VII
Observations sur le paganisme relativement aux contrariétés entre les deux Eglises.
Nous avons dit plus haut que l'histoire entière de l'humanité se montre sous une face différente , selon qu'on l'examine du point de vue des catholiques ou des luthériens orthodoxes. Nous sommes maintenant en état de justifier cette assertion; mais avant d*en venir aux preuves, nous devons faire quelques observations pour lesquelles nous réclamons l'indulgence du lecteur, d'autant que nous avons déjà dit, du moins en partie, ce que nous répétons ici.
Rien de plus affligeant ne pouvoit arriver à l'Eglise , que de se voir obligée , par la situation des choses , à prescrire des limites aux opinions sur la grandeur du péché originel. En effet, il convient au chrétien d'abandonner toute son âme à une douleur infinie sur l'éloignement de Dieu et la misère de l'humanité déchue; et, dans cette affliction profonde, il est certes bien douloureux d'être forcé par l'erreur de poser des limites au mal héréditaire. Toutefois c'est pour l'Eglise une grande consolation, que cette limite n'ait été fixée que pour maintenir l'idée du
mal moral, et pour prêter à la douleur une base solide qui manquoit dans la doctrine des adversaires. Tant que durèrent l'exaltation du sentiment et l'effervescence de l'imagination , le cœur des réformateurs et de leurs disciples put s'échauffer à ce foyer ; mais la froide pensée , la réflexion calme vint- elle à s^éveiller en eux, aussitôt le sentiment s'éteignit et disparut sans retour. En apprenant que son être n'est pas saint aux yeux de Dieu , l'homme pourroit-il être plongé dans l'affliction, quand il réfléchit à ce que signifient ces paroles : Dieu lui a ravi toute liberté ? Pour connoître le mal dans sa grandeur, il ne faut pas le représenter aussi grand que le font les symboles luthériens. Si donc nous établissons, sur la vie religieuse et morale des peuples payens , une doctrine qui n'a été que rarement ou peut-être jamais déduite des principes catholiques , que l'on ne s'imagine pas que nous n'ayons aucun sentiment, ni du prix immense de la rédemption , ni de la grandeur du mal qui afflige si profondément le genre humain ; c'est au contraire pour donner à la reconnoissance un fondement solide , que nous passons en revue le monde payen, regrettant seulement de ne pouvoir nous étendre davantage sur ce sujet.
Les nombreuses recherches faites de nos jours sur l'ancien monde ont confirmé , d'une manière
éclatante, la doctrine catholique sur l'homme tombé. Il ne s'est trouvé aucun peuple qui n*ait cru en Dieu et ne Fait adoré par le sacrifice. Nulle part, il est vrai, les idées religieuses ne sont pures ; partout elles sont entachées de graves erreurs ; mais toujours la foi se trouve cachée sous la superstition, et ces égaremens ne sont que des vérités dont on abuse. Il n'y a pas jusqu'aux absurdités du Fétichisme qui ne prouvent l'élan de l'homme vers la Divinité ; et tout nous montre que malgré sa dépravation , il possède encore des forces spirituelles^ pour parler le langage des confessions de foi luthériennes.
Mélanchthon semble avoir senti tout le poids que ce phénomène jette dans la balance en faveur des catholiques ; et , pour rétablir l'équilibre , il soutient que ces restes de foi sont dus aux révélations premières '. Sans doute , et telle est aussi la pensée de l'Eglise, sans doute la foi se seroit perdue
* Melanclit. Loc. theol. p. 67 : « Ita ut mihi pêne libeat vocare legem naturse non aliquod congenitum jiidicium seu insitum et insculptum naturse mentibiis hominum , sed leges acceptas a patribus et quasi per manus traditas subinde posteritati. Ut de creatione rerum , de colendo Deo docuit posteros Adam : sic Cainum docuit , ne fratrem occideret. » Le Livre de la concorde, II , § 9. p. 630 , va encore plus loin; mais il tombe en contradiction formelle avec lui-même. Il dit que la raison humaine possède encore notitiœ illius scintillulam , quod sit Deus ; mais comment cela seroit-il possible sans aucune scintillula spiritualium virium?
si elle neut été transmise d'âge en âge par la tradition ; mais si en même temps elle n*eût trouvé de profondes racines dans le cœur humain , bientôt, comme quelque chose de purement extérieur, elle eût été abandonnée à l'oubli ; bientôt elle eût disparu du monde.
