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CHAPITRE I Les longs jeûnes

On admet généralement que l'homme peut vivre une quarantaine de jours sans prendre aucune nourriture ^ C'est la

^ En 1881, le prisonnier Granier se laissa périr d'inanition dans les prisons de Toulouse, ce qui lui demanda soixante-trois jours. Un autre désespéré, dont l'observation fut communiquée vers le même temps à l'Académie de Médecine par le docteur Serrurier, fut presque aussi long à mourir. « Le sujet, rapporte le professeur A. Lacassagne dans son Précis de médecine légale, était un musicien ambulant qui, pendant soixante jours, c'est-à-dire depuis l'instant de sa résolution, annoncée par lui avec le plus grand sang-froid, jusqu'à sa mort, ne prit de temps à autre que quelques gorgées d'eau et de sirop d'orgeat. L'amaigrissement fut peu sensible pendant les quinze premiers jours. L'excrétion des matières alvines eut d'abord lieu, puis fut supprimée. L'urine, abondante dans les premiers temi)s, devint rare, brune, floconneuse, avec dépôt, d'odeur phosphorescente. Pendant les vingt derniers jours de la vie, odeur cadavéreuse de tout le corps, diarrhée de matières fétides, haleiue putride, trismus douloureux, sentiment de douleur vive à l'épigastre, amaigrissement rapide, déformation de la poitrine, qui devient étroite et bombée ; les épaules rentrent et laissent saillir les vertèbres ; le ventre s'aplatit, le bassin semble former une cavité immense. La peau se couvre de pétéchies et se détache par lambeaux. Il meurt le soixantième jour : l'autopsie n'a pas été faite. »

En règle ordinaire, les effets de l'abstinence sont les suivants : durant les premiers jours, le sujet inanitié est tourmenté par la faim ; il éprouve de violentes douleurs épigastriques et celles-ci peuvent même occasionner des vomissements. Sa face est pâle ; il est triste, abattu, affaibli et refuse de faire tout mouvement. Bientôt les gencives se tuméfient, la salive devient rare et la langue se recouvre d'un épais enduit blanchâtre. L'haleine devient chaude et d'une fétidité telle que des mineurs, enfermés sans nourriture à l'intérieur d'un'6 galerie, étaient obligés de se tourner le dos. Au début de l'abstinence, les fèces sont abondantes. Mais, bientôt, elles se raréfient et ce n'est que vers la fin qu'elles reparaissent diarrhéiques. Chez l'inanitié, la respiration se ralentit, le pouls s'affaisse et diminue de fréquence ; enfin la température s'abaisse. Le poids du corps, peu modifié durant les premiers jours, diminue ensuite rapidement et l'expérience montre qu'en général la mort survient quand il se trouve réduit aux quatre dixièmes du poids initial, parfois même, chez les sujets jeunes, quand il atteint la moitité du poids primitif.

durée des jeûnes dont il est question dans la Bible. Le chien peut rester trente-cinq j ours, le chat et le cheval une vingtaine de jours; une souris deux ou trois jours seulement \

Les animaux hibernants, tels que l'écureuil, la marmotte et la chauve-souris passent plusieurs mois sans manger parce que, en dehors du travail du cœur et des poumons, ils ne dépensent rien pendant leur engourdissement; leur température s'abaisse, mais elle reste supérieure d'un degré à celle du milieu ambiant; les combustions sont très faibles, les tissus se consument très peu et très lentement; les mouvements du cœur et la respiration sont seulement ralentis; le • docteur Preyer a observé qu'un hamster restait parfois cinq minutes sans respirer d'une façon appréciable après quinze jours de sommeil.

Les animaux, à sang froid d'une façon permanente, supportent des jeûnes beaucoup plus prolongés; les grenouilles peuvent passer tout l'hiver sans manger. Les serpents restent plusieurs mois sans prendre d'aliments et sans paraître incommodés; certains individus ont pu même passer ainsi des années. Des faits de cette nature ont été observés au Muséum d'histoire naturelle de Paris. Auguste Duméril cite l'exemple d'une couleuvre de l'Amérique du Nord restée quinze mois sans prendre de nourriture et d'un crotale qui ne s'est décidé à manger qu'au bout de vingt-six mois. Le professeur Vaillant mentionne un pélophile encore vivant au bout de vingt-trois mois de jeûne et un python n'acceptant la proie qu'on lui offrait qu'au bout de vingt-neuf mois passés.

Le docteur Jacques Pellegrin a également observé trois cas intéressants. Le premier est celui d'un énorme python réticule entré, le 17 novembre 1899, à la ménagerie du Muséum où il est mort, le 20 avril 1902, après deux ans, cinq mois et trois jours de jeûne; l'animal qui, à son entrée, pesait 75 kilos, ne pesait plus à sa mort que 27 kilos; il avait donc perdu les deux

* Erpétologie générale, t. VII.

' A Madagascar existe un mammifère carnassier, le tarnée, qui passe trois mois de l'année en léthargie, et cela au moment des plus grandes chaleurs, parce que l'extr6me sécheresse a fait disparaître les insectes dont cet animal se nourrit.

tiers de son poids. Les deux autres cas se rapportent à des pélophiles de Madagascar, dont l'un est mort après trois ans environ de jeûne et l'autre au bout de quatre ans et un mois. Ce dernier, qui pesait 4 kilos et mesurait 2 mètres de longueur, n'avait pas beaucoup perdu de son poids; c'est lui qui tient jusqu'à ce jour le record de l'abstinence. Des expériences faites sur des couleuvres ayant montré que la mort arrive trois fois plus vite chez les animaux qui ne peuvent ni boire ni se baigner, on peut en conclure que les serpents en liberté peuvent résister encore plus longtemps.

Les exemples de jeûnes prolongés fourmillent dans les annales du mvsticisme.

Voici d'abord ce qu'en dit l'abbé Ribet, professeur de théologie au Grand Séminaire de Lyon, dans le tome II de sa Mystique.

Par deux fois Moïse demeure quarante jours dans la montagne, sans autre aliment que la loi du Seigneur, qu'il devait transmettre à son peuple. Après avoir goûté du pain mystérieux que l'Ange lui présente, Elie marche pendant quarante jours et quarante nuits jusqu'au mont Horeb. Le Sauveur devait consacrer par son exemple ce jeûne de quarante jours.

Saint Siméon Stylite, sainte Elisabeth, qualifiée de thaumaturge par les Grecs, sainte Colette et plusieurs autres ont renouvelé cette abstinence absolue pendant la quarantaine liturgique. Saint Siméon Salus jeûnait tout le Carême, jusqu'au Jeudi-Saint. Saint Dalmace passa également tout un Carême sans prendre de nourriture, jusqu'au jeudi de la grande semaine, où, après les Offices sacrés, il prit son repas avec les Frères. Le soir de ce même jour, il s'assit sur un escabeau et demeura encore quarante-trois jours, c'est-à-dire jusqu'à la solennité de l'Ascension, dans l'immobilité de l'extase. Enfin son supérieur Isace le rappelle, et le saint raconte alors une vision qui fournit à tous la preuve que l'illumination dont son âme avait joui venait véritablement du Seigneur.

Hors même des temps consacrés par la piété chrétienne, ces faits se sont multipliés à l'infini. Saint Pierre d'Alcantara avouait à sainte Thérèse qu'il ne donnait d'aliment à son corps que de trois en trois jours, et ses historiens racontent que, parfois, il prolongeait son abstinence pendant des semaines entières. L'abbé saint Elpide vécut vingt-cinq ans dans une grotte, ne prenant de nourriture que le di-

manche et le jeudi. Saint Euthyme, surnommé le Grand, ne mangeait que le samedi ou le dimanche. La vénérable Marie d'Oignies était huit, onze et quelquefois trente jours sans boire ni manger, absorbée dans une douce contemplation et n'éprouvant de faim que pour l'Eucharistie, qui était alors sa seule nourriture...

Sainte Catherine de Sienne, en qui la vie contemplative a rayonné d'un si vif éclat, passait tout le Carême et le temps pascal sans autre réfection que l'Eucliaristie'.

Le bienheureux Nicolas de Flue obtint de sa femme, dont il avait eu dix enfants, de se consacrer à Dieu dans une solitude profonde. Il y passa le reste de ses jours, depuis l'âge de 50 ans jusqu'à celui de 70 ans, sans user d'aucun aliment. Après les six premiers mois, sur l'ordre de ses supérieurs, il essaie de manger ; il parvient avec peine à introduire dans son estomac quelques miettes et quelques gouttes de vin qu'il rejeta aussitôt. Interrogé comment il pouvait vivre ainsi, il répond que c'est l'Eucharistie qui est sa vie. Une attestation inscrite aux archives de la paroisse de Saxlen, du vivant de cet ermite célèbre, et citée par son biographe est ainsi conçue : « Qu'il soit fait savoir à tous et à chacun que, l'an du Seigneur 1487, vivait un excellent homme du nom de Nicolas de Flue, né et élevé dans la paroisse de Saxlen, à la Montagne, lequel, abandonnant père et frère, sa pauvre épouse et ses enfants, cinq fils et cinq filles, s'en est allé dans le désert de Raust, où Dieu l'a soutenu sans nourriture et boisson pendant longtemps, c'est-à-dire dix ans. Au moment oii l'on écrivait ceci, il était plein de sens et menant une sainte vie, ce que nous avons vu et savons en vérité. »

Un autre auteur célèbre qui a écrit sur la Mystique, le professeur allemand Gœrres, donne à ce sujet quelques détails plus précis (tome I, ch. v) :

Pendant un mois, dit-il, les habitants d'Undenvàld occupèrent tous les passages qui conduisaient h la cabane de Nicolas de Flue et furent convaincus que non seulement on ne lui avait porté aucune nourriture pendant ce temps, mais qu'aucun homme n'avait pu arriver jusqu'à lui. Cependant l'évêque de Constance, ne se trouvant pas encore satisfait, envoya près du solitaire son évôque suffragant. Celui-ci, étonné de le trouver si vigoureux après une si longue abstinence, lui ayant demandé quelle vertu il préférait à toutes les autres, Nicolas lui répondit que c'était l'obéissance; sur quoi, l'évêque lui ordonna aussitôt de manger un pain qu'il lui présenta. Le solitaire obéit; mais, à peine avait-il mangé la première bouchée qu'il éprouva des vomissements très violents et il lui fut impossible de continuer à manger. L'évêque de Constance, ne croyant pas encore au récit de son suffragant, voulut s'assurer par lui-même de la vé-

' La vénérable mère Agnès de Langeac vécut ainsi plus de six mois de suite.

rité des faits. Il se rendit donc auprès de Nicolas et il lui demanda comment il pouvait vivre ainsi sans manger. Le frère lui répondit que, lorsqu'il assistait à la messe ou qu'il prenait la sainte Eucharistie, il sentait une force et une douceur qui le rassasiaient et lui tenaient lieu de nourriture...

