XIV
Doctrine protestante sur la Justification.
Justifier f dit le livre de la Concorde, cest déclarer juste , c'est absoudre du péché et des peines éternelles du péché , à cause de la justice de Jésus- Christ que Dieu impute à la foi \ En conséquence, continue ce symbole, notre justice est hors de nous \ Telle est aussi la doctrine de Calvin ^ Ainsi la justification est, dans le sens protestant, un jugement par lequel Dieu délivre l'homme des
* Concil. Trident. Sess. Vî. cil.
2 Solid. Declar. lîL de fid. jiistif. § 11. p. 665 : « Vocahulum justificationis in hoc negotio significat, justum pronuntiare, a peccatis et geternis peccatorum siippliciis absolvere propter justitiam Chrisîi , quae a Deo lidei imputatur. »
3 Loc. cit. § 48. p. G64 : « Gum igitur in ecclesiis nostris apiid theologos Augustanse confession is extra controversiam positum sit, totam jusîitiam nostram extra nos esse.... qua?rendam, eamque in solo Domino nostro Jesu Christo consistere, etc. »
^' Calvin, instit. 1. ÏII. c. il. § 2. fol. 260 : « Ita nos justificationem simpliciter interpretamur acceptionem , qua nos Deus in receptos pro justis Iiabet. Eam in peccatoruni remissione ac justitiae Christi imputatione positam esse dicimus. » § 3 : « ut pro justis in Christo censeamur , qui in nobis non sumus. »
peines du péché, mais non pas du péché même; tandis que ce mot , d'après les catholiques , comprend tout à la fois et la délivrance intérieure du mal, etraffranchissement des peines dues au péché. Yoici done la grande controverse entre les deux confessions. Dans la doctrine de l'Eglise , la justice du Sauveur est reçue par l'homme, elle le pénètre jusque dans le fond de son âme ; dans le système protestant, la justice demeure en Jésus- Christ; elle n'est transmise à l'homme que sous un rapport extérieur. En conséquence elle ne fai^ que couvrir son injustice; elle voile non-seulement les péchés passés , mais encore les péchés actuellement existans ; car la volonté n'est point guérie par la justification. En un mot les catholiques disent : le Dieu sauveur s'empreint dans le fidèle , et celui-ci devient une copie vivante de l'original ; mais les protestans répliquent : le Rédempteur couvre l'homme de son ombre, et dérobe son injustice aux yeux de Dieu. De là l'observation du livre de la Concorde , que le fidèle est réputé juste à cause de l'obéissance du Christ, quoique réellement, par la corruption de sa nature , il soit pécheur et continue de l'être jusqu'au trépas '. De là aussi ces paroles deMélanchthon : La conscience, je le demande, ne dit-elle pas au fidèle que rien
î SoM, Veclar. ÎIÏ. de M, justif. § ib- p. 657 : « Per fidcni,
d37 n'est moins en son pouvoir que son cœur ' ; car tous nos désirs sont impurs. Les saints mêmes ne clierclient-ils pas leurs propres avantages ? Ne sont-ils pas amateurs de la vie, de la gloire, du repos, des richesses ' ? Luther nous parle également de la convoitise , de l'avarice , de la colère de l'homme sanctifié; puis il finit cette énumération par un gros et cœtera\ Enfin voici Calvin qui nous fait aussi connoître de semblables saints ^ Saints admirables, en vérité , qui cherchent leurs avantages mais
propîer obedientiam Christi justi pronuntiantiir et reputantiir , etiamsi ratione corruptse naturœ suae adhuc sint , maneantque peccatores , dum mortale hoc corpus citcumferimt. »
1 Melancht. Loc. theolog. p. 18 : « Christianus agnoscet , nihil minus in potestate sua esse, quam cor suum, etc. » Mélanchthon emploie le mot cor pour voluntas; car, à son avis, l'homme ne possède proprement aucune volooté , il n'a que des penchans et des appétits.
