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CHAPITRE II

Du Péché originel et de ses suites.

Doctrine catholique sur le Péché originel.

Un des phénomènes les plus remarquables dans l'histoire des controverses remuées durant les trois derniers siècles , c'est que les réformateurs , après avoir soutenu que le premier homme, en péchant, ne fît que succomber à la nécessité, n'enseignent pas moins que cet acte involontaire excita tout le courroux du Ciel , et provoqua le plus terrible des châtimens. Certes , ce n'est pas une tâche légère, que d'expliquer comment des idées si discordantes ont pu s'associer dans la même tête. Et, quand nous disons les ré formateurs , c'est à dessein que nous employons cette expression générale ; car déjà Luther et Mélanchthon , Zwingle et Calvin avoient organisé leur système sur le

péché originel, qu'ils rejetoient encore sur Dieu la faute du mal. Comment Adam pouvoit-il devenir l'objet d'une colère si terrible, s'il ne fit que ce qu'il étoit invinciblement poussé à faire, si l'acte posé par lui entroit dans les décrets immuables de la Providence'. Or de là, il faut bien le dire , les contradictions , les absurdités qui abondent dans la doctrine protestante sur la chute de l'homme. En exagérant au-delà de toutes limites les effets du mal héréditaire , ils semblent vouloir raviver dans l'homme le sentiment de sa culpabilité; sentiment qu'ils étoient sur le point de détruire en faisant Dieu auteur du péché. Cependant ils ne firent qu'empirer encore le mal, ainsi que nous le verrons dans l'exposition suivante ; mais rapportons d'abord la doctrine du concile de Trente.

Cette doctrine est d'une grande simplicité, et peut être ramenée aux points suivans. Par le péché, l'homme perdit la justice et la sainteté primitive, fut dégradé dans son corps et dans

* Calvin (Institut. 1. III, c. I, § 4, fol. 77.) peint avec des traita efîrayans l'énormité du péché originel ; mais , si l'homme devoit nécessairement prévariquer, les paroles du Réformateur ne peuvent faire la moindre impression. De même notre docteur fait très bien ressortir l'incroyance, l'ingratitude et l'orgueil d'Adam ; mais , encore une fois, c'est dommage que c'eût été pour lui une nécessité de perdre la foi, la reconnoissance et l'humilité. ( Note du tracl )

son âme, et assujétià la mort'. Ces suites funestes du péché sont transmises par la génération, à tous les enfans d'Adam ; nul ne peut faire un seul acte agréable à Dieu; nul ne peut devenir juste que par Jésus-Christ, seul médiateur entre Dieu et l'homme '. Enfin , quoique affoiblie par le péché , la liberté n'a pas été détruite ^ ; et voilà pourquoi toutes les actions de l'homme déchu ne

* Concil. Trid. sess. V, décret, de peccat. orîg. « Si quis non confitetur primum hominem Adam , cum mandatum Dei in paradiso fuisset transgressus , statim sanctitatem et justitiam, in qua constitutus fuerat, amisisse, incurrisseque per offensam prsevaricationis hujusmodi iram et indignationem Dei , alque ideo mortem. . . totumque Adam. . . secundum corpus et animam in deterius commutatum fuisse , anatliema sit. »

2 Loc. cit. : « Si quis hoc Adœ peccatum , quod origine unum est , et propagatione , non imitatione transfusum omnibus , inest unicuique proprium , vel per humanae naturœ vires , \el per aliud remedium asserit , tolli , quam per meritum unius mediatoris domini nostri Jesu Clnisti , qui nos Deo reconciliavit sanguine suo, factus nobis justitia, sanctificatio et redemtio, anatliema sit. »

3 Concil. Trid. sess. VI. cap. V : « Si quis liberum hominis arbitrium post Adae peccatum amissum et extinctum esse dixerit, aut rem esse de solo titulo , imo titulum sine re , figmentum de-

' nique a Satana invectum in ecclesiam , a. s. » cap. I : « Primum déclarât sancta Synodus , ad justificationis doctrinam probe et sincère intelligendam , oportere, ut unusquisque agnoscat, etfateatur , quod cum omnes homines in praevaricatione Adae innocentiam perdidissent , facti immundi , et , ut Apostolus inquit , natura filii irae,... usque adeo servi erant peccati, et sub potestate diaboli ac mortis , ut non modo gentes per vim naturae , sed ne Judaei quidem peripsam eliam litteram legis Moysis, inde liberari , aut sur gère possent , tametsi in eis liberum arbitrium

sont pas nécessairement péché ' , bien que par elles-mêmes elles ne soient ni parfaites ni agréables à Dieu. Tel est le dogme expressément défini par l'Eglise.