Gœrres rappelle, à ce propos, qu'en 1225, Hugues, évêquo de Lincoln, apprit qu'il y avait à Leicester une religieuse n'ayant pris aucune nourriture depuis sept ans et vivant seulement de l'Eucharistie, qu'elle recevait tous les dimanches. N'ajoutant aucune foi à ce récit, il envoya d'abord à cette femme quinze clercs qui devaient l'observer attentivement pendant quinze jours, sans la perdre de vue un seul instant; et comme, pendant tout ce temps, elle conserva ses forces et sa santé, quoiqu'elle n'eût pris aucune nourriture, il se déclara convaincu.

Voici encore quelques autres exemples se rapportant à des saints et également empruntés à Gœrres :

Sainte Rose de Lima s'était interdit, dès la plus tendre enfance, tous les fruits dont la saveur est, on le sait, si agréable au Pérou. A l'âge de 6 ans, trois fois par semaine, elle ne prenait que du pain et de l'eau, et depuis l'âge de 15 ans elle renonça entièrement à l'usage de la chair. Elle s'était tellement accoutumée à ce genre de vie que, lorsque dans ses maladies on lui donnait quelque nourriture recherchée pour la soutenir, son état empirait, au contraire, d'une manière très grave, tandis qu'un morceau de pain trempé dans l'eau lui rendait quelquefois subitement la santé. Plus tard, à partir de l'Exaltation de la Sainte-Croix jusqu'à Pâques, elle ne prenait qu'une fois le jour un peu de pain et d'eau; encore, pendant tout le Carême, renonçait-elle au pain, pour ne vivre que de pépins d'orange. Le vendredi, elle n'en mangeait que cinq, et le reste du temps elle en prenait si peu que-ce qu'elle consommait en huit jours paraissait à peine suffisant pour un seul. Une fofs, un petit pain et une bouteille d'eau lui suffirent pendant cinquante jours; une autre fois, elle passa tout ce temps sans boire une goutte d'eau. Dans les derniers temps de sa vie, elle avait coutume de s'enfermer le jeudi dans soiï oratoire et d'y rester jusqu'au dimanche, sans boire ni dormir, mais continuellement' occupée à prier.

Liedwine de Schiedam tomba malade en 1395 et resta en cet état pendant trente-trois ans, jusqu'à sa mort. Pendant les dix-neuf premières années, elle ne mangeait dans le jour qu'une petite tranche de pomme, grosse comme une hostie, ou un peu de pain, avec une petite gorgée de bière, ou quelquefois un peu de lait doux. Plus tard, ne pouvant digérer ni la bière, ni le lait, elle prit un peu de

vin mêlé avec de l'eau. Plus tard encore, elle fut obligée de se réduire à l'eau comme breuvage et nourriture. Elle en prenait et en buvait le quart d'une mesure par semaine et la faisait prendre à la Meuse. Son goût avait acquis une telle délicatesse qu,'elle sentait les moindres altérations de ce fleuve, dont l'eau, du reste, lui paraissait plus savoureuse que le meilleur vin. Mais, au bout de dix-neuf ans, elle ne prit plus rien, et elle avoua môme, en 1422, à quelques frères qui la visitaient que, depuis dix-huit ans, elle n'avait pris aucune nourriture et que, depuis vingt ans, à cause de ses infirmités, elle n'avait vu ni le soleil, ni la lune, et n'avait pas foulé la terre de son pied.

Saint Joseph de Gupertino, étant devenu prêtre, resta cinq ans sans manger de pain et dix ans sans boire du vin, se contentant d'herbes, de fruits secs et de fèves... Ses jeûnes étaient à peu près continuels; car, à l'exemple de saint François, il faisait sept carêmes de quarante jours dans l'année et, pendant tout ce temps, il ne prenait rien, si ce n'est le dimanche et le jeudi.

Sainte Angèle de Foligno trouva, pendant douze ans, dans l'Eucharistie des forces suffisantes pour pouvoir se passer de toute autre nourriture. Il en fut ainsi de sainte Colombe de Riéti, qui ne prenait rien autre chose pendant tout le Carême; de l'évêque saint Mocdoc, qui, une fois, pendant quarante jours, vécut seulement de la sainte Eucharistie et qui, après ce temps, parut à ses disciples plus fort qu'auparavant. A Norfolk, dans le Nord de l'Angleterre, vivait une sainte fille que le peuple avait nommée Jeanne Maltes, e'est-Ji-dire sans nourriture, parce que, pendant quinze ans, elle n'avait pris que l'Eucharistie. La sœur Louise de la Résurrection, en Espagne, vécut ainsi plusieurs années. Il en fut de même de sainte Colette, d'Hélène Encelmine, qui rendait par le nez toute autre nourriture, des abbés Ebrulpt et Faustin, de Pierre d'Alcantara et de beaucoup d'autres, particulièrement chez les Pères du Désert.

Si l'on a recours à l'histoire profane, les exemples sont moins nombreux, il est vrai, mais beaucoup plus concluants pour les personnes qui se défient des exagérations propres aux légendes.

Le travail le plus ancien que je connaisse sur ce sujet est un livre (pet. in-8°) publié à Mayence, en 1542, sous le titre:

De Puella quœ sine cibo et potu vitam transigit brevis narratio, teste et autore Gerardo Bucoldiano physico regio. — Moguntiœ, apud Divum Victorem ; cxcudcbat Franciscus Behem.

Il relate le cas d'une jeune paysanne, Marguerite Weiss, de Roth près Spire, qui, depuis l'âge de 10 ans, ne mangeait ni ne buvait, sans en être autrement incommodée. L'auteur cite comme précédent le cas d'une jeune fille de Gommercy, en Lorraine, qui, après sa première communion, à l'âge de 12 ans, en 1328, cessa de prendre aucune nourriture et resta dans cet état trois ans, terme après lequel elle mangea et but comme tout le monde ; c'est ce qu'il espère voir arriver pour Marguerite, sa cliente.

L'auteur aurait pu citer également le cas suivant rapporté dans le Chambers Book of Days (vol. 1, p. 551). En l'an 1357, le 25 avril, Edouard III, roi d'Angleterre accorda sa grâce à la femme Gécilia, épouse de John de Rygeveway, qui avait été enfermée dans la prison de Nottingham pour le meurtre de son mari. La grâce était motivée sur ce que cette femme s'était volontairement abstenue, depuis son incarcération, de nourriture et de boisson, ce qui fut rapporté au roi par des témoignages dignes de foi et considéré comme un miracle.

Une brochure de 28 pages, publiée à Paris, par de Roigny, en 1586, contient VHistoire admirable et véritable d'une fille champestre du pays d'Anjou, qui a été quatre ans sans user d'autre nourriture que d'un peu d'eau.

En 1604, parut à Berne un petit in-8° intitulé: Historia admiranda de prodigiosâ Appolloniœ Schreirœ virginis in agro Bernensi inediâ, a Paullo Lentulo, med. doct., etc. « Le texte de Lentulus, dit M. Charles Richet, est accompagné d'une planche où la jeune Apollonie, une hystérique assurément, est étendue sur son lit de jeûne, presque sans voiles; malgré l'absence d'alimentation, elle ne paraît pas trop décharnée. Il paraît qu'on a fait une sorte d'enquête pour s'assurer qu'il n'y avait pas, dans la prolongation de son abstinence, quelque supercherie, et on a essayé de constater la réalité du jeûne. Ce qui prouve qu'il s'agissait bien là de phénomènes hystériformes, c'est l'état de semi-aliénation où était Apollonie et l'absence complète de sommeil. A quelque heure de la nuit ou du jour qu'on arrivât pour la voir, on la trouvait éveillée. — Après ce récit merveilleux, il y en a d'au-

tres: De piwlla Spircnsi, De puella Heidelbergensi, De Puella Coloniensi, De episcopo Spirensi, De puero œstatico Aldenhurgensi. — Ces histoires sont fort amusantes; mais ceux qui les rapportent sont tellement dénués de critique scientifique qu'on ne peut vraiment ajouter grande foi à ce qu'ils disent. »

Dix ans après, Licetus faisait imprimer à Padoue une dissertation analogue sous le titre : De his qui diû vivunt sine aliment 0.

Les docteurs La Provanclière et Montsainet ont écrit avec détails, en 1616, l'histoire d'un enfant de 10 ans, né à Vauprofonde, près de Sens, et qui est resté cinq années consécutives sans boire ni manger, avaler ou sucer quoi que ce soil. (Sens, 1616.)

