‹ La suspension de la vieChapitre 6 sur 7 · TO · texte numérisé non relu

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La suspension volontaire de la vie et l'inhumation temporaire

des fakirs.

La respiration est certainement beaucoup plus nécessaire à la vie que l'alimentation, mais elle n'est point absolument indispensable, ainsi qu'on l'a vu dans les cas de mort apparente que nous avons cités. On peut même arriver, par l'exercice, à s'accoutumer, jusqu'à un certain point, à l'abstinence d'air comme on s'habitue à l'abstinence d'aliments.

Les gens qui font le métier de plonger pour la pêche des coraux, des perles ou des éponges, arrivent à passer de 2 à 3 minutes sous l'eau. Miss Lurline, qu'on voyait à Paris, en 1882, dans son aquarium, restait ainsi 2 minutes et demie sans respirer. Henry de Rochas, médecin de Louis XIII, donne, dans son traité De la Nature, 6 minutes pour la limite maximum du temps qui peut s'écouler entre deux prises d'air successives.

Ce chiffre, qui était considéré comme exagéré, bien que le docteur Preyer eût observé qu'un hamster restait parfois 5 minutes sans respirer d'une façon appréciable après quinze jours de sommeil, a été atteint en 1912 par un maître baigneur nommé Pouliguen, qui resta 6 minutes 29 secondes 4/5 sous l'eau dans une piscine; après quoi il remonta sans avoir souffert de sa longue immersion et vint saluer le public qui assistait à l'expérience. En 1907, il était resté immergé pendant 4 minutes 39 secondes et n'avait pu résister davantage. En 1896, le nageur Moch était demeuré sous l'eau 4 minutes 35 secondes et était en fâcheux état quand on le ramena à la surface. Quelque temps après, un autre nageur, Gavill, fut remonté mort après 5 minutes de plongée.

Le docteur Dechambre raconte, dans son Dictionnaire encyclopédique (t. IX, p. 557), l'histoire d'un Hindou qui se cachait dans les eaux du Gange aux endroits où se baignaient les dames de Calcutta, saisissait l'une d'elles par les jambes, la noyait et lui enlevait ensuite ses bijoux. On attribuait sa disparition aux crocodiles. Une femme étant parvenue à lui

échapper, elle dénonça l'assassin qui fut saisi et pendu en

L'arrêt volontaire des mouvements du cœur est plus rare.

Catherine Growe rapporte ainsi, dans le chapitre V de son livre intitulé Les côtés obscurs de la nature, deux cas bien constatés de cet arrêt volontaire chez des hommes. Le premier cas est celui du colonel anglais Townshend.

« Le colonel pouvait mourir, en apparence, quand il le voulait; son cœur cessait de battre; il n'y avait plus de respiration perceptible et tout son corps devenait froid et rigide comme la mort elle-même ; les traits étaient pincés et blêmes, les yeux vitreux. Il restait plusieurs heures en cet état, puis revenait tout à coup à la vie ; mais cette résurrection ne semblait pas le résultat d'un effort de volonté, ou plutôt nous ne savons pas si tel était le cas. Nous ne savons pas non plus si, quand il revenait à la vie, il lui restait des souvenirs de l'état qu'il quittait, ni comment cette faculté étrange fut d'abord découverte et développée, points importants et bien dignes d'être approfondis. D'après le récit du docteur Gheyne, qui fut son ami, le colonel Townshend décrivait ainsi lui-même le phénomène auquel il était sujet. — Il pouvait mourir ou expirer quand il lui plaisait et pouvait néanmoins revenir à la vie en faisant un effort ou d'une façon quelconque. — Il fit cette expérience en présence de deux médecins et de son apothicaire: l'un (le docteur Baynard) garda la main sur son cœur, l'autre (le docteur Gheyne) tint son pouls et le troisième (M. Shrine) plaça un miroir devant ses lèvres. Ils constatèrent ainsi que la respiration et la pulsation cessèrent graduellement et si bien qu'après s'être consultés quelque temps sur son état, ils allaient quitter la chambre, persuadés qu'il était mort, quand les signes de la vie réapparurent et il revint peu à peu à lui. Il n'est pas mort pendant une nouvelle expérience, ainsi qu'on l'a quelquefois affirmé. »

Le second cas est celui d'un fakir des environs de Galcutta qui avait pour spécialité de se faire ensevelir et de rester plusieurs mois sous terre. Il avait déjà accompli plusieurs fois ce prodige lorsqu'il fut mis à l'épreuve par quelques officiers et résidents européens.

«"Le capitaine Wade, agent politique à Loodhiana, était

présent lorsqu'il fut déterré, dix mois après avoir été enterré par le général Ventura devant le maharadjah (de Sehore) Randjet-Sing et ses principaux sirdars.

« Il paraît que cet homme s'était préparé à cette épreuve par certains procédés qui, dit-on, annihilent temporairement la faculté de digérer, si bien que du lait reçu dans l'estomac ne subit aucun changement. Puis il chasse toute sa respiration dans son cerveau qui devient très chaud; ses poumons s'affaissent alors et son cœur cesse de battre. Il bouche ensuite avec de la cire toutes les ouvertures du corps par où l'air pourrait pénétrer, excepté la bouche; mais il retourne la langue de façon à boucher le gosier; après quoi il perd tout sentiment. On le dépouille alors de ses vêtements et on le met dans un sac de toile; et, dans le cas dont il s'agit ici, le sac fut scellé avec le propre cachet de Randjet-Sing; après quoi on le plaça dans une caisse en bois, qui fut également ficelée et scellée, puis descendue dans un caveau, sur la fermeture duquel on étendit de la terre. Dans cette terre on sema de l'orge et on plaça des sentinelles pour le garder. Le maharadjah cependant était tellement défiant qu'en dépit de toutes ces précautions, il fit déterrer et examiner deux fois le corps pendant le cours de ces dix mois, et on le trouva, chaque fois, exactement dans le même état que quand on l'avait enfermé. »

Le fakir dont il vient d'être question s'appelait Haridès. Il était âgé de 30 ans. Son inhumation momentanée eut lieu en

Gomme des faits aussi extraordinaires ne peuvent s'établir que par la concordance de nombreux témoignages et l'accumulation des détails, nous reproduisons ici un autre récit du même événement, dû à M. Osborne ^.

