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IV

De la cause du mal moral.

Dans tous les ouvrages dogmatiques ou polémiques du seizième et du dix -septième siècle , dans ceux de Bellarmin , de Beccanus , de Chemnitz , de Gerhard, etc., le lecteur rencontre un long article portant le titre de notre paragraphe. De même qu'au deuxième et au troisième siècle de l'Eglise, la question , d'où vient le mal, se pré-

1 Confess. Belgic. c. XIII. dans August. Corp. lihror. Symb. eccles. reform. p. 177 et seq.

^xheod. Bczae. Quœst. et resp. chrisiian. lib, éd. quart. 1573 (le lieu où parut cet ouvrage n'est pas indiqué) pag. 106 : « Quœso, expone , quid providentiam appellas? Resp. Sic appello non illam modo vim inenarrabilem , qua fit , ut Deus omnia ab aeterno prospexerit, omnibusque futuris sapientissime providerit, sed imprimis decretum illud aîternum Dei sapientissimi simul et potentissimi , ex quo quicquid fuit, fuit : quicquid est, est : et quicquid fiiturum est, erit, prout ipsi ab œterno decernere libuit. «

senfoit dans toutes les discussions religieuses , de même fut-elle alors derechef vivement agitée ; et nous verrons dans un instant que l'on ne peut ni approfondir le protestantisme , ni se former une juste idée de la controverse entre les deux camps , si l'on n*a mûrement pesé les différentes réponses qui furent données à cette question..

Dès les premiers temps de la réforme , rien ne souleva plus l'indignation des catholiques contre ses auteurs , que leur doctrine sur les rapports du mal moral avec Dieu. Aussi l'Eglise définit-elle de nouveau , de la manière la plus expresse , la plus absolue , que l'homme a été créé avec la liberté , qu'ainsi la faute du mal retombe entièrement et sans restriction sur l'homme. Car dès qu'une fois Luther, Mélanchthon, Zwingle et Calvin eurent nié la liberté, ne dut-on pas craindre qu'ils ne fussent conduits , par la force des conséquences, à obscurcir le dogme d'un Dieu trois fois saint , et à placer l'homme , même couvert de crimes , hors de toute responsabilité. Et en effet, dans son commentaire sur l'épitre auxRomains, édition de 1525, Méîanchthon avance hardiment que Dieu opère toutes choses , le mal comme le bien ; qu'il est l'auteur de l'adultère de David et de la trahison de Judas , aussi-bien que de la conversion de saint Paul. Or où est l'homme assez injuste, pour oser comparer à celle seule

erreur toutes celles qui ont jamais été reprochées à l'Eglise ? Et cependant Martin Cliemnitz excuse Mélanchthon ( c'est à Cliemnitz que nous devons les passages que nous venons de citer , car ils ont été supprimés plus tard dans le commentaire de Mélanchthon'), et comment l'excuse-t- il? Dans une matière aussi difficile, aussi embrouillée, ditil , tout n'a pu être traité d'abord avec ordre et précision; d'autant moins que la doctrine de la liberté avoit été outrée par les catholiques. Singulière apologie, en vérité! Comme si jamais, avant le seizième siècle , la question , d'où vient le mal , n'a voit attiré l'attention des catholiques ; comme si l'Ecriture laissoit le moindre doute sur cette question ; comme si déjà elle n'avoit été formellement résolue dans le deuxième siècle. Du reste , Mélanchthon ne fait encore ici que reproduire la doctrine de Luther, ainsi que nous le voyons par l'écrit de ce dernier contre Erasme.

^ Martin. Chemnitz, Loc. theol. éd. Leyser. 1616. P. I. p. 173. Voici les paroles de Mélanchthon : « Hsec sit certa sententia, a Deo fieri omnia , tam bona, quam mala. — Nos dicimus, non solum permittere Deum creaturis ut operentur , sed Ipsum omnia propriè agere , ut sicut fatentur , proprium Dei opus fuisse Pauli vocationem , ita fateantur , opéra Dei propria esse , sive qua? média vocantur , ut comedere , sive quœ mala sunt , ut Davidis adulterium ; constat cnim Deum omnia facere, non permissive, sed potenter, i. e. ut sit ejus proprium opus JudtP proditio , sicut Pauli vocatio. »

Enfin le concile de Trente avoit en vue la proposition dont il s'agit, quand il a frappé d'anathème ceux qui disent que Dieu opère toutes choses , le mal comme le bien; qu'il n'est pas laissé au pouvoir de l'homme de s'abstenir du péché ' .

