VI
IK)ctrine luthérienne sur le Péché originel.
La confession d'Augsbourg s'exprime ainsi sur le péché originel : Ils ( les Protestans ) enseignent qu après la chute d'Adam, tous les hommes engendrés selon la chair , naissent avec le péché; c'est-àdire, sans la crainte de Dieu, sans la confiance en Dieu et avec la concupiscence^ , Selon cette doctrine , non-seulement le péché originel est une privation ; non-seulement il a dépouillé l'homme du bien qu'il possédoit , mais encore il est quelque chose de positif, mais il a créé dans l'homme une essence mauvaise. Or voyons d'abord en quoi consiste le bien détruit par le péché.
Les théologiens catholiques présens à la diète d'Augsbourg, Eck, Wimpina et Coclseus firent observer que la définition , Les hommes naissent avec le péché, c'est-à-dire, sans la crainte de Dieu, sans la confiance en Dieu, étoit des plus vicieuses et devoit être rejetée nécessairement. L'espérance et la crainte de Dieu , dirent-ils , consistent dans
* tonfess. Ang. Art. II, p. 12 : « Docent , quod post lapsum Adae omnes homines, secundùm naturam propagati, nascantur cum peccato , hoc est , sine metu Dei , sine fiducia erga Deum , et cum concupiscentia. w
des actes de Fintelligence dont l'enfant est absolument incapable. Le défaut de ces actes ne peut donc être considéré comme un péché dans l'homme naissant. D'ailleurs, l'absence de ces mêmes vertus constitue une faute libre et délibérée ; donc encore une fois elle ne peut déterminer l'essence du mal originel que l'homme apporte en venant au monde , qu'il contracte avant l'âge de discrétion'. Par là, l'auteur de FApologie se vit forcé de s'exprimer avec toute la précision théologique. Il éclaircit donc le passage du symbole par les mots suivans : Nous enlevons à l'homme né selon la chair, non-seulement l'acte, mais encore le pouvoir, la faculté de craindre Dieu et d'espérer en lui\ Par cette explication, le dogme protestant sur le péché héréditaire est placé dans son vrai jour; mais, pour le bien comprendre , il faut encore en connoître les rapports avec d'autres principes proclamés dans la réforme. On se rappelle que, selon Luther et ses adhérens, l'homme ne fut doué primitivement que àe forces
* Resp. theolog. Cath. ad. art. IL « Declaratio articuli est omnino rejicienda : cum sit cuilibet Christiano manifestum , esse sine metu Dei, sine tiducia erga Deum, potins esse culpam actualem , quam noxam infantis recens nati , qui usii rationis adhuc non pollet. »
'^ Apolog. ÏI. § 2. p. 54. : « Hic locus testatur, nos non solùm actus sed et potentiam , seu dona efficiendi timorem et fiduciam crga Deum adimere propagatis secundùm carnalem naturam. »
naturelles; doctrine qui exerce ici la plus grande influence. En effet comme après sa chute, l'homme ne peut déployer les mêmes vertus que dans son état d'innocence ; comme d'ailleurs il ne le peut plus, parce que les forces lui manquent pour cela, les réformateurs furent forcés de soutenir que , par le péché , il a perdu certaines forces, certaines facultés naturelles \
Nous trouvons, dans le livre de la Concorde, de grands éclaircissemens sur cette matière. Pendant les disputes synergistiques^ ^ qui déchirèrent l'Eglise luthérienne, Yictorin Strigel, homme d'un esprit pénétrant et d'une vaste érudition , Yictorin profondément versé dans la littérature catholique * , et intimement convaincu du dogme de la liberté , soutint que l'homme déchu possède encore Y aptitude, la capacité, la faculté de connoître Dieu et de vouloir le bien ; quoique cette faculté soit complètement paralysée et comme morte , et que
1 Luther, in cap. III. Gènes. Après avoir réfuté à sa manière les tliéologicns catholiques qui attribuoient à Adam des forces naturelles, le Réformateur écrit ces paroles : «Hœc probant, justitiam esse de natura hominis , ea autem per peccatum amissa, f)on mansisse intégra naturaîia, ut scholastici délirant. »
~ Victorin avoit beaucoup étudié les Pères de l'Eglise grecque , et traduit en latin plusieurs de leurs ouvrages. Or tous ces Pères ont été d'ardens défenseurs de la liberté.