A la suite de quelques préparatifs qui avaient duré plusieurs jours

^ M. Osborne, secrétaire du Gouvernement général de l'Inde, chargé en 1838 d'une mission h la cour du maharadjah, tenait ce récit du capitaine Wade, qui avait assisté seulement à l'exhumation. Il a été publié en 1842, dans le Magasin pittoresque, par un écrivain qui venait de voir a Paris le général Ventura et avait obtenu de lui la confirmation complète du récit du capitaine Wade. Le général Ventura était un officier français au service du maharadjah,

ot qu'il ropug-nerait d'éimmérer le fakir déclara ôtrc prôt à subir répreuve. Le maharadjah, les chefs sikhs et le général Ventura se réunirent près d'une tombe en maçonnerie construite exprès pour le recevoir. Sous leurs yeux, le fakir ferma avec de la cire, à l'exception de sa bouche, toutes les ouvertures de son corps qui pouvaient donner entrée à l'air; puis il se dépouilla des vêtements qu'il portait; on l'enveloppa alors dans un sac de toile, et, suivant son désir, on lui retourna la langue en arrière de manière à lui boucher l'entrée du gosier. Aussitôt après cette opération, le fakir tomba dans une sorte de léthargie. Le sac qui le contenait fut fermé et un cachet y fut apposé par le maharadjah. On plaça ensuite ce sac dans une caisse de bois cadenassée et scellée qui fut descendue dans la tombe; on jeta une grande quantité de terre dessus, on foula longtemps cette terre et on y sema de l'orge, enfin des sentinelles furent placées tout à l'entour avec ordre de veiller jour et nuit.

Malgré toutes ces précautions, le maharadjah conservait des doutes; il vint deux fois dans l'espace de dix mois, temps pendant lequel le fakir resta enterré, et il fit ouvrir devant lui la tombe. Le fakir était dans le sac tel qu'on l'y avait mis, froid et inanimé. Les dix mois expirés, on procéda à l'exhumation définitive du fakir. Le général Ventura et le capitaine Wade vinrent ouvrir les cadenas, briser les scellés et élever la caisse hors de la tombe. On retira le fakir : nulle pulsation, soit au cœur, soit au pouls, n'indiquait la présence de la vie. Comme première mesure destinée à le ranimer, une personne lui introduisit très doucement le doigt dans la bouche et replaça sa langue dans sa position naturelle. Le sommet de la tête était seul demeuré le siège d'une chaleur sensible. En versant lentement de l'eau chaude sur le corps, on obtint peu à peu quelques signes de vie; après deux heures de soin, le fakir se releva et se mit à marcher en souriant.

* Voici, d'après une autre source, quelles étaient ces précautions :

Tout d'abord, il fît construire par ses disciples une petite case mi-souterraine où il s'enferma, accroupi dans la pose chère aux dieux, pour s'habituer peu à peu il la raréfaction de l'air.

Tandis qu'il priait dévDtement, ses disciples, en effet, lutaient la porte avec de la terre glaise. Il demeura d'abord quelques minutes, puis quelques heures, puis des jours, puis une semaine dans cette case.

En même temps, il s'exerçait il retenir son souffle ; quelques secondes d'abord et, méthodiquement, de plus en plus longtemps — jusqu'à quatre-vingts minutes ( !)

Il se fit pratiquer sous la langue, à raison d'une par semaine, vingt-quatre incisions transversales accompagnées de massages qui lui permirent de retourner ce muscle la pointe en arrière, fermant à volonté le pharynx...

Durant tout le temps de son entraînement, il ne vécut que de légumes et observa une continence absolue,

Cet homme, vraiment extraordinaire, raconte que, durant son ensevelissement, il a des rôves délicieux, mais que le moment du réveil lui est toujours très pénible. Avant de revenir à la conscience de sa propre existence, il éprouve des vertiges. — Ses ongles et ses cheveux cessent de croître. Sa seule crainte est d'être entamé par les vers et les insectes; c'est pour s'en préserver qu'il fait suspendre la caisse où il repose au milieu de la tombe

Ces cérémonies constituent un spectacle assez rare et très recherclié; aussi les médecins européens qui ont pu en être les témoins n'ont-ils pas manqué de les décrire. C'est ce qu"a fait notamment le D"" Honigberger - à propos de deux autre;, inhumations temporaires du même fakir Haridès dont l'une dura six semaines et l'autre quatre mois.

Ses récits ont été publiés et analysés dans divers journaux avec plus ou moins de détails dont nous reproduisons ci-dessous les principaux.

Au jour fixé et en présence de la cour et du peuple, le fakir s'assit, les jambes croisées sur un linceul de lin, le visage tourné vers le Levant. Il fixa avec ses yeux l'extrémité de son nez. Au bout de quelques instants, les yeux se fermèrent et les membres se raidirent. Ses serviteurs accoururent alors et lui bouchèrent les narines avec des tampons de lin enduits de cire. On enferma le corps dans le linceul en le nouant au-dessus de sa tête comme un sac. Le nœud fut cacheté au sceau du rajah et l'on déposa le corps dans une caisse en bois qui fut également scellée.

Cette caisse fut placée dans un caveau qu'elle remplit tout entier. La porte en fut également cachetée, puis murée et le tombeau gardé jour et nuit.

Au bout de six semaines, terme convenu pour l'exhumation, une affluence accourut sur le lieu de l'événement. Le rajah fit enlever la

* Un autre officier anglais, M. Boileau, dans un ouvrage publié vers 1840, et le docteur Mac-Gregor, dans sa topographie médicale de Lodhiana, racontent, avec des circonstances analogues, deux autres exhumations dont ils ont été témoins séparément. Dans celle qui fut observée par le docteur Mac-Gregor, le fakir resta enterré quar-ante jours et quarante nuits.

' Le médecin autrichien Honigberger a longtemps rempli les fonctions do médecin particulier du rajah de Lahore. C'est lui qui a dessiné le portrait que uous reproduisons ici.

terre glaise qui murait la porte et reconnut que son cachet, qui la fermait, était intact.

On ouvrit la porte, la caisse fut sortie avec son contenu, et quand

Le Fakir Haridès d'après un dessin du D"" Honigberger.

il fut constaté que le cachet dont elle avait été scellée était également intact, on l'ouvrit.

Le docteur Honigberger fit la remarque que le linceul était recouvert de moisissures, ce qui s'expliquait par l'humidité du caveau. Le corps du solitaire, hissé hors de la caisse par ses disciples et toujours entouré de son linceul, fut appuyé contre le couvercle; puis,

sans le découvrir, on lui versa de l'eau chaude sur la tôte. Enfin, on le dépouilla du suaire qui l'enveloppait, après en avoir vérifié et brisé les scellés.

Alors le docteur Honigberger l'examina avec soin. Il était dans la même attitude que le jour de l'ensevelissement, seulement la tôte reposait sur une épaule. La peau était plissée; les membres étaient raides. Tout le corps était froid, à l'exception de la tête qui avait été arrosée d'eau chaude. Le pouls ne put être perçu aux radiales pas plus qu'aux bras ni aux tempes. L'auscultation du cœur n'indiquait autre chose que le silence de la mort.