Rien n'a plus soulevé de mécontentement parmi les protestans, que la généralité de la doctrine que nous venons d'exposer, et que la liberté d'opinion laissée par cela même aux théologiens sur cette matière". Pava d'Andrada (Andradius), observe dans son Apologie du concile de Trente , que cette assemblée ne voulut point entrer dans de plus grandes explications. Et comment les saints docteurs, continue-t-il , eussent-ils pu se prononcer avec plus de détails ? Comment eussentils satisfait tous nos désirs insensés , puisque l'Ecriture et la Tradition se taisent sur tant de questions soulevées par notre curiosité ? D'un autre côté renseignement de l'Eglise est suffisant pour la pratique ; et , bien loin que les Pères assemblés à Trente méritent le moindre reproche,

minime extinctum esset , viribus scilicet attenuatum et ir]iclinatum. »

* Loc. cit. c. VII : « Si quis dixerit opéra omnia, quae ante justificationem fiunt, quaciimque ratione facta sint, vere esse peccata, vel odium Dei mereri, a. s. »

=^Chemnitz. Exam. Conc. Trid.^eô. Franc. 1699. P. I, p. 168, s'écrie à ce sujet : (f Ad perpetuam igitur rei memoriam notum sit toti orbi cliristiano, etc. « Voy. aussi Loci theolog. P. I. p. 227. (ierhard, Loc. theol tom. IV. p. 318. (loc. IX, § 58. )

leur sagesse doit plutôt exciter notre reconnoissance et notre admiration.

Pallavicin fait encore à ce sujet une bien juste observation : le concile de Trente, dit -il, a porté la plupart de ses décrets sous une forme négative. Cependant tous sont conçus avec tant de précision, que les erreurs répandues alors s'y trouvent qualifiées avec toute la clarté possible. Que si l'Eglise , poursuit notre auteur, n'a pu donner une définition positive du péché originel, elle a pu du moins définir très positivement ce qu'il n'est point; de même celui qui ne sait pas clairement ce que c'est que le ciel, peut néanmoins assurer que ce n'est pas une toile recouverte de papier'. Nous verrons bientôt toute la justesse de ce raisonnement.

Au surplus on a vu se développer, dans les écoles catholiques , de nombreuses et souvent de profondes théories , soit sur la nature du péché originel, soit sur la manière dont tout le genre

1 Loc. cit. p. 248. 1. VII, c. 10. Il dit aussi p. 247. : « Hicvero admonuerunt ( Legati ) ne quid certi statuèrent de natura ipsa originalis culpae , de qua scholastici discordant : nec enim synodus collecta fuerat ad decidendas opiniones, sed ad erroresrecidendos.^) Et plus bas : « Quoties damnantur haeretici , optimum consilium est , magis generalia , quippe magis indubitata complecti , quod a synode peractum est. Quoties in eosdem scriptis agitur , prudentis est , nuUam ipsis ansam praeferre transferendae disputationis a re ipsa, quse certa est, ad modum, qui est incertus. «

humain a pu être frappé dans la personne d'Adam^ Seulement les théologiens évitèrent avec soin ces deux écueils : ou de représenter Thomme déchu dégradé dans tout son être, dépouillé de toute liberté ; ou de lui attribuer assez de'perfection pour qu'il puisse encore s'offrir à Dieu en sacrifice agréable.

Nous ne devons point passer sous silence, à cause de ses rapports à la doctrine luthérienne,, une théorie souvent reproduite dans tout le moyen/ âge. Voici cette théorie.

Considéré en soi et dans ses effets immédiats,, le péché originel consiste dans la privation de la justice primitive et de la grâce qui en étoit le principe. L'homme n'a perdu aucune de ses facultés naturelles , mais il n'a pas non plus acquis une puissance, une entité mauvaise : les enfans d'Adam possèdent toutes les prérogatives essentielles dont il jouissoit lui-même en sortant des mains de Dieu. Ainsi donc l'homme tombé , abstraction faite de la faute originelle , se trouve dans la condition de sa propre misère comme être fini , dans l'état de nature dépouillée , livrée à elle-même; e'est-à-dire, dans l'état où aurait été le premier homme , s'il n'eût possédé en lui un principe divin '.

* Bellarm. de Grat. prîm. hom. c. V. Controv. tom. IV, fol, 16 : «Qriarc non magis differt status hominis postlapsum

En conséquence l'image de Dieu n*a point été détruite par le péché '.

Cependant le péché originel devoit étendre ses ravages sur tous les descendans d'Adam ; car ils ne forment avec lui qu'une personne morale , et leur destinée ne peut être séparée de la sienne. Dans l'état d'innocence , la justice primitive tournoit le cœur de l'homme vers le ciel ; mais hélas ! dépouillé de cette justice , il se détourne de Dieu , il entre dans un état d'éloignement de Dieu ; et dès lors une fausse direction est imprimée à sa volonté. Or cette malheureuse condition est devenue le partage de tout le genre humain ; et le péché originel peut être défini la perte de la justice primitive , perte impliquant la perversion de la volonté.

