XII
Doctrine des réformés sur les rapports de la grâce à la liberté. Prédestination.
Nous l'avons vu plus haut , la doctrine réformée sur le péché primitif dégrade horriblement l'esprit humain, quoiqu'elle n'aille point jusqu'à détruire l'intelligence et la volonté. Or cette doctrine exerce ici la plus grande influence. Par une conséquence nécessaire, les calvinistes enseignent aussi que la grâce prévient le pécheur, qu'elle enfante toutes les actions moralement bonnes. Ainsi nous voyons sur ce point toutes les églises dans une parfaite uniformité de croyance. D'un autre côté, comme ces hérétiques avoient du mal héréditaire des idées plus saines et moins exagérées , ils ne furent point conduits par engagement de système à rejeter toute coopération de la part de l'homme'; mais en cela ils ne sont plus d'accord qu'avec les
* Calvin. Institut. 1. II, c. 3, n. 6 : «. Sederunt forte, qui concèdent , a bono suopte ingenio aversam , sola Dei virtute converti ( volimtatem ) : sic tamen ut praeparata , suas deinde in agendo partes habeat ( Ici Calvin attaque particulièrement Pierre Lombard) . . . Ego autem. . . contendo , quod et pravam nostram voluntatem corrigat Dominus , vel potius aboleat , et a seipso bonam submittat. Quatenus a gratia prœvenitur, in eo ut pedise
catholiques; car ils heurtent de front l'enseignement luthérien.
Cependant de ce que l'homme peut agir avec la grâce , il ne s'ensuit point dans les principes de Calvin , qu'il puisse recevoir ou rejeter l'opération divine ; au contraire où Dieu frappe , il faut que la porte s'ouvre nécessairement : l'homme qui n'entre pas dans la voie , n'a point été touché par la vertu céleste. Or, nous voici arrivés au dogme de la prédestination.
A côté d'insignifîans ou d'absurdes systèmes , on vit à toutes les époques , dans l'JEglise catholique, se développer de profondes théories sur l'élection divine. C'est que la science , le génie trouvent dans cette matière un champ immense , inépuisable , et qui souvent provoque sans re-
qiiam appelles , tibl permitto , sed quia reformata opûs est Doinini. » D'après ces paroles , telle pourroit être la différence entre Calvin et les Catholiques. Suivant le Réformateur , Dieu guérit d'abord la volonté sans aucune coopération de la part de l'homme ( comment cela se fait-il? le comprenne qui pourra) ; mais ensuite la volonté devient active pour le royaume des cieux. Or l'Eglise enseigne que la volonté doit concourir à sa propre restauration. Quant à la contrariété entre Calvin et Luther, elle consiste évi- <lemmeTit en ce que, d'après le dernier, jamais rien du vieil homme ne peut agir pour le ciel. — Confess. Helvet. I. c. ÏX, p. 21 : « Duo observanda esse docemus; primum, regeneratos in boni electione et operatione , non tantum agere passive , sed active. Aguntur enim a Deo , ut agant ipsi , quod agant. Recte enim Augustinus adducit illud , quod Deus dicitur noster adjutor. Nequit autem adjuvari , nisi is, qui aliquid agit. »
îàche les recherches du philosophe. Toutefois l'Eglise a resserré la discussion dans certaines limites. On peut représenter Dieu par rapport à l'homme, de manière que celui-ci disparoît; comme aussi telle relation établie de l'homme au Créateur, anéantiroit l'idée de Dieu comme dispensateur de la grâce. Dans le premier cas, Dieu paroît agissant arbitrairement , et sa volonté ne peut plus être conçue par l'homme ; dans le second, au contraire , Dieu est tellement dominé par l'homme, qu'il cesse d'être ce qu'il est, l'auteur de tout bien. Donc il n'y a point de détermination nécessitante, soit qu'elle s'exerçât de l'homme à Dieu , ou de Dieu à l'homme. Aussi l'Eglise enseigne-t-elle , d'une part, que la grâce est purement gratuite ; d'autre part , qu'elle est offerte à tous les hommes ; qu'ainsi la damnation a sa cause dans le libre refus de recevoir le secours du ciel '.