* Synergique , de auvspysrv , cooperari; qui concerne la coopération de l'homme à la grâce. Il faut s'habituer à ce mot, comme abrégeant le discours. ( IVofe du irad. )
d'elle-même elle ne puisse jamais s'élever jusqu'à l'acte'. Telles sont les expressions dont il se servoit : L'homme tombé possède encore modum agendi y capacitatem, aptitudinem ; c'est-à-dire, il jouit encore, relativement aux choses spiri-luelles, de la pure faculté de connoître et de vouloir, bien que réellement il ne connoisse point la vérité, ni n'éprouve aucun attrait pour le bien'.
Or, quoique Yictorin eût conçu le péché originel beaucoup plus destructif dans ses effets que ne l'enseigne le concile de Trente , sa doctrine ne satisfît point encore les orthodoxes de son Eglise ; au contraire , il fut accusé de pélagianisme , et les
* Voy. PlanJcs Geschichte der Enîstehung, der Ferdnderungen und der Bildung unseres prot. Lehrhegriffs ( Histoire de l'origine, des changemens et delà formation de notre doctrine protestante, par Plank. ) vol. IV. p. 684 etsuiv.
2 Calvin, Insîit. 1. lï. c. § 14. fol. 87 , nous fait connoître F idée que l'on attachoit, dans le moyen âge, au mot aptiiudo. Cependant Thomas d'Aquin, Summa lot. theol. P. ï. Q. XCIIÎ. art. IV. Ed. Caj. Lugd. 1580, vol. I. p. 417, est encore plus précis. Bans cet endroit , le saint docteur recherche comment les facultés spirituelles de l'homme constituent sa ressemblance avec Dieu; puis il dit que l'image de Dieu peut être envisagée sous trois points de vue : « Uno quidem modo secundùm quod homo habet aptitudinem naturalem ad intelligendum et amanduni Deum. Et haec aptitudo consistitin ipsa natura mentis, quae est communis omnibus hominibus. Alio modo secundùm quod homo actu vel habitu Deum cognoscit et amat, etc. » Ainsi aptitudo, en opposition à actus , désigne la disposition , la faculté naturelle , ici par conséquent la faculté religieuse et morale.
vrais disciples de Luther rejetèrent bien loin cette pure et simple faculté. Le livre de la Concorde proscrivit également l'opinion des synergistes; €t on y lit que l'homme tombé a perdu jusqu'à la faculté , soit de connoître la volonté divine , soit d'agir conformément à cette connoissance'. En un mot, ce symbole refuse à l'homme déchu la faculté de connoitre et de vouloir, ou si Ton veut la raison, en tant qu'elle se rapporte aux hoses surnaturelles. En vain l'auteur de ce livre déclare qu'il ne veut pas faire de l'homme une créature irraisonnable'; cette observation, loin d'infirmer ce que nous avons avancé , lui donne au contraire un nouveau poids. En effet à cette faculté qu'il appelle raison , il n'assigne que le monde fini pour cercle d'activité ^ , établissant ainsi au grand
* Sol. Declar. IL de lib. arbitr. § 44. p. 644: « Eam ob causam etiam non recte dicitur : hominem in rébus spiritualibus habere modum agendi aliquid, quod sit boniim etsalutare. Cum enim homo ante conversionem in peccalis mortuus sit : non potest in ipso aliqua vis ad bene agendum in rébus spiritualibus inesse ; itaque non habet modum agendi seu operandi in rébus divinis.» I. § 21. p. 616, 617 : « Repudiaiitur quidocent hominem ex prima sua origine adhuc aliquid boni , quantulumcunque etiam et quam exiguum atque tenue id sit , reliquum habere : capacitatem videlicet et aptitudinem et vires aliquas in rébus spiritualibus, etc. »
2 Solid. Declar. IL de lib. arbitr. § 16. p. 633 : « Non tamen in eam sententiam sic loquuntur , quasi homo post lapsum non amplius sit creatura rationalis. »
* Sol. Declar. I. de peccat. originali. § 10. p. 614 : « In aliis
jour que , selon sa doctrine , tous les descendans d'Adam ne possèdent aucune intelligence pour les choses de Dieu.