Enfin nous avons vu que , dans l'homme pri-

a statu ejusdem in puris naturalibus , quam différât spoliatus a nudo , neque deterior est humana natura , si culpam naturalem detrahas, neque magis ignorantia et infirmitate laborat, quam esset et laboraret in puris naturalibus condita. Proinde corruptio natura; non ex alicujus doni naturalis carentia neque ex alicujus malae qualitatis accessu , sed ex sola doni supernaturalis ob Adae peccatum amissione. Quse senlentia communis doctorum Scholasticorum veterum et recentiorum. » Ensuite Bellarmin prouve le fait qu'il vient d'avancer; et aux passages cités par lui, on pourroit en ajouter beaucoup d'autres encore.

^ Bellarm. de Grat. prim. hom. c. II, 1. I, p. 8: «Imaginem ad naturam similitudinem ad virtutes pertinere; proinde Adam peccando non imaginem Dei, sed similitudinem perdidisse. »

mitif , les sens étoient soumis à la raison , et celleci à Dieu. Or, par son péché , l'homme perdit le principe divin qui maintenoit en lui cette heureuse harmonie. De ce moment, l'homme inférieur et l'homme supérieur se souleyèrent l'un contre l'autre , et se livrèrent un combat à mort. Malgré sa fausse direction, l'esprit porte encore en lui l'image de Dieu. Attiré par une sorte d'instinct , il veut s'élever dans les régions supérieures ; mais la chair, le courbant vers les choses d'en bas, s'oppose avec ardeur à ses nobles efforts. Ainsi, en perdant la justice primitive, Adam devint assujéti à la concupiscence qui se révolte sans cesse contre la raison et qui se transmet à tous les hommes. Néanmoins ce penchant au mal n'est point la faute originelle, puisque le péché et la réité ne peuvent avoir leur siège que dans la volonté. La concupiscence, il est vrai, est la suite nécessaire du premier péché ; mais elle n'est pas ce péché même '.

Que cette théorie, toutefois, ne soit pas un

* Bellarm. de amiss. grat. et siat. pecc. 1. V, c. 17, 1. I, p. 330 etseq. : <f Sciendum igiturest, peccati nomen bifariam accipi solere. Uno modo pro libéra transgressione praecepti ; alio modo pro eo , quod remanet in anima peccatoris post actionem illam transgressionis prœcepli. Nam quod actio ipsa, qua prœceptùm transgredimur , et sit et dicatur proprie peccatum , nemo est , qui neget .... Quod autem post actionem peccati aliquid maneat , quod sit et dicatur proprie peccatum , ex eo potest in-

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enseignement de l'Eglise, c'est ce que nous fait déjà voir la sage retenue du concile de Trente qui refusa de l'admettre , bien que Pallavicin n'ait point rapporté ce fait en propres termes, et ne Tait point prouvé par les actes du Concile \ Marlieineke et AViner n'ont donc point compris l'esprit de notre doctrine , quand ils ont présenté cette spéculation comme appartenant au dogme catholique ; et encore ne l'ont-ils pas même reproduite avec fidélité.

telligi , quod qui peccatum commiserunt , dicuntur ab omnibus post actionem peccati proprie et formaliter peccatores ; item dicuntur esse in peccato , habere peccatum , mundari a peccato. . . Sciendum est secundo , bas varias peccati significationes in peccato actuali et personali ab omnibus agnosci; non item in originali. Sed cum originale peccatum non minus proprie et vere sit peccatum, quam personale : niliil est cur timeamus etiam ad

originale illas extendere Itaque peccatum in priore signifi-

catione unum est duntaxat omnium hominum , sed in Adamo actuale et personale , in nobis originale dicitur. Solus enim ipse actuali vokmtate illud commisit : nobis vero communicatur per generationem eo modo , quo communicari potest id quod transiit , nimirum per imputationem. Omnibus enim imputatur qui ex Adamo nascuntur, quia omnes in lumbis Adami existentes, in eo, et per eum peccavimus, cum ipse peccavit. . . Prœterea dicimus , quemadmodum in Adamo prœter actum illius peccati , fuit etiam perversio voluntatis et obliquitas ex actione relicta , per quam peccator proprie et formaliter dicebatur et erat . . . ita quoque in nobis omnibus , cum primum bomines esse incipimus , praeter imputationem inobedentiœ Adami, esse etiam similem perversionem et obliquitatem unicuique inhserentem , per quam peccatores proprie et formaliter dicimur »

* Pallavicini hist. conc. Trid. 1. VIÏ, c. 8 — 10, p. 243—248.

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