Sans la religion , nulle société , nul ordre politique parmi les hommes. De là les divinités tutélaires de chaque empire , de là les temples érigés en leur honneur et les prières qui leur étoient adressées. Par ce culte, les peuples manifestoient le sentiment de leur dépendance à l'égard d'une puissance supérieure qui conduisoit et protégeoit ses adorateurs , bien que nulle part elle n'ait trouvé les honneurs qu'on doit lui rendre. Le penchant indestructible qui porte l'homme vers la société, est en soi profondément religieux et tout ensemble un témoignage indélébile des forces supérieures. En effet, l'homme entièrement mauvais (totus malus) n'auroit jamais éprouvé la moindre propension vers les autres hommes ; et , s'ils avoient pu se multiplier, tous se seroient exterminés dans les combats les plus féroces. Lorsque Calvin ' représentoit les sociétés anciennes, ces types de l'Eglise future , comme uniquement formées par le concours des facultés inférieures de l'homme,
^ Cû\m. Instit. 1. U. c. 2. § 13. p. 87.
sans que la foi et la religion eussent présidé à leur naissance, assurément il en ignoroit la nature et la constitution.
Mais rien ne prouve mieux notre croyance que la Chine , cet empire du milieu où les anciennes institutions établissent une véritable théocratie. L'Empereur doit écouter la voix du Ciel , et lui servir d'organe pour tout le peuple qui forme sa grande famille. En conséquence tous les maux, toutes les calamités qui frappent les citoyens de cet empire paternel, sont envisagés comme envoyés de Dieu en punition de la désobéissance au dominateur invisible. Aussi, le retour à la vertu , à la pieuse simplicité des ancêtres , c'est , aux yeux dès Chinois, le seul moyen de ramener la prospérité dans la patrie. Or, qui pourroit supposer l'extinction des facultés spirituelles , lorsque nous voyons la doctrine religieuse embrasser ainsi toutes les circonstances de la vie , entrer comme élément essentiel dans la constitution et le gouvernement de l'Etat ? Qui a jamais lu quelques fragmens des philosophes chinois , sans être frappé de leur sagesse , sans admirer les excellens préceptes de morale qu'on y rencontre presqu'à chaque page ?
Sans doute Mélanchthon diroit ici, comme de la force d'âme de Socrate, de la tempérance de Zenon, de la chasteté de Xénocrate , que les. vertus des
Lao-tseu, des Congfu-tseu et des Meng-tseu n'ont eu pour fondement que la recherche de soi-même ; qu'ainsi nous devons les regarder comme des vices'. Assurément nous ne proclamons pas les sages de la Chine ou de la Grèce, des modèles de vertu capables de subsister devant le souverain Juge; assurément nous ne prétendons pas que tous leurs efforts soient partis d'un principe agréable à Dieu; mais il ne s'agit pas de savoir si l'homme qui ne connoît point Jésus-Christ , qui n'est point éclairé par sa lumière, point fortifié par sa vertu, peut de lui-même devenir juste et saint aux yeux du Créateur. Telle est au contraire la question que nous avons à décider : L'homme déchu a-t-il été frappé au cœur et dégradé dans tout son être ? Toutes ses pensées , toutes ses actions sont-elles péché ' et condamnables ' ? A-t-il perdu jusqu'aux facultés religieuses et morales? En un mot , les vertus de ces sages doivent-elles être considérées comme quelque chose de purement
^ Melancht. Loc. theolog. p. 22 : « Estofuerit quaedam inSocrate constantia , in Xenocrate castitas , in Zenone temperantia. . . non debent pro veris virtutibus, sed pro vitiis haberi. »
-Melancht. loc. cit. : « Negant tamen (Pelagiani) eam esse vim peccati originalis , ut omnia hominum opéra , omnes hominum conatus sint peccata. d
3 Calvin. Instit. 1. II, c. 3, fol. 93. Tel est déjà le titre de ce chapitre : « Ex corrupta hominis natura nihil nisi damnabiîe prodire. »
extérieur, comme n'ayant pas plus de rapport aux autres hommes que la beauté corporelle et la richesse ' ? Or, voilà ce que nous nions , et nions hardiment contre les réformateurs , dût-on nous accuser de relâchement , dût-on réchauffer le reproche que Mélanchthon faisoit à nos illustres ancêtres'. Si ces sages ont pu connoître quelques vérités et aspirer à la vertu , c'est que l'image de Dieu n'a pas été mise au néant ; mais , s'ils tombèrent dans de graves erreurs , s'ils se vautrèrent dans la fange , c'est la suite nécessaire de la chute originelle.