2 Loc. cit. p. 138 : « Annon sua etiam quaci-unt sancti ? Annon in sanctis amor est vit» , glorise , securitatis , tranquillitatis , rerum? » Ainsi notre docteur place sur la même ligne amor glo~ riœ et amor securitatis , tranquillitatis ; comme s'il n'y avoit aucune différence entre ces deux choses. Phis bas il désigne même l'amour de la gloire sous le nom plus énergique de xsvoâo'^tv.. 11 ajoute que les Parisienses ( les docteurs de Sorbonne comme représentant la théologie catholique ) ne prennent aucun égard ad affectus internos , qu'ils ne considèrent que les actes extérieurs ; mais il a répondu devant Dieu de cette assertion.
3 Auslegung des Briefes an die Gai. ( Commentaire sur l'Epitre aux Gai. ) Wittenb. 155G. I. partie ^ p. 202. b.
"^ Calvin. Institut. 1. III. c. 3. § 10. fol. 213. Cependant il s'exprime avec beaucoup plus de modération.
non point la gloire de Jésus-Christ ! Etrange association d'idées qui unit la sainteté à l'avarice, à la convoitise , à l'impudicité ! Dans notre simplicité de catholique, nous croyons que le sujet doit posséder les qualités énoncées par l'attrihut; mais apprenons des réformateurs que tel homme est saint à cause de la justice de Jésus-Christ; qu'il est en même temps colère, avare, impudique, parce que cette justice lui est purement extérieure, parce qu'elle ne pénètre pas assez avant pour guérir son cœur.
Cependant nous serions injuste envers les luthériens, si nous n'ajoutions que, selon leur doctrine , l'homme justifié doit se convertir, marcher dans la voie de la justice, et parvenir à la sanctification. Le fidèle à qui la conscience rend témoignage que ses péchés sont pardonnes, doit, par un juste sentiment de reconnoissance , accomplir toujours plus fidèlement la loi divine. Calvin reconnoît même, tant parfois il se rapproche du dogme catholique, que Jésus-Christ ne pouvant se diviser , son union avec l'homme produit en même temps la justification et la sanctification. Ainsi le fidèle , réconcilié avec le Ciel , est admis au nombre des enfans de Dieu, et transformé en son image'.
' Calvin. Institut. 1. IIÏ, c. il. § 6, Comp. Calvin. Jntidot.
Néanmoins, quelque consolante que soit cette doctrine, il reste toujours entre les catholiques et les novateurs une énorme différence. En effet , la chose essentielle , selon les protestans , c'est que l'homme soit uni extérieurement à Jésus-Christ ; en sorte que le chrétien parvenu à ce degré de vie spirituelle peut se reposer tranquillement, s'arrêter dans le sentier delà justice ; bien plus il doit être assuré de son salut éternel, puisque les réformateurs, en remettant ses péchés, lui ouvrent en même temps la porte du ciel'. Or il n'en est point ainsi dans les principes catholiques ; car les péchés ne sont remis à l'homme, disons-nous, que lorsqu'il les abandonne lui-même : la sanctification accompagne toujours la justification. Aux yeux même de Calvin , l'espérance au bonheur des élus repose uniquement sur le pardon des péchés ; et s'il vit que, dans la vie intérieure , la justice et la sainteté sont étroitement enchaînées l'une à l'autre , il les sépara néanmoins dans l'exposition. Il dit que c'est l'absolution des péchés , mais non point
in concil. Trid. Opusc. p. 702 : « Neque tamen interea negandum est, quin perpetuô conjunctœ sint ac cohsereant duœ istœ reà , sanctificatio et justificatio. »
» Solîd. Declar. III. de fid. justif. § 46. p. 663 : « Sed et hic crror rejiciendus est, cam docetur : hominem alio modo, seu per aliquid aliud salvari, quam per id, quo coram Deo justificatur: qua ratione ( juxta quoruudam opinionem ) per solam quidem fidem coram Deo justificetur ; sed tamen ita , ut absque operibiis
la vertu justifiante qui rend l'homme agréable à Bleu ' ; d'où il suivroit que le moindre commencement de conversion mérite le ciel.