Plus tard, cependant, lorsque le temps eut mûri les idées et apporté plus de jour dans cette question , nous ne voyons plus les réformateurs de Saxe rejeter sur Dieu la cause du mal. Mélanchthoneut même le courage de révoquer, dans la confession d'Augsbourg, ses premières erreurs , à cet égard ' ; et les symboles luthériens rédigés postérieurement, sont d'accord avec cette correction '.

Les réformateurs de la Suisse , au contraire , restèrent opiniâtrement attachés à leurs erreurs.

1 Sess. VI. Can. VI : « Si quis dixerit , non esse in potestate hominis , vias suas malas facere , sed mala opéra ita ut bona Deum operari , non permissive solùm , sed etiam proprie , et per se , adeo ut sit proprium ejus opus non minus proditio JudcT , quam vocatio Pauli , anatliema sit. w

2 Art. XIX. p.. 8 1 . « De causa peccati docent, quod tametsi Deus créât et conservât naturam, tamen causa peccati est voluntas malorum , videlicet diaboli et impiorum , quae , non adjuvante Deo, avertit se a Deo, sicut Christus ait ( Joan, 8. 44. ): Cum loquitur mendacium, ex se ipso îoquitur. »

^Solid. Declar. I. § 5. p. G13 : « Hoc extra controversiam est positum , quod Deus non sit causa , creator vel auctor peccati , sed quod operâ et machinationibus satanae, per unum liominem (quod est diaboli) in liiundum sit introductum.»

L'importance du sujet exige que nous rapportions leur doctrine avec quelques détails.

Dans son écrit sur la Providence, adressé au landgrave Philippe de Hesse(1550), Zwingledit que Dieu est l'auteur du péché, qu'il incite et porte l'homme au mal , qu'il se sert de la créature pour opérer l'injustice \ Quant à Calvin , il dit cent et cent fois que l'homme fait , par l'impulsion de Dieu^ ce qu'il ne lui est pas permis de faire ; que son cœur se tourne au mal par une inspiration divine; que l'homme tombe, parce que Dieu Ta ainsi ^ordonné '. Celte doctrine est affreuse, sans

^Zwingl. de Providentiâ c. VI. 0pp. tom. I. (sans indication ni de lieu ni de date) fol. 305. b : «Unum igilur atque idem facinus , putaadulteriumauthomicidium, quantum Deiestauctoris,motoris, impulsoris , opus est , crimen non est , quantum autem hominis est, crimen ac scelus est. « Fol. 366. a : « Cum movet (Deus) ad opus aliquod , quod perficienti instrumento fraudi est , sibi tamen non est, ipse enim libère movet, neque instrumento facit injuriam , cum omnia sint magis sua , quam cujusque artificis sua instrumenta, quibus non facit injuriam , si nunc limam in malleum , et contra malleum in limam convertat. Movet ergo latronem ad occidendum innocentera , etiamsi imparatum ad mortem. »

2 Calvin. Insîit. 4. 1. c. 18- § 2 : «Homo juste Deiimpulsu agit, quod sibi non licct. » C. III. c. 23. § 8 : « Cadit igitur homo, Dei providentiâ sic ordinante. » Par cette doctrine , Calvin se trouvoit dans une étrange position; car, bien qu'il la regardât comme fondée sur des preuves solides et. comme utile dans la pratique , il ne pouvoit souîTrir qu'on en déduisît toutes les conséquences. C'est à peine si jamais nous avons lu un écrit conçu en termes plus grossièrement inconvenans , que sa réponse à un savant

doute ; eh bien ! Théodore de Bèze tira de ces principes des conséquences plus horribles encore. Devenu Toracle des réformés après la mort de Calvin , ce ne fut point assez pour lui de répéter que Dieu excite et pousse au péché; il ajouta que Dieu n'a créé une partie des hommes que dans le but de s'en servir pour faire le mal '.