Nous arrivons au même résultat par plusieurs autres voies. Et d'abord , comme nous l'avons vu ( § 2 ) , les symboles luthériens définissent l'image de Dieu la faculté naturelle de le connoître , de le craindre et d'espérer en lui. Or
enim externis et hujus mundi rébus , quœ ràtioni suhjectœ sunt, relictum est homini adhuc aliquid intellectos , virium et facultatum , etsi hœ etiam miserœ i eliquiae débiles , et quidem hœc ipsa quantulacunque per morbum illum hereditarium infecta sunt atque contaminata, utDeus abomineturea.» § 40. p. 644: «Et verum quidem est, quod homo etiam ante conversionem, sit creatura rationalis, quaî intellectum et \oluntiitenihàhe3it lintellectum aU' tem non in rébus divinis et voluntatem , non ut aliquid boni et sani veïit. » Dans son commentaire sur les psaumes, publié en 1563 , Victorin Strigel avoit dit : « Non omnino deletum est in corde hominis per peccatum , quod ibi per imaginem Dei , cum crearetur, impressum fuerat, neque adeo imago Dei detrita est illa labe^ ut nulla in anima veluti lineamenta extrema remanserint f remansit enim quod homo non nisi rationalis esse possit. » Or les théologiens Wurtembergeois déclarèrent ces paroles condamnables et pleines de venin. Voyez Plank Geschichte der Entstehung und Ferànderung des protsstantis chen Lehrbegriffs. On voit par là que Victorin attachoit au mot raison une tout autre idée que le Livre de la concorde. En effet il voyoit dans la raison l'image de Dieu , c'est-à-dire , la faculté qui perçoit les choses surnaturelles ; et comme il jugeoit l'homme essentiellement raisonnable , il enseigna que cette faculté n'a pas été totalement détruite par le péché. Or les Luthériens orthodoxes rejetèrent cette opinion. Mais de ceci quelle est la conséquence? c'est que l'homme tombé est un être irraisonnable , c'est qu'il est dépouillé de toute faculté pour les choses surnaturelles.
c'est précisément cette faculté que nous appelons raison dans l'homme ; et ces mêmes symboles répètent cent fois que , par le péché , l'image de Dieu a été réduite en poudre , enlevée à tout le genre humain'. En second lieu, la doctrine des luthériens sur la liberté de l'homme déchu , conduit encore à la même erreur. A la vérité , d'après cette doctrine , l'homme possède encore une certaine liberté extérieure ; mais dans les choses spirituelles, il est comme un tronc y comme une pierre ^ comme le limon; toutes expressions souvent employées dans les confessions de foi luthériennes'. Selon le livre de la Concorde , les enfans d'Adam ne peuvent , relativement aux choses divines, ni penser, ni croire, ni vouloir ; ils sont complètement morts pour le bien ; ils ne possèdent plus aucune étincelle des forces spi-
* Solid. Declar. I. de peccat. orig. § 9. p. 614 : « Docetur, quod peccatum originis sit horribilis defectus concreatse in paradiso justitise originalis, et amissio seu privatio imaginis Dei, »
2 Confessîo Jiigust. Art. XVIII. « De libero arbitrio docent, quod humana voluntas habeat aliquam libertatem ad efficiendum civilem justitiam , et deligendas les rationi subjectas. » Dans ce passage on accorde la raison à l'homme déchu ; mais ici encore on ne lui assigne que le monde fini comme objet sur lequel elle puisse s'exercer. Comp. Solid. Declar. II. de lib. arbit. §.21. p. 635. Ibidem: « Antequam homo per Spiritum sanctum illuminatur ... ex sese et propriis naturalibus suis viribus , in rébus spirilualibus nihil inchoare , operari , aut cooperari potest : non plus quam lapis, truncus aut limus. »
rituelles^ Ces mots forces spirituelles , sont pris comme synonyme de libre arbitre. ïi est inutile, au reste, que nous entrions dans de plus grands détails ; car voici ce que nous lisons dans un célèbre écrivain protestant : Luther a pris dans un sens si étendu l'assertion que lliomme na plus aucune volonté pour le bien , qu'il s'ensuit également que l'homme déchu de Dieu est dépouillé de la faculté même de vouloir \ Si Plank eût ajouté qu^il n'a plus d'intelligence pour les choses d'en haut , car le libre arbitre n'embrasse pas seulement la volonté 5 il auroit reproduit fidèlement la doctrine luthérienne \