Arrêtons-nous un instant et considérons avec quelle complaisance la doctrine du péché originel donne la main à celle de la justification ; ou plutôt voyons comment ces deux doctrines se repoussent mutuellement. Chose étrange ! le péché primitif a dégradé l'homme jusque dans le fond de son être : en conséquence la justification doit à peine le toucher. Que si Ton n'eût fait le mal héréditaire si destructif dans ses effets que pour apprécier, sur cette mesure, la force de l'Evangile ; si l'on eût dit ; Vois, le péché a-t-il porté ses ravages dans toutes les puissances de l'homme , la vertu réparatrice , pénétrant plus avant encore, va jusque dans les derniers abîmes de Vâme tarir la source du mal; si tel étoit renseignement des réformateurs, disons-nous, du moins ces aberrations seroient-elles purement spéculatives. Mais on nous dit : « Les effets du péché sont si terribles , qu'il » subsiste encore dans l'homme après sa régéné-
salutem geternam consequi impossibile sit. » Ainsi, avec la justification , le bonheur du ciel nous est accordé sans les œuvres.
* Calvin, institut. 1. III. c. il. § 15. Ici Calvin combat d'abord Pierre Lombard dont il rapporte ainsi la doctrine : « Primum , inquit, mors Christi nos justificat, dum per eum excitatur cliaritas in cordilîus nostris, qua justi efficimur : deinde quod per eamdem extinctura est peccatum-.., ?j Ensuite il se tourne
j» ration : le péché a fait à l'âme une blessure sî » profonde , que jamais elle ne peut être guérie » radicalement. » Ainsi donc injustice dans le vieil Adam au dedans de nous; justice dans le nouvel Adam , c'est-à-dire en Jésus-Christ , hors de nous.
Ici encore le mal primordial se montre à nous comme quelque chose d'essentiel. En effet, tandis que, selon les catholiques , la concupiscence n'est mauvaise qu'autant qu'il y a consentement, les protestans tiennent que les désirs de la chair sont péché, lors même qu'ils sont rejetés parla volonté. Or , qu'on examine de près cette doctrine , et qu'on dise, la main sur la conscience , qu'elle ne fait pas du mal quelque chose de substantiel ; qu'elle ne le considère point comme existant indépendamment et hors de la volonté ! Que signifient donc ces paroles , qu'il reste quelque chose de mauvais dans l'homme ; que ce quelque chose est encore mauvais, quand bien juéme la volonté résiste et triomphe des mouvemens de la chair? Assurément, dans ces principes, la rai-
rontre Saint Augustin : « Ac ne Augustini quidem sonlentia.... recipienda est. Tametsi enim egregic liomiiiem omni juslilise lande spoliât,... gratiam tamen ad jiistificationem refert, qna in vilœ novitatem pcr spiritum regeneramur. » Ensuite il dit : « Scriptui a autem , cum de fidei justitia loquitnr, longe alio nos ducit. « § 21 . il conclut enfin ; « Ut lalis justitia uno verbe appellari queat peccatorum remissio, »
son du péché ne se trouve point dans la volonté ; puisque , d'une part , la volonté est droite, et que de l'autre il existe quelque chose de mauvais dans l'homme. Le livre de la Concorde vient encore nous confirmer dans cette opinion; il dit que nous ne serons délivrés du mal que lorsque nous aurons déposé ce corps mortel'. Or qu'est-ce que cela sinon concevoir le péché comme existant par lui-même ?