* Concil. Trident., Sess. VI, c. II : « Hune proposuit Deus propitiatorem per fidem in sanguine ipsius pro peccatis nostris, sed etiam prototiusmundi. » c. III : «lile pro omnibus moituus est : » Can. XVII : « Si quis justificationis gratiam non nisi prsedestinatis ad vitam contingere dixerit ; reliquos vero omnes , qui vocantur, vocari quidem , sed gratiam non accipere , utpote divina potestatc praedestinatos ad malum ; anathema sit. » Dans sa constitution contre Jansenius , Innocent X rejette la proposition ( n. V ) : Semipelagianum est dicere, Christum fro omnibus omnino hominibus mortnum esse., axii sanguincm fudisse. (Harà. Concil. tom. XI, fol 143)
Les symboles luthériens , mais non pas le fondateur de la secte , enseignent aussi que le Sauveur est mort pour tous , qu'il appelle à lui tous les pécheurs , qu'il veut sincèrement le salut de tous les hommes *.
Telle n'est point la doctrine de Calvin. A la vérité, il prévient le lecteur que , marchant prudemment sur le bord de l'abîme, il n'aura point l'audace de sonder les secrets de la Providence , ni de toucher à la prédestination : soulever une seule question sur ce sujet, dit-il, c'est affronter déjà de tous les écueils le plus dangereux'. Cependant il trouve un grand intérêt pratique dans l'élection absolue. Voici comme il parle des doux fruits (suavissimus fructus ) qu'il y avoit découverts. D'abord le fidèle ne peut être intimement convaincu de cette vérité ,
*■ Solid. Declar. XL de jEterna Dei prœdestinatione ^^ 28 , p. 765 : « Si igitur œternam electionem ad salutem utiliter considerare voluerimus, firmissime et constanter illud retinendum est , quod non tantum prœdicatio pœnitentiœ , verum ctiam promissio Evangelii rêvera sit universalis , hoc est quod ad omnes homines pertineat. » Viennent ensuite plusieurs passages de l'Ecriture. § 29, p. 766 : « Et hanc vocationem Dei, quae per verbum Evangelii nobis offertur , non existimemus simulatam et fucatam : sed certo statuamus , Deum nobis per eam vocationem voluntatem suam revelare : quod videlicet in iis , quos ad eum modum vocat, per verbum efïicax esse velit, ut illuminentur , convertantur et salventur. » § 38 , p. 769 : « Quod autem verbum Dei contemnitur , non est in causa Dei vel prœscientia vel prœdestinatio, sed perversa hominis voluntas. »
2 Calvin. Institnl. , 1. III, c. 21 , fol. 336.
que le salut prend uniquement sa source clans la miséricorde divine , s'il ne sait que tous ne sont pas destinés à la gloire , mais que Dieu donne à l'un ce qu'il refuse à l'autre. Et qui ne le voit? la doctrine contraire, poursuit le Réformateur, arrache des cœurs l'humilité jusque dans sa racine , ( ipsam humilitatis radicem e^ellit ) , rend impossible toute reconnoissance envers Dieu ; enfin elle jette le trouble dans la conscience du juste; car c'est de la connoissance qu'il n'y a entre lui et le réprouvé d'autre différence que celle de la foi, que découlent pour lui les plus sûres consolations'.
Calvin a laissé un exemple bien instructif à ceux qui jugent de la vérité d'une nouvelle doctrine par les avantages pratiques qu'ils croient en retirer. Ses aberrations le montrent assez : toute la tâche du théologien est de rechercher , dans la foi catholique , ce qu'elle renferme de propre à
ï Calvin, loc. cit. c. 21, § 2, fol. 336, C. 24. § 17, fol. 380 : rt Nempe tutius piorum conscientiae acquiescunt, dum iiitelliguiit, nullam esse peccatorum differentiam , modo adsit fides. w Ceci est dit plus au long dans l'écrit suivant de Calvin, de Mterna Dei prœdest. Opusc. p. 883 : « Imprimis rogatos velim lectores.... non esse ut quibusdam falso videtur , argiitam hanc vel spinosam speculationem , quae absque fructu ingénia fatiget : sed dispuîalionem solidam et ad pietatis usum maxime accommodatam : nempe , quae et fidem probe a^dificet , et nos ad humilitatem erudiat , et in admirationem extollal immensae erga nos Dei bonitatis :. et ad hanccelebrandam excitet etc. ?)