Mais comment un membre a-t-il pu être arraché de l'organisme de l'esprit humain ? Comment
* Solid. Declar. II. de lib. arbitr. § 7. p. 629 : '( Credimus igitur , quod hominis non renati intellectus , cor et voîimtas in rébus spiritualibns et divinis prorsus nihil intelligere , credere , amplecti, cogitare, velle, inchoare, perficere, etc., possint. EtafFnmamus , hominem ad bonum ( vel cogitaiidum vel faciendum ) prorsus corruptum et mortuum esse : ita quidem , nt in hominis natura, post lapsum , et ante regenerationeni , ne scinîillula quidem spiriîualium virium r cliqua sit, » Il faut toujours se rappeler qu'il ne s'agit que de facultés naturelles , puisque l'homme primitif ne possédoit aucune faculté surnaturelle.
^Plank, Geschichte derEntwickelung. V. VI. p. 715. L'estimable auteur ajoute que tout vrai disciple de saint Thomas partage ce sentiment ; mais qui ne sait combien il seroit facile de prouver le contraire ?
^ Solid. Declar, II. de lib. arbitr. § 2. p. 628 : « Hic est verus et unicus controversise status, quid hominis nondura r<'nali fn-
de toutes les facultés d'un être simple , une seule a-t-elle été anéantie, les autres subsistant? Toutes ces facultés ne sont-elles pas dans une et une dans toutes ? N'est-il donc point vrai que la science seule les sépare? Et encore n'avons-nous pas épuisé toutes les absurdités du dogme protestant sur le point qui nous occupe ',
A l'égard du mal positif qui a remplacé le bien enlevé à Fhomme , la doctrine luthérienne n'est ni moins étrange, ni moins absurde. Dans son Commentaire sur la Genèse, chapitre III, Luther établit une comparaison entre la justice primitive et le péché originel ; et déduit l'essence de celuici de l'essence de la première \ Or, comme aux
îellectus et vohmtas. . . ex proprîis suis et post lapsum reliquis viribus praestare possit. »
*■ Bèze , Quœst. et Besp. p. 45 , reproche à cette doctrine de conduire à l'épicuréisme ; car dès que l'on en admet toutes les conséquences , dit-il , on doit nécessairement rejeter l'immortalité de l'âme. « Q. Ais igitur in summa , corruptas esse animœ qualitates, non essentiam? Resp. Aio , et contrarium dogma dico esse çertum et apertum ad Epicura3ismum iter , id est , ad mortalitatem animae adstruendam , quoniam posita essentiœ ipsius vel levissima corruptione , necesse sit , rem ipsam interitus obnoxiam confiteri, etc. »
2 Luther, in Gènes, c. III. : « Vide, quid sequatur, ex illa sententia, si statuamus justitiam originalem non fuisse naturse, sed donum quoddam superfluum , ( ! } superadditum. Annon sicul ponis , justitiam non fuisse de essentia hominis , ita etiam sequitur, peccatum , quod successit , non esse de essentia hominis ? » Souvent on a prétendu que ces paroles ne dévoient point être prise*
yeux du Réformateur, la justice primitive étoit la faculté de connoître et d'aimer Dieu , le péché originel est donc , à son jugement, la faculté de ne point connoître Dieu et de ne le point aimer, ou plutôt la faculté de le haïr et de l'ignorer. Autant vaudroit dire que tel homme possède le pouvoir non-seulement de n'avoir aucune puissance, mais encore d'être l'extrême foiblesse ! Que nous ayons perdu , par la faute primitive , une partie intégrante de notre être spirituel, cela ne suffit point encore à Luther : il ajouta qu'à sa place une essence opposée étoit venue se loger dans l'homme ; et ce point lui paroissoit tellement hors de doute, qu'il en partoit, comme d'une vérité incontestable, pour établir de nouvelles conséquences! Si déjà Ton ne peut concevoir que l'image de Dieu ait été arrachée de l'esprit humain , il est sans doute encore plus inconcevable qu'une nouvelle entité se soit identifiée à notre intelligence. O prodigieux égarement! faire du mal quelque chose de substantiel î Avec les gnostiques et les manichéens , cette monstrueuse erreur avoit
dans un sens rigoureux; mais si le Réformateur ne vouloil exprimer que des opinions reçues depuis long-temps , pourquoi ne se servoit-il pas du langage ordinaire? Un langage nouveau révèle nécessairement des idées nouvelles. Et comment expliquer la doctrine de Flacius , si l'on n'admet que Luther lui avoit frayé la route qui le conduisit à ses erreurs?