La paupière soulevée ne montra qu'un œil vitreux et éteint comme celui d'un cadavre.

Les disciples et les serviteurs lavèrent le corps et frictionnèrent les membres. L'un d'eux appliqua sur le crâne du yoghi une couche de pâte de froment chaude, que l'on renouvela plusieurs fois, pendant qu'un autre disciple enlevait les tampons des oreilles et du nez et ouvrait la bouche avec un couteau. Haridès, — c'était le nom du yoghi, — semblable à une statue de cire, ne donnait aucun signe indiquant qu'il allait revenir à la vie.

Après lui avoir ouvert la bouche, le disciple lui prit la langue et la ramena dans sa position normale, où il la maintint, car elle tendait sans cesse à retomber sur le larynx. On lui frictionna les paupières avec de la graisse et une dernière application de pâte chaude fut faite sur la tôte. A ce moment le corps de l'ascète fut secoué par un tressaillement, ses narines se dilatèrent, une profonde inspiration s'ensuivit, son pouls battit lentement et ses membres tiédirent.

Un peu de beurre fondu fut mis sur la langue et après cette scène pénible, dont l'issue paraissait douteuse, les yeux reprirent tout à coup leur éclat.

La résurrection du yoghi était accomplie; il avait fallu une demiheure pour le i-animer et ses premières paroles furent, en apercevant le rajah : « Me crois-lu maintenant ? » Au bout d'une autre demi-heure, le fakir, bien que faible encore, mais revêtu d'une riche robe d'honneur et décoré d'un collier de perles et de bracelets d'or, trônait h la table royale.

Dans une autre occasion, le même rajah fit enterrer ce même fakir dans un caveau à 2 mètres sous le sol. L'espace autour du cercueil fut rempli de terre foulée; le caveau fut muré; on jeta de la terre par-dessus et on sema de l'orge à la surface. Le fakir resta enterré quatre mois et n'en ressuscita pas moins.

Un de mes amis, qui a longtemps habité l'Inde, m'a envoyé le récit très détaillé d'un autre ensevelissement qui lui avait été communiqué par un témoin oculaire.

Je fus un jour invité à Tangore, dans le Dekhan méridional, à la

plus singulière cérémonie. Il ne s'agissait rien moins que de l'exhumation d'un fakir enterré vivant depuis vingt jours.

Un seniiani de la secte de Vichnou avait prétendu qu'il pouvait vivre un temps illimité sans boire ni manger et, de plus, enferme dans un tombeau. Ayant accompli à plusieurs reprises ce tour merveilleux, il était devenu pour les Hindous un saint personnage placé sous la protection directe du Dieu conservateur. L'autorité anglaise, \oulant profiter de l'occasion qui lui était offerte de porter un coup mortel à la superstition (elle le croyait du moins), proposa au fakir de l'ensevelir elle-même. A Fétonnement de chacun, le fakir accepta. En présence d'officiers anglais et d'une foule immense d'Européens et d'indigènes, il fut descendu dans un tombeau qu'on recouvrit de terre, qu'on entoura de factionnaires et qu'on ne devait ouvrir que lorsque le vingtième jour serait écoulé. Ce délai expiré, en présence des autorités, devait avoir lieu l'ouverture du tombeau, où l'on croyait bien ne plus trouver qu'un cadavre.

En présence du délégué du Gouvernement, des brahmines gravement enveloppés dans leurs longues robes jaunes et d'une foule nombreuse, les fossoyeurs, saisissant leurs pelles, commencèrent à dégager le tombeau de la terre et des herbes qui le couvraient; puis, après avoir passé de longs bambous dans les boucles scellées aux angles de la large pierre qui en fermait l'entrée, huit solides Indiens la soulevèrent et, la faisant glisser, laissèrent béante l'ouverture du caveau, d'où s'échappa un air lourd et méphitique.

Au fond de ce trou maçonné, de six pieds de côté, était un long cotTre de iDois de tek, solidement joint avec des vis de cuivre. Sur chacune des parois étaient ménagées de petites ouvertures de quelques centimètres pour que Vair pût passer. On glissa les cordes sous les extrémités de la bière, on la hissa sur le sol et la partie intéressante de l'exhumation commença.

Dans cette foule de huit à dix mille individus appartenant à toutes les classes, à tous les rangs, à toutes les castes, s'était fait un silence de mort. Le cercle s'était resserré autour des cipayes qui formaient la haie; tous les regards se fixaient sur la bière.

Le couvercle sauta enfin sous un dernier effort des travailleurs et je pus voir, couché sur des nattes, un long corps maigre et à demi nu, dont la face cadavéreuse ne donnait plus aucun signe d'existence. Un brahmine s'appro.cha et souleva hors du coffre une tête décharnée, momifiée et dans un état incomprétiensible de conservation après un aussi long séjour dans la terre. C'était la tète d'un cataleptique et non celle d'un mort. Elle avait gardé la position que lui avait donnée le prêtre, après avoir, à plusieurs reprises, passé la main sur les yeux qui étaient ouverts, fixes, dirigés en avant. On eût dit un visage de cire.

Deux hommes soulevèrent le corps et, le tirant du coffre, le posèrent sur une natte. Je n'avais jamais vu une semblable maigreur.

La peau sèche et ridée du fakir était collée sur ses os; on eût certainement pu l'aire sur lui un cours d'anatomie. A chacun des mouvements que les porteurs imprimaient à ses membres couverts de taches livides, scorbutiques, je les entendais craquer comme s'ils eussent été liés les uns aux autres par des charnières rouillées.

Lorsque le désenseveli fut assis, le brahmine lui ouvrit la bouche et lui introduisit entre les lèvres à peu près un demi-verre d'eau; puis il retendit de nouveau et se mit à le frictionner de la tôte aux l)ieds, doucement d'abord, puis rapidement ensuite. Pendant près d'une heure, le corps ne fit aucun mouvement; mais, au moment où les Anglais incrédules commençaient à se moquer de I Hindou, le fakir ferma les yeux, puis les rouvrit aussitôt en poussant un soupir.

Un hourrah s'éleva parmi les indigènes; le brahmine recommen(;a ses frictions. Bientôt l'enterré remua un bras, une jambe et, presque sans secours, se souleva sur son séant en portant autour de lui un regard morne et vitreux. Il ouvrit la bouche, remua les lèvres, mais ne put prononcer un mot. On lui donna encore à boire, et dix minutes ne s'étaient pas écoulées que le Lazare indien, soutenu par le brahmine, s'éloigna à pas lents de son tombeau, au milieu de la multitude qui s'agenouillait sur son passage, tandis que les autorités avaient peine à cacher leur désappointement. Les officiers anglais faisaient la plus singulière figure et traitaient le fakir de jongleur, ne trouvant à cette bizarre résurrection aucune explication raisonnable.