nourrir la piété ; car ici la vérité du dogme assure la vérité des sentimens religieux inspirés par lui. Pour donner une base solide à la vie chrétienne, Calvin définit ainsi la prédestination : « Nous appelons prédestination, dit-il, le décret » éternel par lequel Dieu a fixé le sort de chaque » homme en particulier. Car tous ne sont pas créés » pour la même fin : les mis sont destinés à la vie 3» éternelle , les autres aux peines de l'enfer. Ainsi jf donc , suivant que tel homme a été choisi pour » l'une ou l'autre de ces conditions , nous disons » qu'il a été prédestiné à la vie ou à la mort'. » Les paroles suivantes expriment encore la même doctrine : « Nous prétendons que Bieu , par un » décret éternel , a déterminé quelles de ses créa- » tures il rendroit bienheureuses , et quelles il dé- •» voueroit à la damnation. A l'égard des élus, ce » décret est uniquement fondé sur la miséricorde » divine ; les réprouvés , au contraire , sont exclus » de la vie par un jugement juste mais incompré- » hensible'. »
» Calvin. Institut. L. lïl , c. 21 , n. 5, p. 337 : « Prœdestinationem vocamus œternum Dei decretom , quo apud se constitiitum habuit , quid de unoquoque homine iieri vellet. Non enim pari conditione creantur omnes : sed aliis vita aeterna , aliis damnatio seterna praeordioatur. Itaque prout in alterutrum finem quisque conditus est, ita vel ad vitam, vel ad mortem praedesîinatum (licimus. »
2 ioc, cit. n. 7, p. 339 : « Quos vero damnalioni addicit, his
Il est à peine croyable à quels blasphèmes Calvin est obligé d'avoir recours , pour mettre cet ensei» gnement à couvert des objections. Comme il reconnoissoit que la foi est un don du Ciel, les catholiques raisonnoient ainsi , d'après l'Ecriture : Plusieurs ont embrassé l'Evangile, ont cru à Jésus- Christ , sans que pourtant ils aient persévéré dans le bien ; donc il n'est pas vrai que Dieu n'accorde sa grâce qu'aux élus. A cela que répond Calvin ? Dieu , dit-il , s'insinuant dans le cœur du réprouvé, produit en lui l'apparence de la foi, pour le rendre d'autant plus inexcusable'. Ainsi, au lieu dé reconnoitre dans le Dispensateur des biens la volonté de sauver tous les hommes , le Réformateur dit hardiment : Dieu trompe le réprouvé , il le jette dans V erreur,
justo quidem et irreprehensibili , sed incomprehensibili judicio vit8e aditum prœcludi. » 11 faut voir comment Calvin traite les théologiens qui attaquèrent cette doctrine. Son écrit de jEterna Dei prœdestinatione , et son traité de lïbero arbitrio , sont dirigés contre Albert Pighius , savant et profond écrivain. Dans le premier , il ne va pas jusqu'à blesser toutes les convenances , mais nous lisons dans le second , p. 881 : « Albertus Pighius Campensis , homo phrenetica plane audacia prseditus . . . Paulo post librum editum , moritur Pighius. Ergo ne cani mortuo insultarem , ad alias lucubrationes me converti..,. In Pighio nunc et Georgio siculo , belluarum par non maie comparatum ,jetc. »
^ Calvin Institut. , 1. lîl, c. 2 , n, il , p. 194 : « Etsi in fidem non illuminantur, nec Evangelii efficaciam verc sentiur.t , nisi qui pra'ordinati sunt ad salutem : experienîiatamenostenditreprobos interdum simili fere sensu atque electos affici , ut ne suo quidem
Mais voici qui n'est pas moins étrange. Une preuve invincible de la prédestination 5 c'est que Dieu manifeste sa bonté dans les élus , et sa justice dans les réprouvés : comme s'il n'y avoit entre ces deux attributs , nul rapport , nulle relation nécessaire. Dieu n'est-il donc pas tout à la fois juste et miséricordieux, et cela envers tous les hommes? Est-il donc comme les juges corrompus de ce monde 5 seulement juste envers les uns, et seulement miséricordieux envers les autres ? D'ailleurs l'idée de justice en Dieu emporte l'idée du péehé. Or le péché ne peut exister dans le réprouvé , puisqu'il ne possède aucune liberté , puisqu'il est absolument exclu du royaume des cieux. Enfin nous devons dire la même chose de la miséricorde ; car nécessairement son objet est l'homme pécheur qui s'est éloigné de la loi librement , mais non pas qui en a été éloigné par une force étrangère.
