‹ La suspension de la vieChapitre 4 sur 7 · AO · texte numérisé non relu

AO

dans la Revue d'hypnotisme (numéro d'août 1887) k la suite d'une visite effectuée dans le mois de mars 1887:

Nous trouvons M"^ M. B..., âgée de 25 ans, couchée sur un lit dans le décubitus dorsal. La pièce dans laquelle elle se trouve est petite, mal aérée, obscure, faiblement éclairée par une fenêtre donnant sur une cour étroite. On perçoit, en entrant, d'âcres odeurs d'humidité et d'air confiné qui dénotent immédiatement l'insalubrité du local.

Nous procédons d'abord à l'examen des membres inférieurs et de l'abdomen. L'amaigrissement des jambes et des cuisses est assez considérable, cependant les masses musculaires ne sont atrophiées que dans une certaine mesure. Dans la région abdominale, l'amaigrissement est plus marqué. Le ventre est déprimé; toute trace de tissu adipeux a disparu. Les os iliaques font une saillie énorme sous la peau et circonscrivent la cavité abdominale profondément creusée en bateau.

Nous explorons la sensibilité cutanée de ces régions : l'anesthésie à la piqûre est complète. Les réflexes tendineux du genou sont complètement abolis.

Les membres supérieurs sont aussi amaigris, mais l'amaigrissement porte plutôt sur le tissu adipeux que sur le tissu musculaire. Ils sont aussi insensibles que le reste du corps.

Les battements du cœur sont rapides. Le pouls ])eLi(,, presque insaisissable, est fréquent (100 pulsations).

Au moment où le pouls a été pris, le bras droit de la malade était entièrement conlracturé. Il est probable que, dans d'autres circonstances, il doit être plutôt ralenti.

Les mouvements respiratoires sont normaux, mais peu marqués. La respiration, en somme, est paisible et régulière'.

L'haleine n'a pas l'odeur de macération qu'on observe chez les jeûneurs et les aliénés qui ne mangent pas.

La face de la malade est pâle, d'une couleur jaunâtre cireuse, uniforme, sans expression. Les muqueuses sont décolorées. Bien que très amaigrie, elle n'est pas décharnée. L'occlusion complMo dos

' Ohservation du docteur Gilles de la Tourette, le 7 avril 1SS7 : La respiration, calme et lente, était peu appréciable ; le pouls, petit, un peu rapide. La température sous l'aisselle variait de 37° à 37° 1. L'anesthésie des surfaces cutanée et muqueuse était totale ; cependant l'introduction de la sonde œsophagienne ou celle de quelques gouttes de liquide dans la bouche déterminait un spasme convulsif de déglutition. Sous l'influence d'injections hypodermiques d'un milligramme de sulfate d'atropine, il fut possible de constater, d'abord au niveau des pieds, ensuite aux jambes, aux cuisses et même au tronc, un retour momentané de la sensibilité qui disparut après la cessation des injections hypodermiques. Les muscles du cou, légèrement contractures, inclinaient la tête en avant. Les bras soulevés devenaient raides et gardaient la position qu'on leur avait donnée...

Prière d'insérer

La Science des Philosophes et l'Art des Tliauraaturg-es dans rAiiliquité par Je Colonel A. de ROCHAS. Seconde édition aug-mentée de documents inédits. Paris,' DoRBOxN-AiNÉ, 19, boulevard Haussmann, un volume in-8 Jésus avec 24 planches hors texte. Prix : 8 fr.

L'étude des sciences anciennes préoccupe aujourd'hui tous ceux qui ne se bornen plus a envisager l'histoire comme une simple énuméra t.on de balad es ou de changements de régimes politiques, mais iui cherchent a déterminer la marche qu'a suivie l'esprit huma n dans son c.v-olut.on et a acquérir ainsi le sentiment de la courbe dl tolré Une société Vient même de se fonder dans ce but sous la présidenco du comte Vincenli-Piobb. piesiaence

Un de ceux qui ont apporté une très large contribution à ce genre d études est le colonel de Rochas qui, familier avec la langue techSe des ingénieurs grecs, a traduit pour la première fois en frança" \n grand nombre de leurs traités connus seulement auparavan" par de mauvaises traductions latines dues à des érudits complètement étran gers aux sujets dont il était question. pi«iement etran-

Il a débuté en 1872, parla traduction, avec commentaires des traites relatifs a l'attaque et à la défense des places, ouvrage aui fu E3:s%Xer^'''^ ''-''^''^ IWourag^^erie^s^ Quelques années plus tard, il traduisit les traités de Héron et de Philon sur les Pneumatiques, c'est-à-dire sur les machines mues par le ressort de 1 air comprimé. Il est à remarquer que les achiSe données pour exemple sont, presque toutes, de simples trucs mSlove dans les temples égyptiens pour frapper l'imagination de fou es en Simulant des miracles. Telle est celle où il suffisait d'int'oduire une pièce de monnaie pour faire fluer l'eau lustrale, ou bien encore iWel driai?"e1' r ''""""'-'^ 'î" - I-ovoquait rSl mTn

ehaqîe côVdeTauIeT". '''''''' ''''' ^'^^^^ ^^^^^es de

^ Cet ouvrage était devenu presque introuvaBle et les quelques exem P aires qui se trouvaient d'occasion atteignaient 50 francs et même davantage. Aussi la librairie Dorbon-Ainé crût-elle bon dp LnL nouvelle édition de ces traités Précédés dîne L^"pt tan te "^^^^^^^^ sur origine et le développement des sciences physiques dan 1 î ti qu. té grecque et suivis des divers fragments caractéi ist ques ^p unté^^ H^ on ?n'^ "^'"r'' laCatoptrique d'Euclide, soit à la GéoZrie e t^Z,' '"'S^""" ^'■^'té peu connu de Saint-IIippolyte su le pra tiques employés par les Mages babyloniens. ^

dents antérieures sont brisées au niveau de la racine. Elles l'ont été, paraît-il, au début de l'affection, par des personnes qui tentaient d'ouvrir les mâchoires par force.

Il nous restait à observer l'état de tonicité ou de contractilité des muscles. Nous avons constaté que les bras, souples au début, se laissent soulever avec la plus grande facilité, mais qu'ils se mettent presque immédiatement en contracture. Le moindre attouchement, la moindre friction, l'action de souffler dessus avec la bouche, augmente la contracture des muscles

Inutile d'ajouter que nous eûmes inutilement recours à toutes les excitations extérieures, telles que suggestion verbale, appel, piqûre, pincement, secousse, etc., capables de provoquer un mouvement réflexe.

En résumé, l'examen physique de la malade nous révélait qu'elle était plongée dans l'état décrit sous le nom de léthargie par M. Gharcot et que nous avons eu maintes fois l'occasion d'observer à la Pitié, dans le service de M. Dumontpallier. Dans cet état, les manifestations sensitives, sensorielles et psychiques sont entièrement ou presque entièrement négatives. L'anesthésie des divers modes de sensibilité est telle, que toutes les excitations restent impuissantes.

L'inertie mentale du sujet hypnotisé dans l'état léthargique est tellement absolue qu'il est impossible d'entrer en relation avec lui et de lui communiquer, par quelque procédé que ce soit, une idée quelconque.

La malade de Thenelles présentait donc tous les signes qu'on observe dans l'état léthargique provoqué.

L'examen physique terminé, il ne nous restait plus qu'à obtenir de la personne qui la soigne divers renseignements dont il nous était malheureusement difficile de contrôler la rigoureuse exactitude.

