‹ La suspension de la vieChapitre 5 sur 7 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La mort apparente chez l'homme.

La léthargie et les signes de la mort.

Pendant les longs sommeils, le dormeur respire, son cœur bat et sa température reste sensiblement normale. Si ces symptômes viennent à manquer, le sujet présente toutes les apparences de la mort et, trop souvent, hélas, elles ont provoqué des inhumations prématurées. Les journaux de médecine en citent un très grand nombre de cas. Je me bornerai ici à en rappeler quelques-uns.

Le grand anatomiste André Vésale commit lui-même cette erreur et enfonça un jour son scalpel dans un corps qui n'était qu'en léthargie. Le docteur Bouchu parle d'une léthargique que son amant aurait déterrée pour la revoir une dernière fois. Il l'aurait trouvée vivante et aurait ensuite vécu de nombreuses années avec la prétendue décédée.

On lit dans le Journal des Savants (année 1741) que le colonel Russel, ayant vu mourir sa femme qu'il avait tendrement aimée, ne voulut pas souffrir qu'on l'enterrât et menaça de tuer quiconque s'entremettrait pour emporter le corps avant qu'il eût constaté par lui-même la décomposition. Huit jours se passèrent sans que sa femme donnât le plus léger signe de vie, « quand, à un moment où il lui tenait la main et la mouillait de larmes, la cloche de l'église vint à sonner^ et, à son indescriptible surprise, sa femme se mit sur son séant, puis dit : — C'est le dernier coup, nous allons arriver trop tard. — Elle se rétablit. »

M. Blandet a communiqué à l'Académie des sciences, dans la séance du 17 octobre 1864, un rapport sur une jeune femme d'une trentaine d'années qui, sujette à des accidents nerveux,

tombait, à la suite de ses crises, dans une espèce de sommeil léthargique durant plusieurs semaines et quelquefois plusieurs mois. Un de ses sommeils dura notamment du commencement de l'année 1862 jusqu'en mars 18C3.

Le docteur Paul Levasseur rapporte ^ que dans une famille anglaise la léthargie semblait être devenue héréditaire. Le premier cas se déclara chez une vieille dame qui resta . pendant quinze jours dans une immobilité et une insensibilité complètes et qui, recouvrant ensuite la connaissance, vécut encore pendant assez longtemps. Avertie par ce fait, la famille conserva, pendant plusieurs semaines, un jeune homme qui, lui aussi, paraissait mort et finit par revenir à la vie.

Le docteur Pfendler, dans sa thèse inaugurale (Paris, 1833), décrit minutieusement un cas de mort apparente dont il a été lui-même témoin. Une jeune fille de Vienne (Autriche) fut attaquée, à l'âge de 15 ans, d'une maladie nerveuse qui amena de violentes crises suivies de léthargies qui duraient trois ou quatre jours. Au bout de quelque temps elle était tellement épuisée que les premiers médecins de la ville déclarèrent qu'il n'y avait plus d'espoir. On ne tarda pas, en efl'et, à la voir se soulever sur son lit et retomber comme frappée par la mort. « Pendant quatre heures, elle me parut, dit le docteur Pfendler, complètement inanimée. Je fis, avec MM. Franck et Schœffer, tous les essais possibles pour allumer une étincelle de vie. Ni miroir, ni plume brûlée, ni ammoniaque, ni piqûres ne réussirent à nous donner un signe de sensibilité. Le galvanisme fut employé sans que la malade montrât quelque contractilité. M. Franck la crut morte, me conseillant toutefois de la laisser sur son lit. Pendant vingt-huit heures aucun changement ne sur^dnt: on croyait déjà sentir un peu de putréfaction. La cloche des morts était sonnée; les amies de la jeune fille l'avaient habillée de blanc et couronnée de fleurs; tout se disposait autour d'elle pour l'inhumation. Voulant me convaincre des progrès de la putréfaction, je revins auprès de M"« de M...; la putréfaction n'était pas plus avancée qu'auparavant. Quel fut mon étonnement quand je crus voir un léger

^ De la catalepsie au point de vue de la mort apparente. Roueu, 1S66.

mouvement de respiration. Je l'observai de nouveau et vis que je ne m'étais pas trompé. Aussitôt je pratiquai des frictions, j'eus recours à des irritants et, après une heure et demie, la respiration augmenta. La malade ouvrit les yeux et, frappée de l'appareil funèbre qui l'entourait, revint à la connaissance et me dit: « Je suis trop jeune pour mourir. » Tout cela fut suivi d'un sommeil de dix heures; la convalescence marcha très rapidement, et cette jeune fille se trouva débarrassée de toutes ses indispositions nerveuses. Pendant sa crise, elle entendit tout: elle rapporta quelques paroles latines prononcées par M. Franck. Son plus affreux tourment était d'entendre les préparatifs de sa mort sans pouvoir sortir de sa torpeur ^ »

Le 10 novembre 1812, pendant la fatale retraite de Russie, le commandant Tascher voulant ramener en France le corps de son général tué par un boulet et qu'il avait enseveli depuis la veille, le déterre, le charge sur un landau, s'aperçoit qu'il respire encore et le ramène à la vie à force de soins. Bien longtemps après c'était ce même général d'Ornano, alors maréchal, qui tenait un des coins du drap funèbre aux obsèques de l'aide de camp qui l'avait enterré.

En 1826, un jeune prêtre revient également à la vie au moment où l'évêque du diocèse prononçait le De Profundis sur son corps. Quarante ans après, ce prêtre, devenu le cardinal Donnet, prononçait, au Sénat, un discours profondément senti sur le danger des inhumations précipitées. {Moniteur du l*"- mars 1866, p. 238.)