Passons des Chinois aux Hindous. Profondément pénétré de la déchéance de l'homme, ce peuple enseignoit que les âmes préexistantes au corps ont été reléguées sur cette terre en punition de leurs péchés : doctrine remarquable dans ses rapports avec l'intelligence humaine; car jamais le monde , dans son enfance , ne put conce-
* Mclancht. 1. c. : «Effundit aiitem hiijosmodi virtutum umbras Deus in gentes, in impios quosvis non aliter atque formam, opes et similia dona largitur, » c'est-à-dire , d'une manière purement physique ; tellement qu'il n'y a rien de moral dans ces sortes de vertus. Au reste, il falloit nécessairement en venir jusque là, dès qu'une fois on avoit refusé à l'homme toute faculté religieuse et morale.
"^ « Pseudotheologi nostri falsi câpco naturae judicio commendarunt nohis philosophica studia. «Qnantum in Platone tumoris est et fastus? Neque facile fieri mihi possc videtur, quin ab illa platonica ambitione contrahat aliquid viliietc. «
voir en Dieu l'idée éternelle de l'homme , sans la voir tout ensemble réalisée dans le temps. En conséquence toute la vie terrestre , aux yeux de cette nation , est un délai accordé à l'homme pour se purifier de ses souillures. Cette croyance, exposée dans les fragmens de Hollwell avec non moins de vérité que de poésie^ non-seulement se retrouve au Tibet, dans le royaume des Birmans, chez les Siamois , etc. ; mais elle est empreinte dans toute la vie politique de l'Hindou, et principalement dans les rapports des différentes castes entre elles. Or, nous le demandons, l'homme pourroit-il sentir avec tant de douleur son éloignement de Dieu , s'il n^avoit conservé quelque chose de commun avec lui , s'il ne portoit encore son image ? Que si l'on employoit de faux moyens pour rentrer en grâce avec le Ciel , c'est que nous ne pouvons devenir justes qu'en Jésus-Christ; mais ces efforts immenses , infinis pour arriver à Dieu, montrent qu'il est resté dans le cœur de l'homme un ardent désir de la vie éternelle. Qui peut voir les temples d'Eléphantine et de Salsette, et refuser aux Hindous toute faculté religieuse ? Qui a jamais considéré leur doctrine sur l'âge actuel ( Kali-Juga ) et les temps écoulés , sans y reconnoître le sentiment du mal qui pèse de plus en plus sur l'humanité? Qu'on nous dise si leurs mvthes sur les incarnations des Dieux, ne recèlent
pas le désir d'un libérateur céleste ; désir qui se retrouve, au reste, dans toute l'antiquité. Si le théisme primitif des Hindous, sous plusieurs rapports, est venu se résoudre dans le panthéisme, c'est que les ténèbres sont allées toujours s'épaississant devant la raison; mais si, roulant d'abîme en abîme , ils ne sont point tombés jusque dans l'athéisme , c'est l'effet de l'image de Dieu indélébile dans l'homme.