En 1618, un gentilhomme provençal, nommé Jean de Puget, qui paraît avoir été à moitié fou, vint à Blois et demanda à voir la reine-mère pour lui confier des secrets d'une haute importance qui lui étaient inspirés par Dieu ; et comme preuve de sa mission, il affirmait qu'il pouvait vivre sans manger ni boire autre chose qu'un peu d'eau sucrée qu'il prenait dans sa bouche et qu'il rejetait aussitôt. Il y eut à ce sujet une enquête, peu intéressante du reste, dont les originaux se trouvent en partie dans les archives du département de Loir-et-Cher et qui ont fait le sujet d'une brochure imprimée, en cette même année 1618, chez Abraham Saugram sous le titre : Histoire prodigieuse d'un Provençal présenté à la Reyne-Mère à Blois et qui vivait sans boire ni manger.

« En 1684, un fou qui croyait être le Messie, voulant surpasser le jeûne de Jésus-Christ, s'abstint pendant soixante-douze jours de tout aliment; il ne but même pas d'eau; il ne fit que fumer et se rincer la bouche. Pendant cette longue abstinence, sa santé ne sembla éprouver aucune altération; il ne rendit aucun excrément. » Dictionnaire des Sciences médicales, t. IV, au mot Abstinence.)

En 1689, le libraire Jean Goste mit en vente, à Lyon, un volume in-8° intitulé : Traité de Primerose sut les erreurs vul-

gères de la médecine, avec des additions de M. de Roslagny.

Le chapitre III traite « de ceux qui peuvent vivre plusieurs mois et plusieurs années sans manger » et voici ce qu'on lit à la page 339:

Albert le Grand assure avoir observé un homme mélancolique, qui véquit sept semaines en ne buvant qu'un peu d'eau, de deux jours l'un. Quelques graves auteurs rapportent avoir vu, en Espaigne, une fdle qui était parvenue à l'âge de 22 ans sans prendre aucune nourriture que de l'eau pure. D'autres assurent la même chose d'une fille débauchée, en Languedoc, qui demeura trois ans sans manger. Selon des auteurs dignes de foi, il y en eut une autre dans Spire, en Allemagne, qui véquit aussi trois ans en assez bonne santé, ne vivant que de l'air qu'elle respirait. Le célèbre Conciliateur fait le récit d'une femme de Normandie qui demeura dix-huit ans sans manger, et d'une autre qui véquit trente-six ans de la même manière. Mais, ce qui est encore plus surprenant, c'est qu'au rapport d'Hermalao Barbaro, le pape Léon X et plusieurs princes firent observer, sous bonne et fidèle garde, un prêtre dans Rome qu'on disait ny manger ny boire. Et, en effet, on le garda à veùe d'œil durant plusieurs années sans lui avoir vu rien avaler quoi que ce fût et qu'il passa de la sorte quarante ans.

Les Mémoires de l'Académie des sciences rapportent un cas intéressant.

En 1751, une fille des environs de Beaune, âgée de 10 ans 1/2, fut atteinte d'une fièvre dans laquelle elle refusa tous les remèdes et ne voulut ou ne put avaler que de l'eau fraîche; à cette fièvre succéda un mal de tête qui l'obligeait à sortir de son lit et à se rouler par terre. Dans un de ces accès, elle fut prise d'une syncope si longue qu'on la crut morte. Revenue à elle-même, elle perdit peu à peu l'usage de ses membres et de la parole, mais il lui resta les sens de l'ouïe, de la vue et du toucher. Sa raison demeura intacte, et elle en faisait usage pour faire connaître ses. désirs au moyen de sons inarticulés. Ces sons furent d'abord au nombre de deux, un qui approuvait, l'autre qui désapprouvait. Elle parvint par la suite à en augmenter le nombre; successivement, elle put y joindre quelques mouvements de mains qui se multipliaient avec les sons. Elle ne vivait que d'eau en petite quantité; son ventre était affaissé; en y portant la main, on touchait les vertèbres; cette partie et les extrémités inférieures conservaient la sensibilité, sans jouir de la contractilité. L'œil était vif, les lèvres vermeilles, le teint assez coloré; le pouls avait de la force et battait avec assez de régularité. Peu à peu, la malade avala une plus grande quantité d'eau. Un médecin ayant essayé de lui faire avaler de l'eau de veau à son insu, elle la rejeta

avec de violentes convulsions. Trois ans environ après le début de sa maladie, elle éprouva un jour une soif extrême et fit de grands efforts pour demander de l'eau; la parole lui revint dès cet instant. Elle en conserva l'usage qui augmenta sensiblement. Les évacuations alvines étaient totalement supprimées. La malade commença à reprendre l'usage de ses bras; elle fila, s'habilla, se servit de deux béquilles avec lesquelles elle s'agenouillait, ne pouvant encore faire usage de ses jambes. Vers l'âge de 15 ans, l'appétit revint à la malade et tous les accidents disparurent les uns après les autres. Elle marcha sans béquilles et mangea comme une personne en bonne santé, « après avoir été pendant quatre ans sans pouvoir prendre autre chose que de l'eau. »

De 1760 à 1764, on vit à Ghâteauroiix, près d'Embrun, un enfant qui passa quatre ans et quelques jours sans manger ni boire. Ce jeune homme s'appelait Guillaume Gay; il était âgé de 10 ou 11 ans lorsqu'il cessa tout à coup de prendre aucune nourriture; son corps devint comme un squelette, mais lorsque, après quatre ans, il recommença à se nourrir, il se trouva en peu de temps aussi développé et aussi robuste que les autres jeunes gens de son âge. Parmi les innombrables personnes qui ont attesté ce fait extraordinaire, on compte M*' Fouquet, archevêque d'Embrun, et l'intendant du Dauphiné. L'intendant, soupçonnant quelque supercherie de la part des parents, fit même garder l'enfant à vue pendant plusieurs jours. — Ce fait est rapporté par la plupart des chroniqueurs dauphinois.

Le 21 octobre 1767, un médecin écossais, le docteur Mackensie, visita une fille âgée de 33 ans, nommée Janet Macléod, au sujet de qui il rédigea les rapports suivants qui ont été insérés dans les Transactions philosophiques.

A 15 ans, cette fille avait eu une forte attaque d'épilepsie; quatre ans après, elle éprouva une seconde attaque, fut tourmentée par une fièvre qui dura plusieurs mois. Pendant cet intervalle, elle perdit l'usage des paupières et se trouva réduite à soulever ces parties avec les doigts pour faire quelque usage de sa vue. L'évacuation périodique fut remplacée par un crachement de sang et un saignement de nez.

Il y a environ cinq ans, Janet Macléod eut une nouvelle attaque fébrile; depuis lors, couchée, réduite à une sorte de végétation très

peu active, elle parla très rarement et ne demanda plus de nourriture.

Pendant quatre ans on ne lui a vu avaler qu'une cuillerée d'eau médicamenteuse et une pinte d'eau simple; elle n'a eu aucune évacuation par les selles ou par les ucines; la transpiration a été presque nulle. Le pouls, que j'ai eu quelque peine à trouver, est distinct et régulier, lent et excessivement faible; le teint est bon et assez frais; les traits ne sont ni défigurés ni flétris; la peau est naturelle, ainsi que la température; et, à mon grand étonnement, lorsque j'ai examiné le corps, que je présumais devoir être une espèce de squelette, j'ai trouvé la gorge proéminente comme celle d'une jeune femme bien portante, les bras, les cuisses et les jambes nullement amaigris, l'abdomen un peu enflé et les muscles tendus. Les genoux sont pliés, les talons touchent presque le derrière; lorsqu'on lutte avec la malade pour mettre un peu d'eau dans sa bouche, on observe quelquefois de la moiteur et un peu de sueur sur sa peau. Elle dort beaucoup et fort tranquillement; mais, lorsqu'elle est réveillée, on l'entend se plaindre continuellement comme le fait un enfant nouveau-né et elle essaie quelquefois de tousser. Aucune force ne peut maintenant séparer les mâchoires. J'ai passé le petit doigt par l'ouverture de ses dents et j'ai trouvé la pointe de sa langue molle et humide; il en est de même de la partie interne de ses joues. Elle ne peut rester un moment sur son dos et tombe toujours d'un côté ou de l'autre. Sa tête est courbée en avant comme dans l'affection nerveuse appelée Emprosthotonos ; on ne peut la relever.

Cinq ans après, en octobre 1772, le docteur visita de nouveau la malade. Il apprit qu'elle avait commencé à manger et à boire. Voici les nouveaux détails qu'il donne:

Environ une année avant cette dernière date, les parents, revenant un jour de leurs travaux des champs, furent extrêmement surpris de trouver leur fille, qu'ils avaient laissée au lit dans la position où elle était couchée depuis plusieurs années, assise à terre et filant avec la quenouille cLe sa mère. Je demandai si elle mangeait ou buvait, si elle avait quelquefois des évacuations naturelles. On me répondit qu'elle émiettait de temps en temps dans la paume de sa main un morceau de pain d'orge, comme on le fait pour donner aux petits poussins, et qu'elle introduisait une des miettes dans sa bouche où elle la promenait avec sa langue; qu'elle suçait ensuite un peu de lait ou d'eau dans le creux de sa main; qu'elle faisait cela une ou deux fois par jour, et môme seulement lorsqu'on l'y obligeait; que ses évacuations étaient proportionnées à ce qu'elle avalait; qu'elle n'essayait jamais de parler; que ses mâchoires étaient encore serrées, ses jarrets aussi tendus qu'auparavant et ses yeux toujours fermés. En soulevant ses paupières, je trouvais que l'iris était tourné

en haut vers le bord de l'os frontal. Son teint était pâle; sa peau ridée et sèche et tout son corps amaigri.

On ne trouvait son pouls qu'avec la plus extrême difficulté. Elle paraissait sensée et traitable sur tous les articles, excepté sur celui de la nourriture; car, à ma demande, elle fit ces divers exercices : elle fila, elle se traîna sur son derrière autour des murs de la chambre en s'aidant de ses mains; mais lorsqu'on la priait de mangeis elle témoignait la plus grande répugnance; elle pleurait même avant de céder et, lorsqu'elle obéissait enfin, elle ne prenait qu'une miette de pain et une demi-cuillerée de lait, comme on Ta dit tout à l'heure. A tout prendre, son existence ne paraissait guère moins extraordinaire cette fois que dans ma première visite à l'époque où, pendant plusieurs années, elle n'avait pas avalé la moindre particule. J'attribuai son amaigrissement et son teint hâve, en un mot le changement de son apparence, à ce qu'elle dépensait trop de salive en filant du lin, et je recommandai en conséquence qu'on la bornât à filer de la laine, qu'elle filait avec autant de dextérité que le lin.

