I. — Expérimentation proprement dite : Sutures Perdues
A partir de celte époque, nous entrons dans l'ère des expériences, suivies de résultais importants. Et c'est un chirurgien anglais, Asllcv Gooper, qui vécut de 1768 à 1841, et dont les Œuvres chirurgicales (1) ont été traduites par Richelot et Chassaignac à Paris en 1887 (2), qui les a signalées ù l'attention des praticiens. Voici à peu près en quels termes la traduction française (p. 262) relate les heureux essais des expérimentateurs anglais, essais qui remontent à 1820 et marquent une date très importante dans l'histoire de la suture intestinale.
Les premières expériences ont été faites sur le chien et le chat par Gooper et Philipps. La première série de recherches, portant sur des sections totales de l'intestin, a trait : i° à des sutures à points séparés, faites sans invagination sur un cylindre de colle de poisson, à la manière de Watson ; 20 aux mêmes sutures exécutées seules, sans cylindre. — Dans les deux cas, on laissa, bien entendu, comme toujours, les deux bouts de/il à l'extérieur et on obtint deux succès.
La seconde série est due à Thompson. Sur un chien, dont l'intestin avait été sectionné, il lit une suture entrecoupée tout autour du canal ; puis il plaça quatre autres points à
( 1 ) A. Cooper. Lecture on the principles and practice of surgery. London, 1K21-27, :J» vol.
i2) Astley Cooper. Œuvres chirurgicales. Trad. franc, par Chassaignac et Richelot, Paris. 1837.
égale distance. Les sutures furent coupées, après les nœuds effectués, au ras de l'intestin. On ferma cette fois complètement le ventre. A l'autopsie, on constata que certains nœuds étaient en place, mais que trois lils avaient été éliminés par l'intestin. Sur un autre chien, il réunit les bouts de l'intestin par cinq fils, en procédant de la même façon, et enregistra un succès.
Gooper, dans ses Œuvres, conclut de ces expériences que la suture intestinale était, en réalité , une opération peu grave ; que les intestins divisés pouvaient être réunis, puis rentrés dans l'abdomen, sans crainte que les fils, en se détachant dans la cavité abdominale, y produisent les effets ordinaires des corps étrangers. Il insista en même temps sur la différence remarquable qu'il y a entre les plaies longitudinales et transversales, sous le rapport de la facilité de la cicatrisation : ce qui est moins compréhensible.
Un pas immense venait donc d'être accompli. Il était démontré que I'on pouvait laisser les fils de suture dans l'abdomen, au moins chez le chien (Thompson).
Grâce à une troisième série d'expériences, Thompson et Gooper prétendirent démontrer que les plaies longitudinales suturées sont vraiment plus graves que les autres, et qu'elles demandent plus de précautions que les transversales pour être exactement fermées : singulière conclusion, que nous ne pouvons qu'enregistrer, et qu'il est superflu de chercher à expliquer !
Dans d'autres expériences, plus récentes, Travers et John Bell conclurent que, s'il y a coaptation incomplète, les résultats sont absolument mauvais : ce qui va de soi.
Cooper (p. a63) a fait remarquer que ces résultats expérimentaux n'étaient pas applicables à l'homme, probablement parce que, à cette époque, Cheston(deGloucester) opéra chez l'homme de cette sorte et, dans ce cas, vit survenir de l'obstruction intestinale (i). Il est nécessaire d'ajouter qu'après la suture il avait cru utile de fixer l'anse au niveau de la plaie par deux ligatures, dans le mésentère, à la manière de (1; Il dut faire ensuite un anus contre nature pour la combattre;
Palfin : ce qui probablement fut la cause de L'insuccès observé. Samuel Gooper dit, dans son livre (i), qu'Astley Cooper,
pour les petites plaies, élirail la paroi intestinale au point lésé avec une pince et plaçait une LIGATURE à la base du pédicule ainsi obtenu. C'est ce qui explique pourquoi von Frey donne à celle manière de procéder le nom de Ligature de Gooper et l'a figurée dans son mémoire {Fi g'. l5 du mémoire de Frey) (Fig. 36).