Grâce aux longs efforts de Calvin et de ses âisciples , cette doctrine parvint enfin à pervertir le sens chrétien des peuples. Assez long-temps, il
judicio quicquam ab electis différant. Quare nihil absurdi est, quod cœlestium donorum gustus ab Apostolo , et temporalis fides a Christo illis adscribitur : non quod vim spiritualis gratia^ solide percipiant, ac certum fidei lumen; sed quia Dominus, utmagis convictos et inexcusabiles reddat , se insinuât in eorum mentes , qualenus sine adoptionis spiritu gustari potest ejus bonitas. » p. 1 95 : <f Commune cum illis (filiis Dei) fidei principium habere videntur, sub integumento hypocriseos. »
est vrai , la ville de Berne la repoussa avec indignation; mais plus tard les députés de la Suisse, assemblés à Zurich , y donnèrent leur plein assentiment» Ensuite elle fut enseignée par la confession de France ' et celle de Belgique '.
Toutefois plusieurs églises, entre autres celle d'Angleterre, ont beaucoup adouci les opinions de Calvin'. Quant au catéchisme palatin, il se tait sur le sujet de la prédestination ; et le symbole de la Marche la rejette formellement ^.
^ Confess. Gallic, c. XII, p. 115.
2 Confess. Belg., c. XVI, p. 189 : « Credimus, posteaquam tota Adam progenies sic in perditionem et exitium , primi hominis culpa, praecipitata fuit, Deum se talem demonstrasse, qualis est ; nimirum misericordem et justum. Misericordem quidem , eos ab hac perditione liberando et servando, quos œterno et immutabili suo consilio , pro gratuita sua bonitate in Jesu Christ» Domino nostro elegit et selegit , absque ullo operum eorum respectu : justum vero , reliquos in lapsu et perditione , in quam sese praecipitaverunt, relinquendo. » Cf. Synod. Dordrac. Cap. I. Art. VI. et seq. p. 303 et seq.
3 Confess. Anglic, Art. XVII, p. 132.
4 La Confess. Scot. , Art. VIII , p. I4l , s'exprime à peu près comme les catholiques. La Declar. Thorun. Art. XVIII. p. 423, ne se prononce qu'avec doute. Voy. aussi Conf. March. Art. XV, p. 383. La Confession Hongroise évite adroitement la question.
§ xm.
Idée de la Justifkation d'après la doctrine catholique.
Le défaut de connoissances sur les usages et les mœurs du monde ancien , mais spécialement l'étude superficielle de ses idiomes , amenèrent d'épaisses ténèbres dans l'article de la justification; et c'est ce qui augmenta encore la difficulté de saisir, dans toute son étendue, la doctrine catholique sur cette matière.
Comme le monde invisible ne se produit à la lumière , si nous osons le dire, que sous l'enveloppe d'un corps matériel , les anciens avoient coutume, pour exprimer les choses intérieures , de montrer le symbole qui leur sert d'emblème.
Lors donc que, dans l'ancienne alliance, la justification est représentée sous la forme d'un acte judiciaire, d'une sentence extérieure par conséquent, c'est tomber dans une erreur grossière que de ne pas voir aussi dans cette figure la délivrance intérieure du mal. Rien , peut-être , ne montre mieux combien les protestans saisirent peut le génie des langues anciennes , que le passage suivant : « Pour désigner l'œuvre entier de la » justification, dit Gerhard, l'Ecriture n'emploie
» que des termes empruntés des f ormes judîcîai- » res ; ainsi nous voyons le jugement, Ps. 145 ; les » juges , Jean 5 , 27 ; le tribunal, Rom. 14 , 10 ; D l'accusé, Rom. 3, 19; le plaignant, Jean 5, 45; » les témoins, Rom. 2, 15 ; les actes de procédure, » Col. 2, 14; l'avocat, 1 Jean 2, 1 ; la sentence, » Ps. 52 , 1 etc. '. y> Mais plus ces sortes d'expressions sont nombreuses , multipliées , mieux on auroit dû comprendre qu'elles doivent être prises, du moins en partie, dans un sens figuré. D'un autre côté , ce n'est que de loin en loin , nous le savons , que la science catholique sut développer systématiquement la vraie doctrine , et la ramener à sa base philologique \ Mais alors même qu'on ne pouvoit clairement se rendre
* Gerhard. Loc. theolog. éd. Cotta, tom. III. p. 6.