Ces renseignements devaient naturellement porter sur les points suivants : 1 " Quel était l'état de la malade avant le début de la léthargie? — 2° Dans quelles circonstances et de quelle façon a dé-buté l'affection ? — 3" La malade est-elle sortie, à un moment donné, de l'état dans lequel elle se trouve actuellement ? — 4° Comment la nourrit-on ? — 5° De quelle manière s'effectuent les excrétions et les sécrétions ? — 6° Par quel procédé défait-on habituellement les contractures provoquées ?

A nos questions, la mère de la malade fait les réponses suivantes : 1° Sa fille a toujours été très nerveuse et elle a toujours eu un tempérament trop maladif et trop délicat pour se livrer aux travaux des champs.

2° La maladie a débuté presque brusquement, le 30 mai 1883. A la suite d'une frayeur, elle eut successivement plusieurs attaques convulsives, à la fin desquelles elle tomba dans un sommeil profond dont elle n'est pas sortie depuis ce moment.

3° La malade n'est jamais sortie de l'état dans lequel nous la trouvons actuellemenl. Un grand nombre de médecins sont venus, quelques-uns ont fait des tentatives rapides et sans méthode qui n'ont jamais été suivies de succès \

4" Il est possible de lui faire avaler, par cuillerées, des substances liquides. Ainsi, la mère, plusieurs fois par jour, lui verse dans la bouche, soit une cuillerée de lait, soit un jaune d'œuf délayé dans du lait, soit un peu d'eau et de sirop. Le liquide s'écoule dans le pharynx et, presque immédiatement après un mouvement de déglutition indique qu'il passe dans l'estomac.

5° Les excrétions ont diminué insensiblement. Au début, les règles sont encore apparues quelquefois. Actuellement, elles sont complètement supprimées.

6° Pour faire disparaître les contractures, il est nécessaire de réchauffer le membre contracturé au moyen de bouillotes chaudes. On le ramène ensuite dans sa position première par une légère violence.

Nos conclusions furent les suivantes :

Cette malade est une hystéro-épileptique plongée dans un état léthargique dont les caractères se rapprochent surtout de la période de l'hypnotisme décrite par M. Charcot sous le nom de léthargie.

Il est possible qu'elle vive encore pendant un certain temps dans cet état, étant donné qu'elle absorbe quelques aliments liquides et que SOS excrétions sont à peu près nulles. Cependant la mort par inanition marque ordinairement le terme de ces crises prolongées d'hystérie.

Quelques mois après le réveil de Marguerite Bouyenval et sa mort qui suivit de près, le docteur Lancereaux a lu à l'Académie de Médecine, dans sa séance du 8 mars 1904, un rapport qui donne d'autres détails, notamment sur son réveil et sa mort.

Le lendemain (du jour où elle s'endormit) et les jours suivants, cet état ne se modifia-nt pas, il fallut songer à pratiquer l'alimenta-

* En septembre 1902, le docteur Farez vint examiner la malade et il écrivit dans la Revue de VHypnetisme qu'il avait acquis la certitude que « si, cboz Marguerite B...., la pleine conscience était suspendue, la subconscienee persistait pleinement, qu'elle enregistrait, qu'elle réagissait et qu'ainsi la pauvre dormeuse était accessible aux influences extérieures, comme aussi aux suggestions plus ou moins maladroites de sa famille ou des visiteui*s ».

S'il en fut ainsi, on aurait probablement pu, en pressant le point de la mt?moire somnambulique au milieu du front, déterminer, après son réveil, le souvenir de quelques-unes de ses impressions pendant son sommeil.

Lion artificielle, car les dents étaient serrées par un fort trismus, et l'introduction d'une sonde œsophagienne ne se faisait qu'avec de grandes difficultés. On eut alors recours aux lavements de lait avec jaunes d'œufs, de bouillon, de vin, et enfin de peptone... Les selles, d'abord rares et dures, séparées par un intervalle de plusieurs jours, devinrent de plus en plus rares; puis, sous l'influence des lavements, elles furent molles, liquides et relativement fréquentes. La miction était involontaire et très rare. Les règles finirent par cesser définitivement.

L'état de calme léthargique se trouvait interrompu à des distances variables, tous les mois ou tous les mois et demi environ, par de brusques attaques convulsives avec arc de cercle, au cours desquelles la malade se déchirait la figure et la poitrine.

Ces attaques, qui nécessitaient l'intervention de plusieurs personnes pour maintenir la patiente, se terminaient par une salivation abondante, semblable à des vomissements, ou par une sueur profonde. Néanmoins, la perte de connaissance demeurait totale et l'intelligence ne reparaissait pas.

Il existait, dès le début de ces désordres, une ancsthésie en apparence générale; mais cependant un examen attentif permettait de reconnaître, au niveau de la partie moyenne du sternum, une zone hystérogène très limitée, dont le moindre attouchement suffisait à provoquer une attaque convulsive. Les mouvements, limités d'abord au tronc, se généralisaient bientôt à tout le corps qu'agitaient des secousses cloniques très énergiques; mais, un jour, à la suite de la perte d'une certaine quantité de sang par la bouche et le nez, la zone hystérogène disparut et il devint possible, sans provoquer aucune réaction, d'exercer de fortes pressions sur la région moyenne du sternum.

Plus tard cette zone reparut et la môme succession de phénomènes se reproduisit, et cela à diverses reprises...

Les phénomènes pathologiques précurseurs des accidents qui devaient amener l'issue fatale se manifestèrent à la fin de l'année ■1002. Tout d'abord apparut sur l'avant-bras gauche, un peu audessous de l'extrémité du radius, une saillie de l'étendue d'une pièce de un franc qui, plus tard, devint fluctuante et suppura. Un stylet introduit dans le foyer jusqu'à la tête du radius pénétrait dans cet os et provoquait un mouvement de défense très marqué. Cette manifestation de la sensibilité profonde était la première depuis les' injections hypodermiques d'atropine.

A partir de ce moment, M. B... parut s'affaiblir progressivement et la région sacrée, qui avait supporté impunément un décubitus dorsal d'une durée de vingt ans, devint le siège d'une rougeur suivie, quelques jours plus tard, d'une escarre superficielle, et, vers le 17 mai 1903, une tuméfaction semblable à celle de l'avant-bras se montra h la face dorsale du pied droit, mais elle n'eut pas le temps de s'abcéder.

Le 23 mai, à 9 lieures du matin, quelques jours seulement après l'apparition d'une toux légère, la malade fut prise brusquement d'une crise d'hystérie semblable à celle du début de son état pathologique. Cette crise se renouvela à intervalles à peu près réguliers jusque dans l'après-midi, après quoi la résolution des membres se produisit et les yeux s'entr'ouvrirent; la mâchoire seule resta contracturée.

Le 24, vers 7 heures du matin, nouvelle grande crise qui dure près de quatre heures sans interruption et à l'issue de laquelle la contracture de la mâchoire disparaît. La malade, sans être éveillée positivement, parvint à se mouvoir et à se soulever sur son lit.

Le lendemain 25, les mouvements convulsifs ne se renouvellent pas; M. B... se passe la main devant les yeux, comme pour ôtcr un voile, puis les ouvre, paraît voir et entendre, cherche à se ressaisir et à se mettre en rapport avec le monde extérieur, car elle s'efforce de comprendre quelques paroles que lui adresse un prêtre sur les Vérités de la Religion.