Mais comment Luther a-t-il vu dans le mal moral une essence mauvaise ? Ne pourroit-on pas mieux comprendre sa doctrine qu'il ne la comprit lui-même ? Nous remarquons deux assertions étranges dans l'enseignement des réformateurs. D'abord ils disent : Dieu se cache à lui-même les fautes du fidèle : Dieu regarde comme juste l'homme plein de péchés. Or conçoit-on que Dieu puisse se rien cacher à lui-même , que Thomme injuste paroisse juste à ses yeux. Si donc nous voulons maintenir l'infaillibilité de la science divine , nous sommes forcés de dire que ce qui est mal selon nos foibles lumières, ne l'est point au jugement de Dieu ; que le péché est la condition nécessaire de l'homme comme être fini. Et sur quel autre fondement , nous le demandons, pour-
i Solid. Declar. IIÏ. de fid. justif. § 7. p. 686 : « Dum hoc morlale corpusculum circumferunt , vêtus Adam in ipsa natura , omnibus illins inteiioribns et exterioribus viribus inhœret. »
roit reposer la sécurité que donne au protestant la foi dans une justification purement extérieure ? Toute l'affaire de la régénération, disent-ils encore, est l'ouvrage de l)ieu seul'. Mais s'il en est ainsi, pourquoi Dieu ne pénètre-t-il pas tout l'homme , Dieu qui est exclusivement actif? Pourquoi ne détruit-il point le péché jusque dans ses racines ? Pourquoi donc , agissant librement , ne déploie-t-il pas son omnipotence dans toute sa splendeur ? Sans doute puisque le fidèle est purement passif , il pourroit être transformé dans tout son être ? Et s'il n'en arrive pas ainsi , quelle en est la raison? Evidemment celle qu'on a donnée tout à l'heure : c^est que la constitution première de l'homme implique le péché ; c'est que rien n'est mal aux yeux de Dieu. Calvin répond que , si Dieu ne guérit pas le fidèle radicalement , c'est afin de pouvoir à tout instant l'appeler devant son tribunal' ; raisonnement frivole, qui ne soutient pas le moindre examen. Et que n'a-t-il plutôt recouru à la nécessité par lui si souvent défendue ? Car le péché , apa-
* Solid. Declar. IL de liber. aiLitr. § 44. p. G 45 : « Tantum boni, et tamdiii boiium operaîur, quantum et quamdiu aspiritu Dei impellitur. « Tel n'est pas l'enseignement des catholiques; car ils croient que le Saint-Esprit pousse toujours l'bomme en avant , mais que l'homme ne se laisse pas toujours aller à l'impulsion divine, et qu'il reste en arrière par sa propre faute.
- Calvin, institut. 1. ÎÏI. c. il. (; H. fol. 169 : « Nam hoc
nage nécessaire de la nature humaine , voila Tunique fondement de tout le système; voilà l'unique raison qui puisse tranquilliser le chrétien qui continue ses prévarications.
Les réformateurs, nous aimons à le reconnoître, n'aperçurent pas ce principe fondamental : mais il n'est pas moins vrai que l'on ne peut concevoir autrement leur doctrine sur le mal héréditaire, lorsqu'on l'envisage dans ses rapports avec celle de la justification. En conséquence Luther ne s'exprime pas exactement, quand il dit que le péché constitue l'essence de Fhomme : il auroit dû dire seulement que le péché s'attache nécessairement à la nature humaine. C'est ainsi que Luther et Calvin se vengèrent sur le lihre arbitre; et, malgré tous leurs discours sur la grandeur du péché, bientôt on le considéra comme n'existant réellement pas ; conséquence nécessaire de leur théorie sur les rapports de riiomme avec Dieu. Ici reparoit la doctrine des réformateurs sur l'origine du mal; et bien que les luthériens aient rejeté cette doctrine , on n'en remarque pas moins l'influence dans tout leur système. Déjà nous
secundum ( reformationem in vitae novilalem ) sic inchoat Deiis in eloclis suis, toloqiie vit» curriculo paiilatim, et interdum lente in eo progrediliir, ut semper obnoxii siot ad ejus tribunal mortis judicio. » Ici le Réformateur ne fait dépendre que de Dieu le progrès dans la vertu ; et si l'homme s'arrête dans la voie , la fc7ule , dit- il , en revient au dispensateur de la grâce.
i43 Tarons dit plus haut, il en est tout autrement dans les principes catholiques ; car, voyant dans le libre arbitre la raison du péché , l'Eglise pouvoit, elle devoit même enseigner que, par la justification, l'homme est intérieurement délivré du mal.
De la Foi justifiante, § XV.
Doctrine catholique.