disparu d'entre les hommes; mais voici qu'elle se lève de nouveau sur le monde.
Toutefois, cette essence mauvaise a-t-elle son siège dans l'esprit, ou bien s^attaclie-t-elle seulement au corps? C'est une question qui ne peut être résolue positivement ; car, d'un côté , Luther favorise le premier sentiment par sa comparaison entre la justice primitive et le péché originel; d'un autre côté , il paroît établir la seconde supposition , quand il dit que le limon dont nous avons été formés est condamnable. Au reste, ce qu'il avance au même endroit, que nous sommes péché dans le sein de notre mère , a^ant que nous soyons hommes % comprend et le corps et l'esprit. De même Mélanchthon appelle le mal héréditaire
* Luther in Ps. L. : « Lutum îllud , ex qiio vasculum hoc fingi cœpit , damnabile est. — Fœtus m utero , antequam nascimur et hommes esse incipimus , peccatum est ; » toutes expressions qui représenteut le mal comme quelque chose d'essentiel; ainsi que Bellarmin, 1. V. c. i.de Statu peccaVi , t. IV. p. 261 , le remarque avec raison. Ce dernier auteur avoit dit : <f Comment l'âme qui est créée par Dieu au moment de la génération , pourroit-elle recevoir de son auteur une essence mauvaise? Comment une force matérielle pourroit-elle s'identifier à un être spirituel? » Or Gerhard accuse de pélagianisme (oblique pelagianizare) et la doctrine exposée par Bellarmin sur la création des âmes, et le sentiment des scolastiques selon lequel les enfans morts sans baptême ne vont pas en enfer, mais dans un troisième lieu. Bellarmin , en outre, avoit blâmé cette expression employée par les Luthériens : le péché originel est une mauvaise qualité. Gerhard répondit que ce terme ne doit pas être entendu dans
une force innée ; et le contexte fait voir assez clairement qu'il le concevoit comme quelque chose de substantiel'.
Enfin voici Matthias Flacius qui soutient formellement que le péché originel constitue la substance de l'homme déchu ! Lorsque l'erreur fut parvenue à son plus haut période , elle prit de nécessité une marche rétrograde. Alors on saisit le caractère purement négatif du mal ; alors on se rapprocha de la doctrine catholique ; mais on ne nia pas, toutefois , qu'une force positivement mauvaise, inhérente à toute la nature corrompue, ne fût transmise des pères aux enfans '.
sa rigueur métaphysique ; c'est-à-dire qu'il ne désigne point une qualité : « Quandô pravam concupiscentiam dicimus esse qualitatem positivam , non intelligimus hoc secundùm àxptgîiav metaphysicam. . . non quasi aliqua vis agendi sit peccatum , sed quia illa vis agendi in homine est tantùm ad peccatum prona atque piomta. w Voilà qui est bien; mais est-ce là la doctrine de Luther, ou bien en est-ce un correctif ? De même Martin. Chemnit. Exam. concîl. Trid. P. I. p. 162.