Après le départ du fakir, des curieux s'étaient précipités dans le caveau, mais ils avaient eu beau en sonder toutes les parois, en démolir la maçonnerie, en creuser le sol, rien n'était venu donner aux incrédules la clef de l'énigme. 11 avait été matériellement impossible à l'Hindou de sortir de son tombeau; aucune issue n'existait et les factionnaires n'avaient pas cessé, pendant les vingt jours qu'il avait été enfermé, de le garder nuit et jour. Je demandai quels avaient été ces factionnaires, on me répondit qu'on n'avait admis parmi eux aucun ci paye et qu'ils avaient été tous pris parmi les soldats anglais.

Comment alors le fakir n'était-il pas mort de cette longue privation d'air et d'aliments ? Les médecins de l'armée, ceux du moins qui étaient assez savants pour avoir le droit d'avouer qu'ils ignoraient quelque chose, discutaient sérieusement; les autres, et ils étaient en plus grand nombre, ne parlaient rien moins que de pendre haut et court le pauvre homme, pour voir si son adresse lui permettrait d'échapper à la potence comme elle lui avait permis do sortir de la tombe.

Heureusement qu'il avait disparu du côté de la ville noire, car on aurait pu terminer la cérémonie en le réintégrant dans son cercueil.

Voici encore, d'après le Hindoo Spiritual Magazine, le récit, fait par le docteur D'Ere Browne, d'une cérémonie analogue.

Au milieu d'une fête indienne, un Yoghi se plaça au milieu d*un carré consacré et tomba en transe.

Un g-roupe de Yoghis d'ordre supérieur s'avança alors, portant un long et profond vase en terre cuite, chauffé au moyen de cendres encore brûlantes. On le remplit de cire qui entra en fusion et dans laquelle chacun d'eux versa le contenu d'un petit paquet qu'il avait apporté.

Un groupe de cinquième ordre prépara alors le corps pour l'ensevelissement en l'enveloppant dans les plis d'une mousseline blanche, enroulée plusieurs fois et dont chaque extrémité fut solidement fermée au moyen d'une corde blanche.

Avant cela, le corps avait subi une préparation spéciale : les yeux, le nez et la bouche avaient été obturés avec une sorte de cire préparée spécialement. Ils prirent ensuite le corps et le plongèrent doucement dans la cire fondue. Il fut retiré, et lorsque cette première couche de cire se fut refroidie, ils le plongèrent de nouveau et répétèrent jusqu'à huit fois cette opération.

Pendant ce temps, un autre groupe de Yoghis creusait la fosse, et lorsciue celle-ci eut de six à huit pieds de profondeur, la cérémonie de l'enterrement commença.

Les trois plus anciens déposèrent le corps dans une sorte de cerceuil grossièrement fait, pendant que les autres, formant une procession autour de l'espace réservé, faisaient entendre des chants. Le cercueil fut descendu dans la fosse; on le recouvrit de terre et on éleva au-dessus une sorte de monticule.

Le huitième jour le cercueil fut exhumé : comme il avait été fermé au moyen de chevilles de bois, on l'ouvrit avec des coins. Le corps fut trouvé dans l'état oii il avait été mis. On déroula l'enveloppe de mousseline, on enleva la cire placée sur les yeux, le nez, la bouche et les oreilles et les Yoghis firent en procession trois fois le tour de l'espace réservé. Au troisième tour, on vit le Yoghi se dresser seul lentement et prendre la position assise, regardant autour de lui comme un homme qui sort d'un profond sommeil.

Le ressuscité prit ensuite lentement le chemin de la montagne vers une caverne où il se proposait de passer le reste de sa vie dans la méditation. Cette cérémonie devait le rendre apte à servir d'intermédiaire entre les deux sphères, matérielle et spirituelle, à sa volonté.

Jo terminerai ces relations par le récit dramatique d'une inhumation qui eut lieu à Sehore en 1873 et qui se termina par la mort alTreuse du jeune fakir qui s'y soumit ^

' Oette relation a été publiée sous le uom du major Osborne et j'ignore quels liens unissaient cet officier fl M. Osborne, auteur du récit de l'inhumation d'IIaridès qui eut lieu également Sohore, mais en 183S.

J'étais alors à Sehore, une petite ville insignifiante, qui, après avoir été pendant plusieurs années un des principaux postes anglais dans le Malwa, a dû être abandonnée à cause de son climat extraordinairement malsain. Située dans un bas-fond parcouru par plusieurs cours d'eau qui donnent à la végétation une excessive vigueur, elle est désolée par des fièvres d'un caractère pernicieux.

La résidence de l'agent britannique se trouvait à une petite distance de la ville, au centre d'un magnifique parc dessiné à l'anglaise. Cette résidence était, comme toutes les habitations de ce genre, un véritable palais muni de tout le confort qui peut rendre la vie supportable dans un pays aussi insalubre. Je m'y serais pourtant formidablement ennuyé si mon amour pour les études de mœurs orientales ne m'avait fait trouver chaque jour de nouveaux objets d'intérêt.

Vers 1873, ce qui m'attirait le plus, c'était l'étude des magiciens, charmeurs de serpents, jongleurs, magnétiseurs et autres dont le pays fourmille. J'ai vu, de mes yeux vu, les phénomènes les plus surprenants. J'ai vu une graine germer et donner une pousse d'un mètre au moins de hauteur, en l'espace de deux heures, cela sans aucune tricherie possible. L'homme qui accomplissait le prestige se tenait à deux mètres de la plante croissante, bien surveillé par les spectateurs. J'ai vu, une autre fois, le fameux tour de l'enfant tué à coups de sabre et ressuscité en un clin d'œil. J'ai vu obéir et danser à la voix d'un homme des cobras dont les crocs n'avaient pas été arrachés. Mais le phénomène le plus étonnant auquel il m'ait été donné d'assister est celui de l'enterrement et du retour à la vie d'un fakir.

Il y avait alors à Sehore un jeune fakir des plus renommés, du nom de Oumra-Doula. Il possédait, assurait-on, une science de la yogha qui faisait de lui une véritable manière de saint. C'était un brahme sannyasi. Je ne l'ai jamais vu se livrer à des excentricités dangereuses comme en affectionnent tant de ses pareils. Songez, en effet, que certains fakirs portent des colliers de fer pesant jusqu'à 40 livres. D'autres restent assis sur une pierre dans des positions que les plus forts de nos contorsionnistes ne réaliseraient point : eux se tiennent ainsi, non pas quelques moments, mais des mois, des années durant.