Le 2G, à 6 heures du matin, elle est plus éveillée, ouvre les yeux sur l'ordre qui lui en est donné, réagit au pincement de la peau du bras et dit d'une voix faible qu'elle a été pincée. Néanmoins, le regard est encore vague, les pupilles sont légèrement dilatées, mais le strabisme divergent disparaît, ainsi que les autres contractures; en somme, l'attaque de sommeil avec tous ses symptômes accessoires a définitivement cessé.

M. B... exhale des plaintes, se soulève à plusieurs reprises sur son lit, et à la question de savoir oii elle souffre, elle montre sa poitrine où l'auscultation révèle sur plusieurs points l'existence de râles disséminés, indicateurs d'une fonte rapide.

Puis, reprenant peu à peu conscience d'elle-même, elle reconnaît avec difficulté les personnes de son entourage, elle s'informe de la date présente; mais elle a peine, tout d'abord, à retrouver l'ordre de succession des jours. Elle se souvient néanmoins que le marché a lieu le jeudi, preuve que sa mémoire se reporte par la pensée à une époque lointaine et qu'elle est subconscienté d'une lacune dans son existence. Elle demande son âge, et sa mère, faisant abstraction des années de sommeil écoulées, lui répond: 22 ans et lui présente, comme étant sa sœur, sa nièce née la ^veille du début de son sommeil. Il lui est toutefois difficile d'entrer dans des détails précis sur les choses passées; on peut constater qu'elle a perdu le souvenir des événements marquants qui précédèrent de peu sa narcolepsie et qu'elle a conservé assez vivace la mémoire des faits plus anciens. Elle ne se souvient ni d'avoir été malade, ni d'avoir eu des dents arrachées S ni d'aucun des incidents survenus au cours de sa ma-

* Avant sou grand sommeil, elle avait eu une maladie de la bouche qui avait nécessité l'extraction de plusieurs dents.

ladie. Cependant, elle s'inquiète de l'application du thormomètre, s'informe de ce qui la fait soulfrir et s'étonne do la plaie qu'elle porte à l'avant-bras, bien qu'elle soit le résultat d'une intervention chirurgicale; et il est difficile d'affirmer qu'elle n'ait pas été, jusqu'à un certain point, consciente de ce qui s'est passé autour d'elle. Le docteur Liégeois, qui eut l'occasion de la visiter quelques années avant sa mort et qui essaya de la suggestionner, pensait qu'elle n'était pas absolument inconsciente, et la même opinion fut exprimée par le docteur Voisin, de la Salpôtrière, et aussi par le docteur Farez...

Une circonstance frappa tout particulièrement notre confrère le docteur Charlier, c'est que, à son réveil, M. B... parlait le patois de son enfance et non celui des années qui précédèrent son attaque et, cela, malgré la fréquentation antérieure d'un atelier de couture où ce patois était beaucoup moins marqué, et le contact, au cours de son sommeil, avec un grand nombre de personnes au langage correct. Au reste, malgré les modifications psychiques résultant de cette extraordinaire affection, l'intelligence ne s'était pas moins retrouvée entière au réveil, et la malade répondait avec netteté aux questions posées, se souvenait le lendemain de ce qui lui était arrivé la veille, de telle sorte qu'elle n'offrait aucun signe de lésion matérielle des centres nerveux, non plus que des nerfs périphériques.

Quant au fonctionnement des organes digestifs, il se fit régulièrement à partir du retour à la vie normale; l'alimentation, composée de lait, bouillons et jaunes d'œufs, était bien supportée, car il ne survint jamais ni nausées, ni vomissements.

La température, depuis le réveil, fut constamment inférieure à celle de l'état normal; l'excitation morbide des centres thermogônes constatée pendant la période d'état avait fait place à une dépression telle que l'infection bacillaire ne parvenait pas à se traduire par les élévations de température qui l'accompagnent habituellement.

Le 27 mai, M. B... est plus faible et plus oppressée; elle tousse fréquemment, demande un mouchoir pour cracher, se soulève à chaque instant sur son lit et proteste à l'idée qu'on va lui faire une piqûre de caféine, prétextant qu'une piqûre pratiquée la veille lui avait fait mal. Elle linit toutefois par accepter la piqûre et répond par un geste très expressif de doute au sujet de sa guérison et de la cessation des souffrances qu'elle éprouve.

Du reste, le soir même sa situation empire; elle entre en agonie et succombe le lendemain jeudi 28 mai 1903, à 7 heures du matin.

Voici les principaux points de la conclusion du rapport du docteur Lancereaux:

Ce sommeil est-il le sommeil naturel? Il ne semble pas, car si on regarde les yeux, on s'aperçoit que les paupières sont palpitantes,

fliguotantes, agitées de petites secousses ou de battements, et si on vient à les ouvrir, il est commun de constater une sorte de strabisme qui n'appartient pas au sommeil normal. Mais d'ailleurs le silence y est toujours absolu, car le bruit n'est pas entendu, et le pincement cutané comme les tortures les plus diverses peuvent être pratiqués sans que le sujet en conserve le moindre souvenir à son réveil.

Le qualificatif de « dormeuse », appliqué à la malade de Thenelles et à la plupart des malades du même genre, n'est donc pas exact, puisqu'il ne s'agit pas d'un sommeil naturel, mais bien d'un état pathologique qui se rapproche manifestement de l'état d'hibernation propre à certaines espèces animales, chez lesquelles, à un moment donné, la vie de relation et la vie végétative sont pour ainsi dire annihilées.

La dormeuse abstinente du pays de Galles \

En 1902, le peintre anglais James Ward faisant une excursion dans le pays de Galles, entendit parler d'une femme extraordinaire qui, étant restée couchée pendant de longues années, aurait vécu pendant près d'un demi-siècle sans prendre aucune nourriture. Un riche habitant du pays, sir Robert Vaughan, qui lui avait conflrmé l'existence de ce phénomène, lui fournit également les moyens de satisfaire sa curiosité grandement excitée par les récits légendaires qui lui en avaient été faits. Il lui donna des chevaux et un guide pour se rendre jusqu'à la demeure de cette femme qui se trouvait à quelques milles de Dolgelly, près de l'embouchure de la rivière Mawddock, en face de Marbouth, au pied du Gadcr- Idris.

Il trouva Mary TJi ornas dans un cottage propre. Elle était couchée dans son lit, la tête tournée vers la fenêtre qui Téclairait en plein. Elle ne comprenait pas l'anglais et il dut prendre comme interprète une petite fille qui la soignait.

A cette époque Mary Thomas était âgée de 77 ans. D'un Ion tranquille et résigné, elle répondit aux questions suivantes:

' Extrait d'un article paru sous la signature du docteur Bérillon dans ia Revue d'Hypnotisme du l*'" février 1911.

— Vous abstenez-vous de toute nourriture?

— Oui.

— Avez-vous des évacuations intestinales ou urinaires?

— Non.

— Essayez-vous parfois d'avaler quelque chose?

— Oui, mais mon estomac le rejette immédiatement.

— SoutTrez-vous beaucoup?

— J'ai souffert sans discontinuer pendant deux ans; mais actuellement mes douleurs se sont calmées.

Elle fit observer à M. Ward qu'elle avait des pulsations dans la tête. Le pouls avait comme singularité de présenter une irrégularité isochrone. Deux pulsations se succédaient rapidement suivies d'une pause momentanée avant et après la suivante. Elle prit la main du visiteur et la mil à nu sur sa poitrine; il eut la sensation, tant elle était amaigrie, de l'avoir posée sur un squelette.