* Melanch. Loc. theolog. p. 19 : « Sicut in igné est genuina vis, qua sursum fertur , sicut in magnete est genuina vis , qua ad se ferrum trahit ; ita est in homine nativa vis ad peccandum. »
2 Solid. Declar. I. § 10. p. 614. «Praeterea affirmatur : Quod peccatum originale in humana natura non tantummodo sit talis, qualem diximus , horribilis defectus omnium bonarum virium in rébus spiritualibus ad Beum pertinent ibus : sed quod etiam in locum imaginis Dei amissce successerit intima , pessima , profundissima ( instar cujusdam abyssi ) inscrutabilis et ineffabilis Gorruptio totius naturee et omnium virium , inprimis vero superiorum et principalium animas facultatum : quae infii;a sit pe-
Or ce mal positif, la vraie image du diable dans l'homme , donna aux réformateurs leur idée de la concupiscence; idée qu'ils vouloient imposer au monde chrétien comme la seule vraie , la seule conforme à l'Ecriture '. Qu'est-ce donc que la concupiscence dans le système luthérien ? Assurément ce n'est pas ce penchant qui entraîne tout l'homme vers les choses de la terre ; mais la concupiscence 5 ce sont tous les mouvemens , toutes les inclinations , tous les désirs de l'homme déchu et non régénéré.
Evidemment Luther toucha aux confins du manichéisme, si réellement il n'en franchit les limites; et nous ne pourrions , sans ingratitude , méconnoître les efforts de ses disciples pour arrêter ces prodigieuses erreurs. Cependant, malgré les correctifs apportés dans cette matière, on employa toujours , en parlant du péché originel , des expressions (congenita praça vis y positiva qualitas) qui trahissent l'état primitif de la doctrine ; et même telle qu'elle a été formulée en dernier ressort, elle nous fait assez prévoir que , selon ses auteurs , jamais le mal originaire ne peut être détruit, quant
nitus intelleclui , cordi et voluntati hominis. Itaque jam post lapsum homo haereditario a parenlibus accipit congenitam pravam vim , immunditiam cordis , pravas concupiscentias et pravas inclinationes. »
* Jpolog. II. § 3 etseq. p. 54 etseq.
à son essence , ni par la régénération, ni par la vertu de Dieu même. Dans la suite nous exposerons ce nouveau dogme , qui constitue une contrariété essentielle entre le catholicisme et le protestantisme.
Certes , Lutlier a dû se trouver dans une situation d'esprit bien étrange ; sans doute son âme étoit en proie aux plus bizarres sentimens, quand les premières idées de sa nouvelle doctrine s'éveillèrent en lui. Comment, en effet, après avoir enseigné que Dieu opère le mal dans l'homme , comment pouvoit-il concevoir le péché comme quelque chose d'essentiel? comment pouvoit-il parler d'une matière mauvaise dont nous avons été formés ? Les manichéens mêmes auroient rougi d'une semblable inconséquence; et, quand nous considérons la chose philosophiquement^ nous sommes rejetés dans une nouvelle erreur, que nous ferons connoître en son lieu. Quant à la question présente, reste encore à parler de quelques conséquences déduites par les luthériens des principes que nous venons d'exposer.
Ainsi donc les symboles luthériens enseignent formellement que, dans l'homme tombé, il n'existe plus le moindre bien, quelque petit que nous voulions le supposer ' ; que la nature corrompue
* Solid. Declar. I. de peccat. orig. §21, p, 716, 71 7. déclare
ne peut , abandonnée de la grâce , que pécher devant Dieu ' ; que l'homme dégradé est tout mal et dans son corps et dans son âme \ Après cela, nous devons comprendre le dogme selon lequel tous les péchés délibérés, c'est-à-dire, tous les péchés actuels ne sont qu'autant de manifestations , de formes particulières du péché originel ; que les branches , les fleurs et les fruits de cet arbre mauvais". Les théologiens catholiques, au contraire , fondent la distinction entre le péché
faux docteurs ceux qui disent : « Adhuc aliquid boni , quantulumcumque etiam , et quam exiguum atque tenue id sit , reliquum habere. »•
* Solid. Declar. loc. cit. § 22 : « Insuper etiam asserunt, quod natura corrupta ex se et viribus suis , coram Deo , nihil , nisi peccare possit. »
2 Solid. Declar. IL de lib. arbitr. § 14. p. 632 : « Docent, ut ex ingenio et natura sua totus sit malus. »
3 Melancht. Loc. theol. p. 19. « Scripturanon vocat hoc originale, illud actuale peccatum : est enim et originale peccatum plane actualis quaedam prava cupiditas etc. » Luther dit, Luth. Werk. Wittenb. 1561. IL partie p. 335. : On peut fort bien l'appeler un péché-père ( Ertzsilnde ) ; car il n'est point un péché que l'on commette comme les autres ; mais il est le péché unique qui fait et produit tout péché , et tous les autres ne sont rien que les fruits de ce péché-père. » Cet écrit est de Justus Menius, mais la préface est de Luther. Dans l'ouvrage , Die Grundlehren der christlichen Dogmatik ( Points fondamentaux du dogme chrétien , par Marheineke) 2.^ édition , § 267. p. 158, on trouve encore la même doctrine , ou du moins le même langage. Les Luthériens confondent le péché inhérent à la nature corrompue avec le péché commis par l'individu. C'est ici la même erreur que si l'on opposoit le Nominalisme et le Réalisme.
