‹ La symbolique (volume 2)Chapitre 17 sur 37 · XI · texte numérisé non relu

XI

Des rapports de l'activité divine et de l'activité humaine dans la régénération, d'après le système catholique et d'après le système luthérien.

Dans les principes catholiques , deux activités , celle de Dieu et celle de l'homme , se rencontrent et se pénètrent dans la régénération ; en sorte qu'elle est un ouvrage divin et humain tout à la fois. ,

La grâce céleste prévient le pécheur ; sans qu'il puisse la mériter ni l'appeler à son aide, elle éveille, anime ses forces assoupies : mais le pécheur doit consentir à la grâce et y correspondre librement ' .

1 Concil. Trident. Sess. VI. c. V : «... ut, qui per peccata a Dec aversi erant, per ejus excitantem adque adjuvantem gratiam ad convertendum se ad suam ipsorum justificationem eidem gratiae libère assentiendo , et cooperando disponantur , ita ut , tangente Deo cor hominis per Spirilûs sancti illuminationem , neque homo ipse omnino nihil agat , inspirationem illam recipiens , quippe qui illam et abjicere potest, neque tamen sine gratia Dei movere se ad justitiam coram illo libéra sua voluntate possit. Unde in

Dieu offre à l'homme son secours pour le tirer du fond de l'abîme ; mais l'homme doit recevoir ce secours et agir avec Dieu; et alors , mais seulement alors 5 il est lui-même accueilli par la vertu divine 5 et reporté à la hauteur de laquelle il étoit déchu. Quoique son action pénètre tout l'homme , l'Esprit saint n'agit point d'une manière nécessitante : et comment cela ? c'est qu'il se prescrit une limite qu'il ne veut pas franchir ; car s'il opéroit sur la volonté dans toute la plénitude de sa force , il anéantiroit Tordre moral établi sur la liberté. Aussi l'Eglise a-t-elle flétri la proposition janséniste, que le libre a7'bitre doit céder devarit la toute-puissance^ .

On le voit , la doctrine que nous venons d'ex-

sacris litteris cum dicitur : convertimini ad me , et ego convertar ad vos : libertatis nostrœ admonemur. Cum respondemus : converte nos Domine ad te , et convertemur : Dei nos gratia prœvenire confitemur. « Can. IV: « Si quis dixerit , liberum arbitrium a Deo motum et excitatmii nihil cooperari assentiendo Deo excitanîi atque vocanti, quo ad obtinendam jiistificationis gratiam se disponat , ac prœparet , neque posse dissentire , si velit , sed velut inanime quoddam nihil omnino agere, mereque passive se habere ; analhema sit. »

^ La Constitution d'Innocent X ( Hard. conciL, tom. XI, fol. 143 ) rejette la proposition n. Il : Inleriori graiice in statu naturœ lapsœ nunquam resistitiir; et la constitution Unigenitus (Hard. loc. cit. , fol. 1634) condamne celles (fui suivent: n. XIII : Çuando JDeus vuU animam salvam facere , et eam iangit interiori gratiœ suœ manu, niilla voluntas humana ci résistif, n, XYI : JXnUœ sunt iîlecebrœ , quœ non cédant

ii)2

poser découle naturellement du dogme catholique sur le péché originel. En effet, si l'Eglise eût refusé à l'homme toute liberté , toute faculté pour le bien , elle n'auroit pu , dès lors, enseigner qu'il doit agir avec la grâce ; que ses forces doivent être excitées, vivifiées par le Saint-Esprit. Si l'homme , dépouillé de l'image de Dieu , étoit hors de tout rapport avec son auteur, il ne pourroit, en aucune manière, recevoir la grâce justifiante : l'activité divine ne trouveroit pas plus d'écho en lui que dans l'animal privé de raison . Il n'est pas moins clair, d'un autre côté , que les luthériens ne peuvent admettre la libre coopération; car, selon leur doctrine, le péché originel consiste dans la destruction de l'image de Dieu , c'est-à-dire dans l'extinction des facultés qui seules peuvent agir avec l'Esprit saint. Aussi enseignent-ils que la régénération est exclusivement l'ouvrage de Dieu, que l'homme n'y a pas la moindre part. Déjà dans la célèbre dispute de Leipsick , Luther soutint cette erreur contre le docteur Eck ; il compara l'homme à une scie qui , pure-