Les muscles des membres étaient atrophiés et les bras et les jambes étaient dans l'attitude de flexion accentuée.

La petite interprète apprit à M. Ward qu'elle était dans cet état d'immobilité depuis l'âge de 13 ans et qu'on n'en connaissait pas la cause exacte. Pendant une période de dix ans, elle était restée dans un état de torpeur profonde, dans un état d'inconscience complète, ne se rendant aucun compte de ce qui se passait autour d'elle. Pendant toute la durée de cette longue période de léthargie, elle ne prit aucune espèce de nourriture. Lorsqu'elle revint à elle, elle exprima le désir de recevoir la communion, et comme elle était dans l'impossibilité d'avaler un morceau de pain, le sacrement lui fut administré dans de l'œuf dur, dont elle prit une parcelle pas plus grosse que la tête d'une épingle.

M. Ward mit à profit son remarquable talent de dessinateur et prit de Mary Thomas le croquis qui se trouve reproduit dans son étude (fig. 3) .

Cinq ans après, il retourna la voir et la retrouva au même endroit, exactement dans la même situation où il l'avait laissée. Elle avait seulement changé de position dans son lit. Il en fit une nouvelle esquisse. Les veines du nez et du front étaient gonflées, les unes violacées, les autres bleues; les paupières étaient rouges; les yeux, profondément enfoncés dans les

— iO —

FiG. 3. — Mary Thomas, la dormeuse du pays de Galles.

orbites, donnaient l'impression des yeux d'un poisson mort. La peau était plissée, ratatinée, recoquillée sur les os. comme s'il n'y avait plus eu de muscles. On lui répéta qu'elle n'avait pris aucun aliment. Les membres de la famille déclarèrent que Mary Thomas faisait de temps en temps un effort pour avaler un morceau de pain et boire un peu d'eau, pas plus de 30 grammes par quinzaine. Mais elle ne les gardait pas, chaque effort de déglutition provoquant des vomissements. Elle avait alors 88 ans...

Vivoment intéressé par ce cas si anormal, il voulut l'entourer de toutes les références possibles. Ayant appris que la malade avait un frère encore vivant, il se rendit auprès de lui. Ce frère, homme des plus estimables, lui confirma l'exactitude de tous les renseignements précédents. Il lui apprit, en outre, qu'elle avait déjà été examinée en 1870 par M. Pennant. Elle avait alors 47 ans. Elle était très pâle, extrêmement minée, mais pas si amaigrie qu'on eût pu le supposer. Elle avait la vue très faible, la voix éteinte, et elle était privée de l'usage de ses jambes. Son pouls était assez fort. A l'âge de 7 ans, elle avait eu une éruption analogue à la rougeole et elle souffrait tellement qu'on ne pouvait la toucher sans provoquer de vives douleurs. On la soulagea par l'application de peaux de moutons fraîchement écorchés. Elle avait eu depuis lors de l'inflammation et des gonflements (oedèmes) à 27 ans; elle eut une récidive de la même maladie et pendant une période de deux ans et demi, resta insensible et inconsciente, n'absorbant aucune espèce de nourriture. Les personnes de son entourage s'efl'orçaient en vain de lui ouvrir la bouche de force à l'aide d'une cuiller. Dès que la cuiller était retirée, les dents se resserraient, claquant avec violence. A cette époque elle eut des pertes de sang considérables. Elle a gardé le souvenir de ce qui se passa lorsqu'elle revint à elle. S'imaginant n'avoir dormi qu'une nuit, elle demanda à sa mère si on lui avait donné quelque aliment la veille, elle éprouvait une vive sensation de faim ; on lui apporta de la viande, mais elle ne put l'absorber et avala avec peine une cuillerée de bouillie claire.

A partir de ce moment, elle resta sept ans et demi sans prendre aucune nourriture solide ou liquide, excepté ce qu'il fallait pour humecter ses lèvres. A la fin de cette période, elle ressentit de nouveau les effets de la faim et demanda un œuf dont elle prit la valeur d'une noisette. Après cette tentative, elle absorba tous les jours un petit morceau de pain d'environ 25 grammes et un petit verre d'eau. Quelquefois il lui arrivait d'ajouter à ce menu une cuillerée à. soupe de vin; mais elle restait des j ours entiers sans rien prendre.

Dans cette période où elle s'alimentait un peu, eUe dormait très peu et les fonctions naturelles existaient à peine.

Vivant détachée de toutes les préoccupations de ce monde, ne faisant aucun effort physique ou mental, elle ne donnait jamais la moindre marque d'impatience. Elle avait toujours manifesté une grande piété.

Indépendamment des longs états d'abstinence de Mary Thomas, on note dans son existence deux périodes de sommeil prolongé, l'une de dix ans, l'autre de deux ans et demi. Ces périodes étaient caractérisées par l'immobilité, l'insensibilité et l'inconscience. Le jeûne était, si on en croit les nombreux témoins de son état, absolument complet. Son amaigrissement progressif indique qu'elle se nourrissait aux dépens de sa propre substance. Seules l'absence de tout mouvement musculaire, la suppression de toute activité intellectuelle peuvent expliquer qu'elle ait' pu survivre avec une alimentation aussi réduite. Mary Thomas poussait, dans les périodes de sommeil, jusqu'à l'extrême limite l'économie de ses échanges nutritifs et de ses dépenses d'énergie. Quand elle était consciente d'elle-même, la ration d'entretien était extrêmement minime, mais elle suffisait à son organisme débile. Son cas présente des rapprochements avec celui de la léthargique de Thenelles, dont la ration d'entretien et les excrétions furent, pendant une période de vingt ans, extrêmement réduites.

La dormeuse d'Alençon.

Son réveil par la narcose éthyl-méthylique \

Joséphine..., âgée de 32 ans, domestique, a, depuis quinze ans, cinq à six fois par an, de grandes crises hystériques, durant une lieure ou deux, desquelles elle sort extrêmement fatiguée, avec incapacité complète de travail pendant plusieurs jours.

Entrée à l'hospice d'Alençon, le 22 janvier 1910, pour fatigue, épuisement, asthénie générale, elle est, au bout de quelques jours, frappée d'aphonie. Ses cordes vocales, examinées par le docteur Léon Chambay, laryngologiste, ne présentent aucune lésion; il s'agit

' Article publié par le docteur Paul Farez dans la Revue de Psychothérapie, en 1910.

d'un nouvel incident hystérique. Entre temps, on la soigne pour de l'embarras gastrique.

Très tourmentée de ne pas se rétablir vite, elle craint de ne plus jamais être en état de gagner sa vie; elle voudrait pouvoir retourner dans son village. Elle devient triste, geignarde, découragée. Le 11 juin, elle est particulièrement nerveuse et mécontente; on la quitte à 6 heures du soir; quand on revient auprès d'elle, à 7 heures, elle dort du sommeil dont je la vois encore dormir quarante jours après, le jeudi 21 juillet 1910.

Au début, elle présente de la constriction des mâchoires. On essaie de l'alimenter par le nez, mais on y renonce, à cause des crises de suffocation qui surviennent. Le docteur Ghambay père, médecin en chef de l'hospice, armé d'un ouvre-bouche, écarte les maxillaires et introduit une sonde œsophagienne; dès lors, c'est ainsi qu'on l'alimentera et les masséters ne seront plus contracturés; elle garde même, continuellement, la bouche grande ouverte. Elle prend, deux fois par jour, un litre de lait et un jaune d'œuf que l'on verse directement dans l'estomac à l'aide de la sonde munie d'un entonnoir. Elle ne présente pas d'amaigrissement notable.