En 1790, plusieurs savants de Genève étudièrent une jeune fille des environs, nommée Joséphine Durand, qui, à la suite de plusieurs infirmités et maladies, était arrivée à vivre à peu près sans boire et sans manger; du moins, elle avait été pendant quatre mois sans prendre aucune nourriture, ni liquide, ni solide. Ses mâchoires étaient convulsivement serrées et s'opposaient à. l'introduction de toute espèce d'aliment; l'arrachement d'une dent avait ouvert seul une voie à une petite quantité de liquide qu'on faisait pénétrer avec peine, et à des époques très éloignées les unes des autres. L'action du système digestif s'était éteinte graduellement ; l'aveuglement était survenu et une double paralysie avait privé de tout-e sensibilité et de tout mouvement les parties inférieures du corps depuis le diaphragme, à l'exception du gros orteil, qui jouissait encore d'une faible contractilité.

Voici quelques extraits du rapport que ces savants firent insérer dans la Bibliothèque britannique.

Notre première visite eut lieu le 29 juin de cette année 1790. Nous nous rendîmes avec M. Albert au village de Lamothe, situé à une petite lieue au Sud de celui de Viri, dans la pente méridionale du mont de Sion.

Personne dans la maison qu'habite Joséphine Durand ne s'attendait à nous voir, et cette surprise était dans nos intentions; nous entrâmes de suite dans la chambre qu'elle occupe et nous nous

assîmes auprès du lit de misère sur lequel elle est depuis plus de quatre ans, couchée sur le dos, dans la môme attitude. Elle reconnut à l'instant son chirurgien au son de sa voix et parut lui savoir beaucoup de gré de sa visite.

Là, nous commençâmes une suite d'observations et de questions auxquelles elle répondait avc(? beaucoup de justesse et de complaisance. Elle parle assez distinctement quoique sa mâchoire soit serrée depuis longtemps; mais elle parle toujours à voix basse, c'est-àdire des lèvres et de la langue seulement, sans que la glotte fasse aucune vibration ni que le larynx entre pour rien dans la production des sons.

Nous nous attendions à contempler en quelque sorte un squelette en considérant cet être infortuné et nous fûmes très surpris de trouver à son visage un embonpoint à peu près ordinaire. Nous le fûmes davantage lorsqu'en considérant ses extrémités inférieures, frappées depuis longtemps de la double paralysie du sentiment et du mouvement et que nous croyions atrophiées, nous leur trouvâmes une consistance musculeuse et une chaleur naturelle; et quoiqu'elle n'ait aucun sentiment à la surface de la peau depuis les côtes jusqu'aux pieds, elle se plaint souvent de la sensation de froid dans ses extrémités inférieures. Sa peau était moite; son pouls était égal et plus élevé qu'on aurait pu le présumer d'après son état; il faisait 88 à 90 pulsations dans la minute. Elle tient ses bras hors du lit et n'en a point perdu l'usage; nous la priâmes de nous serrer la main pour juger de sa force, qui nous parut peu considérable.

Son teint n'est ni livide ni d'une pâleur extraordinaire; la peau de son abdomen est fortement déprimée et se rapproche beaucoup de la colonne vertébrale...

Ses paupières sont paralysées... elle a l'odorat très fin... elle a l'ouïe très fine...

Quoiqu'elle ne fasse depuis longtemps que peu ou point d'usage de l'organe du goût, il paraît que cet organe s'est conservé chez elle. Chaque fois qu'elle a essayé d'introduire quelque aliment par l'ouverture que forme sa dent arrachée, elle a toujours éprouvé la sensation des saveurs dans sa perfection. Ses dents sont d'ailleurs très blanches et sans tuf;*son haleine est sans odeur et l'intérieur de ses lèvres est légèrement humecté.

Son tact s'est singulièrement perfectionné depuis qu'elle a perdu l'usage de la vue; elle reconnaît fort bien au toucher diverses pièces de monnaie en cuivre et en argent.

Ses facultés intellectuelles n'ont pas souffert la moindre altération, malgré celle de ses organes : sa mémoire en particulier est extrêmement fidèle... elle dort quelquefois et son sommeil est souvent accompagné de songes.

Le.caractère moral de cette créature malheureuse inspire un vif intérêt et une véritable admiration. Sa patience et sa résignation sont extrêmes, comme ses maux l'ont été.

Gisante depuis quatre ans, couchée sur le dos dans la même attitude, tourmentée de douleurs et quelquefois de la faim et de la soif pendant des intervalles qui durent souvent plus d'un mois, réunissant on quelque sorte dans sa personne l'abrégé de toutes les misères, elle ne voulait pas que nous la plaignissions; elle cherchait à nous prouver qu'il y avait beaucoup de gens peut-être encore plus malheureux qu'elle.

Elle fit, à notre demande, l'essai d'avaler environ une demi-cuillerée d'eau pure; expérience qui la fatigue et l'incommode toujours plus ou moins. On fit couler le liquide par l'ouverture de la dent; la déglutition en parut difficile et douloureuse et sa présence dans l'estomac occasionna dans l'instant une convulsion qui repoussa toute l'eau au dehors. Cette expérience fut suivie d'une sorte d'angoisse qui dura plus d'un quart d'heure en diminuant par degré.

Le père, la mère, l'oncle et une sœur cadette de la malade étaient dans la chambre, et allaient et venaient pendant notre visite. Ce sont de bons paysans qui paraissent à leur aise et qui n'acceptent jamais rien des personnes que la curiosité conduit chez eux. Nous leur fîmes diverses questions sur son état habituel ; voici les informations que nous reçûmes.

Ils affirment tous qu'elle vit sans boire ni manger et qu'elle n'est sujette à aucune espèce d'évacuation. Lorsqu'elle a longtemps lutté contre la soif, elle se résout enfin à avaler une demi-cuillerée d'eau qui ressort à l'instant, mais dont le contact passant dans l'œsophage apaise jusqu'à un certain point le besoin qui la tourmente.

A l'époque de notre visite, il y avait environ quinze jours, nous dit-on, qu'elle n'avait avalé d'eau et elle ne se plaignait pas de la soif. Elle est quelquefois deux ou trois mois sans ressentir ce besoin.

Nous avons appris que, rigoureusement attachée aux pratiques de la foi catholique, elle communie assez fréquemment, environ une fois le mois. Elle reçoit alors un fragment d'hostie tel qu'il peut passer par l'ouverture de sa dent arrachée, et la présence de cette petite quantité de solide dans l'œsophage ne paraît pas y exciter les mêmes convulsions que produit l'action du liquide.

On nous dit qu'il y avait trois ans et demi qu'on n'avait fait son lit, changé sa chemise. On change seulement son drap supérieur tous les deux mois... On n'éprouve cependant pas, ni dans la chambre qui est très petite, ni auprès de son lit, aucune mauvaise odeur. Elle répugne à changer de linge parce que la dernière fois qu'on fit cette opération, son dos était écorohé et qu'une partie de sa peau resta attachée à sa chemise, ce qui accrut beaucoup les douleurs de la situation. Elle demeure constamment couchée sur le dos, et ses parents craignent de la remuer, de peur, disent-ils, de la casser en deux parce qu'il paraît que ses vertèbres sont ankylosées.

En 1829, en Amérique, un illuminé nommé Reuben Kelsey, âgé de 87 ans, déclara un jour qu'il ne voulait plus prendre

de nourriture. Son jeûne commença le 2 juillet. Pendant les six premières semaines, il se rendait tous les matins à la fontaine, se lavait la figure et la tête et prenait quelques gorgées d'eau. Le onzième jour de son jeûne, il déclara ne s'être jamais trouvé aussi bien, ni aussi fort depuis longtemps. Pendant les quarante-deux premiers jours, il faisait quotidiennement une promenade à pied et passait une partie de la journée dans les bois. A partir de ce moment, ses forces commencèrent à décliner et il mourut, le 24 août, après avoir passé cinquante-trois jours sans prendre de nourriture. Sa peau était toute noire et son aspect horrible.

Le docteur Fournier dit, dans son Dictionnaire des Sciences médicales, qu'il a connu à Paris un écrivain distingué restant parfois des mois entiers sans prendre autre chose que des boissons émollientes, tout en vivant comme tout le monde.

Il y a quelques années, un aliéné du service du docteur Simons, dans un asile d'Allemagne, est resté douze jours sans prendre aucun aliment, pas même de l'eau. Le douzième jour, il commençait à être affaibli et à avoir des syncopes. Son état de faiblesse l'empêchant de faire beaucoup de résistance, on lui ingurgita, par la sonde, du lait et des œufs crus. Le lendemain, il se remit à manger. Les organes n'avaient été nullement altérés par une si longue inanition. Il avait perdu 14 kilogrammes de son poids, ce qui fait 1 kilogramme et 1 seizième par jour. Dans les cas analogues, mais le sujet n'étant pas privé d'eau, la perte est ordinairement d'un demikilogramme par jour.

En 1896, les journaux scientifiques parlèrent beaucoup d'une femme de 45 ans, Zélie Bouriou, veuve Gassou, qui, à cette époque, n'avait, dit-on, pris aucune nourriture depuis neuf ans.