2 Dans son Exposition de la doctrine de l'Eglise catholique , c. VI, Bossuet s'exprime ainsi : « Comme l'Ecriture nous explique la rémission des péchés , tantôt en disant que Dieu les couvre , et tantôt en disant qu'il les ôte et qu'il les efface par là grâce du saint Esprit , qui nous fait nouvelles [créatures : nous croyons qu'il faut joindre ensemble ces expressions , pour former l'idée parfaite de la justification du pécheur, w C'est pour ne pas avoir approfondi le génie des langues orientales, que les protestans et, nous devons le dire, que les catholiques ont souvent interprété , d'une manière étrange ou du moins insuffisante , les endroits de l'Ecriture concernant la justification. Bellarmin va nous fournir la preuve de ce que nous avançons. Calvin , Institut. 1. III. c. 11 , cite Rom. IV. 7, 8 , où saint Paul rapporte les paroles du psaume 31 : Bienheureux ceux à gui les iniquités jsont pardonnées et dont les péchés sont couverts. Heureux
compte de sa croyance, on conserva toujours le véritable sens des anciens. L'origine de l'Eglise se liant à la fin du monde antique , l'intelligence de ses idiomes s'est transmise , d'âge en âge , d'une manière vivante. D'ailleurs , si d'après saint Au-
l'homnie à qui le Seigneur n'a point imputé de péché. Là dessus le Réformateur fait ce raisonnement. Dans ces passages l'Ecriture donne une définition complète de la justification; car autrement elle ne diroit point : Bienheureux ceux à qui... heureux l'homme etc. Or elle ne parle que du couvrement , que de la non-imputation du péché; donc justifier, c'est ne point imputer de péché , c'est les couvrir aux yeux de Dieu. A cela Bellarmin répond, de Justif., 1. II, c. 9, qu'il est écrit au psaume 118 : Heureux les hommes sans tache dans la voie, qui marchent dans la loi du Seigneur; et en saint Matthieu, c. V : Bienheureux les pauvres d'esprit *...., les débonnaires;... bienheureux ceux qui pleurent..., ceux qui sont affamés et altérés de la justice....; bienheureux les miséricordieux..., les purs de cœur..., les pacifiques etc. Sur ces paroles , notre auteur fait cette rétorsion : Ici l'Ecriture donne une définition, complète de la justification. Or elle ne parle pas seulement du couvrement et de la non-imputation du péché; donc etc. Alors entrant dans le fond de la difficulté, Bellarmin ajoute : Potest igitur ad omnes ejusmodi quaestiones responderi , non poni in his locis integram definitionem justificationis , aut beatitudinis ; sed explicari solum aliquid , quod pertinet ad justificationem aut beatitudinem acquirendam. » Sans doute cette réponse résout parfaitement l'objection de Calvin, mais elle ne remplit pas toutes les conditions imposées par la science.
* Pauperes spiritu (en grec nrux^'^y mendiant) c'est-à-dire, ceux qui souffrent volontairement la pauvreté, et même ceux qui, possédant une fortune modique , ne désirent pas de plus grandes richesses. ( Note du trad. )
gustîn Tancien Testament n'est que le nouveau couvert d'un voile, comme ce dernier à son tour n'est que l'ancien dévoilé , l'Eglise a dû encore mieux comprendre que la Synagogue les livres sacrés des Juifs. Dans la matière qui nous occupe, comme dans toutes les idées religieuses communes aux deux Testamens , l'Eglise prête à l'ancien une forme plus analogue encore à son contenu; en sorte que l'intelligence, libre de toute entrave, a une vue plus claire, plus pénétrante.