Oumra-Doula accomplissait-il en secret des cérémonies pareilles, je l'ignore. Mais je présume que comme tout yoghi, il devait s'y conformer. La loi de la yogha conduit, vous le savez, à la félicité tout Hindou qui peut s'y conformer. Par elle, il dédaignera les biens terrestres, il exaltera ses forces intellectuelles, il méprisera les souffrances du corps. Enfin, il obtiendra la félicité suprême que Brahma réserve aux hommes pieux. Mais, pour atteindre ces résultats, le fidèle doit subir bien des ennuyeuses formalités. Chaque instant de sa journée est une lutte contre lui-même, une lutte parfois pénible. Sa nourriture, sa respiration, son sommeil, ses postures sont réglés par des lois imprescriptibles, jusqu'à ce que tout son corps soit

dompté et que son attention s'absorbe tout entière dans la prononciation du monosyllabe sacré, qui lui révèle tant de mystères.

Oumra-Doula avait certainement pénétré bien des mystères, car il lui en était resté une allure mystérieuse et des manières étranges. Son regard avait des lueurs bien étonnantes, parfois, quand on le surprenait à vous regarder. Ce qui me sembla plus étonnant, c'est que, si détaché des choses terrestres qu'il parût l'être, le fakir avait gardé quelques relations de sentiment parmi l'humanité : il avait une sœur et un ennemi mortel.

La sœur, une devadashi, au nom barbare de Prahabaratti, ne quittait pas Oumra-Doula plus que ne l'aurait fait son ombre. Elle le suivait partout comme une servante, habituée aux mœurs étranges du maître, et respectueuse de sa sainteté.

L'ennemi du fakir, c'était un assez louche personnage, un kshâtrya, le guerrier Ghagaliga, personnage à tête et à manières de brute. Il avait été jadis bâtonné pour quelques friponneries révélées par le témoignage de Oumra-Doula. Il en avait gardé au fakir une haine profonde, dont Oumra-Doula semblait fort peu se soucier. Ghagaliga appartenait à la garde de la Begaum de Bhopal. Je ne sais pour quelles raisons il se trouvait alors à Sehore.

Quand mon ami le brahme Ghatterji m'apprit que Oumra-Doula se faisait enterrer vivant, je n'eus de cesse de voir se répéter l'expérience. J'y assistai deux fois. La première fois, à vrai dire, incomplètement; la seconde fois le résultat fut , comment dirais-je ?

assez peu concluant.

La première fois, je revenais d'une petite expédition dans le Nord, quand j'appris que l'on enterrait Oumra-Doula. Mon lieutenant, M, Willhougby, avait assisté à la mise au tombeau et il m'assurait ■qu'il n'y avait certainement aucun truc possible. En tous cas, la tombe était couverte de terre, on l'avait foulée aux pieds et l'on y avait semé de l'orge. De plus, une sentinelle veillait sans cesse sur le tombeau.

Au bout de dix mois, on décida d'ouvrir la fosse. On déblaya la terre. Au fond se trouvait la caisse carrée dans laquelle était le corps. J'étais présent et je ne pensais point, je vous jure, en voir sortir un homme vivant. On ouvrit les cadenas, on brisa les scellés et on retira le corps du fakir, enveloppé dans un sac de grosse toile. Nulle pulsation du cœur, point de respiration, le sommet de la tête était resté seul le siège d'une chaleur sensible qui pouvait faire soupçonner la présence de la vie. Un des brahmes présents introduisit la main dans la bouche de l'homme inanimé, replaça dans une position normale la langue qui avait été retournée, puis on le frictionna. On versa sur le corps de l'eau chaude; petit à petit, la respiration revint; le pouls se rétablit et le fakir se leva et se mit à marcher en souriant. Je dois dire qu'il me sembla considérablement amaigri.

Nous lui demandâmes quelles impressions il avait éprouvées. Il répondit par quelques expressions admiratives. Il avait fait un rêve

merveilleux. Seul le moment du réveil était pénible. 11 se sentait tomber avec une vitesse vertigineuse et des vertiges insupportables l'étouffaient Parbleu ! il tombait du ciel.

Je dois dire que, pendant les dix mois de sommeil, la devadashi était venue chaque jour devant la tombe. Elle y passait, accroupie, une partie de ses journées. Sans qu'aucune inquiétude pût se lire sur sa figure, elle attendait la résurrection de son frère. Elle semblait parfaitement certaine du succès de l'aventure.

Chagaliga vint aussi, sous le prétexte d'examiner les soldats qui surveillaient la tombe. Je pense qu'il était à la recherche de quelque mauvais coup contre le fakir sans défense.

Une seconde fois, Oumra-Doula se fit enterrer. C'était^ au cours

d'une visite que la Begaum nous fit à Schore Le lendemain, on

enterra Oumra-Doula. On avait construit une fosse étroite en maçonnerie soigneusement crépie. Le fakir se débarrassa alors de tous ses vêtements. Il prit un peu de cire qu'il pétrit longuement dans ses mains, s'en boucha les oreilles et les narines. Puis il ferma les yeux, s'accroupit; un brahme introduisit la main dans sa bouche et lui retourna la langue en arrière, de manière à lui obstruer le gosier. Les yoghis se font, en effet, couper ce que nous appelons le filet, pour permettre à la langue de prendre cette position anti-naturelle.

Après cette opération, le fakir tomba immédiatement en léthargie. On l'introduisit dans le sac de toile, puis on le plaça avec précaution dans la fosse. On fit glisser sur elle la lourde dalle.

Je ne puis vous exprimer bien nettement l'impression que produisait sur moi cette opération. Je suis un vieux soldat et j'ai, sans sourciller, assisté à des chasses, à des batailles, à des exécutions ; j'ai vu, certain jour, durant la terrible révolte des cipayes, attacher douze prisonniers à la gueule de douze canons, dont l'explosion envoya au loin leurs membres épars. Eh bien, je vous assure que rien ne m'a causé une horreur aussi profonde que cet enterrement d'un vivant.

Je comprends qu'on marche à la mort les yeux ouverts et le front haut. 11 est facile d'avoir du courage lorsqu'on se sent maître de sa volonté. Mais cet héroïsme de l'Hindou était stupéfiant. De s'enfoncer tout vivant dans le tombeau, de descendre volontairement, loin du soleil et des fleurs, dans l'humidité d'un caveau, cela me paraissait plus effroyablement anormal qu'on ne pourrait le dire.

Les brahmes qui assistaient à l'opération n'en semblaient, je dois le reconnaître, aucunement émus. Le danger que courait leur confrère les laissait absolument impassibles. Peut-être aussi avaient-ils

1 Les sujets dont le corps fluidique est dégagé par la magnétisation disent qu'ils s'élèvent dans des régions maguifiquee d'oi^ on les arrache avec peine quand on les démagnétise pour faire rentrer leur corps fluidique dans leur corps matériel qu'ils appellent généralement leur loque.

en lui une confiance très grande, comme nous en avons dans nos acrobates de nos pays d'Occident.