Dans la suite des âges, la doctrine de la foi justifiante partagea la même condition que tous les dogmes fondamentaux du christianisme. Vivifiant les intelligences , la foi avoit enfanté durant quinze siècles des spéculations sublimes sur la foi même; mais les sentimens qu'elle inspira , bien plus profonds encore , qui pourra les décrire ? Toutefois , comme cet article n'avoit point été formellement défini, la science n'avoit pu, à cette époque, se former une théorie complète touchant la foi : ainsi, avant Arius et Pelage, le dogme de la grâce , non plus que celui de la divinité du Christ, n'avoit point été placé dans toute sa lumière. Et de même que dans les écrits antérieurs au concile de Nicée, nous trouvons sur I. 40
ces questions bien des choses obscures et contradictoires ; de même en est -il relativement aux théologiens qui ont écrit sur la foi avant le concile de Trente. Ce fut donc pour les Pères de ce concile une tâche des plus pénibles, des plus délicates, que de définir la vraie doctrine, et la purger de toute erreur '. D'un autre côté Arius et Pelage , hommes d'ailleurs bien supérieurs à Luther , ne furent point les créateurs des nouveautés érigées par eux ; seulement ils réduisirent en un corps de doctrine certaines opinions déjà connues de leur temps. Or ceci s'applique encore au père de la réforme ; car, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même, il ne fut non plus que le défenseur d'innovations introduites par quelques théologiens. Les deux conciles dont nous avons parlé, au contraire , discernèrent les traditions de tous les temps, de tous les lieux, et les proclamèrent dogme de foi.
Quelques-uns des Pères assemblés à Trente, s'attachèrent spécialement à résoudre cette question : Quelle est la différence établie par^ saint Paul entre la foi qui justifie et les œuvres qui ne justifient pas? Or voici l'interprétation de l'évéque d'Agathe : « l'Apôtre ne refuse la vertu jus-
* Pallavic. Histor. Concil. Trident. 1. VIII. c. 4. n. 18. p. 262 : « In gens omnes incesserat cura explicandi effatiim aposîoli , homiaem jiistificari per fidem. «
tifîaiite qu*aux œuvres qui précèdent la foi, qui ne l'ont point pour principe vivifiant*. » En conséquence, ajouta Cornélio Musse , les œuvresr purement extérieures ne sont pas méritoires; Abraham, par exemple, n'obtint pas l'amitié de Dieu , parce qu'il conduisit son fils sur la montagne, mais parce qu'il étoit rempli de foi , d'espérance et de charité'. Ainsi l'on reconnut avec raison que saint Paul n'entend point les œuvres du fidèle justifié lorsque, par opposition à la foi, il ôte aux actes de l'homme la vertu de rendre agréable à Dieu. En d'autres termes , l'auteur sacré oppose , d'après ces théologiens , la loi cérémonielle des Juifs au remède offert en Jésus- Christ , et il n'attribue qu'à la foi dans ce remède la vertu de justifier.
Ces commentaires toutefois ne s'énoncent que d'une manière négative; ceux qui suivent, au contraire , donnent une définition positive de la foi justifiante. La foi au Sauveur justifie, cela veut dire , d'après un autre Père , que la foi est le fondement , la racine de tous les actes qui obtiennent la faveur du Ciel ; en sorte que la justification ne découle pas immédiatement de la foi , mais des œuvres qu'elle produit. A cela Claude Le Jay
^ Pallavic. loc. cit. n. 13. p. 261.
2 Pallavic. loc. cit. n. 14. p. 261,
ajoute , arec non moins de justesse que de préci-sion : « La foi nous procure la grâce , non pas d*être agréaBIl^ à Dieu , mais de pouvoir le devenir. » a En effet , poursuit Bertanus, saint Paul ne dit pas : L'homme est justifié par la foi, mais par le moyen de la foi; car cette vertu n'est pas la justice; elle est seulement la faculté d'y parvenir (Jean 1. 12)'. » Laissons encore parler Bernard de Diaz : « L'homme est dit justifié par la foi, parce qu'elle nous relève de notre foiblesse naturelle, et qu'imprimant en nous certains mouvemens au-dessus de la nature , elle fait que nous sommes regardés de Dieu comme étant déjà entrés dans le chemin de la justice '. »
Quoique conçus en termes différens, tous ces commentaires expriment la même doctrine et le concile les confirma par ces paroles : « La foi est le commencement du salut de l'homme, le fondement et la racine de la justification : sans elle il est impossible de plaire à Dieu, ni d'arriver à l'association de ses enfans^ » Ce passage, toute-
* Pallavic. loc. cit. n. 3. p. 260.