C'est manifestement un sommeil hystérique, semblable dans ses grandes lignes au type constitué par Charcot, mais aussi avec ses variantes individuelles.

L'anesthésie est généralisée à toute la surface cutanée; il y a la suspension apparente de l'audition, de la vue et du goût; la malade ne paraît pas s'apercevoir de l'amertume du sulfate de quinine que j'ai déposé sur chaque moitié de sa langue; mais, à la longue, elle proteste contre l'inhalation de vapeurs d'ammoniaque; donc, la muqueuse olfactive est encore sensible, dans une certaine mesure. Il y a de l'anesthésie pharyngée : je lui enfonce et lui promène mon doigt dans la gorge, elle ne paraît pas le sentir et aucun réflexe ne s'accomplit.

Chose curieuse, il n'y a pas ou guère de phénomènes convulsifs; ses muscles sont mous, flasques et atones; elle reste horizontalement dans la position où on la place sur son lit; elle s'affaisse sur elle-même si on l'assied ou la met debout.

Comme manifestations spontanées, pendant ses quarante jours de sommeil, on note parfois des mouvements de déglutition et quelques émissions de voix qui ressemblent à des grognements inarticulés; mais tout cela à intervalles très éloignés, tous les quelques jours seulement. Une fois, elle s'est placée spontanément sur le côté. Elle présente une continuelle trémulation des paupières, ce qui est un phénomène non seulement fréquent, mais pour ainsi dire constant dans ces cas de sommeils hystériques.

Les réflexes pupillaire, cornéen, olécranien, cutané plantaire sont absents; le réflexe cutané abdominal est très faible, celui du poignet nettement appréciable; le réflexe rotulien est très net; celui de

— sa-

la déglutition est à peu près normal; toutefois on lui donne son lait avec la sonde, car il serait trop long de lui faire déglutir le litre de lait donné à la cuiller.

Elle réagit dans une certaine mesure aux impressions extérieures; quand on la pique ou la pince, elle ne paraît pas le sentir; toutefois, ses trémulations palpébrales augmentent d'amplitude et de fréquence. Elle a tâché d'éloigner sa tête du flacon d'ammoniaque qu'on lui présentait. Quand on plie fortement la jambe sur la cuisse, on sent, à la fin de la flexion, une légère résistance, qu'il est d'ailleurs très facile de vaincre. Par des pressions et tractions répétées et rythmées, je ferme, puis j'ouvre, plusieurs fois de suite, mais lentement, sa bouche : la malade achève d'elle-même le mouvement que je provoque, mais plus vite que je ne le dirige. Si l'on veut lui relever de force la paupière supérieure, on y arrive sans trop de lutte; mais, au fur et à mesure qu'on la relève, le globe oculaire se révulse en haut, la pupille fuit et se laisse très difficilement voir. Si, d'autre part, sans prévenir la malade, on relève d'un seul coup, par un mouvement brusque, la paupière supérieure, on voit nettement la pupille qui n'a pas eu le temps de fuir en haut.

Ce sommeil a déjà duré quarante jours; il pourrait durer quarante semaines, voire quarante mois, plus même. Dans le cas de Gésine (de Grambke), dont j'ai rapporté l'observation en 1904 i, le réveil n'est survenu qu'au bout de dix-sept ans; il s'est fait attendre vingt ans chez Marguerite B... (de Thenelles), que j'ai étudiée autrefois en compagnie du docteur Charlier d'Origny Sainte-Benoîte et au sujet de laquelle le docetur Bérillon avait déjà publié, en 1887, une étude très documentée.

Que fait-on d'ordinaire en présence de semblables cas? Rien, car on est convaincu de l'inefficacité de toute thérapeutique, en semblable occurrence : on attend le réveil spontané...

Pour le dire en passant, lorsque survient le réveil, il n'est spontané qu'en apparence. Il est d'ordinaire conditionné soit par une décharge urinaire, comme l'a si bien montré Charcot, soit, comme je l'ai relevé chez un certain nombre de dormeuses, par une intoxication; en voici des exemples : albuminurie chez Gésine (de Grambke), tuberculose chez Marguerite B... (de Thenelles), pneumonie chez Eudoxie qui fut longtèmps hospitalisée^ à la Salpêtrière dans le service de notre éminent maître, le docteur Jules Voisin.

Alors, que faire en présence de ce sommeil hystérique? Attendre la modification physiologique ou pathologique qui permettra ou déterminera le réveil? On risquerait d'attendre très longtemps. Mais, en attendant, au moins on observera minutieusement la malade. Sans doute, les observations scientifiques sont intéressantes et ins-

^ On trouvera un extrait de cette observation îl la page r.O.

tructives, mais combien plus intéressante et utile est la thérapeutique! Or, il y a quelque chose de poignant pour un médecin de rester les bras croisés devant un malade, sous prétexte qu' « il n'y a rien à faire ». Aussi, après avoir examiné Joséphine, je n'eus plus que cette obsession : parvenir à la réveillei'.

J'avais d'ailleurs, en allant à Alençon, mon projet bien arrêté.

Procéder par suggestion directe, d'emblée, direz -vous? Non, car dans ces sortes de sommeils hystériques, les dormeuses n'obéissent pas aux suggestions, si même elles les entendent.

Ici, comme dans tous les cas difficiles, justiciables de la psychothérapie, l'essentiel, l'indispensable, est de rendre le malade accessible aux directions thérapeutiques; il faut modifier profondément le terrain, le rendre impressionnable et libérer, développer, réveiller la suggestionnabilité. Or, cela s'obtient par un biais, par un artifice détourné.

Gomme l'a si justement écrit M. le professeur Raymond, le sommeil hystérique comporte « l'inhibition de certains centres corticaux ou sous-corticaux du cerveau » . La suggestion n'atteint pas un centre ainsi inhibé. Or, comment se représenter cette inhibition? Supposons un membre contracturé : il est frappé d'impotence fonctionnelle; si l'on parvient à le décontracturer, la fonction motrice revient à la faveur de la détente musculaire. De même, si l'on pouvait agir sur ces centres inhibés et provoquer, en quelque sorte, leur détente, peut-être provoquerait-on, par cela môme, le rappel de leur fonction. C'est d'après ces idées que je me suis proposé de réaliser le programme suivant :

1° Transformer le sommeil pathologique en sommeil narcotique;

2° Transformer le sommeil narcotique en sommeil hypnotique;

3° A la faveur de ce dernier, imposer des suggestions thérapeutiques.

Mes prévisions se sont pleinement confirmées. J'ai eu la bonne fortune de réveiller Joséphine, grâce à l'artifice de la narcose. Celleci a été réalisée à l'aide du somnoforme qui m'a déjà rendu de signalés services en psychothérapie.

Je n'ai pas à insister sur les détails de la technique, qui fut longue et délicate, étant donné que le sujet respirait très superficiellement et, pour ainsi dire, au minimum. Bientôt, cependant, les mouvements respiratoires deviennent amples, profonds, réguliers, sonores : je sens qu'elle va être à ma merci. Au moment propice, profitant de l'hyponarcose, que je prolonge autant qu'il est nécessaire, je la suggestionne dans un état équivalent au sommeil hypnotique. Et mes suggestions se font persuasives ou impératives, appropriées aux circonstances.