D'après le concile de Trente, la justification est la translation de l'état de péché dans l'état de grâce; c'est-à-dire , d'une part , la destruction de l'affinité avec Adam pécheur; d'autre part, l'association avec Jésus-Christ, le juste et le saint par excellence ^. Ainsi, considérée négativement, la justification est le pardon des péchés ; prise dans un sens positif, c'est la sanctification. Inhérente au chrétien , elle le renouvelle intérieurement et le rend juste devant Dieu : elle le rétablit dans l'état primitif'. C'est que la vertu justifiante donne en même temps à l'homme la foi, l'espérance et la
1 Concil Trid. Sess. VI. c. V : Quibus verbis justificationis impii descriptio insinuatur , ut sit translatio ab eo statu , in quo homo nascitur filius primi Adœ , in statum gratiae et adoptionis filiorum Dei per secundum Adam Jesum Christum , salvatorem nostrum. ■»
^ Loc. cit. c. VII : « Quae (justificatio) non est sola pçccatorum remissio , sed et sanctificatio et renovatio interioris hominis
charité ; c'est qu'elle nous unit à Jésus-Christ , nous fait membres de son corps ^ En d'autres termes , la justification est tout à la fois sanctification et pardon des péchés , car ces deux choses sont inséparables. Répandant l'amour de Dieu dans le cœur du juste, elle purifie son âme, régénère 5 sanctifie sa volonté ; en sorte qu'il trouve une délectation toujours nouvelle dans la loi du Seigneur. En un mot , par la justification , tout notre être devient agréable à Dieu ; car nous ne sommes pas seulement réputés, mais faits justes par la grâc« ^.
per voluntariam susceptionem gratiae et donorum; unde homo €X injusto fit justus, etc. »
* Concil. Trident. Sess. VI. c. VII. « Quanquam nemo possit esse justus , nisi oui mérita passionis domini nostri Jesu Chrisli communicantur : id tamen in hac impii justificatione fit , dum ejusdem sanctissimae passionis merito per spiritum sanctum charitas Dei diffunditur in cordibus eorum , qui justificantur , atque ipsis inhaeret , unde in ipsa justificatione cum remissione peccatorum haec omnia simul infusa accipit per Jesum Christum , oui inseritur, per fidem, spem et charitatem. Nam fides nisi ad eam spes accédât et cliaritas neque unit perfecte cum Christo , neque corporis ejus vivum membrum efficit. j)
2 Pour mieux saisir l'idée de la justification , écoutons encore quelques définitions. Thom. Aq. Prima secund. Q. CXIIÏ. Art. I et Art. VI. « Justificatio importât transmutationem de statu injustitiae ad statum justitiae praedictae. )> Le même docteur avoit défini la justice « rectitudinem quandam ordinis in ipsa interiori dispositione hominis, prout supremum hominis subditur Deo, et inferiores vires animœ subduntur suprema; se. rationi. 5> Bellarm. de Juslificatione 1. IL c. VI : « Justificatio sine dubio motus
Généralement parlant , ce passage de la vie de la cliair à la vie de l'esprit ne peut être l'ouvrage d'un moment. Sans doute l'acte même de la justification est simultané ' ; mais il faut qu'il soit précédé de différens mouvemens qui se succèdent les uns aux autres. Dès que l'intelligence croit avec une pleine certitude les vérités évangéliques , l'âme du pécheur, ébranlée profondément , est agitée par la crainte et par l'espérance , par la douleur et par l'amour ; et la victoire reste incertaine jusqu'au temps heureux où, par une
quidam est de peccato ad justitiam, et nomen accipit a termine, ad qiiem ducit , ut omnes alii simiies moîus , illuminatio , calefactio et cœteri : non ij^itur potest iiitelligi vera justificalio, nisi aliqua prœter remissionem peccati justitia acquiratur. Qucmadmodum nec vcia erit iliuminatio, ncc vera calefactio, si tenebris fugatis, vol frigore depulso, millalux, nulkisquc calor in subjecto corpore subsequatur. ^> Saint Augustin dit , de Spirit. et lit. c. 17 : « ibi ( chez les Juifs ) lex extrinsecus posita est , qua injusti terrerenlur, bk (dans le cbrislianisme) inîrinseeus data est, qua justificarenlur. » Sur ces paroles, Bcllarmin fait ccilc remarque : « Quo loco dicit ( Augustinus ) , hominem justificari per legeni scriptam in cordibus , quœ ut ipse ibidem explicat , nihii est aliud , nisi charitas Dei diffusa in cordibus nostris per spiritum sanctum , qui datus est nobis. w Bellarmin continue, 1. IL c. Vil: « ïtaque per justitiam , qua juslificamur , intelligitur ildes et charitas , quœ est ipsa facultas bene operandi, » Pallavicin dit , 1. VIIL c. 4. p. 269 : « Consenserunt omnes ( au concile de Trente) de nominis significationc, justificationem se. esse transitum a statu inimici ad sîatum amici, filiique Dei adoplivi. » 1 Bell, de Just. 1. î. c. 13 : «Quos enim diligit (Deus), priinum vocat ad fidem , tune spem et timorem et dilectior.em inchoatam inspirât, postremo jùstificat et perfectaœ charilalem infundit. »
