‹ La surprise de l'amourChapitre 2 sur 79 · IV LES DEUX SURPRISES · texte numérisé non relu

IV LES DEUX SURPRISES

style et de l'esprit dont il savait les entourer; en somme, une intrigue un peu vide dissimulée sous une broderie étincelante.

Ces procédés délicieux, ce genre tout spécial d'esprit et de finesse, que devait renouveler et rajeunir de nos jours le poète même le plus accepté de la jeunesse et de l'amour, Alfred de Musset, éclatent déjà très accusés et très complets dans la comédie qui nous occupe. Et cependant le succès en fut d'abord contesté. Cette seconde Surprise de l'amour donna lieu, à tous les points de vue, à une comparaison avec la première qui ne lui fut pas favorable. On ne voulait pas admettre que l'auteur de la pièce si gaie du Théâtre-Italien pût hausser son talent jusqu'à la scène plus relevée où // venait hasarder une nouvelle comédie sous le même titre. Il faut ajouter à cette manifestation du sentiment public, très humain et très naturel d'ailleurs, ce fait que la seconde Surprise DE l'amour trouva, au Théâtre-Français, pour l'interprétation de son principal personnage, une artiste d'un nom à coup sûr plus illustre que celui de la Silvia, du Théâire-Itcdien, mais qui avait conquis son illustration surtout dans la tragédie. Ce fut, en effet, Adrienne Le Couvreur elle-même qui créa, dans la nouvelle Surprise de l'amour, le rôle de la marquise; ce rôle exigeait une souplesse et une grâce mondaine, en quelque sorte, auxquelles les grands personnages tragiques, qui avaient fait sa

DE L'AMOUR v

gloire, ne l'avaient point préparée. On ne l'y trouva pas suffisamment marquise, et il parut, en effet, qu'elle n'avait pu dépouiller, dans ce personnage si brillant et si actuel, la solennité et le grand apparat de ses rôles ordinaires. Elle échoua donc complètement, ou à peu près, dans ce rôle qui exigeait des qualités spéciales qu'elle n'avait pas, et qui, en somme, n'étaient pas celles de son emploi. Le tort de Marivaux et des comédiens du Théâtre -Français fut de le lui avoir confié ^

Représentée le 3i décembre 1727, la comédie de Marivaux n'obtint donc qu'un succès modéré; elle fut, en effet, retirée du répertoire après quatorze représentations seulement ^, dont la dernière eut lieu le 3i janvier 1728. Il arriva alors à cette comédie, trop précipitamment délaissée, une bonne fortune inattendue. Bien qu'elle eut médiocrement réussi au théâtre, elle fut recherchée dans les salons ou la comédie de société était en honneur. Un grand seigneur de l'époque, qui devint plus tard membre de l'Aca-

1 . « Il ne faut pas croire, dit Le Mazurier dans sa Galerie historique du Théâtre-Français^ qu'elle y fût mauvaise ni même faible ; elle connaissait trop le théâtre pour jouer mal ou médiocrement,..; mais elle n'avait pas cette verve comique indispensable dans ce genre. Son jeu était un peu trop sage... » (Tome II.)

2. Les recettes furent d'environ 900 livres par soirée, en moyenne. Les droits de Marivaux montèrent seulement à 341 livres pour ces quatorze représentations.

Page 1