originel et les péchés actuels sur la liberté, qui peut encore résister efficacement aux mouvemens de la chair ^ quoique livrée à ses propres forces , elle ne puisse poser aucun acte parfait et agréa- Lie à Dieu.
Que l'on nous permette quelques observations sur toute la doctrine que nous venons d'exposer. Et d'abord on ne peut méconnoître qu'elle n'ait été enfantée par des affections louables : ses auteurs étoient vivement frappés de la profonde misère de l'homme, et ils vouloient porter dans les autres le même sentiment. Cependant 5 il n'est pas moins clair qu'ils ne pouvoient atteindre ce but ; car l'imagination , dans un état d'effervescence , asservit en eux la raison et ne leur laissa rien voir de sang-froid. Si , par un acte violent, physique, pour ainsi dire. Dieu a détruit dans l'homme la raison , l'intelligence , les facultés religieuses , dès lors il ne peut être question de péché depuis Adam jusqu'à Jésus- Christ ; puisque , dans ce système , le mal moral est transformé en mal purement physique. Comment l'homme pourroit-il pécher; l'homme qui ne peut avoir la moindre connoissance ni de Dieu ni de sa loi sainte ; l'homme qui est dépouillé de toute volonté, de toute liberté ? îl peut détruire, ravager , plonger le poignard dans le sein de l'auteur de ses jours ; mais ses actions ne doi-
vent point être jugées autrement que celles d'une hête sauvage. Or cette conséquence si simple , si naturelle , les réformateurs ne Taperçurent pas même,
La seconde observation qui se présente à nous, c'est que la doctrine de Luther une fois jugée insoutenable, les protestans dévoient se jeter nécessairement dans l'excès contraire. Et en effet, après avoir enseigné que, par la chute d'Adam le genre humain avoit perdu toute liberté , tout germe de bien, on en vint jusqu'à dire que l'homme tombé se trouve encore , relativement aux choses du ciel, dans la même condition que l'homme primitif. Sitôt que la froide pensée eut rompu la digue élevée par le sentiment , rien , dès lors , ne put arrêter le torrent; et bientôt l'édifice fut renversé de fond en comble. Aussi n'étoit-il l'ouvrage que d'une imagination exaltée , d'un sentiment confus et malade : la réflexion n'y avoit pas eu la moindre part ^.