Les preuves sur lesquelles s'appuient les prétendus réformateurs, sont bien dignes d'une semblable doctrine. Zwingle dit : C'est l'homme qui pèche en violant les commandemens ; mais Dieu, le juste par excellence, ne pèche pas en portant l'homme au mal; car il est écrit que la loi na pas été donnée au juste! Alors donc que Dieu rend un ange ou l'homme prévaricateur ( cum transgressorem facit ) , ce n'est pas Dieu qui viole la loi , mais c'est la créature ; puisqu'elle seule est tenue de l'observer'. On ne peut, certes, rien

théologien anonyme qui avoit exposé , dans quatorze thèses , puis réfuté la doctrine du Réformateur sur l'origine du mal. Cet écrit , ainsi que la réponse , se trouve dans : Calumniœ nebulonis cujusdam etc.; Joannis Calvini ad easdem responsio, Genev. 1558. Calvin finit sa défense par ces paroles : « Compescat te Deus, satan. Amen. »

1 Beza Aphorism. XXII : « Sic autem agit ( Deus ) per illa instrumenta , ut non tantùm sinat illa agere , nec tantùm moderetur eventum , sed etiam incitet , impellat , moveat , regat , atqu€ adeô, quod omnium est maximum , et créai, tit per illa arat, quod constitua. «

2Zwingl. de Providentiâc.N . : « Cum igitur Angelum transgres-

imaginer de plus pitoyable que ce raisonnement; car, selon le sens de ce même passage de l'Ecriture, le juste est à lui-même sa loi vivante ; d'où il suit qu'il n'est pas seulement soumis à un précepte purement extérieur , puisqu^il porte dans son cœur la règle de ses actions. Et que deviennent , dans ce système , la sagesse et la sainteté de Dieu dont la loi morale n'est qu'un écoulement? Et la loi morale, qu'est-elle elle-même , qu'un précepte arbitraire et accidentel' , quelques soient d'ailleurs les éloges que lui donne le réformateur

sorem facit , et hominem etc. » C. YI. fol. 365. b. : « Quantum enim Deus facit , non est peccatum , quia non est contra legem ; illi enim non est lex posita, utpotejusto,nanijustisnonpouiturlex juxta Pauli sententiam. Unum igitur atque idem facinus , puta adulterium aut homicidium , quantum Dei est auctoris, motoris ac impulsons, opus est, crimen non est, quantum autem liominis est , crimen est ac scelus est. Ille enim lege non tenetur, hic autem lege etiam damnatur. d

*Zwingl. de Provid. c. V. 1. 1. p, 364. b. : « Duobus exemplis id fiet luculentius : Habet pater familiae leges quasdam domesticas , quibus liberos a deliciis ac desidià avocet. Lecythum mellis qui tetigerit , vapulato. Calceum qui non recte induxerit , aut inductum passim exuerit ac dimiserit , discalceatus incedito , et similes. Jam si mater familiae aut adulti liberi mel non tantum attrectaverint , sed etiam insumpserint , non continuo yapulant , non enim tenentur lege. Sed pueri vapulant , si tetigerint , illis enim data est lex. Taurus si totum armentum ineat et impleat , laudi est. Herus tauri , si unam modo praeter uxorem agnoscat , reus fit aduUerii. Causa est, quia huic lex est posita, ne adulterium admittas. lUum nulla lex coercet. Utbreviter, verissimè, sicut omnia Paulus , summam hujus fundamenti pronuntiaverit , ubi non est lex , ibi non est preevaricalio. Deo velu!

de Zurich? Zwingle ruine la différence entre le bien et le mal , le juste et l'injuste ; lors même qu'il semble en parler, il n'a pas la moindre idée des saintes lois qui régissent l'ordre moral. Par toutes ces raisons , il ne vit pas que , si Dieu porte l'homme à violer la loi donnée par lui , il se contredit lui-même et blesse ses attributs essentiels ; c'est-à-dire , il ne vit pas qu'il mettoit au néant l'idée de Dieu. Enfin cet enseignement ne peut exercer , sur la moralité de l'homme , qu'une influence bien funeste ; et c'est ce qui fut reproché à Calvin en termes assez énergiques '.