Qu'auroïent pu répondre Luther, Mélanchthon et tous les réformateurs , si Ton eût exposé à leurs yeux la doctrine des Parses , ce peuple si vivement frappé de l'énormité du mal, qu'il ne pouvoit l'expliquer qu'en admettant l'existence d'un être mauvais , toujours en lutte avec le bon principe ? Cette doctrine ne cache-t-elle pas un sentiment plus tendre, plus religieux, que celle de Mélanchthon , de Bèze et de Calvin , qui faisant Dieu auteur du mal , lui attribuent tous les crimes , tous les forfaits ? Si les Parses , comme les Hindous , confondirent le mal moral et le mal physique; si du moins ils ne surent pas bien distinguer entre l'un et l'autre , cela ne prouve rien contre nous ; car nous disons : Voyez si les réfonnateurs ont été beaucoup plus heureux que ce peuple» Et pourtant les Parses étoient assis dans les ténèbres de la mort, tandis que les docteurs du XYF siècle étoient entourés des plus vifs rayons de la vérité.
Bans tout l'ancien monde, nous voyons l'iiomme rechercher la vérité. Si personne ne la trouva par ses propres forces, car il faut qu'elle soit donnée à la créature, du moins fit-on de grands efforts pour y parvenir. Or, l'homme entièrement corrompu , dépouillé de toute facultés pirituelle, n'aspire point et ne peut aspirer à la possession de la vérité. Sans doute on ne la chercha que trop souvent dans le monde phénoménique ; entraîné vers la terre , ce n'est que de loin en loin, nous le savons, que l'esprit tourna ses regards vers le Ciel; mais découvrons-nous un seul homme qui se soit élevé jusque là, dès lors il est prouvé qu'il l'auroit pu toujours s'il l'eût voulu, dès lors la liberté est démontrée.
L'histoire nous peint avec des nuances infinies le Caractère religieux et moral des individus. Depuis les dernières abominations jusqu'à la plus tendre piété , nous trouvons , dans tous les degrés imaginables, des exemples frappans. Et nous ne verrions dans ce phénomène que l'effet d'une liberté purement extérieure ! Et nous rejetterions la liberté morale ! Pourquoi deux hommes placés dans les mêmes circonstances, ont-ils été si différens de mœurs et de sentimens ? Que si l'on attribue à Dieu la cause de toutes choses, du mal comme du bien, ce fait ne prouve plus , il est vrai , que l'homme tombé possède encore des facultés religieuses dont
remploi soit laissé à sa liberté ; mais aussi cessons dès lors de parler du juste et de l'injuste , du crime et de la vertu; plaçons au rang des songes et l'idée de sainteté en Dieu , et la notion du mérite et du démérite.
Ainsi l'histoire confirme la doctrine catholique sur le péché originel ; car elle montre jusqu'à l'évidence que l'homme possède encore la liberté et l'image de Dieu ; que toutes ses pensées , toutes ses actions ne sont pas péché et condamnables ; qu'il n'a pas seulement la faculté de faire le mal , comme l'assurent les symboles luthériens.
5 viii.
Doctrine réformée sur le Péché originel.
Dans leur doctrine sur le péché originel, les réformés n'allèrent pas aussi loin que les luthériens. Enfanté ou du moins formulé par Calvin , tout leur système a tiré de grands avantages des erreurs enseignées par les premiers réformateurs. Le savant Calvin se montre parfois moins injuste envers les catholiques ; souvent il rapporte notre doctrine avec plus de fidélité ; surtout il procède avec beaucoup plus de circonspection que le père de la réforme. De même qu'il ramena plus près du
christianisme les principes de Zwingle sur l'Eucharistie , de même il se rapprocha plus de la vérité sur le point dont il s'agit. Cependant ce retour vers la vérité , quand toutefois il eut lieu ( car plus souvent encore Calvin resta enchevêtré dans les vieux préjugés), ce retour vers la vérité fut presque toujours acheté aux dépens de la clarté et de la précision des idées; et si l'on voit avec joie disparoître quelques erreurs, l'incertitude, la fluctuation qui les a remplacées n'en est que plus accablante.