Quant aux Européens qui avaient été conviés avec moi à la ctiose, ils semblaient, comme moi, péniblement impressionnés. Mon lieutenant, M. Willhougby, seul, paraissait peu ému. C'était la seconde fois qu'il voyait cet extraordinaire enterrement. Et, de l'avoir déjà suivi dans tous ses détails, il tirait une grande certitude pour le succès de celui-ci.

Chagaliga présidait à Topération. Je suivais ses mouvements avec curiosité, quand je le vis, d'un geste rapide, saisir sous son manteau une sorte de gourde qu'il jeta dans la fosse au moment oi^i la dalle allait la refermer. Le geste fut si bref que je ne pus, sur le moment, l'analyser. Ce n'est que maintenant que je puis l'expliquer.

On jeta de la terre sur la fosse, on y sema de l'orge et six mois se ]jassèrent. La saison des pluies vint et se termina. Puis on décida d'ouvrir au ressuscitant.

J'étais là. La terre fut enlevée. La dalle fut soulevée; au prij!x d'efforts considérables elle roula, découvrant peu à peu l'ombre mystérieuse du caveau. A ce moment, le chef des brahmes poussa un cri : de l'ouverture étroite venait de sortir un insecte minuscule : une fourmi. Les travailleurs pressèrent ardemment leurs leviers. Les mains impatientes cherchèrent le sac dans l'ombre. On l'ouvrit, il contenait un squelette admirablement nettoyé'!

En même temps des flles de fourmis rouges rampaient hors de la tombe.

Et je compris alors : Chagaliga, pour supprimer son ennemi sans danger, avait jeté dans la tombe cette gourde pleine de fourmis, de ces fourmJs rouges terribles qui se multiplient prodigieusement et à qui tout sert de nourriture.

Les Hindous redoutent prodigieusement ces petites bêtes dont ils connaissent la férocité. Voraces et innombrables, leur petitesse les rend plus dangereuses encore puisqu'on peut si difficilement les saisir. Toute proie à laquelle elles s'attaquent est perdue, à moins qu'elle ne puisse leur échapper par une fuite immédiate.

Oumra-Doula ne devait plus revenir du Nirvana qu'il avait gagné volontairement.

Chagaliga disparut le jour même.

Quant à la devadashi, on la retrouva, le lendemain, son épingle de cheveux piquée dans le cœur sur la tombe de Oumra-Doula.

* On arrive actuellement à préparer, pour les collections zoologiques, des squelettes extrêmement délicats en enfouissant l'animal mort dans une fourmilière.

ITT

Inhumations volontaires de bonzes dans le Cambodge \

Les Cambodgiens relèvent de l'initiation boudhique ceylanaise; le pape des bonzes, résidant à Pnom-Penh, relève directement de Geylan, et dans la Gochincbine, le plus haut dignitaire réside à la pagode de Soetrang, Je le connaissais, ayant eu occasion de soigner plusieurs bonzes de sa pagode qu'il m'avait amenés lui-même et plusieurs enfants de son école, notamment lors d'une épidémie de variole. Or, dixhuit mois après mon départ de ce poste, deux inhumations volontaires eurent lieu dans une pagode distante de mon ancien domicile de 6 kilomètres environ; des raisons de service m'empêchèrent, à mon grand regret, d'assister à aucune partie de la cérémonie, mais j'ai pu recueillir des détails, dont quelques-uns inédits et que n'ont pas vus les Anglais qui, dans les Indes, ont décrit ces cérémonies.

Les pratiques étant les mêmes que celles déjà connues, je n'insisterai que sur quelques détails et surtout certaines interprétations rituelles.

Par suite du manque d'eau et de quelques autres causes climatériques moins bien déterminées, vers la fin de 1895, la récolte du riz s'annonçait très mauvaise et faisait redouter la famine.

Dans cette prévision, deux bonzes s'entraînaient plus activement depuis quelques mois (si l'on peut en ce cas parler d'activité) à la catalepsie. Dans les pagodes, il y a continuellement quelques prêtres à un certain degré de pareil entraînement. Ici nous ferons remarquer que, dans le Cambodge, tous les prêtres sont désignés sous le nom de bonzes, quelles que soient leurs fonctions, au lieu d'être, comme dans l'Inde, par-

^ Extrait d'un article publié dans Vlnitiation (numéro d'octobre 1897) par le docteur Laurent, médecin de la marine, qui a fait pour son service un long séjour en Indo-Chine, presque toujours loin des centres.

tagés en fakirs, gourous, brahmes, etc. Ceux dont nous parlons actuellement correspondent évidemment aux fakirs.

Lorsque les deux bonzes dont je parle furent au degré suffisant de préparation, la cérémonie eut lieu; les préparatifs sont semblables à ceux qu'ont décrits les Anglais d'après le Bhagavad-rita ; les sujets convulsent les yeux, renversent la langue en prononçant le mot sacré: Aum.

Le jour venu, on prépara une fosse de 3 mètres environ de profondeur sur 1 m. 50 à 1 m. 80 de largeur et 1 mètre dans l'autre sens; la terre fut soigneusement battue à l'intérieur. Les bonzes furent empaquetés, entourés de bandelettes autour de leur vêtement jaune; tous les oriflces naturels, nez, paupières, oreilles, etc., lutés avec de la cire vierge, après que, la langue renversée dans la gorge, ils se furent mis en état de catalepsie volontaire; une poutre fut mise en travers de la fosse et les bonzes suspendus au moyen d'une corde assez grosse, cirée, ayant prise sur les bandelettes de manière à ne pouvoir entrer dans les chairs et d'une longueur de 1 mètre environ au-dessous de la poutre. Toutes ces précautions, et particulièrement l'isolement des corps dans les fosses, prises, me dit-on, dans le but de les empêcher d'être attaqués par les rats, seul danger physique qu'ils puissent courir.

La fosse fut ensuite recouverte de fascines, puis de terre battue de façon à la rendre à peu près imperméable, puis enfin de terre végétale sur environ 20 centimètres d'épaisseur. Du riz y fut semé sous forme de mâ (le riz est d'abord, dans la culture ordinaire, semé serré en un petit carré de terre nommé mâ; lorsqu'il a atteint une trentaine de centimètres, on le déterre, puis on le repique en rangées régulières, chaque plant à environ 20 centimètres de l'autre). Le semis fut convenablement arrosé et le semis germa.

L'inhumation des deux bonzes dura vingt-six jours, puis on les rappela à la Vie suivant le procédé décrit par les médecins anglais: traction de la langue, bains d'eau tiède, frictions d'alcool, etc.