Zwingle dit encore , pour justifier sa misérable doctrine , que Dieu est toujours conduit par une intention pure; qu'ainsi la fin justifie les moyens.

patri familiae non est lex posita , idcirco nec peccat , dum hoc ipsum agit in homine , quod homini peccatum est , sibi vero non est. «

^ Calumniœ nebul. Calv. resp. p. 19. « Hœc sunt Calvine, quee adversarii tui de doctrinâ tuâ pcrhibent , admonentque homines , ut de doctrinâ ista ex fructu judicent, Dicunt autem te et tuos discipulos ferre multos fructus Dei tui : esse enim plerosque litigatores , vindictae cupidos , injuriœ tenaces et memores , caeterisque vitiis , quœ Deus suggerit , prseditos . . . • Jam verô doctrinâ Christi , qui credebant , reddebantur meliores , sed tuâ doctrinâ aiunt homines manifesté fieri détériores. Praeterea quum dicitis , vos habere sanam doctrinam , respondent , non esse vobis credendum. Si enim Deus vester sœpissime aliud cogitât et vult , metuendum esse , ne vos Deum vestrum imitantes , idem faciatis , atque homines decipiatis. »

Etablissant ensuite une comparaison des plus grossières , il ajoute dans un cynisme de langage que notre langue se refuse à reproduire {^de Fro^identîâ c. v. ). AduUeriwn David, quod ad auctorem Deum pertinet ^ non magis est Deo peccatum, quàm cùm taurus totum armentiim inscendit et implet! ! ! Quoi donc! L'homme seroit-il un animal ? Pourroit-il commettre l'adultère auquel Dieu le pousse sans violer les lois de sa nature? et la faute n'en retomberoit-elle pas sur Dieu même ? Voici^ au reste , la pensée du restaurateur de l'Evangile : Dieu n'agit immédiatement que sur les sens de David , lesquels entraînèrent, par une force prépondérante, l'assentiment de sa volonté. Ainsi , puisque Dieu n'exerça aucune influence directe sur la volonté du Prophète, il n'opéra donc pas le mal en lui; il posa donc un acte purement extérieur , indifférent de sa nature ; acte qui , dans l'adultère, est le même que dans l'union conjugale. Mais, nous le demandons , quelle différence y auroit-il entre cet acte de Dieu et les tentations de Satan ?

Au surplus , cette idée exposée par Zwingle que Dieu , en portant l'homme au mal , se propose toujours une bonne fin , cette idée lui est commune avec Calvin et avec Bèze ; mais ces deux derniers la présentèrent avec plus d'habileté. Reste à exposer leur sentiment. Calvin avoue

avoue que la doctrine , Dieu détermine Vhomme au mal et le pousse au péché ^ est inconciliable avec la volonté de Dieu telle que nous la connoissons. Il cherche donc , ainsi que Luther dans son écrit contre Erasme, à s'appuyer sur une volonté cachée de la Providence ; volonté qui justifie les voies de Dieu , bien que nous ne puissions en découvrir la justice '.

C'est ainsi que Calvin , dans ses Institutions , cherche ordinairement à se tirer d'embarras. Mais il fait encore remarquer, dans son Instruction contre les Libertins , l'immense différence qu'il y a entre la coopération de Dieu et celle du méchant à une seule et même action : Dieu , dit-il , agit pour exercer la justice : tandis que le méchant est conduit par l'avarice , par l'envie, etc. \ Ainsi

1 Calvin. Institut. 1. III, c. 23, 5 9 : « Nos verô inde negamus rite excusari ( homines ) , quandoquidem Dei ordinationi , quâ se exitio destinâtes queruntur , sua constet œquitas , nobis quidem incognita , sed illi certissima. j)

'^Q,d\\'m. Instructio advers. libertînos c. 14. (Dans la collection : Joann. Calvini opuscula omnia in unum volumen collecta, Genev. 1552. p. 528) : « Altéra exceptio , cuj us infelices isti nullam habent rationem , haec est : magnam esse differentiam inter opus Dei , et opus impii , cum eo Deus vice instrumenti utitur. Impius enim sua avaritia aut ambitione , aut invidia , aut crudelitate incitatur ad facinus suum , nec alium finem spectat. ïdeo ex radice illa , id est , ex animi affectione et fine , quem spectat , opus qualitatem sumit , et merito malum judicatur. Sed Deus respectum omnino contrarium habet : nempe ut justitiam exerceatadconservandosbonos, etc. »Cf. de œternâ prœd. (Opus-