Calvin s'exprime diversement sur le péché originel. Dans quelques endroits il dit purement et simplement que l'image de Dieu a été détruite par le péché ' ; ailleurs il exprime ainsi la même doctrine : L'homme , dit-il , a été tellement banni du royaume de Dieu , que tout ce qui se rapporte à la vie bienheureuse de l'âme est éteint dans lui\ quil ne reçoit de sens pour les choses divines que dans la nouvelle création en Jésus- Christ \
Dans d'autres passages, au contraire, il en-
1 Calvin. InstitutA. III, c. 2, n. 12 : « Denique sicut primi hominis defectione deleri potuit ex ejus mente et anima imago Dei , etc. '>
'^Caly'm. Instit. 1. II, c. 2, § 12, p. 86 : «Undè sequitur,ita exiilare a regno Dei, ut qusecumque ad beatam animœ vitam spectant , in eo exlincta sint. »
3 Cdihin. Instit. 1. III, c. 29, § 2, p. 353 : « Ac ne glorietiir, quod vocanti et ultro se offerenti saltem responderit , nullas ad audien-
seigne que l'image de Dieu n'a point été complètement anéantie , mais seulement défigurée , souillée 5 horriblement mutilée '. Quant aux forces spirituelles de l'homme déchu, nous remarquons la même incertitude , la même incohérence d'opinions. Jamais l'homme, dit Calvin, n'a pu être dépouillé ni de la raison, (ratio ^ intellectiis) y ni de la volonté (voluntas); car ces deux facultés constituent la différence caractéristique entre l'homme et la brute". Dans les arts libéraux et mécaniques, et en général dans les sciences purement humaines , la raison ( ou plutôt l'entendement ) a jeté un vif éclat développé une étonnante activité parmi les payens. Ici le Réformateur fait une sortie vigoureuse contre le mépris qu'affectoient les luthériens pour la philosophie \ Mais vient-il à
dum esse aures, nulles ad videndum oculos affirmât (Deus) , nisi quos ipse fecerit. »
1 Calvin. Instit. 1. I, c. 1 5, § 4, p. 57 : « Etsi demus non prorsus exinanitam ac deletam in eo fuisse Dei imaginem , sic tamen corrupta fuit, ut, quidquid superest , horrenda sit deformitas. — Ergo quum Dei imago sit intégra naturae humanae preestantia , qute refulsit in Adam ante defectionem , postea sic vitiata ac prope deleta , ut nihil ex ruina , nisi conf usum , mutilum labeque infectum supersit , etc. jj
2 Calvin. Instit. 1. II, c. 2, § 12, p. 86.
3Loc. cit. § 15, fol. 88 : « Pudeat nos tantae ingratitudinis , in quam non inciderunt Ethnici poetee, qui et philosophiam, et leges et bonas omnes artes Deorum inventa esse confessi sunt. »
parler des forces religieuses et morales , aussi-tôt nous voyons reparoître l'incertitude la plus étrange. Relativement à la connoissance de Dieu, il ne fait point de doute que , de loin en loin , quelques vérités n'aient été connues même parmi les gentils ; ce qui semble supposer qu'il n'admet point l'extinction des facultés supérieures \ Mais bientôt s'évanouit une si douce espérance ; car il ajoute que si , dans la nuit profonde , Dieu a fait briller quelques éclairs , c'est afin de pouvoir condamner les hommes par leur propre aveu, leur rendant toute excuse impossible \ En conséquence il attribue ces foibles lueurs non pas aux forces de Tintelligence humaine, mais à une action extraordinaire de Dieu sur quelques hommes. Dans un autre endroit , il dit que le soin de la réputation a sa source dans la pudeur, et celleci dans un sentiment inné de justice et de vertu ; sentiment qui déjà renferme un principe religieux ^ .
