‹ La symbolique (volume 2)Chapitre 16 sur 37 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Contrariétés dans la doctrine de la justification:

Exposition générale de la manière dont l'homme est justitié d'après les différentes confessions de foi. '

La différence de sentiment sur la chute de riiumanité doit exercer la plus grande influence sur la doctrine de sa réparation. Toutefois, nous devons traiter ce dernier point en particulier ; et il réclame d'autant plus toute notre attention , que les réformateurs faisoient consister leur plus grand mérite dans la prétendue correction du dogme catholique sur cette matière. Ils reconnoissoient que leurs adversaires seroient sortis victorieux du combat, s'ils l'avoient emporté dans l'article de la justification '. Luther dit lui-même

» Jrt. Smalh. , Pars II. § 3. Cf. Sol Dec. III. p. 653.

(Tischreden) : Si ce chapitre vient à tomber, c'en est à jamais fait de nous.

Nous exposons d'abord en général la doctrine des différentes confessions ; puis nous entrons dans tous les détails propres à écîaircir notre sujet.

Voici l'enseignement du concile de Trente. Relégué loin de Dieu , dépouillé de tout mérite , le pécheur est rappelé dans le royaume des cieux par la pure miséricorde divine'. Non-seulement cet appel, qui lui est fait en vue de Jésus-Clirist , s'annonce à lui d'une manière extérieure par la prédication de l'Evangile; mais l'Esprit saint, opérant sur son âme, réveille ses facultés plus ou moins assoupies dans le sommeil de la mort , le pousse à s'unir à la force d'en haut pour repren-

i Concil. Trident. Sess. VI. c. 5 : « Déclarât prœterea, ipsiiis justificationis exordium in adultis a Dei per Christum Jesum pitBveniente gratia sumendum esse, hoc est, ab ejiis vocatione, qua nullis eoium existentibus mentis, vocantur; ut, qui per peccata a Deo aversi erant, per ejus excitantem atque adjuvantem gratiam ad convertendum se ad suam ipsorum justificationem, eidem gratiae libère assentiendo et cooperando disponatur : ita ut tangente Deo cor hominis per spiritus sancti iliumioationem , neque homo ipse omnino oihil agat , inspirationem illam recipiens , quippe qui illam et abjicere potest , neque sine gratia Dei movere se ad justiliam coram illo libéra sua voluntate possit. Unde in sacris Litteris , cum dicitur : convertimini ad me , et ego convertar ad vos, libertatis nostrs admonemur. Cum respondemus : Converte nos domine ad te, et convertemur, Dei nos gratia preeveniri confitemur. »

dre une vie nouvelle , pour rétablir ses rapports avec Dieu. Le pécheur est-il docile à cette voix du Ciel, le premier effet de la vertu divine et de l'activité humaine, c'est la foi en la parole de Dieu. Apprenant alors l'existence d'un monde supérieur , il y croit avec une certitude pleine et entière, dont jamais il n'avoit eu de pressentiment. Les promesses , les vérités surnaturelles qui lui sont annoncées, et surtout la nouvelle que Dieu a tant aimé le monde quil a donné -pour lui son fils unique, toutes ces vérités émeuvent , ébranlent le pécheur. Comparant ce qu'il est avec ce qu'il devroit être selon la volonté divine , il parvient à la vraie connoissance de lui-même , et conçoit la crainte des jugemens de Dieu. De ce moment , il se tourne vers la miséricorde divine, espérant obtenir le pardon de ses péchés. A la vue de l'infinie bonté , quelques étincelles d'amour s'allument dans son cœur ; la haine , la détestation du péché s'éveille en lui : il devient pénitent'. C'est ainsi que, par l'action du Saint-Esprit et celle

» Loc. cit. c. 6 : « Disponuntur ad ipsam justitiam, dum excitât! divina gratia et adjuti, tidem ex aiiditu concipientes , libère moventur in Deum , credentes vera esse , quae divinitus revelata et promissa sunt, atque illud imprimis , a Deo justificari impium per gratiam ejus , per redemptionem , quas est in Christo Jesu , et dum peccatores se intelligentes , a divinae justitiae timoré , quo utiliter concutiuntur , ad considerandam Dei misericordiam se ïonvertendo in spem eriguntur, fidentes Deum sibi propter Chris-

du libre consentement , la justification est préparée. En effet, l'homme reste-t-il fidèle au saint ouvrage commencé en lui , l'Esprit divin , remettant ses péchés , répand dans son âme la grâce sanctifiante et l'amour de Dieu, et dès lors, renouvelé intérieurement, délivré de l'esclavage du péché , il commence à vivre d'une vie nouvelle ; ses actions deviennent pures et agréables à Dieu ; il marche de justice en justice, et devient, par les mérites du Sauveur, héritier du royaume céleste'. Cependant l'homme justifié ne possède pas, à moins d'une révélation particulière, la pleine certitude d'être au nombre des élus.