impulsion supérieure , toutes les forces de l'homme se réunissent pour livrer un combat décisif. Alors FEsprit divin se communique avec tous ses doiis , accomplit notre alliance avec Jésus-Christ. Ainsi, pour devenir enfant de Dieu , il faut que l'homme soit préparé par degrés à recevoir la grâce justifiante.
Qui ne voit , d'après cela , combien est absurde l'objection des protestaiis, que les actes qui précèdent la justification donnent à tout le système catholique une tendance vers le pélagianisme ' ? Les mouvemens , les saintes dispositions qui marchent avant le grand œuvre ; tout cela , s'imaginent - ils , mérite , selon nous , la grâce sanctifiante. Cependant il n'en est point ainsi. Tout l'ouvrage de la régénération ne forme qu'un tout organique ; en sorte que le troisième et le quatrième pas ne peuvent avoir lieu avant que le premier et le deuxième n'aient été faits. Or, comme la force d'exécuter le premier acte est déjà un écoulement de la grâce, et que nous devons dire de même de tous les autres; comme en conséquence tous les mouvemens qui concourent à la régénération, prennent leur source dans la miséricorde divine , pourquoi ce qui est vrai des parties ne le seroit-il pas de l'ensemble? Sans doute,
* Chemnitz, Eœam. Conc. Trid. P. I. p. 281 et suiv. Ger. Lor. thenl 1. VIT. p. ?-?! et siilv. floc. XVlî. c. 3. Sect. Y.)
puisque l'esprit humain doit trouver en lui-même le mobile définitif de ses actions ; sans doute le premier, comme le deuxième et le troisième acte, seroit impossible sans l'activité de l'homme ; c'està-dire sans l'activité de l'homme. Dieu ne sauroit produire en lui ni foi , ni crainte , ni amour , ni espérance, ni par conséquent la justification à laquelle contribuent tous ces actes de l'intelligence. Mais si telle est la croyance du catholique, il ne croit pas pour cela que les grâces secondaires soient la conséquence nécessaire de sa coopération aux grâces premières.
Toutefois , pour compléter l'idée catholique de la justification , faisons encore deux remarques importantes. D'abord l'Eglise ne met point en doute que le juste ne reste sujet à la concupiscence ; mais elle enseigne que ce penchant au mal n'est pas péché en lui-même ; que si dans l'Ecriture il est appelé de ce nom , c'est que , d'une part, il est la suite du péché ; c'est que d'autre part il conduit réellement au péché, quand la volonté donne son consentement. Ecoutons le concile de Trente : « Dieu ne hait plus rien dans ceux qui sont » régénérés ; car il n'y a point de condamnation » pour ceux qui sont véritablement ensevelis dans » la mort avec Jésus-Christ par le baptême ; qui » ne marchent point selon la. chair, mais qui , » dépouillant le vieil homme , se sont revêtus du
» nouveau créé selon Dieu ; qui sont devenus m- » nocens, purs, sans tacîie, agréables à Dieu; en )) sorte que ;, liéritiers de Dieu et cohéritiers de » Jésus-Christ , rien ne s'oppose plus à leur entrée » dans le ciel. Le saint concile néanmoins con- » fesse et reconnoit que la concupiscence, ou le pen- » chant au mal, reste dans les personnes baptisées; » mais celte inclination n'étant que pour le combat, » ne peut nuire à ceux qui ne donnent pas leur » consentement, mais qui résistent courageusement )) par la grâce de Jésus-Christ : au contraire, celui » qui aura bien combattu sera couronné ', » •
Puisque le péché découle , en dernière analyse , du mauvais usage de la liberté, l'Eglise ne peut plus voir aucune souillure dans l'homme après sa ré-o-énération. En effet, il est restauré dans le fond de son être : son esprit , éloigné de la créature , est tourné vers Dieu ; sa volonté n*a plus de désir que pour les choses du ciel. Par le mal héréditaire , de même que par l'habitude du péché , il se forme dans les facultés inférieures , et jusque dans cette portion de boue , comme un instinct qui nous courbe vers la terre ; et voilà pourquoi la volonté guérie n'a pas d'abord sous sa puissance tous les mouvemens du corps et de l'àme. Mais comme ces appétits déréglés sont étrangers, en