1 Loc. cit. § 12. fol. 86 :« Hoc sensu dicit Johannes, lucem adhuc in tenebris lucere , sed a tenebris non comprehendi : quibiis verbis utrumque clare exprimitur , in perversa et dégénère hominis natura micare adhuc scintillas, quœ ostendant, rationale esse animal et a brutis differre. »
2 Loc. cit. § 18. fol. 89 : « Praebuit quidemillis Deus exiguum divinitatis suse gustum , ne ignorantiam impietati obtenderent : et eos interdum ad dicenda nonnullaimpulit, quorum confessione ipsi convincerentur. )> .!;.n^tn9
3 L. c. 1. 1. c. 15. n. 8. jL ')
Or, nous le demandons, comment concilier ces deux passages? Ainsi nous voyons dans Tapôtre de Genève , la raison aux prises avec l'aveugle sentiment ; mais bientôt , après une lutte de quelques instans , celui-ci remporte une victoire complète.
Telle est à peu près la doctrine de Calvin sur les phénomènes du monde moral avant Jésus- Christ. Pour établir la liberté de l'homme déchu , les catholiques avoient coutume de montrer les sages de l'antiquité ; puis ils enseignoient que , dans plusieurs circonstances , Dieu a visiblement fortifié les gentils par une grâce accordée en vue du Sauveur*. Mais comment Calvin explique-t-il les vertus pratiquées dans le paganisme ? Par de semblables exemples , dit-il , on peut facilement se laisser induire en erreur ; car souvent la grâce a un effet purement coercitif , c'est-à-dire , souvent elle ne purifie ni ne fortifie l'intérieur de l'homme ; mais seulement elle empêche , par une force mécanique, le mal de se produire au dehors \ Ainsi la vertu des payens n'a pu être qu'hypocrisie ou l'effet d'une grâce qui auroit concentré
iLa Constitut. Unigenitus (Harduin concil. tom. XI, fol. 1636) rejette la proposition : n. XXVI. « Nullae dantur gratiae , nisi per fidem. » n. XXIX. « Extra ecclesiam nulla conceditur gratia. n Par fides il faut entendre la foi en Jésus-Christ.
5 Calvirt. /n.'.r 1. II. c. z. § ?. fol. 94 : « Exempla igilur isla
le mal dans leur cœur, sans les rendre meilleurs ' . Si donc le Réformateur parle de l'intelligence et de la volonté comme distinguant l'homme de la brute , il ne croit pas néanmoins qu'après sa catastrophe , l'homme ait conservé des facultés religieuses et morales.
Cependant quelque étrange que soit la doctrine de Calvin sur le péché originel ' , il ne tomba pas dans d'aussi grands égai'emens que les luthériens. Quand il dit que la raison et la volonté subsistent dans l'homme déchu, il entend la puissance de
monere nos videntur , ne hominis naturam in lotum vitiosam
putemus Sed hic succurrere nobis débet , inter iilam naturee
corruptionem esse nonnulium Dei gratiee locum , non quee iilam purget , sed intus cohibeat. »
* Loc. cit. § 3. fol. 95 : « Quid autem si animus piavus fuerit et contorliis , qui aliud potius quidvis quam rectitudinem sectatus est?... Quamquam hœc ceitissima est et faciilima hujus qusestionis solutio : non esse istas communes naturœ dotes , sed spéciales Dei gratias, quas varie et in cerîum modum profanis alioqui hominibus dispensât. «
2 Calvin. Instiluî. 1. IL c. 6. n. 19. Dans cet endroit Calvin dit au sujet du voyageur tombé entre les mains des voleurs et secouru par le Samaritain : « Neque enim dimidiam homini vitam reiiquit Dei verbum , sed penitus interiisse docet , quantum ad beatse vitœ rationem. » On sait que les Catholiques s'appuyoient sur cette parabole pour montrer que l'homme déchu possède encore quelques restes de vie spirituelle. Calvin continue : « Stet ergo nobis indubia ista veritas , quœ nuUis machinamentis quatefieri potest : mentem hoftiinis sic alienatam prorsus a Dei justitia , ut nihil non impium, contortum , fœdum, impurum, flagitiosum concipiat, agficupiscat , moliatur : cor peccati veneao iîa penitus delibutum, ut nihil, quam corruptnm fœtorem eftlare queat. w
connoître la vérité et de choisir le bien. En effet, si dans un grand nombre de passages , il semble détruire jusqu'à la faculté , dans d'autres il déclare qu'il ne parle alors que de la volonté actuelle, mais non pas du libre arbitre '. Ainsi l'opinion de Victorin Strigel , rejetée par les luthériens , semble être celle des calvinistes.