Le Figaro du 6 mai 1887 rapporte le fait suivant:

Le major Majuroif, un jeune officier d'artillerie de 35 ans.

^ En 1882, dans le service de M. Dumontpallier à la Pitié, une jeune fille tomba dans un sommeil léthargique à la suite de l'èiïroi qu'elle avait ressenti en voyant s'approcher de son lit, pondant la nuit, une voisine en délire. On la réveilla au bout de quelques heures par la simple action du regard sur ses paupières baissées et elle raconta qu'elle ne perdait pas un mot de ce qui se disait autour d'elle, mais qu'elle ne pouvait faire aucune espèce de mouvement ; elle aussi craignait qu'on ne l'ensevelît dans cet état.

Le curare a des effets analogues; les malheureux blessés par les flèches enduites de ce terrible poison continuent à voir avec leur œil fixe, conservent l'ouïe,' mais perdent toutes les autres facultés et se sentent enfermés dans leur propre corps comme dans un cercueil de verre moulé sur leurs membres.

aide de camp du gouverneur d'Odessa, mourait subitement il y a dix-sept jours: toutes les autorités militaires et civiles assistèrent aux obsèques. Il y a quelques jours, on procéda à la réparation du caveau de famille situé dans la nécropole. Quelle ne fut pas la surprise des ouvriers en apercevant que le couvercle du cercueil était soulevé ! Ils enlevèrent vivement le couvercle et le linceul : le corps était retourné face à terre, la figure ati'ocement lacérée et la chair des mains complètement rongée. Le corps saignait encore. Au moment où on parvenait à retirer l'infortuné major de son cercueil, il expira. Il était resté quinze jours enterré vivant.

Le docteur Simon Garleton prétend que, sur 30.000 inhumations, il y a une personne enterrée vivante. D'après ses calculs, depuis l'ère chrétienne et rien qu'en Europe, il y aurait eu environ quatre millions d'hommes enterrés vivants.

Aussi beaucoup de physiologistes se sont-ils préoccupés de déterminer les signes certains de l'extinction de la vie.

En 1895, un Anglais, M. Edwin Haward, a publié, dans The Lancet, une étude sur ce sujet à l'occasion d'une mort qu'il avait été appelé à constater et où il procéda successivement à dix épreuves. Or, sur ces dix épreuves, huit furent affirmatives; les deux autres provoquèrent des doutes.

Voici quelles avaient été les preuves affirmatives :

« 1° Le cœur avait complètement cessé de battre et ne rendait plus aucun bruit;

« 2° Tous les sons et tous les mouvements respiratoires s'étaient arrêtés ;

« 3" La température du corps s'était abaissée au niveau de la température de l'air ambiant;

« 4° Une aiguille brillante, plongée dans le biceps, où elle avait été laissée pendant quelques minutes, ne présentait pas, quand elle fut retirée, la moindre trace d'oxydation;

« 5° Traversés par des courants électriques intermittents, divers muscles ou groupe de muscles n'offraient aucun symptôme d'irritabilité ;

u 6° La ligature du bras ne déterminait pas le gonflement des veines ;

« 7° Des injections sous-cutanées d'ammoniaque avaient

donné les taches brunes qui passent pour caractériser la décomposition;

(( 8° La rigidité, dite cadavérique, était flagrante. »

Etait-ce donc que la personne était bien morte? Incontestablement oui, si l'on s'en était tenu là... Mais M. Haward, s'étant avisé d'ouvrir une veine pour vérifier la coagulation du sang, ne fut pas peu surpris de le trouver fluide. Il est admis, d'autre part, que si l'on regarde à travers la main un foyer de lumière intense, les doigts sont séparés, tant que le sujet est encore vivant, par une ligne écarlate qui disparaît après la mort. Or, la ligne écarlate était très nette et très marquée.

La décomposition \ qui ne tarda pas à se produire, trancha la question en prouvant que la mort était bien réelle.

^ Cette décomposition commence îl se manifester sur le cadavre par une tache verte abdominale qui n'apparaît généralement pas avant le quatrième jour après la mort ; mais elle se dénonce plus tôt par la formation abondante, dans les poumons, de gaz sulfurés qui s'échappent par les fosses nasales. Aussi le docteur Icard propose-t-il de déposer sous les narines un morceau de papier sur lequel on a tracé, avec une solution d'acétate neutre de plomb, quelques signes, invisibles normalement, mais qui apparaissent en noir sous l'influence des gaz sulfurés.

Une précaution encore plus sûre est de retarder l'inhumation jusqu'à, la décomposition et, pour éviter les inconvénients que ce retard présente dans les maisons particulières, d'avoir à la disposition du public des chambres funéraires comme celles qui fonctionnent actuellement avec le plus grand succès en Italie, en Allemagne, en Suisse et aux Etats-Unis.

Dans une vaste salle, semblant quelque paisible dortoir, les morts reposent allongés sur un lit ; une poire en caoutchouc, actionnant une sonnei'ie pneumatique, est glissée entre leurs doigts, une autre poire identique est placée sous la nuque du mort. A la moindre crispation, au moindre mouvement d'un léthargique qui se réveille, les gardiens accourent, et voilà, un homme sauvé. Pour les autres, au bout de quelqifes jours, quand, avec la décomposition cadavérique qui commence, le doute n'est plus permis, on les inhume en toute sécurité.

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