1 Loc. cil. Scss. V. décret, de peceal. original i.
horreur à la volonté ; comme dans l'enfant de Dieu les sens et la raison se livrent un combat continuel , la fausse direction que la chair veut imprimer à la volonté, mais que celle-ci domine, ne peut la souiller, ni par conséquent constituer une faute, un péché. Si donc la volonté n'entre pas dans les désirs de la chair , il n'y a dès lors point de consentement, point de péché par cela même '. Ainsi la concupiscence a perdu son venin dans le fidèle régénéré ; car de Tliomme intérieur elle a passé dans l'homme extérieur, où elle reste comme suite et comme punition du péché. Par cela qu'incessamment elle entraîne vers les choses d'en bas, elle peut devenir une occasion de gloire ou de rechute : de gloire, puisqu'elle met dans la nécessité de moissonner toujours de nouvelles palmes : de rechute , puisqu'elle peut surprendre le fidèle , et rentrer dans son cœur.
^ Bellarmin. de amiss. grat. et staiic peccatî , î. Y. c. 5. tom. IV. p. 278 ; « Tota controversia est , iitrum corruptio naturee ac pra?sertim concupiscenlia per se et ex natura sua , qualis etiam in baptizalis et justificatis est, sit proprie peccatum originis. Id enim adversarii contenduiit , cathoiici aiitem negant; quippe qui sanata voluntate per gratiam justificaiitem docent reliquos morbos non soium non constituere liomincs reos, sed Reque posse constituere , cum non liabeant veram peccati rationem. Addit Tbomas Aq. in sola aversione mentis a Deo consistere proprie et formaliter peccatum originis , in rebellionc auteni partis inferioris , qui fuit effectus rebeilionis mentis a Deo , non CQDsistere peccatum, nisi materialiter. ?>
Cependant cette lutte de l'homme avec lui-même, cette guerre à mort des sens contre la raison , va s'affoiblissant de plus en plus; car la pratique constante du J3ien rapproche peu à peu ces deux puissances : la première apprend successivement à obéir à la volonté droite; de même que dans l'état de péché , la chair étoit docile à toutes les suggestions de Tesprit. Néanmoins le chrétien soupire sans cesse vers l'heureux moment qui doit le dépouiller de ce corps mortel , afin d'être délivré du combat et de la crainte du combat.
D'un autre côté , et c'est ici la seconde observation que nous devons soumettre au lecteur, le juste ne peut éviter tous les péchés véniels; au contraire, il manque en beaucoup de choses; ce n'est donc pas sans raison que tous les jours , dans l'oraison dominicale , il demande à Dieu le pardon de ses péchés. Cependant comme ces fautes ont plutôt leur source dans la foiblesse humaine , que dans un reste de perversité ; comme en les commettant le fidèle ne se détourne point de Dieu , l'unique objet de ses affections, ces sortes de manquemens ne rompent point les rapports du juste avec Jésus-Christ. Ainsi la justification est véritable , pour parler avec Bossuet , bien qu'elle ne soit point parfaite ; ainsi notre fragilité demande une vigilance continuelle sur nous-mêmes,
veut que nous implorions sans cesse l'augmentation de notre justice'.