Cette femme, originaire de la Verrerie, petit hameau d'une centaine d'habitants de la commune de Paussac-et-Saint- Vivien, avait perdu, en quelques années, son mari et ses quatre enfants. A la suite de ses malheurs, elle prit une maladie nerveuse et cessa de boire et de manger; elle avait alors

35 ans. Le docteur Lafont la décida à entrer à l'hôpital de Bourdeilles, le 9 mars, et elle en sortit le 12 juillet. Pendant cette période de cent vingt-cinq jours, où elle fut soumise à une étroite surveillance, on constata qu'elle n'avait pris, à de longs intervalles, d'autres aliments qu'un peu d'eau panée qu'elle rejetait immédiatement.

Un journaliste, qui était allé la voir à l'hôpital, donnait les détails suivants :

C'est une grande femme brune, maigre, sèche, aux yeux noirs très brillants, à la voix forte, un peu criarde (fig. 1).

Je l'ai vue dans la chambre où le docteur Lafont l'a placée en observation sous la surveillance des religieuses ; cette pièce, dépendance de l'hôpital, est très sommairement meublée : un lit de fer, une table de nuit, une chaise et une grande table. Dans un tiroir do cette table, on a placé quelques morceaux de sucre et une épaisse tranche de pain renouvelée chaque jour. Les morceaux de sucre sont comptés, le pain pesé minutieusement matin et soir. Depuis le 9 mars, jour de l'entrée à l'hôpital de Zélie Bouriou, il n'a pas manqué une miette de l'un, pas une parcelle des autres.

Quoique notre héroïne ait, comme on dit, la langue bien pendue, je n'ai pas pu en tirer grands renseignements; elle ne parle, en effet, que le patois périgourdin et comprend h peine le français.

Los détails ne m'ont pas manqué cependant sur cette singulière femme, dont tout le pays connaît l'histoire et dont le jeûne, vrai ou simulé, défraie depuis plus de huit ans toutes les conversntions. Voici ce qu'on m'a raconté sur Zélie Bouriou :

Mariée à un petit cultivateur, Guillaume Gassou, qui était sacristain de sa paroisse, elle avait eu quatre enfants, tous morts aujourd'hui. Il y a quelques années, elle donna des signes évidents d'aliénation mentale, fut en proie à de fréquentes hallucinations.

Elle raconta, entre autres visions, que Dieu lui était apparu et lui avait montré Guillaume Gassou mêlant du poison aux aliments de sa femme et de son beau-père. Peu de temps après, le père Bouriou mourut; sa fdle fut convaincue qu'il avait été empoisonné par son mari. C'est à peu près à cette époque que remonte le commencement de son jeûne.

Elle revint à la raison, perdit son mari, mais continua à ne prendre aucun aliment; c'est, du moins, la conviction de tous ceux qui l'ont connue depuis bientôt neuf ans. Il n'est pas un boulanger, pas un boucher, pas une fermière qui lui ait fourni, depuis cette époque, la moindre quantité de pain, de viande ou de lait. Elle allait fréquemment en journée pour aider aux travaux des champs ou pour laver du linge. A l'heure des repas, quand les autres femmes se mettaient à table, elle se reposait, refusant obstinément toute nourriture.

FiG. 1. — ZÉLIE BOURIOU,

la jeûneuse de Bonrdeilles.

Zélie Bouriou a, dans son village et dans les environs, des parents, des amis, des ennemis même; personne n'a pu la prendre en flagrant délit de mensonge : tout le monde est convaincu qu'elle jeûne réelle-ment! De là, deux légendes contradictoires : l'une mise en circulation par un curé du pays, qui voyait dans la veuve Gassou une bienheureuse, une sainte choisie par Dieu pour un miracle; l'autre qui représentait la jeûneuse comme possédée du diable. Quelques sceptiques se contentaient de nier, sans preuves du reste, ce jeûne invraisemblable, mais ils étaient en- infime minorité.

Le séjour de Zélie Bouriou à l'hôpital de Bourdeilles s'est passé

sans incidents. Malade pendant quelques jours de l'influenza, elle est à présent complètement remise. Elle a repris toute son animation, toute sa vivacité. L'attention dont elle est l'objet ne paraît pas l'importuner, il s'en faut. Elle parle (toujours en patois) de son jeûne avec une certaine fierté et répète, lori^qu'on lui demande les motifs de son abstinence : « Je ne pourrais pas avaler seulement gi'os comme cela d'aliments » et elle montre la tôte d'une épingle.

Pendant que j'étais près d'elle, une marchande de gâteaux est venue se mêler aux curieux et a fait passer sous les yeux de la jeûneuse ses croquets les plus appétissants, ses pains d'épices, et lui a demandé si elle n'en désirait pas.

— Non! a répondu Zélie. Ah! si j'avais encore mes pauvres enfants, je vous en prendrais pour eux.

Et les larmes lui sont venues aux yeux à ce souvenir. Presque aussitôt après, du reste, avec une surprenante mobilité, elle redevenait gaie et se remettait à jaser avec les visiteurs.

A voir bavarder cette femme aux pommettes roses, aux lèvres colorées, on ne croirait pas se trouver en présence d'un être privé de toute nourriture depuis plusieurs années peut-être, en tout cas depuis deux semaines sûrement, jeûne suffisant d'ordinaire pour anémier les plus robustes.

A l'en croire, d'ailleurs, ce n'est pas le sang qui manque à Zélie Bouriou; elle ne trouve, en effet, rien de mieux pour dissiper les maux de tôte dont elle est parfois atteinte que de se faire aux gencives de fortes piqûres avec des aiguilles. A la suite de ces saignées, elle se déclare complètement soulagée. Tout cela est bien étrange!

La même année, on signalait deux autres jeûneuses.

L'une à Belle-Isle-en-Mer, Marie-Josèphe Seveno, qui, elle, n'aurait rien pu avaler depuis vingt ans. Elle préparait les repas de sa famille; mais, au moment où l'on se mettait à table, elle se bornait à regarder manger les siens.

L'autre, M"^« Ingham, de Laporte (Michigan, Etats-Unis), venait d'atteindre le deux cent troisième jour de son dernier jeûne. Suivant le Courrier des Etats-Unis, cette dame était sujette à de longs accès de catalepsie pendant lesquels elle restait sans nourriture. « Vers 1881, elle a passé trois cent soixante jours, presque une année, sans manger. Pendant ces intervalles de temps, elle a quelques moments de lucidité, mais elle ne prend aucun aliment. Avant son dernier jeûne, elle pesait 105 kilogrammes, tandis qu'après deux cent trois jours de jeûne, son poids s'est abaissé à 38 kilogrammes, ce qui donne une consommation de ses tissus d'environ 330 grammes par jour. »

En 1900, M. Gaston Méry écrivait, à propos d'un article paru sur la dormeuse de Thenelles, dont il sera question dans le chapitre II :

Je connais une autre femme, dont on ne parle jamais, et dont le « cas », qui dure également depuis dix-sept ans, ne me paraît pas moins extraordinaire que celui de la dormeuse de Thenelles.

On pourrait l'appeler « la jeûneuse d'Hottot », du nom du joli village normand oij. elle habite à deux pas de Gaen. Marguerite Bouyenval dort toujours, mais elle mange. Rose Savary, au contraire, ne dort jamais, mais elle ne mange pas.

Rien n'effacera en moi le souvenir de l'entretien que j'eus avec cette jeûneuse — qui est, en même temps, une sainte...

La voiture qui m'amena s'arrêta devant une forge qui, parmi les façades des maisons blanches et toutes luisantes de soleil, faisait un trou noir au fond duquel on apercevait des ombres qui s'agitaient dans des lueurs.

Un des forgerons vint à ma rencontre et me conduisit au fond d'une cour, entourée d'une haie fleurie. Là, debout sur le seuil d'une petite chaumière tout habillée de fleurs grimpantes^ une paysanne en bonnet m'accueillit. Elle me flt traverser une pièce carrelée, dans laquelle une petite vieille, près de la cheminée, faisait marcher un rouet.

Puis elle ouvrit une porte, et je me trouvai dans une chambre étroite, éclairée seulement par une petite fenêtre aux rideaux demiclos.

Dans une sorte d'alcôve. Rose Savary, étendue sur son lit, me salua d'un sourire de ses yeux.

Ce fut comme une vision dont je garde une impression d'une douceur infinie, l'impression d'un visage blanc, blanc d'ivoire, blanc de lys, blanc de neige, plus blanc encore sous le bandeau noir des cheveux, mais non pâle... La pâleur peut avoir sa grâce, mais c'est une grâce toute physique. Le visage de Rose Savary n'est pas pâle; il est blanc. Il est le reflet, à travers la chair diaphane, d'une âme absolument pure...

Les mains longues e*t fines, presque transparentes, étaient croisées sur la poitrine. Et toujours les yeux souriaient, des yeux expressifs, voilés de longs cils, au fond desquels scintillait une petite flamme lointaine.

Oppressée, la jeûneuse, d'une voix éteinte, me disait sa vie.

Elle a 42 ans. Je ne lui en supposais pas plus de 28. Depuis 1883 elle est couchée. C'est h se demander si le temps, pour elle, n'a pas cessé de couler depuis cette époque et si, lorsqu'elle guérira, elle ne reprendra pas son existence à l'âge qu'elle avait quand elle tomba iJialade.

De quoi souffre-t-elle? C'est une sorte d'arrêt des fonctions de l'estomac. Elle ne peut rien digérer.

Ce qui est horrible, c'est que, parfois, elle éprouve la sensation de la faim.

— Ces jours-là, me disait la paysanne en bonnet, nous sommes au désespoir. Car, que faire? Si nous cédons à ses prières, à peine a-t-elle avalé ce que nous lui avons donné que ses souffrances augmentent et la torturent affreusement.

Une fois, cette sensation de faim devint si intense et les supplications de la malade furent si instantes qu'on n'eut pas le courage de résister. On lui donna une fraise dans un peu d'eau sucrée. Deux jours plus tard, après une recrudescence de douleur, Rose rendit la fraise absolument intacte.