Joséphine fait, tout d'abord, entendre un cri plaintif continu, une sorte de ah! ah! prolongé. Il semble qu'elle souffre. — Où souffrez-vous, lui dis-je? Montrez la région avec la main.

Et lentement, d'une main qui hésite, tâtonne, elle montre le milieu du sternum. J'y fais alors dos frictions avec un crayon à la capsicine; nous sommes peut-être en face d'une dysesthésie douloureuse, que cette révulsion influencera, je pense, heureusement.

Aussitôt, elle se met à vouloir cracher des mucosités glaireuses, qui font penser à ces expulsions pituitouses œsophagiennes, si fréquentes chez les hystériques. Elle fait des eiforts pour les cracher, mais elle s'en débarrasse avec peine, car ces mucosités sont très épaisses.

Elle continue à soufifrir intérieurement dans la région qui répond au milieu du sternum. Ne se rendant pas bien compte de ce qui se passe, tout entière à sa douleur, se croyant peut-être très malade, elle ne cesse, pendant quelques minutes, de crier, en articulant, d'ailleurs très distinctement : « Hélas! Pitié, Seigneur I Prenez-moi, Seigneur! Ayez pitié de moi! Hélas! Seigneur, prenez-moi! »

Petit à petit, ma suggestion la rassure; ses plaintes cessent; j'obtiens qu'elle reste assise sur son lit, sans soutien, tenant elle-même, avec ses deux mains, la cuvette dans laquelle elle crache ses glaires.

Pour fluidifier ces dernières et à cause de la fétidité de l'haleine, je propose un lavage d'estomac, que l'on fait très copieux, plusieurs fois de suite; on le cesse, dès que le liquide ingéré revient tout à fait clair. Et quelques cuillérées de lait sont dégluties par Joséphine, avec hésitation il est vrai.

Dans le but de réveiller la sensibilité pharyngée, je badigeonne avec de la teinture d'iode les amygdales et les régions avoisinantes, me rappelant que cette pratique a donné de bons résultats dans un cas traité autrefois par le docteur Raffegeau (du Vésinet).

Sous l'influence de mes suggestions, incessamment répétées, elle s'éveille de plus en plus, elle les entend, elle manifeste sa joie, surtout quand je lui explique qu'elle va guérir, qu'elle sortira de l'hospice, qu'elle pourra, de nouveau, se placer, gagner sa vie, avoir de bons gages, etc. Elle rit, sa figure s'épanouit.

■ — Vous allez beaucoup mieux, lui dit-on; sentez-vous que ça va mieux?

— Oh oui! dit-elle avec conviction.

Tout de même, comme nous nous occupons d'elle depuis près de deux heures, elle se* sent fatiguée; je. demande qu'on lui apporte du café.

Elle accepte de bon cœur le café que je lui donne par cuillérées; bientôt elle se sent remontée, tonifiée.

On lui explique que je suis venu de Paris pour la guérir et qu'elle doit m'ôtre reconnaissante; elle me sourit gracieusement, me serre spontanément la main et me dit : « Merci, Monsieur. »

Le réveil n'a pas été brusque, complet, instantané, comme chez Gésine (de Grambke), par exemple. Ici, il a été lent, progressif. En apparence, elle n'a gardé aucun souvenir de ce qui s'est passé pen-

dant son sommeil; elle no se rappelle ni son nom, ni son (Ige, ni l'endroit où elle est; ce n'est qu'après un long moment qu'elle reconnaît sœur Joséphine qui s'occupe d'elle avec dévouement.

Chose curieuse, la déglutition était à peu près facile et relativement régulière pendant le sommeil, alors qu'elle était uniquement réflexe et inconsciente. Après le réveil, on dit h Joséphine : « Buvez, avalez, avalez bien. » Cette fois, la déglutition, devenue consciente, se montre hésitante, difficultueuse, malhabile. Je dois, en lui donnant à boire, appeler son attention sur les différents mouvements qu'il faut qu'elle accomplisse; j'éduque ses lèvres à aller au devant du liquide et à se fermer sur lui, etc.

Elle est incapable de marcher, tellement ses muscles sont flasques et ont perdu le souvenir de la contraction. Tout de même, avec sa main, elle me serre les doigts, au commandement, lentement, petit à petit, et d'autant plus que je sollicite davantage son effort.

En somme, chez elle, toutes les rééducations sont à refaire. Mais elle est sortie de son sommeil pathologique, le terrain est profondément modifié; je l'ai rendue accessible aux rééducations fonctionnelles multiples, longues et patientes, auxquelles vont s'appliquer les médecins dévoués qui lui prodiguent leurs soins.

On pourra dire que j'ai, chez Joséphine, réalisé cette sorte de paradoxe : pour réveiller, endormir davantage. Mais ce n'est là qu'une apparence; la narcose a eu, précisément, pour effet de provoquer la détente, l'hypotaxie, la passivité grâce auxquelles les suggestions thérapeutiques deviennent efficaces.

La dormeuse de Saint-Marcel.

Relation curieuse au sujet d'une fille du lieu de Saint-Marcel d'Ardèche, à 2 lieues de Pont-Saint-Esprit, qui tombe en léthargie le premier mars de chaque année et ne revient à elle que le dix-neuvième jour suivant^.

Marianne Olivonne, du lieu de Saint-Marcel d'Ardèche, âgée d'environ 50 ans, est née de parents assez pauvres. N'aïant plus n'y père n'y mère, elle s'est retirée avec une de ses nièces mariée audit Saint- Marcel. Cette fille est sujette, depuis environ trente années, à une maladie aussi singulière qu'incompréhensible, qui lui arrive toujours le 1" mars et finit le 19 à minuit environ; accoutumée à cet accident, elle se confesse la veille ou le jour même; de retour chez

* Extrait d'un mémoire manuscrit inédit qui m'a été communiqué.

A. de R.

elle, on met des draps blancs à son lit; elle change de tout, prend un corset blanc, un mouchoir sur le col et se met au lit; on lui apporte le viatique et elle se fait remettre un crucifix qu'elle tient, les mains croisées sur sa poitrine.

Dans cet état, elle attend le moment de sa crise sans qu'elle en parnisse afïectée. Elle resf.e onfln endormie sans douleur, n'y sans re-

FiG. 4. -

muer aucune partie de son corps; ses bras, ses jambes se raidissent comme une barre de fer sans pouvoir les séparer, ses paupières se ferment au même instant; ses dents se serrent de la manière la plus forte, sans qu'il soit possible de lui ouvrir la bouche; dans cet état de mort on n'a d'autre signe de vie qu'un petit mouvement continuel et presque imperceptible dans ses paupières fermées et un peu de rougeur sur les joues, son pouls étant presque sans sensation.

Ses parents ont l'attention de la tenir échauffée en mettant à ses pieds un caillou chaud et du linge par intervalle.

Pendant ces dix-neuf jours, elle ne boit ni ne mange; elle ne fait d'ailleurs aucune perte n'y par les urines, les sueurs, n'y autrement, les linges et les draps de lit restant très propres. Elle n'est nullement sensible à quoi qu'on lui fasse, pas môme h des piqueures d'épingle que des gens durs lui ont enfoncées dans les jambes et dans les cuisses, mais dont elle ressent le mal à son réveil.