En conséquence de ces principes , Calvin établit sur la concupiscence , à peu près la même doctrine que les confessions de foi luthériennes '. Seulement il ne se sert pas aussi volontiers de ce terme théologique, et c'est probablement pour cette raison que les symboles réformés ne l'emploient que très rarement \
1 Insiit. lib. lï. c. 3. n. 6 : « Volantalem dico aboleri , non quatenus est voluntas ; quia in hominis conversione integrum manet , quod primœ est natiirœ : creari etiam novam dico y non ut voluntas esse incipiat, sed ut vertatur ex mala in honam. Hœc in solidum a Deo fieri affirmo. » Gfr. loc. cit. c. 5. 16. où il accorde que le bien fait par nous peut être appelé nôtre ; car, dit-il, la volonté nous appartient.
^ Loc. cit. lib. II. c. 1. n. 8 : « Neque enim natura nostraboni lantum inops et vacua est ; sed malorum omnium adeo fertilis et ferax, ut otiosa esse non possit. Qui dixerunt esse coucupiscenliam , non nimis alieno verbo usi sunt, si modo adderetur ( quod minime conceditur a plerisque , savoir par les Catholiques) quidquid in liomine est, peccatum est, ab intellectu ad voluntalem , ab anima ad carnem usque , hac concupiscentia inquinatum i-efertumque esse. »
^ Nous ne nous rappelons pas de l'avoir lu ailleips que dans
laCoïifess. anglic. art. ÎX. p. 1-30.
Quant à ces mêmes symboles , on peut les diviser en plusieurs classes ; car ceux qui ont été rédigés sous l'influence immédiate de Zwingle, sont bien différens de ceux où respire l'esprit de Calvin. Dans la confession tétropoîitaine , la question du péché originel n'est point traitée en particulier; mais elle est seulement effleurée dans l'article de la justification. Plus tard nous ferons connoître la cause de ce silence ^ lorsque nous exposerons la doctrine de Zwingle sur le point dont il s'agit.
Les confessions helvétiques les plus anciennes ( la IP et la IIP ) s'expriment avec beaucoup de retenue sur la faute primitive ; et sans doute nous aurions sujet de nous en féliciter , si cette retenue n'avoit été commandée par les mêmes motifs que le silence de la confession des quatre villes '.
* Confess. helveî. II. c. XIII. p. 95 : « Atque haec lues, quam originalem vocant , genus totum sic pervasit , iit nulla ope iraî filius inimicusque Dei, nisi divina per Christum curai i polueriL Nam si quid bonae frugis superstes est, vitiis nostris assidue debilitatum in pejus vergit. Superest enim mali vis , et nec rationem persequi, nec mentis divinitatem ex^lere sinit. » (Qu'est-ce que mentis divinitas?) Confess. helvet. IW c. 2. p. 103 : « Confiîemur, hominem ab initio secundum Dei imaginem etjustitiametsanctitatem a Deo intègre factum. Est autem sua sponte lapsus in peccatum , per quem lapsum totum bumanum genus corruptum et damnationi obnoxium faclum est. Hinc natura nostra viîiaîa est , ac in tantam propensionem ad peccatum devenit , nî ni&i
Il en est de même de la confession anglicane : partout elle évite avec soin ce qui pourroit lui donner un caractère d'originalité '.