Dans les premières années de sa maladie, la jeûneuse fut conduite à Paris, où de grands médecins l'examinèrent et tentèrent de la guérir. Leurs efforts restèrent sans résultat. On la ramena alors à Hottot et, depuis ce temps, elle n'a pas bougé du lit aux rideaux blancs, moins blancs que son visage...

Rappelons encore que dans beaucoup de maladies, notamment dans l'anorexie nerveuse, qui survient surtout chez les jeunes filles, les malades sont absolument sans appétit et restent quelquefois plusieurs mois sans manger ou en ne mangeant presque rien.

Le docteur Bonheur a soigné, pour des vomissements incoercibles, une jeune fdle qui avait de l'appétit, mangeait et buvait, mais vomissait instantanément tout ce qu'elle prenait. Pendant plus d'un an, on ne pouvait dire de quoi elle vivait; cependant, malgré sa maigreur, elle avait continué de mener la vie ordinaire, conservant des apparences hors de proportion avec son jeûne involontaire, et elle finit par guérir, à la suite d'un voyage prolongé.

Le bureau de statistique du gouvernement de Pskov, en Russie, signale dans son rapport de l'année 1898, un procédé qu'emploient les paysans de cette contrée pour résister aux disettes fréquentes dont ils sont les victimes.

Ce procédé s'appelle la lëjka ou le couchage (du verbe lëja, être couché) et est ainsi décrit:

A peine le chef de famille s'aperçoit-il, vers la fm de l'automne, qu'une consommation normale de sa provision de blé ne le mènera pas jusqu'à la fm de l'année agriculturale qu'il prend des dispositions pour en diminuer fortement la ration. Mais, sachant par expé-

rience que, dans ce cas, il lui sera difficile de conserver à leur hauteur normale sa santé et surtout la force physique nécessaire pour les travaux du printemps, il se plonge, lui et sa famille, dans la lëjka, (?'est-à-dire que, tout simplement, tout le monde va rester couché sur le poôlo pendant quatre ou cinq mois, se levant seulement pour chauffer la hutte ou pour manger un morceau de pain ti'empô dans de l'eau; il tâche de remuer le moins possible et de dormir le plus qu'il peut. Allongé sur son poêle, conservant la plus complète immobilité, cet homme n'a qu'un seul souci, celui de dépenser le moins possible de sa chaleur animale; pour cela, il tâche de nioins manger, de moins boire, de moins remuer, en un mot, de moins vivre. Chaque mouvement superflu doit fatalement se répercuter dans son organisme par une dépense superflue de chaleur animale, ce qui, à son tour, appellera nécessairement une recrudescence d'appétit qui l'obligera à dépasser le minimum de consommation de son pain, minimum qui seul lui permettra de conserver sa provision de blé jusqu'à la récolte nouvelle. L'instinct lui commande de dormir, dormir et encore dormir. L'obscurité et le silence régnent dans la hutte oi\, dans les coins les plus chauds, hivernent, seuls ou entassés, les autres membres de la famille.

La lë]ka n'est pas un fait temporaire, passager ou accidentel, mais tout un système élaboré par une série de générations de paysans et parfaitement rationnel comme on va le voir.

Malgré les nombreux faits de ce genre observés depuis des siècles et dont nous venons de rappeler les principaux, la science orthodoxe refusa longtemps d'accepter la possibilité d'un jeûne de plus de quelques jours.

Longet, qui professa pendant .bien des années la physiologie à la Faculté de médecine de -Paris, disait encore, dans la troisième édition de son cours, publiée en 1869:

Nous n'avons pas rapporté les cas d'abstinence prolongés pendantplusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois, plusieurs années. Nous croyons que, si l'on fait la part de l'exagération, ces cas rares se réduisent à néant. La faim est une fonction tout animale dans laquelle l'esprit ne joue aucun rôle; or, comme chez les animaux, la mort arrive fatalement en assez peu de jours dans les cas

d'inanition S il nous paraît impossible qu'il en soit autrement chez l'homme.

Il fallut, non plus des observations, mais des expériences, ))Our vaincre cette résistance de l'enseignement officiel.

La première fut faite, en 1880, par un médecin anglais, domicilié à Nev^7-York, le docteur Tanner.

Il prit l'engagement de s'abstenir de toute nourriture pendant quarante jours et de ne boire que de l'eau pendant ce laps de temps.

L'expérience commença le 28 février. Pendant les quatorze premiers jours, le docteur ne prit rien, pas même de l'eau; il avait perdu 12 kilogrammes de son poids. Il se mit alors à boire de l'eau et, après quatre jours de libations aqueuses, il regagna 2 kilogrammes, qu'il reperdit bientôt.

Tous les jours, il dormait de seize à dix-huit heures.

Le samedi 7 avril, à midi, les quarante jours de jeûne étaient terminés; il avait conservé toute son intelligence et son activité. Il se mit à manger du lait, du melon, du vin, un beefsteak, et les digéra facilement.

Le poids total qu'il avait perdu était de 18 kilogrammes, et il avait absorbé 21 kilogrammes d'eau pendant la durée de son expérience -.

Le docteur Tanner avait parié 5.000 dollars (25.000 francs) qu'il sorlirnit victorieux de l'épreuve. Il les gagna et son suc-

* On a vil (p. 8) que cela n'avait pas lieu pour tous les animaux.

Clmrles Ricliet a montré que cette différence de résistance tenait surtout m l'activité du rythme respiratoire qui mesure l'intensité des combustions, de la production de chaleur et, par suite, des pertes que l'animal doit réparer. Il est clair que plus un animal a de surface, plus il se refroidit, et comme il offre d'autant plus de surface par rapport à son volume qu'il est plus petit, on comprend pourquoi la vie doit être beaucoup plus active chez les petits animaux que chez les grands. Le cheval respire 8 fois par minute, l'homme 16 fois, le lapin 40 fois, le cobaye adulte 80 fois, le petit cobaye encore davantage; pour les souris et les rats, on a peine à compter le nombre des respirations, tant elles sont précipitées. Or, chaque respiration entraîne une quantité notable d'eau par les poumons et, par suite, une perte de poids qui détermine la mort quand elle est suffisamment grande. Aussi voyons-nous les petits oiseaux constamment occupés il picoter, et on dit que les abeilles ont besoin de manger toutes les deux heures.

* Figuier, A.nnée scientifique, 1S80.

cès fit SLirgir immédiatement de nombreux imitateurs. Battandier à Yesoul, Savonay à Alger, Alex. Jacques à Londres, Simon à Bruxelles, jeûnèrent plus ou moins longtemps et admirent, moyennant payement, le public à les contempler; mais les recettes furent maigres, et c'est à peine si l'on parla d'eux. Il en fut de même pour un Italien, Alberto Montazzo, qui avait offert de se soumettre à une expérience de six mois.

Deux autres Italiens, Succi et Merlatti, furent plus heureux et, s'ils ne s'enrichirent pas, ils devinrent au moins célèbres et eurent la satisfaction de se voir étudiés par des savants.

Succi était alors âgé de 35 ans. C'était un homme un peu maigre, de taille moyenne, le squelette et les muscles bien développés; tous les organes des sens fonctionnaient normalement et sa sensibilité générale, examinée avec l'esthésiomètre de Weber, ne présentait rien d'anormal. Dans sa famille, on n'avait jamais constaté de maladie nerveuse; ceux qui le connaissaient depuis son enfance déclaraient l'avoir toujours tenu pour un homme d'un cerveau bien équilibré. Cependant, comme il était d'un caractère vif et irritable et qu'il professait des théories peu d'accord avec les opinions vulgaires, il fut deux fois enfermé dans un asile d'aliénés, à Rome, et deux fois relâché au bout de peu de temps.

Il avait beaucoup voyagé, surtout en Afrique, et c'est dans un de ces voyages qu'il a commencé, en 1877, la série de ses jeûnes. Il eut les fièvres d'Afrique et s'aperçut, à ce moment, que certains sucs végétaux qu'il prenait pour combattre ces fièvres lui permettaient de s'abstenir de toute nourriture, tout en poursuivant ses excursions. (Je reviendrai (page 36) sur ce remède, qu'il appelait sa liqueur de Zanzibar.)

Il se soumit ainsi successivement à une vingtaine de jeûnes de plus en plus prolongés jusqu'en 1885, époque où il en fit un qui, dit-on, dura trente jours.

Il proposa alors, à Milan, de rester trente jours sans boire ni manger, en se faisant contrôler par des hommes de science. L'expérience eut lieu et le docteur Luigi Bufalini, membre de la commission de contrôle, a publié son rapport, dont nous extrayons les passages suivants :

On a nettement constaté qu'il n'y avait eu aucune superclierie.

Contrairement à ce qui se passe ordinairement dans les jeûnes prolongés, l'intelligence de Succi est restée lucide, son aptitude aux diverses occupations très complète et sa force musculaire égale à celle d'un homme qui se nourrit bien,

Succi a pris son dernier repas le 18 août 1886, à midi, et le soir avant de se coucher, il avala une certaine quantité de sa liqueur.

