait faire si facilement aujourd'hui. C'est qu'il aimait beaucoup mieux celle-ci qu'Antoinette ; et il était enchanté de ne pas être monté rue de la Faisanderie. « Cocher... rue NoUet. » Aussitôt en voiture, son impatience fut sans angoisses et sans tiraillements, comme lorsque le temps vous paraît long, mais qu'on sait bien ce qu'on veut, et qu'on ■est sûr de son fait.

Il eut l'autorité du geste en payant le cocher, en tirant sur la poignée de la sonnette. Sa voix ne fut ni timide ni trop impérative, lorsqu'il dit au portier : « La clef de M"* Miette, s'il vous plaît.

— Monsieur désire-t-il un bougeoir ?

— Merci, j'ai des allumettes... »

Il ajouta : « Comment? est-ce que M"** Déranger ne vous avait pas prévenu? » Le portier se mil à grommeler quelque chose sur la tête de linotte de sa locataire.

Boucart alluma dans l'escalier, puis dans le couloir, trois allumettes bougies. 11 ferma sur lui, sans peur, la porte de la bonbonnière héliotrope et se trouva calfeutré comme dans un entrepont. Il posa son chapeau sur une tablé, son manteau, soigneusement plié, sur un bras de fauteuil. Il était arrivé bien en avance et il avait tout son temps devant lui.

Il chercha sa position longtemps sur une chaise basse, tendit ses pieds au foyer sans feu, prit un livre

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sur la cheminée : c'étaient les poésies de M""" Ackermann ; elles ne répondaient aucunement à ses impressions actuelles ; il les laissa. Il parlait tout seul. Mais il craignit d'être entendu par les membres de la famille : il baissa la voix et ensuite se tut. Il essaya de dépenser son activité en petits mouvements nerveux, en un va-et-vient. Ses attitudes étaient tellement d'un acteur, que la série de ses impressions prit un caractère théâtral. Il eut le froid et chaud d'une émotion mélodramatique, en se jouant par avance l'entrée de Miette et la scène épouvantable qui suivrait. Mais l'action se dénouait heureusement, à la satisfaction du public : il arracha d'un coup le couvre-pied du lit, et commença posément à se déshabiller. Il réfléchit que cela complétait la charge assez comiquement, et il se dévêtit plus vite, il y mit de l'entrain. Il fouilla dans l'armoire à glace, hésita entre les chemises de foulard et celles de batiste, choisit les dernières, et essaya, pieds nus, de faire des pointes comme Miette lui avait appris. Puis il sauta sur le grand lit, l'ouvrit, s'y blottit avec les mouvements de singe d'un enfant qui se pelotonne en riant : il se souvenait peut-être de ses longues chemises d'autrefois.

Mais alors il fut obligé de fermer les yeux. Un vertige le prenait. Le souvenir des parfums qu'il avait sentis dans la campagne faisait avec les parfums immédiats de ce lit un mélange enivrant. L'haleine amoureuse du soir se glissait par la fenêtre, entr'ouverte sous les rideaux. — Oh! la puissance du printemps était sans limite ce soir, et universelle : au même instant. Miette, qui rentrait à pied, sautillant comme une petite fille au bras de Stanislas, disait : c Comme nous allons nous aimer, mon chéri! > Lui aussi s'attendrissait, et cela, chez cet homme fat et froid comme son pays, avait le charme d'une fonte de neige.

€ Monsieur est là-haut, madame.

— Oh!»

Ce fut un double cri. Par exemple, il avait un rude toupet, Narcisse ! Miette se jeta au cou de Stany. Une idée folie lui traversa la tête : si elle laissait monter Stanislas tout de même, rien que pour voir la mine que se feraient les deux hommes en se trouvant pour la première fois nez à nez? Heureusement, l'esprit pratique de sa mère l'inspira. « Mon pauvre chien, murmura-t-elle, je suis aussi privée que toi, je te le jure bien... Bonsoir. »

Mais, lorsque Grabçzewski eut disparu, elle ramassa ses jupes et s'élança vers l'escalier : « Attends un peu ! » Elle alla droit à sa chambre, sans lumière. Dès le corridor elle grognait déjà : « Tu sais, toi... tu sais... » Elle poussa la porte. Tout de suite, dans la glace de l'armoire, elle vit son lit, avec la tête d'Emile sur l'oreiller. De saisissement, elle jeta un cri ; puis elle se tourna vers le lit, presque peureusement; elle doutait encore, comme si la glace avait pu mentir :«Toi!... c'est bien toi*^... Ah ! ça, comment es-tu ici ?

— Mais c'est bien simple : j'ai demandé la clef, et j'ai dit : Vous direz à M"*^ Déranger quand elle rentrera : Monsieur est là-haut.

— Tu... oh ! tu... y>

El, dans une brusque détente, elle éclata de rire. Elle était tombée assise sur le bord du lit. Elle prit la tête de Boucart entre ses deux mains gantées pour l'approcher de son regard, pour bien le reconnaître : ((Mais tu as un toupet inouï !... Et couché !... Non, c'est épatant!... Ah! mon Dieu!... il a mis... il a mis... une chemise à moi!... Mais c'est qu'il est à croquer comme ça... 3) Alors, ils perdirent la tête tous les deux.

Quand leurs yeux se rouvrirent, ils se contemplèrent longuement. Emile remit au point leur commune ém.o-

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tion excessive, en disant avec philosophie : « Un jour ou l'autre, cela devait finir de cette façon-là. »

Elle répondit ingénument : <c Depuis le temps que j'en grillais d'envie!

— Pourquoi m'as-tu fais poser si longtemps?

— Tu le regrettes?