illecehris gratiœ : quia nihil rcsislit omnipolenii. n. XîX : Dei gratta nihil aliud est, quam ejus omnipotens volunlas : hœc est idea, quam Deus ipse nobis tradit in omnibus suis scripturis. n. XX : Fera gratiœ idea est, quod Deus vuît sihi a nohis obediri et obeditur; imperat et omnia fiunt, loquifur tanqtiam Dominus , et omnia sibi submissa sunt.

ment passive sous la main de l'ouvrier, se laisse mouvoir dans toutes les directions. Plus tard il se plut à l'assimiler à un tronc, à une pierre, à une statue qui n'a ni cœur, ni yeux , ni oreilles'.

Dans l'école de Mélanchthon , on vit naître et se développer une plus saine doctrine; et même ses disciples , après la mort de Luther, eurent le courage de la défendre ouvertement. Pfeffinger* et Victorin StrigeP levèrent l'étendard; mais tous leurs efforts n'eurent d'autre résultat que d'engager une lutte dans laquelle ils succombèrent ; car l'esprit de Luther remporta une victoire complète , et ses principes et ses sentimens , tout , jusqu'à ses expressions, fut consacré par les symboles du partie

Que Ton nous permette de citer un passage de Plank , où cet écrivain rapporte le sentiment d' Ams-

* Luther in Gènes. , c. XIX : « In spiritualibus et divinis rébus , quae ad animae salutem spectant , homo est instar statuas salis , in quam uxor patriarchae Loth est conversa , imo est similis trunco et lapidi , statuse vita carenîi , quae neque oculorum , oris aut ullorum sensuum , cordisque usum habet. »

- Pfeffinger, Propositiones de libero arbitrio, Lips. 1556. 4. Comp. Plank. loc. cit. vol. IV. p. 567 et suiv.

3 Plank. loc. cit. p. 684 et suiv.

'^SoUd. Dedar., Il, de lib. arbitr., § 43. p. 644 : « Ad'conversionem suam prorsus nihil conferre potest. » § 20. p. 636 : « Praeterea sacrae litterae hominis conversionem , fidem in Chris-

lum , regenerationem , renovationem simpliciter soli divina?

opération! et Spiritui sancto adscribunt. » Quant à la comparaison

dorf sur l'opération divine. Il dit : « Par sa pa- » rôle et sa volonté, Dieu opère toutes choses^ » dans les créatures. Lorsque Dieu veut et parle ^ » le bois et la pierre sont portés , travaillés , placés > comme il veut , quand et où il veut. Semblabley> ment, lorsque Dieu veut et parle , l'homme dey> vient pénitent , vertueux et juste. Car de même » que le bois et la pierre , ainsi l'intelligence et la j) volonté humaine sont dans la main et la puis- » sance de Dieu ; en sorte que l'homme ne peut 3) rien vouloir que ce que Dieu veut et parle , 3) soit dans sa bonté, soit dans sa colère'. » Qui ne reconnoît ici la doctrine de Luther? L'esprit du Réformateur perce à chaque mot. La colère de Dieu , selon Nicolas d'Amsdorf , nécessite l'un au mal , comme sa bonté porte Fautre invinciblement à la vertu. Ainsi l'esprit humain se voit entraîné, par une pente irrésistible, à confondre avec les lois générales les relations particulières établies par le Médiateur entre Dieu et l'homme.

Mais quel n'est pas l'embarras du livre de la Concorde , quand il s'agit d'amener l'infidèle à la prédication de l'Evangile ? Les absurdités dans lesquelles cette question jette ses auteurs, auroient

de l'homme à mie pierre elc. , voyez § 16 , p. G33,et § 43 ^ p. 644.