A partir de ce moment, il ne mangea plus rien, mais but en moyenne 850 grammes environ d'eau par jour\ Il en rejetait, par vomissement volontaire, environ 250 grammes, de sorte qu'en définitive il absorbait quotidiennement 600 grammes d'eau. La substance

^ Pendant ses treute jours de jeûne, Succi a bu 7 kilogrammes d'aau de Vichy, 12 kilogrammes d'Hunyadi Janos et 16 kilogrammes d'eau pure. M. Gloy a fait i\ ce sujet, dans la Revue scientifique, les observations suivantes :

« Bien des expériences ont démontré et tous les physiologistes admettent maintenant que la privation d'eau est pour beaucoup dans les graves désordres de l'inanition. Des grenouilles placées sous des cloches avec du chlorure de calcium (auhi/drisccs) meurent eu présentant des troubles de la circulation et de la respiration (ralentissement des battements du cœur, dyspnée"», des troubles de la sensibilité et des contractions tétaniques ; en même temps il se produit des altérations des globules rouges. Il est d'ailleurs incontestable que l'absorption d'eau permet de prolonger le jeflne. DéjA, mais sans l'établir définitivement, — car les résultats de ces expériences sur ce point ne furent pas toujours identiques, — Chossat avait entrevu le fait. Je puis, a ce sujet, citer une expérience toute récente, il laquelle il m'a été donné d'assister, et qu'il m'est permis de rapporter sommairement, expérience exécutée au laboratoire de physiologie de la Faculté de Médecine par M. Laborde. M. Laborde prend deux chiens de même poids et, le même jour, les soumet tous les deux à la diète absolue ; seulement le second peut boire de l'eau ad libitum. Or le premier chien mourut le vingt et unième jour du jeûne ; le quarantième jour, le second était bien vivant, très amaigri sans doute et offrant quelques symptômes inquiétants, mais alerte encore, i-épondant aux appels et aux caresses et le regard vif. Il buvait en moyenne environ 100 grammes d'eau par jour. L'expérience fut interrompue à ce moment, car M. I^aborde voulait voir comment ce chien réparerait les pertes qu'il avait sxibies. Ce fait très simple, débarrassé de toute complication expérimentale, u'est-il pas des plus démonstratifs?

« Notons enfin que. par l'absoriJtion d'une certaine quantité d'eaux très riches en matières salines, comme l'eau de Vichy et l'eau d'Hunyadi, M. Succi se gardait contre les accidents très graves qui résultent de la privation des sels contenus dans les aliments solides. Ces accidents, on le sait, consistent surtout en des troubles profonds du système nerveux {déminéralisation). »

L'eau entre pour les deux tiers dans la composition de notre organisme. Elle s'élimine constamment par la peau, les muqueuses digestives et respiratoires, par le rein et divei-ses autres glandes; il faut donc la remplacer incessamment et l'homme a besoin d'en absorber en moyenne trois litres par vingt-quati-e heures. Une grande partie est fournie par les aliments; le fromage en contient 370 p. 100, la viande, le poisson et les fruits 700, la salade 940 et le riz seulement 90.

vomie élaiL constituée par un liquide à peine trouble et par un sédiment de mucus et de cellules épithéliales provenant des premières voies digestives.

La quantité d'urine émise chaque jour a été en moyenne do 408 grammes, jamais plus de 500 grannnes.

L'urée excrétée a été scrupuleusement dosée tous les jours. Elle a été au minimum de 10 grammes quand Succi restait au repos, et au maximum de 29 grammes après des exercices violents.

Succi a eu trois évacuations par le rectum pendant son jeûne, le troisième, le dixième et le vingt-septième jour. Au dixième jour, les fèces contenaient des cristaux d'acides gras et de phospliaste tribasique, de la matière colorante, des cellules épithéliales de l'intestin et des fibres musculaires, reste évident du dernier repas. Les matières du vingt-septième jour ne comprenaient plus aucune trace de ces résidus d'alimentation.

Toutes les autres sécrétions ont été abolies. Succi n'a jamais transpiré, même après une course de sept kilomètres. Il ne s'est pas mouché et n'a pas craché pendant la durée de son jeûne.

La température moyenne a été de 37°, les respirations de 21 par minute, les pulsations de 71.

Succi pesait, au commencement de l'expérience, Gl k. 300; son poids a subi une diminution totale de 13 k. 100, soit de 441 grammes par jour \

Le 18 septembre, date à laquelle son jeûne s'est terminé, toutes ses facultés physicjues et intellectuelles étaient absolument normales, malgré les exercices violents auxquels il s'était livré et qui paraissaient n'avoir entraîné aucune fatigue.

Les organes de la vision notamment étaient en aussi bon état le trentième jour du jeûne que le premier, ce qui est en contradiction avec tout ce que l'on enseigne sur la grande influence qu'exerce sur ces organes le fonctionnement stomacal et sur ce qu'on connaît des effets de l'irradiation sur la nutrition de la cornée et sur l'élasticité des tissus et, par suite, sur le mécanisme de l'accommodation.

Le docteur Bufalini conclut ainsi:

Un organisme qui, par défaut absolu de nutrition, ne reçoit ni carbone, ni azote, ni hydrogène, continue cependant à excréter jusqu'à la fin de l'acide carbonique, de l'eau, de l'acide urique, et cela aux dépens de sa propre substance. La régression organique se poursuit et la progression ne peut se faire, puisque les échanges molé-

' Les expérieuces de Chaussât ont montré qu'un animal soumis à l'inanition meurt, en génémh quand il a perdu un quart de son poids initial, ce qui a lieu généralement dans un délai de quinze îL dix-huit jours eu moyenne. Succi n'aurait donc plus eu que 2 kilogrammes à. perdre quand il a cessé son jeûne.

culaires ne s'accomplissent qu'à la faveur des albuminoïdes préexistants dans le sang et les humeurs parenchymateuses. Eh bien! chez Succi, on voit cette élimination urique se ralentir et le poids ne diminue que d'une façon minime (441 grammes par jour). 11 est certain que la régression organique a été presque enrayée et l'échange moléculaire entre les albuminoïdes aboli.

Je ne puis m'expliquer des résultats si surprenants qu'en cherchant le secret du jeûneur dans son grand sympathique. Je crois que Succi a un système nerveux trophique tout à fait spécial et grâce auquel ce travail moléculaire intime de la nutrition peut être, sinon suspendu, du moins fortement diminué. Succi a vécu à ses dépens, mais il consomme très peu; telle est ma conclusion. Gomme on le voit, j'admets une névropathie réelle portant sur le système ganglionnaire.

Un fait me paraît souverainement précieux pour appuyer ma thèse, celui qui a trait à l'intégrité de la vision. Si les cornées de Succi sont restées intactes, s'il a échappé aux troubles profonds qu'ont si exactement notés des observateurs comme Brett, Magendie et Chaussât, c'est que ses nerfs trophiques sont habitués à une consommation matérielle minime et ont pu continuer ainsi leurs fonctions.

Il y a évidemment chez cet homme comme une habitude de conservation qui lui permet d'assimiler beaucoup, de perdre fort peu et d'emmagasiner, pour ainsi dire, des provisions pour la disette.

Succi vint ensuite à Paris. Quand il eut, à grand'peine, après un mois de démarches, réussi à constituer un comité, son imprésario, le chevalier Lamparti, l'exhiba d'abord dans un appartement de la rue Le Peletier, avec un tourniquet. L'entrée coûtait 2 francs la semaine et 1 franc le dimanche; malgré la modicité des prix, il n'y eut presque pas de visiteurs. Le malheureux passa alors à l'état d'annexé dans des établissements comme l'Olympia, l'Eden-Théâtrc et les Montagnes russes, mais il n'eut pas plus de succès. C'est dans un de ces établissements que je l'ai vu et, comme j'étais à peu près seul avec lui, je pus causer assez longtemps. Il me parut très versé dans les sciences psychiques et d'un esprit parfaitement équilibré.

Tous ceux qui pouvaient s'intéresser, pour une raison ou pour une autre, à ce genre d'expériences s'étaient portés au Grand-Hôtel, où un peintre sicilien, Merlatti, s'était installé, à grand fracas, quelques jours auparavant, annonçant un jeûne de cinquante jours, sans l'absorption de la moindre

liqueur et, de plus, amusant le public par ses saillies, tout en barbouillant des toiles pour charmer ses loisirs. C'est ainsi que les journaux du temps lui prêtèrent ce mot de la faim ou de la fin: « La splendeur de ce palais me fait oublier le mien. »

Il était, comme Tanner, très gros mangeur. Dans le dernier repas qu'il fît solennellement devant la foule assemblée, il dévora une oie grasse avec son ossature tout entière, un kilogramme environ de filet de bœuf, un kilogramme de légumes et, comme dessert, deux douzaines de noix, dont il croqua les coquilles.

On voit qu'il faisait ses provisions à l'intérieur ^.

En 1909, il y eut deux nouvelles. expériences de jeûne faites dans un but scientifique : l'une en Angleterre, l'autre en Allemagne.

M. Penny, médecin anglais, s'est amusé à jeûner trente jours durant. Ce n'était point pour gagner un pari, ou pour s'exhiber à ses contemporains: il jeûna chez lui tout simplement, sans la moindre ostentation et pour voir de combien la privation d'aliments le ferait maigrir et diminuer de poids.

Tout le long de l'expérience, M. Penny observa son pouls, son poids, sa respiration et examina son sang. Le jeûne fut absolu: le sujet ne prenant que de l'eau distillée. Il occupa son temps à lire, à converser et à faire de l'exercice. Il passait de douze à quatorze heures au lit. L'exercice consistait en promenades à pied et à bicyclette : la marche était en moyenne de cinq kilomètres et demi ; la course à bicyclette de huit kilomètres et demi.

M. Penny eut faim pendant les deux premiers jours seulement; après quoi cette sensation' lui passa. Ce dont il s'est plaint le plus, c'est d'avoir froid, surtout aux pieds et aux mains.

Le trentième jour, le jeûne prit fin: le sujet absorba une

* L'action de vivre ainsi sur ses réserves est connue en médecine sous ie nom d'autophagie. On en a des exemples curieux dans les bosses des chameaux et les" fesses des Hottentotes, qui s'enflent dans l'abondance et se dégonflent dans la famine.

livre (livi-e anglaise de 453 grammes) de fruits, ce qui ne l'empêcha pas de perdre encore une livre de poids en dixsept heures, en même temps qu'il se faisait une abondante expulsion d'urates.

La perte de poids du début à la fm de l'expérience avait été de 13 k. 137 grammes, soit de 438 grammes par jour.