Le 19 mars environ minuit, elle revient de sa léthargie; pour premier signe, elle éterniie et, peu après, elle ouvre les yeux. Dans ce moment elle est foible et expirante, et parle d'une voix très basse. On mouille un linge avec de l'eau sucrée, on lui rafraîchit les lèvres et peu à peu on lui en insinue dans la bouche pour humecter et détacher une pellicule qu'on prétend qui se forme au gosier. Pouvant avaler, elle parle plus distinctement, mais toujours fort bas. Ensuite on lui fait prendre les aliments qui lui sont analogues, car elle ne mange ni pain ni viande; toute sa nourriture du courant de l'année ne consiste qu'en du fruit frais, comme amandes, pommes et autres fruits, et son repas seroit trop fort si elle mangeoit ordinairement le quart d'une pomme ou trois ou quatre amandes fraîches. Après quelques joints de repos, elle sort à l'ordinaire, mais si faible que le moindre vent la fcroit tomber. Elle mène cette vie depuis trente ans et n'a pas d'autre incommodité dans le courant de l'année.

Cette maladie singulière attire beaucoup de curieux pour voir i-esusciter cette fille toujours à la môme heure. On croïoit d'abord qu'il pouvoit y avoir de la fraude dans le cours de cette maladie, mais M"" et Mad' de Bernis, seigneurs du lieu, ont fait veiller jour et nuit cette fille pour sçavoir si elle ne prenoit point d'aliment; l'on s'est enfin assuré qu'elle n'en prenoit n'y n'étoit susceptible d'en prendre, étant comme une morte sans pouvoir lui desserer les dents.

On laisse aux sçavants à chercher la cause de cette maladie qui paroit incroïable, de môme que le genre de nourriture de cette fille; l'exposé que l'on vient de faire étant dans la plus exacte vérité. Mars 1772.

La malade sur l'estampe est représentée les yeux clos. Le pincement des narines et les plis accusés du visage témoignent d'un certain état d'émaciation. La tête est entourée de bandelettes, mais cependant l'aspect général de la physionomie ne donne pas l'impression qu'on soit en présence d'une personne morte. Le talent de

l'artiste a su donner à ces traits figés dans l'immobilité une expression de vie des plus saisissantes. Dans le mémoire, le nom d'Olivonne est transformé en celui d'OIivoire; il est probable que le véritable nom est celui qui est inscrit sur la gravure. Il serait intéressant de connaître si dans la localité de Saint-Marcel d'Ardèche en Vivarais, il subsiste encore des personnes appartenant h la môme famille.

Cas divers.

En 1863, W. Gimson citait, dans le British med. journal, un cas de sommeil profond et prolongé qui, avec de courts intervalles, dura vingt années.

Le 17 octobre 1864, Blondel communiquait à l'Académie des Sciences de Paris l'observation d'une femme qui, à 18 ans, dormit pendant quarante jours; à 20 ans, pendant cinquante jours, et cela dans un état d'immobilité absolue avec anesthésie totale et contracture généralisée, à tel point que l'on fut contraint de dévisser une incisive à. pivot pour lui introduire quelques cuillerées de lait et de bouillon dans l'estomac. A 22 ans, cette même personne s'endormait le matin du jour de Pâques de l'année 1902 et se réveillait au printemps suivant, en mars 1903, après un sommeil d'environ un an avec un embonpoint entièrement conservé. Pendant les crises, le pouls était lent, la respiration insensible, les évacuations nulles, l'anesthésie totale et la contracture généralisée.

Gamuz et Planés ont observé un cas peu différent qui dura (rois mois. (Revue ann. méd. psychol. Paris, 1886, t. III, p. 23.)

En 1882, on recueillit sur un banc de l'avenue de la Grande- Armée une jeune femme enceinte -et endormie; on la porta à l'hôpital Beaujon où elle accoucha, quelques jours après, sans se réveiller; ce n'est qu'au bout de trois mois qu'on put la tirer de sa léthargie à l'aide de douches d'eau froide.

Il y a une dizaine d'années, le petit village de Saint-Paul, près Limoges, eut également sa dormeuse, une femme de 36 ans, Clara Duclerc, qui s'endormit après avoir mis au moiide un enfant et ne reprit ses sens que sept à huit mois après.

Clara Duclerc n'avait nullement perdu la mémoire. Quand elle s'était endormie, son mari venait de la quitter pour aller prendre des nouvelles de la santé de son père, qui habitait le même village; en se réveillant, cette femme, qui croyait s'être assoupie pendant quelques minutes seulement, demanda tranquillement à son mari :

— Tu es déjà rentré? Eh bien! père, comment va-t-il?

Le vieillard était mort et enterré depuis six mois !

L'Echo du Merveilleux, dans son numéro du 15 mars 1904, rapporte le cas d'une personne de 33 ans, Maria Rottolo, fille du débitant de tabac à San Bovio, près de Limito (Milan). L'hiver dernier elle fut saisie d'un sommeil léthargique qui dura vingt-un jours. Pourtant, le quatorzième jour, la malade, sans ouvrir les yeux, avait paru se réveiller, puisqu'elle se mit à causer à voix basse; elle put même prendre quelque nourriture. Ce réveil relatif dura une demi-heure; il se renouvela les deux jours suivants, à la même heure à peu près.

Pondant ces trêves, Maria commença à montrer qu'elle savait tout ce que l'on faisait chez elle pendant son sommeil et même à prédire avec exactitude les incidents sur le point de se produire dans sa famille, tels que des visites de parents, etc. Une nuit, par exemple, la dormeuse annonça d'une voix excessivement faible à sa sœur, couchée à côté d'elle, qu'elle voyait des voleurs dans la cave de la maison ; ses parents s'y rendirent aussitôt, trouvèrent la porte toute grande ouverte et les traces évidentes d'un cambriolage interrompu. Les voleurs avaient fui en entendant arriver du monde.

Le lundi 16 novembre 1903, une femme de Grambke, petit village de l'Allemagne du Nord, qui dormait depuis dix-sept ans, se réveilla à l'occasion d'un incendie qui éclata à 2 heures du matin, dans le voisinage. Elle recouvra d'emblée sa pleine connaissance et pensait s'être mise au lit la veille.

Cette femme, nommée Gésine Meyer, était née en 1860. Elle avait une bonne santé quand elle tomba de voiture en 1877 et se fit à la tête une légère contusion. De violentes douleurs de tête lui firent perdre plusieurs fois connaissance les jours suivants ; vint ensuite un sommeil de trois mois, au bout desquels la dormeuse se réveilla spontanément.

Pendant plusieurs années, elle présenta des périodes de sommeil de durée variable; mais, le 22 novembre 1886, après un réveil de quatre jours, elle s'endormit pour ne se réveiller qu'au bout de dix-sept ans. Ce sommeil n'était pas de la catalepsie, mais aucun moyen ne pouvait l'en tirer. On la nourrissait et elle accomplissait la fonction de déglutition et toutes les autres consécutives. Chez elle, l'anesthésie auditive était totale; les yeux étaient toujours fermés, mais elle détournait la tête quand on apportait une lumière. La sensibilité tactile et musculaire était très obtuse. Le goût était conservé, ainsi que l'odorat, témoin la répugnance observée à l'approche d'une odeur désagréable et les dents qui se serraient à l'introduction, dans la bouche, d'un aliment qu'elle n'aimait pas. Elle a traversé, pendant son sommeil, plusieurs maladies qui ont évolué comme d'habitude.