Mais ce que je tiens surtout à faire remarquer, c'est que dans ce détail du semis du riz où les Anglais ont vu un simple moyen de contrôle, laissant presque croire qu'il fut fait à

leur demande, il faut se représenter une opération magique et religieuse au premier chef, en laquelle résident tout le symbolisme et la raison d'être de l'opération. Chacun connaît l'expérience, fort discutée comme réalité, dans laquelle les fakirs indous prétendent, par extériorisation de leur force vitale, faire germer, grandir, porter des fruits cà un noyau de mangue, le tout en quelques heures. N'ayant pas vu personnellement le fait, nous ne pouvons en affirmer la véracité, mais ici la théorie, ou du moins la prétention, est la même. Les bonzes, par action de leur volonté décuplée par leur entraînement, prétendent faire passer leur vitalité entière dans le riz semé sur leur tombe et, indirectement, dans toutes les cultures semblables de la région. Ils croient ainsi apporter à la vitalité végétale, c'est-à-dire de la nature inférieure de la plante, l'appoint de leur vitalité plus qu'humaine qui vient agir d'une façon favorable sur la récolte de l'année.

Ces cérémonies sont extrêmement rares et seuls les vieillards se rappelaient en avoir vu de semblables à Soetrang. Or les Anglais, en les décrivant, se sont contentés de dire : « Une cérémonie devant avoir lieu... nous pûmes assister... On employa tels moyens de contrôle. » Dans le précédent récit, je crois avoir, à leur description, ajouté doux points capitaux, d'abord le pourquoi de la cérémonie et ensuite, après quelques détails de pratique, le symbolisme et la raison d'être du semis du riz qui, loin d'être un moyen de contrôle pour la garantie des Européens, se trouve être la partie la plus importante du rituel magique de l'opération.

Cette pratique me semble, en Cochinchine, être exclusivement cambodgienne, relevant, ainsi que je l'ai dit au début, des rites de l'initiation ceylanaise; autant que j'ai pu m'en informer, ni les Chinois, ni les Annamites, quoique boudhistes, ne la possèdent dans leur religion.

Les fakirs en Europe.

En 1896, deux fakirs vinrent en Europe pour nous rendre témoins de leur faculté de suspendre volontairement leur vie. L'un d'eux nommé Rlieema-Sena-Pratapa, simple étudiant de la Faculté de Lahore, se faisait surveiller par l'autre.

Leur première expérience fut faite à Presbourg. Rlieema resta huit jours endormi dans une cage de verre sous la surveillance de médecins. Un peu avant le moment fixé pour le réveil, un de ces médecins enfonça une grosse aiguille d'acier dans les chairs du dormeur qui ne manifesta aucun signe de douleur. Après cet essai, le second fakir s'approcha et entonna une douce chanson qui, commencée à voix basse se termina à pleine voix. A ce chant, le dormeur donna immédiatement signe de vie. Au moment du réveil, la langue était comme attachée au palais; le cœur battait fortement et irrégulièrement; ses membres étaient engourdis au point qu'il pouvait à peine les mouvoir. Au bout de quelque temps ses forces revinrent; il demanda du lait et ne tarda pas à retrouver complètement la faculté de parler. Il raconta alors aux assistants que pendant sa léthargie il avait constamment pensé à Dieu, qu'il se sentait très bien et avait de temps en temps entendu une musique très douce.

De Presbourg les deux fakirs se rendirent à l'exposition de Buda-Pest, où ils refirent l'expérience de la léthargie, à l'issue de laquelle Rlieema communiqua à un reporter ses impressions qui furent publiées dans le Berliner Lokal-Anzeiger^.

Il y raconte que, dans le sommeil qu'il a dormi huit jours et qui porte en sanscrit le nom de loga, l'homme s'absorbant complètement dans la pensée du Tout-Puissant, les forces et facultés humaines n'existent plus. Ce sommeil

* Le Tour du Monde, dans son numéro de juin 189G, a publié une vue du faki-r dans son cerçueil de verre, d'après une photographie prise ft Budapest.

est paisible, reposant, profond et méditatif, et lorsqu'on y est soumis, les souffrances, aussi bien de l'esprit que du corps, qui résultent de la transgression des lois naturelles et de la suppression de l'être intime de l'homme, cessent immédiatement. Nous pouvons, dit-il, voir un phénomène semblable chez les bêtes sauvages. Quand, par suite de causes extérieures, elles souffrent de maladies, elles ne songent pas à avoir recours à l'art médical, comme le font les hommes, mais elles se tiennent tranquilles et attendent que la nature ait rétabli leur santé. Le sommeil loga prolonge la vie de ceux qui le pratiquent, car ce sont les travaux pénibles et continus qui viennent à bout rapidement des forces humaines, les épuisent et amènent la mort beaucoup plus vite que la nature le veut. D'après les livres saints de l'Inde, l'homme, qui se conforme aux lois de la nature et aux préceptes hygiéniques, peut arriver à l'âge de 100 ans; les Yoghis peuvent même vivre davantage. Aussi longtemps que l'homme dort du sommeil loga, toutes ses pensées sont concentrées vers le Tout-Puissant, il ressent la félicité, le bonheur et une joie sans mélange; ce sommeil purifie et élève les âmes. Cette science et sa pratique ne constituent pas l'apanage exceptionnel d'un peuple ou d'un individu, car les anciens peuples spirituels de l'Estindien avaient déjà fait preuve de progrès étonnants dans cette voie. Chacun peut se disposer théoriquement et pratiquement au sommeil loga, s'il est d'une nature paisible et méditative, qui le rende pour ainsi dire semblable à un enfant.

La nourriture du Yoghi consiste en lait pur, fruits et légumes de toute sorte. Il ne doit jamais manger, pas même une seule fois, de nourriture plus fortifiante, telle que viande ou œufs. Ceux qui pratiquent couramment le sommeil loga s'appellent Rishi (prophète, diseur de vérité). « Mon maître, dit le fakir, SvaJii Dya Naud Sarasvati, le plus grand réformateur de l'Inde, a pratiqué, avec une grande durée, cette science sainte depuis sa jeunesse jusqu'à sa mort. Comme tout réformateur, par exemple Martin Luther et autres, il a été discuté par ses adversaires; très souvent, on lui a contesté la prévision de l'avenir, mais il la possédait grâce à la pratique loga, sans avoir recours à aucune aide scientifique ou mécanique. De-

puis longtemps, il avait prédit qu'il ne verrait pas l'année 1884, et il est mort en effet en octobre 1883... »