La première confession helvétique , au contraire, ainsi que celles des réformés français, des Belges et des Ecossais , enseigne expressément que l'homme déchu est dégradé dans tout son tre '.Toutefois nous remarquons dans ces écrits la même indécision, la même incertitude, que dans ceux de Calvin. Enfin le premier symbole des Suisses taxe de manichéisme la proposition avancée par les luthériens , que Fliomme tombé ne possède
cadem per spiritum sanctum redinîegretur , homo per se nihil boni faciat, aiit velit. »
* Confess. anglic. Art. IX. p. 129 : « Peccatum originale non est, ut fabulantur Peiagiani, in iraitationc situm, sed est vitium et depravatio natures cujnslibet hominis ex Adamo naturaliter propagati , qua fit , ut ab originali justitia quam longissime distet, ad malum sua natura propendeat, et caro semper ad versus spiritum concupiscat , unde in qaoque nascentium iram Dei atque damnationem meretur. »
2 Confess. heîveî. î. c. VIII. IX. p. 16 eî seq. Gall. c. X — XI. p. 114. Scot. art. lîl. p. 146. Belg. c. XIV. p. 178. Quoique conduite par d'autres motifs que la Confession tétrapoiitaine , celle de Hongrie passe sous slicnce ie péché originel. Quant aux vacillations, aux incohérences de doctrine dont il est parlé dans le texte , la première ^nfession helvétique en offre un trop grand nombre , pour que nous puissions les rapporter en particulier. D'une part, le symbole des Belges dit que, parle péché, l'homme a été entièrement séparé de Dieu ; d'une autre part , il lui accorde quelque ressemblance avec son auteur, quelques légers vestiges des dons primitifs.
plus ni intelligence ni volonté pour le royaume de Dieu '.
Arrêtons encore un moment nos regai'ds sur le phénomène suivant. Selon les symboles réformés , les fautes actuelles ne sont non plus que les fruits du mal héréditaire , que sa manifestation successive dans des cas particuliers. Pour eux aussi , le péché d'Adam est le seul péché ; c'est la source unique à laquelle puisent tous les mortels sans jamais l'épuiser; source infinie , toujours vivante, qui se nourrit de ses propres eaux; péché actif, sans cesse agissant, qui veut à jamais se reproduire à la lumière \ Alors sans douté les catholiques étoient Lien en droit d'objecter que, d'après cette doctrine , tous les péchés devroient être semblables en soi ; car, dans ce faux réalisme , la personne est absorbée dans la nature ; l'individu, dans l'universel. Pourquoi donc tous les méchans ne sont-ils pas également parricides , adultères , voleurs , empoisonneurs ? Vous ne pouvez, continuoient les catholiques , expliquer cette différence par le différent usage de la liberté : dans vos
* Helvet. I. c. IX. p, 19: « Non sublatus est quidem homini intellectus , non erepta ei voluntas , et prorsus in lapidem v( i truncumest commutatus... » p. 21 : « Manichaei spoliabant homlnem omni actione , et veluti saxum et tnincum faciebant ; » ce qui ne peut s'adresser qu'à la doctrine luthérienne , puisque le symbole en relève jusqu'aux expressions.
- Confess. bclg. c. XV. p. 179.
SB
priiuMpos , \c mal poursuit son action nécessaîrcnuMit ; il trouve dans lo ohrôtion un instrument iloeile et pri*t à tous les crimes. Cet homme est-il compatissant , bienfaisant , juste , vertueux , tandis que eelui-l:\ ne respire à l'aise que sur un tas de ruines; on ne peut l'altribuer qu'au hasard, et l'un n'est pas moins scélérat que l'autre : seulement le péché , éoal dans tous , se îuanil'cste dans le sec(Mid d'une manière plus terrible. La première confession helvétique repousse ces conséquences, et va jusqu'à condannier les jovinianistes, les pélat^iens et U^s stoïciens qui enseignoient l'identité de' tous les péchés '; mais elle ne peut elle-même les distinguer que par leur manifestation extérieure.
ÎVous n'exposons pas en particulier la doctrine des symboles réformés sur la concupiscence, car elle ne diftere pas essentiellement de celle des luthériens. Quant à la mort corporelle , les calvinistes enseignent aussi qu'elle est la suite du péché*.
» Confcsii. helvct. î. o. VIÎl. p. iT.
'^ Conf. bclg. c. \IV. p. ITS : « Oiio morti corpoiwv cl >piritualiobiioximn roddidit.^ Hcîvrt. î. c. VIll. p. iT : ^ Ter niortoui ilnquc intolliixlmus non lantiini corpoiiMui nioitom, oto. »