A son réveil, elle reconnut toutes les personnes qu'elle connaissait auparavant, mais elle était étonnée de les trouver vieillies. Tous ses sens ont repris leur fonctionnement normal; mais on a été obligé de lui réapprendre à marcher. Elle a été observée avec soin par le docteur Farez, à qui l'on doit ces détails.

En 1864, à Grenoble, un soldat tailleur au 46^ de ligne, caserné à l'Oratoire, s'en fut faire sa sieste dans les combles du bâtiment occupé par la compagnie hors rang et sur le tas de chiffons du maître tailleur.

A peine était-il endormi que les ouvriers vinrent vider de nouveaux sacs de chiffons sans s'apercevoir de la présence de leur camarade, l'endroit étant un peu obscur.

On fit sur l'absence de cet homme mille conjectures.

Onze jours aprè's, on ne fut pas peu surpris d'apprendre que les tailleurs, en ramassant les chiffons vendus, venaient de découvrir leur camarade vivant.

En effet, celui que l'on avait porté décédé sur les états de mutations reprenait peu à peu ses sens après quelques cordiaux apportés par la cantinière à l'infirmerie régimentaire où on l'avait transporté.

Et le décédé figura de nouveau sur les contrôles avec la mention : mort par erreur.

Il y a quelques années, dans le Brabant, une femme nommée Henriette Briffa ult dormait depuis huit ans et dort peutêtre encore.

Le sommeil persistant d'Henriette Briffault est entouré, en Belgique, d'une légende. A l'âge de 13 ans, Henriette gardait les oies dans les champs ; c'était une gamine à l'aspect chétif , douée d'un caractère très sombre; jamais elle ne jouait avec ses ])etites camarades et touj ours elle rêvassait.

Un soir, elle rentra chez ses parents fortement émue; elle tremblait de tous ses membres et il fallut toute l'autorité do son père pour qu'elle se décidât à parler. Elle raconta que, dans les champs, elle avait vu à diverses reprises N.-S. Jésus- Ghrist.

Pendant qu'elle ]:)arlait, Henriette fut prise d'une violente crise de nerfs, à. laquelle succéda une crise de larmes, puis la fillette s'endormit. Mais le lendemain il fut impossible de la réveiller: elle était absolument insensible. Un médecin mandé déclara qu'il s'agissait d'un cas de léthargie et qu'il fallait attendre.

On attendit donc. Les parents firent dire des messes. Pourtant, Henriette ne se réveillait pas. La demeure de ses parents devint un lieu de pèlerinage, on se rendait dans la chambre de la dormeuse, transformée en autel, et l'on allait prier.

Ce phénomène parvint aux oreilles de l'évêque, qui se rendit au domicile des Briffault. L'évêque, après avoir vu la gamine, dont le corps était passé à l'état de squelette, conseilla aux parents de mander des médecins de la Faculté de Bruxelles. Ils s'y refusèrent énergiquement, disant qu'il ne fallait pas aller contre la volonté de Dieu.

Le vendredi saint arriva et, selon la légende, un fait extraordinaire se manifesta. Des plaies assez profondes, comme si elles avaient été produites par un instrument tranchant, s'ouvrirent aux mains et aux pieds de la jeune dormeuse. Durant toute la joiu-née du sang s'écoula de ces plaies, lesquelles étaient cicatrisées le lendemain et avaient disparu le jour de Pâques.

Dès lors, les pèlerinages chez les Brift'ault furent des plus suivis, sans que jamais l'autorité ecclésiastique pressentie par

- rt-s —

kà parents de la malade voulût « eu préuccuper, estiniaiil que le cas d'Henriette relevait uniquement de la médecine.

La légende ajoute que les phénomènes qui se produisirent le vendredi saint se renouvelèrent chaque année à cette époque.

Le docteur Sémelaigne a publié l'observation d'un de ses pensionnaires qui eut des crises de sommeil pathologique. Une première crise dura sept mois, pendant lesquels il y eut sommeil ininterrompu, une suspension apparente complète de la vie psychique. Après un rétablissement de très courte durée, il se rendormit.

Une nouvelle crise, qui devait être la dernière, durait déjà depuis quinze mois, et on se demandait vraiment ce qui allait advenir, lorsque dans le courant- de juillet 1883, un beau jour, la figure devint rouge et la respiration plus fréquente, et sans qu'aucun signe de connaissance ait pu éclairer la scène, en deux heures il succomba. La mort remplaça le sommeil.

En faisant l'addition des journées de sommeil, on trouve que, en huit années, il a eu 37 crises, dont la plus courte a été de sept jours et la plus longue de quatre cent soixante-cinq: en bloc, quatre ans et sept mois de sommeil pathologique en un peu moins de huit années d'existence.

L'autopsie de ce malade ne donna rien de caractéristique.

Le Cosmos du 15 février 1886 rapporte qu'une jeune femme de la Nébraska est restée dans un état de léthargie cataleptique pendant soixante-dix jours; à bout de moyens, on a tenté de la réveiller par une violente décharge d'une batterie électrique; l'expérience, qui aurait pu mal tourner, a parfaitement réussi.

Les exemples de longs sommeils sont rares dans la vie des saints qui ont mieux à faire que de dormir pendant leur vie terrestre. Je ne connais que la légende des sept jeunes chrétiens ^d'Ephèse qui, en l'an 250 de notre ère, sous le règne de l'empereur Decius, se réfugièrent avec leur chien dans une

caverne, près de la ville, s'y endormirent tous les huit, et ne se réveillèrent que deux cents ans après sous le règne de Théodore le Jeune.

On trouve en revanche, dans les hagiographies, d'assez nombreux exemples du phénomène inverse, c'est-à-dire de la privation de sommeil. En voici quelques-uns cités par l'abbé Ribet {Mystique divine, t. II, p. 512) :

Sainl-Macaire d'Alexandrie passe vingt jours et vingt nuits sans dormir; mais, à la fin, il est obligé de céder, sa tête s'en allant dans le délire. Sainte Colette donnait très peu au sommeil, quelquefois une heure par semaine; et au dire de son historien, elle fut une année entière sans discontinuer sa veille. Pendant plus de trente ans. Sainte Lidwine ne dormit pas l'équivalent de trois nuits. Saint Pierre d'Alcantara ne dormit, pendant quarante ans, qu'une heure et demie par nuit... La bienheureuse Agathe de la Croix passa les huit dernières années de sa vie dans une veille incessante. Saint Elpide, dont nous avons déjà signalé l'abstinence, ne dormit, dit-on, jamais pendant vingt-cinq ans, consacrant toutes les nuits à la prière et au chant des psaumes. Après la mort de ce maître admirable, son disciple Sisinnius s'enferma dans un tombeau et y vécut trois années durant, debout, immobile et dans une oraison continuelle.

Il est probable qu'on trouverait des cas analogues chez les fakirs de l'Inde.

En 1912, M. Albert Herpin, de Treaton (Australie), déclarait à un correspondant du Daihj Express que depuis trente ans il n'avait pas goûté une heure de sommeil.

(( J'ai maintenant 60 ans, a-t-il dit, et depuis la mort de ma femme, c'est-à-dire depuis environ trente ans, je n'ai pas dormi une minute. Mieux: je n'éprouve jamais le besoin de dormir.

« Je passe mes nuits dans un fauteuil, où souvent il m'arrive de rêver tout en étant éveillé. Aussi suis- je très heureux de pouvoir dire que je n'ai rien perdu des trente dernières années de ma vie, puisque je n'ai jamais été plongé dans cette inconscience qu'on nomme le sommeil, chose que je juge inutile à l'homme. »

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