Les symboles luthériens s'expriment ainsi sur la justification : Quand le pécheur est terrifié par la prédication de la loi , l'Evangile lui apprend la consolante nouvelle que Jésus-Christ est V Agneau de Dieu qui porte les péchés du monde. Le cœur rempli de frayeur et d'épouvante , il embrasse ,

tum propitium fore, illumque, tanquam omnis justitias fontein, diligere incipiunt , ac propterea moventur adversus peccata per odium aliquod et detestationem, etc. »

^ Concîl. Trid. Sess. VI. c. 7 : « Hanc disposilionem , seu praeparationem justificatio ipsa consequitur quae non estsolapeccatorum remissio , sed et sanctificatio et renovatio interioris hominis per voluntariam susceptionem gratiae et donorum , unde homo ex injusto tit justus, et ex inimico amicus, ut sit liaeres secundum spem vitae aetern35 . . . . Ejusdem sanctissimae passionis merito per spiritum sanctum cari tas Dei diffunditur in cordibus eorum, qui jusllficantur, etc. )>

par la foi qui seule justifie, les mérites du Sauveur. A cause de ces mérites , Dieu déclare juste le fidèle , sans qu^il le soit réellement : quoique réputé innocent et mis à couvert de la peine , la faute originelle subsiste encore en lui. Mais si la foi justifie devant Dieu, elle ne reste pourtant pas seule ; car la sanctification se joint à la justification, et la foi se manifeste par les bonnes œuvres qui en sont les fruits. Bien qu'étroitement unies entre elles , la justification et la sanctification ne doivent point être confondues ; autrement on ne pourroit plus avoir aucune certitude , ni du pardon des péchés , ni du salut éternel ; certitude qui est une qualité essentielle de la foi chrétienne. Enfin tout l'œuvre de la régénération appartient à Dieu seul , l'homme n'y a pas la moindre part. Non-seulement l'opération divine précède l'acte de l'homme, mais l'Esprit saint est exclusivement actif : ainsi toute gloire revient à Dieu , et rien à l'homme '.

^ SoJid. Declar. , V. de Lege et Evangel. § G. p. G78 : « Peccatorum cognitio ex lege est. Ad salutarem verô conversionem illa pœnitentia , quœ tantum contritionem habet , non sufficit : sed necesse est , ut fides in Gliristum accédât , cujus merilum , per dulcissimam et consolationis plenam Evangelii doctrinam, omnibus resipiscentibus peccatoribus ofi:êr;tur : qui per legis doctrinam perterriti et prostrati sunt. Evangëlion enim remissionem peccatorum- non securis mentibus , sedfperturbatis et vere pœnitentibus annuntiat. Et ne contritic^etiterrores legis in desperationem jert.antur, opus est prœdln^tione Evangelii : ut sit pœnitentia ad sàlutem. » Apolog. IV. § 45. p. 87 : « Fides illa,

Quoique dans le fond les réformés soient d'accord avec les luthériens , nous remarquons cependant quelques différences dans les symboles de ces deux communions. Selon Calvin , la fonction d'éveiller dans l'homme le sentiment de sa culpabilité , n'appartient pas seulement à la loi : Dès le commencement, dit-il , TEvangile concourt à la justification du pécheur; en sorte que, éclairé sur son état par la miséricorde divine , il passe de la foi à la pénitence \ Dans le même endroit, il s'élève fortement contre ceux qui enseignent

de qua loquimur , existit in pœnitentia , hoc est , concipitur in lerroribus conscientiœ , quse sentit iram Dei adversus nostra peccata et quœrit remissionem peccatorum et liberari a peccato. » Apolog. ÏV. de justit. § 26. p. 7G : « ïgitur sola fide justificamur, intelligendo justiiicationem, ex injusto justum effici, seu regenerari. » § 19. p. 72 : « Nec possunt acquiescere perterrefacta corda, si sentire debent se propter opéra propria, aut propriam dilectionem , aut legis impletionem placere , quia hseret in carne peccatum , quod semper accusât nos. » § 25. p. 75 : « Dilectio etiam et opéra sequi fidem debent, quare non sic excluduntur, ne sequantur , sed iiducia meriti dilectionis aut operum in justificatione excluditur. »

1 Calvin. Institut. \. III, c. 3. § 1. fol. 209 : « Proximus autem a tide ad pœnitentiam erit transitus ; quia hoc capite bene cognito, melius patebit, quomodo sola Me et mera venia justificetur homo , ne tamen a justitiae imputatione separetur realis ( ut ita loquar ) vitae sanctitas , pœnitentiam verô non modo fidem continue subsequi , sed ex ea nasci , extra contre versiam esse débet. — Quibus autem videtur , fidem potius prsecedere pœnitentiae , quam ab ipsa manari vel proferri , tanquam fructus ab arbore , nunquam ejus vis fuit cognita et nimium levi argumente ad id sentiendura moventur. w

une autre doctrine : Ceux-là ne savent point ce que c'est que la foi, s'écrie-t-il , qui ne voient point en elle la source du repentir et du changement de vie. Que le docteur de Genève soit en droit de faire ce reproche aux luthériens, c'est ce qui se montrera bien clairement dans la suite ; car nous verrons qu'il a de la pénitence une tout autre idée que Luther, et qu'il établit une alliance plus intime entre la justification et la sanctification.

Voici une contrariété beaucoup plus importante. Nous avons vu que les luthériens rejettent la prédestination absolue ; mais, suivant les réformés , Dieu n'agit que sur les élus pour les amener à la justification.

Enfin le disciple de Calvin doit se tenir assuré de son salut éternel.

De tout cela il suit que nous devons parler, 1° des rapports de l'activité divine à celle de l'homme dans la régénération ; 2° de la prédestination ; S'' de l'idée de la justification d'après les différens symboles ; 4° de la foi ; 5° des œuvres ; G*' enfin de la certitude du salut.

Quand tous ces points auront été traités en particulier, il sera facile d'embrasser la question d'un seul coup d'œil, et de se faire une juste idée de toute la controverse. Alors celui qui penseroit maintenant que les contrariétés sur cette matière

ne sont pas assez importantes pour justifier les anathèmes de l'Eglise, celui-là verra clairement qu'elle ne pouvoit échanger sa foi antique contre la nouvelle doctrine ; il verra que le dogme catholique et le dogme protestant se heurtent de front.

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