— Je ne le regrette plus.

— Et puis maintenant, dit-elle, avec un baiser presque grave qui tomba sur lui n'importe où..., tant que tu voudras, tu sais. ^

Alors, tandis qu'il s'étirait, souriant et las. Miette commença lentement à se dévêtir, afin de se coucher auprès de lui; et cette action simple leur parut à tous les deux signifier quelque chose de très spécial et de très précis : le premier baiser, dans l'affolement d'une surprise, avec le chapeau sur la tête de Miette, avec les gants de Suède à ses mains, c'était le dénouement des longs désirs et des longues coquetteries; celui que maintenant ils allaient échanger de propos délibéré, dans la paix du lit confortable, c'était leur début comme amant et maîtresse.

Le lendemain, les premières tendresses matinales faisaient à Boucart l'effet d'une chose habituelle.

Miette, elle, se réveillait avec une de ces toquades qui étaient le cauchemar de sa mère. Vraiment, l'obstination du hasard était curieuse à exciter des désirs de femmes tout autour de ce garçon qui n'avait rien pour plaire aux femmes, sauf la jeunesse et de la santé. Celle-ci encore, que n'avaient blasé ni son vieux général ni son député malpropre, qui n'avait eu d'amour vrai que pour Grabçzewski, un puissant bellâtre, était prise : car elle se frottait pour la première fois à de la distinction. Elle en était prodigieusement remuée. Elle aurait pleuré. Il lui semblait qu'en embrassant Emile elle faisait quelque chose de bien,

de méritoire. Elle était touchée par la finesse de ses poignets, par le soigné de toute sa personne, ne pouvait s'empêcher de répéter à chaque instant : € Es-tu blanc! mais es-tu blanc! » et tout de suite l'avait baptisé Poupée. « Bonjour, petite poupée chérie... i^ Et elle faisait jouer ses articulations, c Dites papa... ^y et elle appuyait sur sa poitrine.

Mais ces enfantillages de mots finissaient en balbutiements passionnés et en propositions absurdes : elle ne voulait plus appartenir qu'à sa poupée chérie; elle lâchait Stanislas, «un beau garçon, tu sais, oh! ça... mais un voyou; tandis que toi, tu es mignon... et si blanc!... > Elle lâchait Narcisse, «un vieux sale qui devrait avoir renoncé aux femmes depuis des années... > Poupée, tout seul. « Nous allons si bien ensemble... » petits tous les deux et minces, avec les mêmes extrémités délicates : « Je suis sûr que tu pourrais mettre mes gants. i> Ainsi, à la porte, Durand, à la porte, Grabçzewski ! « C'est convenu? Tu permets? Car je ne veux plus jamais rien faire sans ta permission. :»

Emile, à demi soulevé, les sourcils un peu froncés par la migraine, ses yeux las un peu inquiets, ne démêlait qu'une chose dans ce touchant bavardage de fille passionnée jusqu'à l'oubli de ses premiers besoins, c'est qu'il encourait une grave responsabilité, s'il autorisait le renvoi du monsieur payant. Stanislas... lui, mon Dieu!... D'abord, ceci la regardait... Il ne tenait pas autrement à... A vrai dire, il n'y avait pas même songé. Mais Stany, après tout, c'était une bouche inutile, au Jieu que Narcisse...

Et il sut le dire à Miette tout doucement, avec une voix paternelle qui persuadait, avec toutes les circonlocutions en usage dans le monde pour exprimer convenablement cette énormité : « J'aime mieux ne pas être ton seul amant. 9

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Elle écoutait, très raisonnable, hochant la tète sérieusement. (L Comme tu es sage !... Tu parles comme maman, tout à fait... Vois-tu, il faudra que tu gouvernes bien ta petite Himi... Je perds la boule à tout bout de champ. Hais, dès qu'on m'a parié raison, je ne bronche plus. »

Ils s'embrassèrent. Elle reprit : c: Je réglerai son compte à Stanislas, dans la journée... C'est toi qui seras mon Stany, à présent... et tu auras les mêmes jours que lui. »

C'était le collage; mais Emile ne s'en effraya pas : il lui semblait, au contraire, qu'il venait de clore la période agitée de ces derniers mois et de rétablir l'ordre dans sa vie, en se dérobant au roman de la Surintendante, et en faisant ménage avec Miette Béranger. Quant aux dangers prétendus de ces liaisons fausses, ils rentraient, à son avis, dans la catégorie des aventures, et il n'y a pas d'aventure dans la vie.

La sécurité de son amour en aviva la tendresse. Il répondit avec plaisir aux càlineries de Miette. Elle, que cet entretien n'avait nullement refroidie, augmentait son amour d'une admiration pour cette grande expérience et d'un respect pour ce désintéressement. Son amour se complétait, comme hier celui de la Surintendante, et pour le même motif : parce que Boucart se trouvait satisfaire à la fois aux exigences diverses et contradictoires de son cœur et de sa raison.

« Oh ! dit-elle naïvement, c'est bon d'aimer un petit homme raisonnable comme toi ! »

Il répondit : « Tu comprends, ma chérie, je ne voudrais à aucun prix te faire perdre ta position. ]s>

Sa position! Le mot, avec la valeur qu'il prenait dans la bouche d'un employé, s'applique bien à la fille contemporaine, si rangée et si bourgeoise, qui prise moins les riches cadeaux de hasard qu'un modeste fixe,

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el qui veut que son entreteneur la paie le premier du mois. Sa position ! Le mot les toucha au même endroit du cœur, et leur caraclère commun de foactionnaires éveilla en eux une nouvelle et inconsciente sympatbîe : ils n'étaient plus amants, mais collègues.

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