En ce qui concerne son propre sommeil, le fakir dit d'abord qu'il n'est encore qu'un modeste écolier dans cette science sainte. Il raconte les préliminaires déjà connus du sommeil qu'il a expérimenté à Presbourg et continue ainsi : « Avant de tomber dans le sommeil, je priais beaucoup. Vers 2 heures de l'après-midi, je commençai à dormir, et dès lors jusqu'à mon réveil je n'ai rien su de ce monde. Je puis dire cependant que, pendant toute la durée de mon sommeil, j'ai joui d'une arrière-pensée heureuse et réparatrice. En ce qui concerne mon réveil, je sais seulement qu'à un moment des bourdonnements se firent entendre à mes oreilles et que je repris lentement et progressivement l'usage de mes sens. Lorsque je fus réveillé, je ressentis aussitôt une grande faim et nervosité; je demandai du lait. Après avoir bu, je me reposai un peu. Lorsque j'eus repris complètement mes sens, je fus étonné de voir le public nombreux qui m'entourait. Dans la nuit qui suivit mon réveil, j'étais un peu fatigué et affamé; maintenant je me félicite d'être en parfaite santé et je crois que l'état de mon âme et l'état de mon corps sont meilleurs qu'auparavant. C'est ainsi que s'est terminé heureusement et à ma satisfaction mon sommeil de huit jours. »

En 1902, la revue allemande Die Uehersinnliche Welt a publié (numéro d'août) le cas d'imitation de léthargie des fakirs par un Américain du Sud âgé de 35 ans, qui se faisait appeler Papus.

Il se fait envelopper de 400 mètres de bandes de flanelles, puis coucher dans une caisse en verre longue de 2 mètres, liante et large d'environ 60 centimètres. Cette caisse est hermétiquement fermée et soudée, puis descendue dans un récipient en métal qui contient environ 8 mètres cubes d'eau. Papus reste ainsi huit jours et huit nuits gardant, dans une parfaite immobilité, la position horizontale, ne mangeant ni ne buvant et communiquant avec le monde extérieur au moyen d'un tuyau par lequel lui arrive aussi de l'air qu'une machine électrique lui fournit sans arrêt.

Il s'endort lui-même au commencement de l'expérience et

son sommeil dure de deux à vingt-quatre heures. Il se persuade alors à lui-même que la faim et la soif sont des sensations qu'il ignore et cette auto-suggestion suffît pour lui permettre de supporter -sa longue captivité. On peut causer avec lui après son réveil au moyen du tuyau dont il a été question plus haut. On a constaté qu'après l'expérience, il n'y avait pas eu chez lui diminution sensible de poids.

Plusieurs savants, parmi lesquels je citerai Preyer, Sierke et Jules Soury, ont étudié, en Europe, le phénomène de la suspension de la vie, surtout d'après le livre publié à Bénarès par le docteur N.-G. Paul % et ils ont donné, sur le mode d'entraînement des fakirs pour la périlleuse opération de l'inhumation temporaire, les détails suivants :

En dehors du régime presque exclusivement végétal et de la continence auxquels ils sont soumis toute la vie, ils s'habituent progressivement à l'abstinence d'air en s'introduisant dans les narines des ficelles de forme conique qui ressortent par la bouche et qu'ils tirent peu à peu. Nombre d'entre eux habitent des cellules souterraines dans lesquelles l'air et le jour ne pénètrent que par une étroite fente, quelquefois remplie de terre glaise. Là, plongés dans un repos et un silence profonds, absorbés mentalement dans la méditation d'Aum -, dont le religieux doit répéter le nom mystique douze mille fois par jour en com])tant les grains de son chapelet, les

' Le traité du docteur Nobin-Clmuder Paul, assistant cliirurgien militaire aux Indes, a été publié en France par le Lotus hleu {n"^ 13 et suivants). J'en ai reproduit une partie dans mon traité sur les Etats profonds de l'hypnose (p. 35 de l'édition do 1892).

* Le mot Aum sert a désigner l'Etre suprême. Le docteur anglais Radchiff suppose que la prononciation répétée des mots courts jouit de la propriété de provoquer le sommeil en diminuant l'exhalation de l'acide carbonique, et il affirme avoir endormi un jeune gargon en lui faisant répéter environ 450 fois le mot cup (tasse). C'est du reste, sans doute, à cette propriété qu'est dû l'emploi de la récitation des litanies dont la monotonie détermine un ralentissement de la circulation sanguine dans le cerveau et, chez certains sujets sensibles, l'état de crédulité pendant lequel s'implantent les suggestions religieuses.

Yogliis s'exercent à ralentir tous leurs mouvements pour abaisser la fréquence de la respiration. Ils demeurent de longues heures assis sur le talon gauche, ou le pied gauche posé sur la cuisse droite, le pied droit sur la cuisse gauche, l'orteil droit dans la main droite, l'orteil gauche dans la main gauche. Parfois c'est le menton sur la poitrine, le front sur les genoux, qu'ils tiennent leurs orteils. Le talon droit est souvent porté à l'épigastre.

L'air qu'ils expirent, les ascètes doivent le respirer de nouveau et tâcher de le garder le plus longtemps possible *. Il y a d'ailleurs à cet égard cinq degrés de perfection à parcourir avant d'atteindre à l'état de parfait Yoghi; ils sont relatifs au temps qui doit s'écouler entre une inspiration et une expiration, chaque inspiration durant 12 secondes et chaque expiration 24 secondes. Voici ces cinq intervalles de temps: 324, 048, 1296, 2592, 5184 secondes. Trois mois durant, quatre fois par jour, pendant 48 minutes, il est prescrit d'inspirer et d'expirer de l'air uniquement par une des deux narines. Grâce à de nombreuses incisions du filet de la langue, cet organe s'allonge assez pour pouvoir se replier en arrière et fermer la glotte ^

Pour hâter ce résultat, la langue est enduite d'huile astringente et soumise à des massages répétés. De plus, ils ont une façon fort originale de se nettoyer l'estomac qui consiste à avaler à plusieurs reprises une longue et mince bande de toile et à la retirer par la bouche.

* La respiration réitérée du même air se dénomme en sanscrit pranmja yoga. Elle a pour but d'augmenter la quantité d'acide carbonique dans l'air expiré. Deux auteurs anglais* Allend et Pepj's, prétendent que l'air qui a passé 9 ou

10 fois dans les poumons contient 9,15 pour cent d'acide carbonique. La diminution relative d'oxygène absorbé par les poumons diminue l'activité vitale.

* Un de leurs livres sacrés dit, en parlant d'un saint : « Au quatrième mois,

11 ne se nourrit plus que d'air et seulement tous les douze jours et, maître de sa respiration, il embrasse Dieu dans sa pensée. Au cinquième mois, il se tient immobile comme un poteau ; il ne voit plus rien autre chose que Baghavat et Dieu lui touche la joue pour le faire sortir de son extase. »

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