* Plank. Histoire de ï origine , des changemens et de la formation de notre doctrine protestante ^ tom. IV. p. 708.

seules dû les convaincre de la fausseté de leur enseignement. Si l'homme ne peut contribuer en rien à sa justification , s'il ne possède pas même la capacité de recevoir l'opération divine ; en un mot, si tout commerce avec le Ciel lui est à jamais impossible , de quoi peut être coupable le pécheur qui reste loin de Dieu? quelle est la faute de celui qui ne veut ni lire l'Ecriture, ni entendre la céleste parole ; sans quoi pourtant il est banni pour toujours de la famille du Christ? Si riiomme est destitué de toute faculté religieuse , exiger qu'il entende l'heureuse Nouvelle , c'est lui commander une claire absurdité. Dites-lui plutôt de prendre son essor, de s'élever dans les airs ; du moins comprendra-t-il votre langage. Or comment le livre de la Concorde résout-il la difficulté? L'homme déchu, dit-il gravement , possède encore le pouvoir de se transporter d'un lieu dans un autre ; et , s'il n'a plus d'oreilles intérieures , il a encore des oreilles extérieures. Il n'a donc qu'à se servir de ses pieds et de ses oreilles, puis s'il ne se convertit pas, c'est sa faute. Ainsi tandis que l'homme possède encore , selon les catholiques, des facultés intellectuelles et morales; suivant les luthériens', les pieds ont

^ Solid. Declar., II. de lib. arbitr. , § 19, p. C36. Selon ce symbole, l'homme a encore la locomotivam potentiam ; il peut

remplacé la volonté; les oreilles, la raison; le corps, l'intelligence.

En général , les réformateurs se trouvent singulièrement embarrassés, quand ils entreprennent d'assigner, dans leur système, une place à l'idée du mérite et du démérite ; cette idée éternelle , indestructible dans l'esprit humain , et sur laquelle reposent, selon Kant, toutes les preuves de l'existence du Souvrain Etre. Si l'homme, disent -ils, ne peut agir avec Dieu, du moins peut-il éloigner de lui l'opération divine; ce qui suffît pour le rendre coupable. Mais si l'iiomme ne peut que résister à la grâce , si tous sont également nécessités , pourquoi l'un parvient-il à la justification , tandis que l'autre reste dans l'endurcissement? N'en cherencore externa membra regere. § 33. p. 640 : « Non ignoramus autem et Enthusiastas et Epicureos pia hac de impotentia et malitia naturalis liberi arbitrii doctrina, qua conversio et regeneratio nostra soli Deo , nequaquam autem nostris viribus tribuitur, impie, tm^piter et maligne abuti. Et multi impii illorum sermonibus ofFensi atque depravati , dissoluti et feri fmnt , atque omnia pietatis exercitia , orationem , sacram lectionem , pias medîtationes , remisse tractant aut prorsus negligunt, ac dicunt : Quandoquidem propriis suis naturalibus viribus ad Deum sese convertere nequeant , perrecturos se in illa sua ad versus Deum rontumacia : aut expectaturos , donec a Deo violenter , et contra suam ipsorum voluntatem convertantur, etc. « § 39, p. 642 : « Dei verbum homo etiam nondum ad Deum conversus , nec renatus , externis auribus audire aut légère potest. In ejusmodi enim externis rébus homo adhuc , etiam post lapsum , aliquo modo liberum arbitrium habet , ut in ipsius potestate sit ad cœtus publicos ecclesiasticos arcedere, verbum Dei audire vel non audire. »

chons point la cause dans la créature , mais dans l'inflexible Régulateur de toutes choses : c'est lui qui se plaît à écarter les obstacles dans le premier, et à les laisser subsister dans le second. Mais en coûteroit-il plus à Dieu pour amener tel homme à l'Evangile que tel autre , puisque tous sont sous le poids de la nécessité ? Quoiqu'il en soit , qu'on nous montre la faute du pécheur. En un mot, cette doctrine. L'homme ne coopère point à la grâce, a son fondement métaphysique dans la théorie de Luther qui fait de Tesprit humain un instrument purement passif entre les mains de Dieu. Or, de tout cela , quelle est la conséquence? C'est que Dieu, de toute éternité, a prédestiné les hommes , les uns à la gloire , les autres à la damnation. Aussi , pendant les disputes synergistiques, les théologiens les plus conséquens du parti, Flacius , Heshusius et d'autres , érigèrent la prédestination absolue ' ; maiâ le livre de la Concorde sacrifia l'harmonie du système à des sentimens plus sains'.