A Berlin, M^^^ de Serval, qui a fait de sérieuses études de médecine et qui considère la plupart de nos maladies comme dues à une nourriture trop abondante et trop irrégulière, s'est guérie de plusieurs infirmités par de courtes cures de jeûne rigoureux de deux à six jours en se contentant de boire de l'eau pure; elle estime que tout le monde (jeunes et vieux, malades et gens bien portants) devrait jeûner deux jours par semaine.

Afm de permettre aux médecins d'étudier les effets physiologiques de la faim, elle s'est enfermée volontairement plusieurs fois dans une cage vitrée de 3 mètres de longueur sur 2 m. 50 de largeur et 2 mètres de hauteur, hermétiquement fermée des quatre côtés. Les fenêtres de ventilation étaient tendues de toile métallique assez serrée pour empêcher l'introduction de la moindre mioit* do pain. Lors des essais faits à l'hôpital de la Charité de Berlin, on avait attaché à cette cage un appareil spécial pour analyser l'air expiré par le sujet. Malgré les conditions hygiéniques peu favorables d'une cage assez étroite pour empêcher tout exercice, toutes les fonctions physiologiques se maintenaient parfaitement normales. La perte de poids totale, pendant une expérience de vingt-quatre jours, n'était que de 7 kilogrammes, c'est-à-dire de 291 grammes par jour, chiffre inférieur, de moitié environ, à la perte de poids de Succi qui s'était, du reste, assuré une certaine réserve de force, avant de jeûner, par une alimentation particulièrement abondante.

Malgré la pâleur de sa peau, les médecins ont constaté, dans le cas de M"« de Serval, une teneur du sang remarquablement constante en hémoglobine.

Quant à l'influence du jeûne sur la sécrétion du suc gastrique, les expériences du docteur Rutimeyer, de Bâle, ont permis de constater ce qui suit: l'estomac qui, avant le jeûne,

sécrétait du suc normal ne contenait, après un jeûne de vingtquatre jours, qu'une faible quantité de liquide glaireux; immédiatement après le stimulant d'un premier repas, il s'est cependant mis à sécréter de nouveau du suc gastrique parfaitement actif.

M"" de Serval assure qu'elle se trouve pendant les jeûnes, non seulement parfaitement bien, mais en un état de bien-être exalté et qui lui fait toujours regretter la fin de l'expérience.

Le dernier jeûne et le plus long de cette dame a été de quarante jours, pendant lesquels elle s'est abstenue de toute nourriture et n'a absorbé qu'une faible quantité d'eau pure (au lieu de l'eau minérale autrefois utilisée). Les lettres écrites pendant sa captivité volontaire témoignent de la lucidité parfaite et de l'activité d'un esprit hautement cultivé.

En avril 1911, un journal de New-York annonçait que les médecins étaient en train d'étudier le cas d'une femme nommée Annie Geshella, âgée de 30 ans, qui, à l'hôpital de Morris Plain, a passé soixante-cinq jours sans manger. La seule nourriture qu'elle a pris pendant tout ce temps consiste en quatre verres de lait et le jus d'une moitié d'orange. Ces faits auraient été vérifiés par les médecins de l'hôpital. La jeune femme, quoique étant très faible, se porte assez bien et déclare que ce sont les anges qui l'ont nourrie pendant ce long jeûne.

D'après le docteur Bernheim, l'homme sain qui meurt après plusieurs jours de jeûne ne meurt pas d'inanition ; il est encore un colosse relativement au phtisique émacié qui se traîne pendant des semaines comme un cadavre ambulant, ou un convalescent de fièvre typhoïde qui n'a plus que la peau et les os et qui, cependant, va guérir. C'est donc la faim qui tue et non l'inanition, ou du moins la faim qui tue avant l'inanition. En çffet, le fébricitant, le phtisique, l'anorexique, l'hystérique qui vomit et le sensitif qui s'auto-suggestionue n'ont pas faim. Et, d'autre part, si l'on veut interpréter les «ymptdmes de la faim, l'agitation, puis la dépression, les hallucinations, l'insomnie, l'excitation furieuse suivie de stupeur

et d'un collapsus terminal, on voit qu'il s'agit là d'une véritable névrose à laquelle les affamés succombent avant d'avoir eu le temps de mourir d'inanition.

Toute la question revient donc, pour pouvoir supporter un long jeûne, à s'y préparer graduellement ou à suspendre la faim par des procédés stupéfiants.

J. Acosta signalait déjà cette propriété des feuilles du tabac et de la coca du Pérou, dans son Histoire naturelle des Indes (t. IV, ch. xii) publiée à Séville en 1590, et l'amiral de Gorbigny écrivait récemment qu'un marron astringent de l'Afrique équatoriale, la noix de Gourou ou de kola, très apprécié des habitants de ce pays pour ses propriétés reconstituantes, permet aux voyageurs de supporter sans fatigue la privation de nourriture et de longues marches sous un soleil énervant.

Le professeur Germain Sée, le docteur Rochard et le professeur Heckel (de Marseille) ont montré que la kola et quelques autres aliments dits d'éjmj^gne, ayant pour base la caféine, supprimaient la sensation de faim, facilitaient le travail musculaire et permettaient de le continuer sans fatigue en annulant l'essoufflement consécutif à l'effort.

Matthiole {Commentaire sur Dioscoride) attribue aux Scythes l'usage d'une herbe agréable au goût qui pouvait suppléer à la nourriture pendant dix à douze jours.

Beaucoup d'auteurs de l'antiquité, et en particulier Plutarque, prétendent que le philosophe Epiménide avait dormi pendant cinquante ans dans une caverne; d'autres, moins crédules, se bornent à dire qu'il vécut tout ce temps-là presque sans manger, et un écrivain militaire du deuxième siècle avant notre ère donne même plusieurs recettes de préparations connues sous le nom de Pâte d'Ëpiménide, qui entraient dans la composition des approvisionnements des places fortes ; je les ai reproduites dans mon livre sur la Poliorcétique des Grecs.

Les préparations de cette nature étaient fort répandues, car Xiphilin {In Severo, ann. 206) dit que les Calédoniens et les Méates savaient « préparer une nourriture telle que, prise en boulette de la grosseur d'une fève, elle calmait la faim et la soif ».

La liqueur de Zanzibar qu'employait Succi était, on le voit, renouvelée des Grecs. Seulement le docteur Bernheim pense que cette liqueur, absorbée le premier jour, n'a pas suffi pour supprimer la sensation de faim pendant toute la durée du jeûne, mais qu'elle a produit une auto-suggestion capable d'annihiler les effets de cette névrose. Il raconte à ce propos que M. Debove, ayant suggéré à deux femmes hystériques endormies par lui l'absence de faim et l'ordre de ne pas manger, put les soumettre à un jeûne de quinze jours pleins, pendant lesquels elles ont bu, mais n'ont ingéré aucun aliment solide. Ce jeûne, très bien supporté, aurait pu être prolongé encore pendant quinze jours, mais l'une des malades avait déjà perdu 3 k. 200 et l'autre 5 k. 200.

La théorie du docteur Bernheim avait déjà été formulée dans les Prolégomènes de l'Histoire universelle de Ibn Khaldoun, savant homme d'Etat du xv^ siècle, qui nous a laissé de précieux renseignements sur tout ce qui se rattache à la civilisation arabe ^.

Les médecins se trompent, dit-il, en prétendant que c'est l'abstinence qui fait mourir : cela n'arrive jamais, à moins qu'on ne prive l'homme brusquement de toute espèce d'aliments; alors les intestins se ferment tout à fait et l'on éprouve une maladie qui peut conduire à la mort. Mais lorsque la chose se fait graduellement, et par esprit religieux, en diminuant peu à peu la quantité de nourriture, ainsi que font les Soufis, la mort n'est pas à craindre. La même progression est absolument nécessaire lorsqu'on veut renoncer à cette pratique de dévotion; car, si l'on reprenait brusquement sa première manière de se nourrir, on risquerait sa vie. Il faut revenir au point de départ, en suivant une gradation régulière, ainsi que cela s'était fait en le quittant. Nous avons vu des hommes qui supportaient une abstinence complète* pendant quarante jolirs consécutifs et môme davantage.

Sous le règne du sultan Abou'l-Hacen, et en présence de nos pro7 fesseurs, on amena devant ce prince deux femmes, dont l'une était native d'Algésiras et l'autre de Rouda. Depuis deux ans, elles avaient renoncé à toute nourriture et, le bruit s'en étant répandu, on voulut les mettre à l'épreuve. Le fait fut complètement vérifié et elles con-

* tJne traduction française des Prolégomènes a été publiée en 1852 dans les Notices et Extraits des Manuscrits.

tinuèrent à jeûner ainsi jusqu'à leur mort. Parmi nos anciens condisciples, nous en avons vu plusieurs qui se contentaient, pour toute nourriture, de lait de chèvre; à une certaine heure de chaque jour, ou à l'heure du déjeuner, ils tétaient le pis de ranimai. Pendant quinze ans, ils suivirent ce régime. Bien d'autres ont imité leur exemple. C'est un fait qu'on ne saurait révoquer en doute (p. 182).

En résumé, la machine humaine, comme la machine à vapeur, peut subsister longtemps sans être alimentée si aucune cause extérieure ne vient la détruire.

Si la machine ne travaille pas, comme dans les sommeils léthargiques, elle peut résister très longtemps. C'est ce qu'a prouvé Marguerite Bouyenval, dont nous allons raconter l'histoire et qui a dormi vingt ans (du 21 mai 1883 au 20 mai 1903).

Si, au contraire, la machine travaille, la théorie d'Ibn Khaldoun et de Bernheim paraît devoir être admise, en laissant toutefois subsister une inconnue. Quand l'individu, comme Zélie Bouriou notamment, ne consume pas ses réserves, où prend-il la force nécessaire pour accomplir les actes de sa vie quotidienne? Son organisme serait-il comparable à celui de certains végétaux qui poussent sur le roc, empruntant les éléments de leur vitalité à l'oxygène et à l'azote de l'air, et vivant, suivant l'expression populaire, de l'air du temps?

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