quand Dieu porte quelqu'un au meurtre, par exemple , c'est clans l'intention de punir le coupable. Or l'idée de Dieu justifie-t-elle l'emploi de semblables moyens ? Si les hommes imitoient cette conduite de la Providence, toute vertu, toute justice ne seroit-elle point bannie de ce monde? Au reste , nous sommes rejetés, comme on le voit aisément , à la chute du genre humain ; et encore ici se présente la question : quelle part en revient à Dieu ? Quant à Calvin , il n'étoit certes pas d'avis de l'attribuer à la liberté; bien au contraire il avance, fidèle à ses principes, que Dieu l'avoit ordonnée et résolue de toute éternité \

cula, 1. I, p. 946. ) « Turpi quidem et illiberali calumnia nos gravant, qui Deum peccati auctorem fieri obtendunt, si omnium, quœ aguntur, causa est ejus volmitas. Nam quod homo injuste perpétrât, vel ambitione, etc. » Bèze, Quœst. et respons. 1. I, p. 113. distingue entre m aliquo agere, et per aliquem agere , puis il dit : « Adjiciendum est, Deum agere quidem in bonis et per bonos : per malos verô agere et non in malis. » Zwingle , âe Provid. c. V, p. 3G4, ne fait point de difficulté, pour lui , d'employer l'expression in aliquo agere , même pour désigner l'acte par lequel Dieu opère le mal.

* Calvin Instit. 1. III, c. 23, § 4 : « Nonne ad eam, quœ pro damnationis causa obtenditur , corruptionem, Dei ordinatione praedestinati ante fuerant ? Cum ergo in sua corruptione pereant , nihil aliud quam pœnas luunt ejus calamitatis, in quam ejus prœdestinatione lapsus est Adam ; ac postèros prœcipites secum traxit. ))§?:« Disertis verbis hoc extare negant ( Sophiste se. papistici ) , decretum fuisse a Dco , ut sua defectione periret Adam , quasi vero etc. » § 8 : « Cadit igitur homo, Dei providentia sic ordinante. » Bèze, Quœst. et respons. p. 117, fait dé-

Nous trouvons ces monstrueuses erreurs pius développées dans les écrits de Bèze ; voici en peu de mots sa manière de raisonner. Dieu vouloit manifester sa justice et sa miséricorde. Or, Adam ayant été créé juste et sainte car rien d'impur ne peut sortir de la main du Créateur, comment Dieu auroit-il exercé sa miséricorde, dont le seul objet est l'homme pécheur; comment auroit-il déployé sa justice, si l'homme n'eût péché et par là mérité la vengeance divine? Il falloit donc que Dieu s'ouvrît une voie pour manifester ces deux attributs , et cette voie se présenta dans] la chute du premier homme. Ainsi la fin que Dieu s'est proposée est juste et sainte , et par conséquent les moyens employés pour y parvenir '.

river le péché originel d'un mouvement spontané , c'est-à-dire, d'un penchant naturel à l'homme. La conséquence de ceci, c'est que Dieu a voit tellement disposé la nature humaine, que le péché, dont il avoit besoin pour arriver à sou but, devoit s'ensuivre infailliblement.

* Beza Jbsters. calum. Heshus. adv. Calv. (ne formant qu'un volume avec la xpswjsa'/ta sive cydops, Genev. 16G1. p. 231 ) : « Superest, ut ostendamus, ita decretum esse a Deo Adami lapsum, ut tamen tota culpa pênes Satanam et Adamum resideat. Hoc autem liquido apparebit , si , quemadmodum paulo ante Calvinus nos monuit , diversa atque adeo penitus contraria Dei , Satanœ , et hominis consilia , ac deinde etiam diversos agendi modes consideramus. Quid enim Deo propositum fuit , quum lapsum hominis ordinaret? nempe patefaciendœ suae misericordiee in electis gratuito servandis, itemque justo suo judicio in reproborum damnanda malitia viam sibi aperire. Nam nisi sibi et posîeris suis lapsus esset

Yoilà qui est clair. Il ne s'agit plus ici d'une simple coopération à l'acte extérieur; puisque Dieu, pour exercer sa justice et sa miséricorde, avoit besoin du consentement de la volonté sans lequel le péché n'est pas possible. Il a donc fallu