Efforçons-nous de pénétrer plus avant encore dans le dogme protestant. Si , par la faute pri-

1 Plank. loc. cit. , tom. IV, p. 704 et 707.

2 Solid. Veclar. , p. 644 : « Etsi autem Dominas hominem non cogit, ut convertatur : qui enim semper Spiritui sancto resistunt. . . ii non conyertuntur : attamen trahit Deus hominem , quem convertere decreverit. w

lîiitive, l'homme a perdu l'intelligence et la volonté, évidemment dans la régénération Dieu rétablit d'abord ces mêmes puissances. Ainsi donc les catholiques disent : Le premier effet de la grâce est d'éveiller, de raviver et de purifier les forces de l'homme ; mais les protestans répondent : La force réparatrice crée de nouveau les facultés supérieures.

Après cela , nous devons concevoir , du moins jusqu'à un certain point, la remarque du livre de la Concorde, que si le fidèle agit dans le développement delà régénération, ce n'est toutefois qu'à l'aide de sa partie restaurée, puisque tout ce qui reste du vieil Adam ne peut rien pour le royaume des cieux'. Cette doctrine , on le voit assez, détruit l'identité du moi humain. Comment en effet l'homme régénéré , l'homme en qui s'est opérée une nouvelle création, comment pourroit-il se reconnoître pour le même individu? Semblable-

* Solid. Declar. , II. de lib. aiLilr. , § 45. p. 645 : « Ex his consequitur, quam primum Spiritus sanclus , per verbiim et sacramenta opus suum régénération is et renovationis in nobis inchoaverit , quod rêvera tune per virtutem Spiritus sancti cooperari possimus , ac debeamus , quamvis multa adhuc infirmitas concurrat. Hoc verô spsum , quod coopcramur , non ex nostris carnalibus et naturalibus viribus est , sed ex novis illis viribus et donis , qua3 Spiritus sanctus in conversione in nobis inchoavit. » Si ce ne sont pas là des paroles jetées en l'air , ce passage signifie que, par le péché originel, l'homme a perdu non pas une simple qualité de l'entendement , mais les facultés supérieures de croire

ment aussi , dans ce système , nul repentir, nulle pénitence ; car les nouvelles facultés se repentiront difficilement du mal qu'elles n'ont pas fait ; et le vieil homme , privé de tout sens pour les choses célestes , ne peut non plus concevoir la douleur du péché.

Observons en outre que le reproche de pélagianisme, cette éternelle accusation des protestans, trouve ici son explication \ A la vérité, nous remarquons partout dans les réformateurs , l'intention formelle de travestir le dogme catholique , et Mélanchthon surpassa même son maître à cet égard. D'un autre côté l'ignorance eut beaucoup de part à cette objection. Chose incroyable, les thomistes sont taxés de pélagianisme ; Luther proclame ses opinions l'ancienne doctrine maintenue contre cette hérésie ! Qui donc a jamais enseigné , dans l'Eglise, que le péché a détruit les facultés religieuses et morales? Cependant, nous devons le recon-

et de vouloir ; qu'en conséquence il ne recouvre ces facultés que dans la régénération. / ,

* Calvin est beaucoup plus juste que les Luthériens. Instit. 1. lïl. c. 14. § 11. fol. 279 : « De principio justificationis nihil iuter nos et saniores scholasticos pugnae est , quin peccator gra^ tiiito a damnatione liberatus , justitiam ohlineat, idque per remissionem peccatorum , nisi quod illi sub justificationis vocabulo renovationem comprehendunt , qua per Spiritum sanctum renovamur in vitae Jiovitatem. Justitiam verô hominis regenerati sic describunt, quod homo per Christ! fidem Deo semel conciliatus, bonis operibus justus censeatiir, et eorum merilo sit acceptas. >j

noître , il est très facile de se méprendre sur le sens intime de notre doctrine. Montrons ce qui induisit en erreur les protestans ; par là nous verrons encore ici qu'ils étoient conduits par des sentimens louables, mais que la raison, l'intelligence , ne présida point à la conception de leur système.