Troisièmement, lorsqu'au temps de la primitive église, les payens demandoient pourquoi Dieu avoit laissé gémir le monde durant tant de siècles,
* Un célèbre auteur protestant , Sartorius , reconnoît cela formellement : « Luther, dit-il, ne connoissoit pas la route qu'il avoit à parcourir. Aussi alla-t-il souvent se heurter contre des obstacles imprévus. Il n' avoit aucune idée d'un de ces plans conçus avec un esprit vaste, et exécutés ensuite avec vigueur. » {Histoire de la guerre des paysans, p. 42. ) ( IVote du trad. )
avant de lui envoyer le Sauveur, les saints Pères^ entre autres saint Irénée et l'auteur de la lettre à Diognet , répondoient de cette manière : Dieu a voulu que le genre humain apprît, par une longue et dure expérience , ce qu'il peut, abandonné à ses propres efforts il a voulu exciter dans le cœur de l'homme un vif désir du secours supérieur, afin qu'il reçût ce secours, bien convaincu de son indispensable nécessité. Dans le moyen âge aussi , les théologiens donnèrent souvent cette réponse '. Mais qu'aur oit-on pu dire en partant du point de vue des luthériens ? Car il est clair que l'homme dépouillé d'intelligence et de volonté
* Bonavent. brevîîoq. P. IV. c. 4. 0pp. éd. Lugd. 1668. P. VI. p. 27. « Ratio autem ad intelligeutiam horum hœc est : quia incarnatio est opus primi principii reparantis, juxta quod decet, et convenit secundum libertatem arbitrii , secundum sublimitatem remedii , et secundum integritatem universi : nam sapientissimus artifex in agendo omnia haec attendit. Quoniam ergo libertas arbitrii hoc requirit , ut ad nihil tradatur invita , sic debuit Deus genus humanum reparare, ut salutem inveniret, qui vellet quœrere salvatorem : qui vero nollet quaerere salvatorem , nec salutem per consequens inveniret. NuUus autem quaerit medicum, nisi recognoscat morbum : nullus quaerit adjutorem , nisi recognoscat se impotentem. Quia igitur homo in principio sui lapsus adhuc superbiebat de scientia et virtute : ideo praemisit Deus tempus legis naturse, in quo convinceretur de ignorantia. Et post, cognita ignorantia , sed permanente superbia de virtute , qua dicebant , non deest, qui faciat, sed deest, qui jubeat , addidit legem praeceptis moralibus erudientem ceremonialibus aggravantem ut habita scientia , et cognita impotentia confugeret homo ad divinam misericordiam , et gratiam postulandam , qiiae data est nobis in
pour les choses divines , devoit demeurer à jamais éloigné de Dieu et de son royaume ; de même que, privé de jambes, il ne pourroit marcher. Pourquoi donc détruire dans l'homme la faculté religieuse ? Pourquoi effacer violemment l'image de Dieu ? Et qui oseroit , après cela , entreprendre de justifier les voies de la Providence ?
Faisons une dernière remarque. Le livre de la Concorde s'efforce de donner au fidèle un motif de consolation. « Le chrétien , dit- il , qui sent en lui quelque léger désir de la vie éternelle , est assuré que la grâce a commencé l'œuvre de sa délivrance; et dès lors il doit regarder avec joie dans l'avenir , espérant que Dieu consommera son ouvrage ' . » Si le péché originel a dépouillé l'homme de toute faculté supérieure , il est clair, en effet, qu'il ne peut naître en lui aucun désir des choses surnaturelles ; et c'est avec raison que le livre de la Concorde regarde un semblable désir comme une preuve certaine du commencement de la régénération. Mais si l'on admet, au con-
adventu Christi : ideo post legem iiaturae et scripturse , subsequi debuit incarnatio Verbi. » Qui ne voit que toute cette théorie dont l'idée mère se trouve dans l'Epître aux Galates , repose sur la liberté humaine? Comp. Alex, ffalens. Summ. Theolog. P. III. q. LV. art. II. Ed. Yen. 1575. p. 231. b. De même Hugues de Saint- Victor et plusieurs autres.
* Solid. Declar. II. § il. p. 631 : « Deus est , qui operatur in nobis velle et perficere pro bona voluntate ; quae scripturse dul-
traire, que l'homme tombé conserve quelque reste de forces spirituelles, il faut reconnoître en même temps qu'il peut encore pousser un soupir vers Dieu. Dès lors aussi l'induction que îiroient d'une pareille disposition morale les auteurs de notre symbole , et par conséquent la consolation qu'ils s'en promettoient , s'évanouissent sans retour. Trompeuse consolation, illusion périlleuse î Car l'histoire nous montre que le payen même possédoit encore quelques étincelles du feu céleste , comme nous allons essayer de le prouver dans le paragraphe suivant.
cissima sententia omnibus piis mentibus, quae scintillulam aliquam et desiderium gratise divinse et vitae aeternae in cordibus suis sentiunt , eximiam consolationem offert, Certi enim sunt , quod Deus îpse initium illud verae pietatis tanquam flamn:iulam in cordibus îpsoruni accenderit, ete; »