Fii/. 36. — Ligature de Coopei (D'après la Fig. 15 de von Frey).
Quoi qu'il en soit de ces recherches, à cette époque, on n'avait encore qu'une très médiocre contiance dans l'entérorraphie. Les statistiques publiées par Madelung et Rydygier prouvent qu'en ces temps la suture circulaire de l'intestin n'était faite que très exceptionnellement (2). On préconisait surtout l'anus contre nature, étant donnée la possibilité de la guérison, obtenue par Reisinger (3) et Dupuytren.
En 1819, Scarpa préférait aussi l'anus contre nature à l'entérorraphie. Il disait : « Dans l'état actuel de la chirurgie, nous pouvons souhaiter au malade d'être assez heureux de tomber sur un chirurgien incapable d'entreprendre une opération, et qui ne se donnera pas la peine de chercher à cicatriser la plaie ! » Ce qui prouve assez qu'il n'avait qu'une contiance très modérée dans ses contemporains et dans les procédés qu'ils employaient, mais montre aussi quel joli recul de telles idées auraient pu imprimer à la médecine opératoire, si bientôt des hommes au tempérament investigateur n'étaient venus protester, à l'aide de l'expérimentation, contre des théories aussi néfastes!
(1) S. Coopepv. Traite élémentaire de Pathologie chirurgicale. Traduction française par Delamare de la VIL édition de Londres, 1840, p. 550, 2° colonne.
(2) Pitha et Billroth. Bd. III, Abt. 2, Lief. I, p. 207.
(3) Reisingee. Anzeige einer Operationweise zur Heilung der Anus artificiar lis. Augsburg', 1817.
Boyer, un autre auteur classique de cette époque, lorsqu'il parle des plaies du ventre, dans son Traité des Maladies chirurgicales et des Opérations qui leur conviennent (i), est d'avis encore, à propos des lésions de l'intestin (p. 4^3), que, dans les plaies étroites, il rie faut rien faire : elles se réunissent seules. Il suffit de mettre les malades à la diète et de les saigner ; si l'intestin est mobile, on doit l'assujettir à la plaie extérieure (idée de Pal lin), à l'aide d'un iil passé dans le mésentère ou méso.
Mais, quand la plaie a quatre lignes et au-dessus, pour lui, la suture est indispensable. Ce qui prouve bien pourtant combien les idées de Scarpa étaient alors celles de presque tous les chirurgiens, c'est ce qu'il ajoute : « La suture est indispensable, non pour réunir les lèvres de la plaie, mais pour permettre à celle-ci d'adhérer aux parties voisines. » Boyer déclare que la suture ne peut être faite que sur des anses d'intestin sorties de l'abdomen et il pense que toute autre méthode est « contraire aux principes de l'art ! » Il recommande soit la suture du pelletier ou en surjet, soit la suture à anses de Ledran, soit celle à points passés de Bertrandi.
Pour les plaies transversales de l'intestin, il semble être de l'avis de Scarpa : il faut revenir à l'anus contre nature ! Il reconnaît pourtant que cette infirmité est bien pénible et que peut-cire pourrait-on tenter la suture, en utilisant soit le procédé de Ramdohr modifié par Louis, soit celui de Ritsch, c'est-à-dire la suture sur un plan résistant (trachée ou carte), soit celui de Ghopart et Desault, qu'il décrit longuement et semble adopter de préférence.
Jusqu'ici, en somme, tout était livré au hasard. On ne procédait qu'avec des données basées sur l'empirisme. On n'avait pas de guide fourni par la physiologie pathologique. C'est alors que, délaissant les considérai ions purement théoriques et cliniques, on se livra de nouveau, avec raison, à des recherches expérimentales, à l'exemple de Cooper.
(h Paris, 1821, t. VII. p. 444-479.