L'Eglise enseigne que , dans l'homme déchu , il existe encore des facultés supérieures ; que ces facultés ne sont pas exclusivement capables de pécher, mais qu'elles doivent concourir à la régénération. Or, cet enseignement fit penser aux luthériens que , selon nous , le bon usage de la volonté mérite la grâce sanctifiante. Effectivement ce seroit tomber dans le pélagianisme , que de soutenir une semblable opinion ; car alors ce ne seroit plus Jésus-Christ , mais l'homme qui mériteroit la grâce ; disons mieux , la grâce cesseroit d'être grâce. Pour éviter cette erreur prétendue, les réformateurs dirent que l'homme, horriblement dégradé, ne reçoit que dans la régénération la faculté de percevoir les choses divines.

Mais voici le sens profond du dogme catholique. Le fini ne peut, livré à lui-même, atteindre l'infini ; en vain la nature déploie-t-elle tous ses

Il y a bien , dans ces paroles , quelques inexactitudes ; mais combien Calvin n'est-il pas plus consciencieux que les auteurs du livre de la Concorde, Voy. SoîicL Dedar. II. 5.2. p. 648.

efforts , elle est incapable d'arriver au surnaturel ; entre Dieu et l'homme il resteroit un abîme immense , s'il n'étoit comblé par la grâce. En un mot, il faut que Dieu s'abaisse jusqu'à l'homme , pour que l'homme soit élevé jusqu'à Dieu. Aussi, dans le mystère de la réconciliation , c'est Dieu qui s'est fait homme , mais ce n'est point l'homme qui s'est fait Dieu. Or c'est ainsi qu'il en arrive dans la régénération. Bien qu'il possède encore des forces spirituelles , l'homme tombé ne peut , par leur bon usage, venir à la grâce ; mais il faut que la grâce, toujours miséricordieuse, donne à nos facultés la première consécration divine ; il faut qu'elles nous préparent à recevoir l'image du Christ.

Ici encore se fait sentir toute l'importance du dogme sur la condition première de l'humanité. Les catholiques disent : Déjà l'homme primitif , pour entrer en commerce avec son auteur, devoit être pénétré par la vertu d'en haut : combien l'homme tombé , à plus forte raison , doit-il être incapable de rétablir ses rapports avec le créateur ? Telle est , au contraire , la doctrine des protestans : L'homme encore innocent pouvoit de lui-même s'allier à la divinité; donc l'idée de forces spirituelles appartenant à la nature, donc surtout l'activité de l'homme dans la régénération , est incompatible avec l'idée de la grâce ,

et déroge aux mérites du Sauveur, si elle ne les met pas au néant. Lliomme se trouve encore dans la possession de toutes ses facultés; cela signifie , dans leur système , qu'il peut de lui-même connoître Dieu et l'aimer d'un amour parfait. Si donc ils vouloient maintenir l'idée de la grâce , il leur falloit détruire l'intelligence et la volonté ; mais il n'en est pas ainsi dans le système catholique , qu'ils ne vouloient point approfondir.