Adam , nec Ulla extaret in hominîbus miseria , cujus miséreretur Deus in Filio suo>, nec ulla malitia , quam condemnaret : ac proinde neque appareret ejus misericordia, neque etiam judicium. Hoc igitur quum molitur et^xequitur Dominus , quis eum ullius injustitiaî coarguerit? Quid autem moliebatur Satan, quam vis imprudens Dei consilio subserviret? Nempe quia Deum odit, et totus invidia exaestuat , inimicitias serère voluit inlér Deum et hominem. Quid autem cogitant Adamus et Heya, simul atque se dociles Satanée discipulos praebuerunt ? Nempe Deum ut invidum et meurdacem coarguere et eo invito , sese in illius solio coUoeare.» Voyez dans Zwingle cZô Providentia c. VI, p. 3G4, les germes et les idées fondamentales de cette doctrine. Du reste, comme l'idée de la justice et de la sainteté divine avoit jeté de profondes racines dans les esprits ; comme d'ailleurs les catholiques croyoient fermement aux peines et aux récompenses de l'autre vie , on ne pouvoit , à l'aide de ces sophismes , pervertir le sens chrétien des peuples. C'est ce que dit excellemment l'anonyme dont nous avons parlé : « Equidem favi ego aliquando doctrinœ tuœ, Calvine, eamque, quamvis non satis mihi perspicuam, defendi, quod tantum tribuebam auctoritati tuae , ut vel contra cogitare putarem nefas : sed nanc auditis adversariorum argumentis , non habeo quodrespondeam... JVam tuœ rationes sunt obscurœ, et f ère ejusmodi, ut statim deposito de manu lihro eœcidant ex memoria, neque adversarios convîncant. At adversariorum argumenta sunt aperia, acria et quœ facile memoriœ mandentur, etilliteratis, quales fere erant, qui Christum sectabantur, percifiantur . Hinc fit ut tui discipuli fere magis auctoritate tua nitantur, quam ratione. Et quum adversarios vincere non possunt, habent eospro hœreticis et pertinacibus, et &b eorum consortio abstinent^ et omnes ubique monent, ut

que Dieu, pour parvenir à son but, inclinât la volonté au mal; c'est-à-dire, il a fallu qu'il anéantît sa sainteté pour faire éclater sa justice et sa miséricorde. Aussi Bèze ne fait-il point de doute que le premier homme , en péchant , n'ait succombé à un ordre irrésistible; puis, distinguant avec Luther et Calvin entre la nécessité et la coaction, il ajoute qu'Adam n^a point été forcé au mal ; qu'au contraire, il l'a commis de son propre mouvement (spontaneo motu, par opposition à libero et voluntario motii); qu'il n'auroit pas voulu s'en abstenir, quand bien même il l'auroit pu ' .

Or c'est sur cette mesure que nous devons apprécier les symboles réformés. Ils disent tous , à la vérité, que Dieu n'est pas l'auteur du mal; mais, après avoir nié la liberté , ils cherchent à justifier Dieu par les mêmes raisonnemens que Zwingle^ Calvin et Bèze *.

(ibstineant. » Il falloit donc tenir ces points de doctrine comme autant d'articles de foi.

^ 'KezdiAhsters. 1. 1 : « Quaerenda est vitii origo in instrumentorum spontanée motu, quâ fit ut Deus juste decreverit, quod illi injuste fecerant, etc. » Bèze se sert souvent de cette distinction; comp. Quœst. et resp. 1. 1, p. 120.

2 Confess. Helv. I. c. IX (éd. August. p. 19 ) : fc Ergo quoad malum sive peccatum , homo non coactus vel a Deo , vel a diabolo, sed sua sponte malum fecit , et hac parte liberrimi est arbitrii.» c. VIII, p. 1 8 : «Damnamus prœterea Florinum etlîlastum, contra quos et Irenaeus scripsit, et omnes , qui Deum faciunt auctorcm peccati. » Confess. Gaïlic. c. VIII, 1. c. p. 1 13 : «■ Negamus

tamen illum (Deum) esse auctorem mali, aut eorum , quae per}3eram fiunt, ullam culpam in ipsum transferri posse, quum ipsius voluntas sit summa et certissima omnis justitise norma. Habet autem ipse admirabiles potius quam explicabiles rationes, ex quibus sic utitur diabolis omnibus, et peccantibus hominibus tanquam instrumentis , ut quicquid illi maie agunt , id ipse sicut juste ordinavit , sic etiam in bonum convertat. » La Confess. Belg. c/XIU , l/c. p. 177, s'exprime de la même manière.

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