Plaçons-nous maintenant à un autre point de vue. Entraînés par la force du sentiment , les auteurs de la réforme confondirent , à ce qu'il paroît, l'objet et le sujet dans la régénération. Sous le premier rapport, l'homme est entièrement passif , mais il ne l'est point sous le second. Esclave du péché, relégué loin du ciel, il ne peut, en aucune manière , parvenir à la grâce , s'il ne confesse qu'il ne trouve en lui qu'indigence , que misère. Rempli d'une humilité profonde , il doit s'abandonner à la miséricorde divine , reconnoissant qu'il ne peut que recevoir , qu'en conséquence il est purement passif. Alors, mais seulement alors , il rentre dans ses rapports de dépendance avec le Ciel. Mais s'il vouloit offrir son œuvre à Dieu pour prix de la grâce , c'est-à-dire , s'il vouloit le rendre son débiteur , il s'égaleroit à la Divinité, et se trouveroit hors des rapports de la créature avec l'auteur des êtres. Or, en s'appuyant

Uniquement sur les mérites du Sauveur, Tliomme est passif, sans action , et laisse Dieu seul agir. Mais lorsqu'il reçoit l'opération divine , il devient actif et agit avec Dieu ; et même quand il reconnoît librement qu'il est passif , qu'il ne peut que recevoir , il exerce la plus haute activité dont il soit capable. Si donc les réformateurs rejetèrent toute action de la part du péclieur , c'est qu'ils confondirent ces deux clioses. Suivant la doctrine de l'Eglise , l'homme est passif en ce sens qu'il ne peut mériter la grâce ; mais il est actif en tant qu'il doit recevoir librement la vertu divine , et se l'approprier par sa coopération. En se reconnoissant passif dans le premier cas, le fidèle catholique rend gloire à Dieu ; en se reconnoissant actif dans le second , il remercie Dieu de pouvoir le glorifier * .

^ Les réformateurs et après eux les théologiens protestans , reprochent à l'Eglise d'enseigner le mérite de congruité. Ils taxent de pélagianismc la doctrine selon laquelle il faut espérer que Dieu a donné sa grâce aux payons qui ont fait le meilleur usage de leurs facultés.

D'abord le concile de Trente ne parle point du mérite de convenance. Quant aux scolastiques qui partageoient ce sentiment , ils s'appuyoient sur l'exemple du centenier Corneille ( liist. des jipôt. X. 22 — 23); et ils auroient pu ajouter que plusieurs pla toniciens ont embrassé le christianisme , tandis que nous ne voyons nulle part qu'un épicurien se soit converti. Nous serions curieux de voir ce fait expliqué par un luthérien orthodoxe. Ce luthérien accuseroit d'hérésie la plus belle partie de l'histoire ecclésiastique de Néander, la partie où il montre ce que les anciennes religions

et les systèmes des philosophes aroient de favorable à l'Evangiie. Dans les principes protestans , toute philosophie de l'histoire est radicalement impossible. D'ailleurs autre chose est d'enseigner que Dieu veut bien avoir égard aux efforts du payen , autre chose de dire que celui-ci mérite la grâce par ses efforts.

Mais ce n'est pas tout : si nous en croyons les mêmes réformateurs , l'Ecole a enseigné que , par ses propres forces , l'homme peut aimer Dieu au-dessus de toutes choses. Pour peu que l'on connoisse la théologie du moyen âge , on est frappé d'étonnement. Quelques professeurs obscurs, sans crédit, sans réputation , ont bien pu soutenir une semblable doctrine ; mais écoutons le célèbre Pallavicin : « Si vitium aliquorum accusât, reminisci debuerat ( Sarpi } in omnibus disciplinis , ac potissimum in nobilissimis , adeoque maxime arduis , tolerandos esse professorum plerosque vitiis laborantes : plurimis concedi , ut in illis ingénia exerceant, quo doctrinae praestantia inpaucisefflorescat.... Nulli datum reipublicae est , ut in sua quisque arte prsecellat : vel ipsa natura , quacumque solertia humana major , vitiosos partus , abortus , monstra prœpedire non valet. Unicum superest remedium , ut videlicet eos artifices adhibeas , quos communis existimatio comprobat. Id usu venit scholasticae theologise. Disciplinarum omnium praestantissima simulque difficillima ea est ; ejus possessionem sibi multi arrogant , pauci obtinent : hos constanter admiratur hominum consensio : alii processu temporis , qua neglecti , qua ignoti jacent, qua etiam derisi. » ( Hist. concil trident, h Vll,c. 14, p. 253.)

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