2 Loc. cit. n. 16. p. 262 : « Ideo dici hominem per fidem justificari, qiiod hœc ex humilitate nativa nos attollit, motusque quosdam super conditionem naturse nobis imprimit, efficitque ut a Deo respiciamur ceu iter justitiœ jam ingressi. »
3 Concil. Trid. Sess. Vï. c. VIIL : « Quomodo iniellîgiiur, impium per fidem , et gratis justificari. Cum vero Apostolus Uicit , justificari hominem per fidem , et gratis ; ca verba in eo
fois , ne renferme pas une définition proprement dite ; écoutons le catéchisme romain : La foi est un ferme assentiment par lequel l'esprit croit avec une certitude pleine et entière à la révélation des mystères de Dieu \ Ainsi la foi est l'alliance de l'homme avec son auteur , alliance qui s'effectue par le moyen de l'intelligence , et qui éveille plus ou moins les sentimens du cœur ; en un mot la foi , c'est la lumière divine , l'illumination supérieure ^ dans laquelle nous confessons les décrets suprêmes; elle comprend les relations de Dieu à l'homme, et de l'homme à Dieu.
Or, comme îa justification, dans le sens catholique , est la rénovation complète de l'homme,
sensu intelligenda sont , qiiem perpetuus Eccîesiœ catliolic» consensus tenuit, et expressit; ut sciiicet per fidem ideo justificari dicamur , quia fides est humanse salutis initium , fundamentum et radix omnis justificationis : sine qua impossibile est placere Deo , et ad fiiiorum ejus consortium pervenire : gratis autem justificari ideo dicamur, quia nihil eorum, quaî justificationem prsecedunt , sive fides , sive opéra , ipsam justificationis gratiam promeretur. Si enim gratia est , jam non ex operiÎDus : alioquia, ut idem, Apostolus inquit, gratia non est gratia. »
^ Catech. Trident, p. 17: « îgitur credendi vox hocloco putare, existimare , opinari , non significat, sed ut docent sacrae Litteree , certissimee assensionis vim habet , qua mens Deo sua mysteria aperienti firme constanterque assentitur.... Deusenim, qui dixit, de tenebris lumen splendescere , ipse illuxit in cordibus nostris, ut non sit nobis opertum Evangelium, sicut iii qui pereunt. »
ISO
nécessairement l'Eglise devoit enseigner que la foi seule ne rend pas juste devant Dieu ; qu'elle est au contraire la condition première, indispensable pour le devenir ; la racine sur laquelle est entée la justice de Tliomme ; le sol où se féconde l'association des enfans de Dieu. Mais lorsque la foi passe de l'intelligence dans la volonté ; lorsque , pénétrant et vivifiant les sentimens du cœur , elle enfante l'homme nouveau créé selon Dieu; quand, pour parler avec Séripando, la cîiarité s'allume au foyer de la foi comme l'étincelle jaillit de la pierre' , alors, mais seulement alors, la justification est accomplie.
En effet, suivant les scolastiques , il est une espèce de foi qui possède à elle seule la vertu de justifier. Désignée sous le nom de fides formata , cette foi a la charité pour forme , pour principe vivifiant ; d'où elle est également appelée fides charitate formata , animata, fides vwa, vwida. C'est là cette foi supérieure qui met en commerce avec Jésus-Christ , qui donne l'amour, le repentir, l'humilité , l'espérance ; c'est cette foi qui délivre l'homme du péché, qui fait aimer et contempler toutes choses en Dieu.
^ Pallavic. hist. concil. Trident. 1. VIII. c. 9. n. 6. p. 270 : « Quemadmodum a sulphure ignis emicat , ita per eam ( fidem ) in nobis charitatem extemplo succendi , quae prcPceptorum obser- VâtionejTi et salutem secum trahit, v
Qu'on nous permelte de citer quelques-uns des théologiens qui ont écrit sur ce sujet , soit avant, soit après l'origine du protestantisme. Répondant à la question si nous cwons été délivrés du péché parles souffrances du Sauveur ^ Thomas d'Aquin s'exprime en ces termes : « Par la foi nous nous approprions les souffrances du Sauveur, en sorte que nous devenons participans de leurs fruits (Rom . 3. 25.). Or quelle est la foi qui nous purifie du mal? ce n'est pas la foi informe qui peut exister même avec le péché ; mais c'est la foi formée par Famour, afin que la passion du Christ nous soit appliquée, et quant à l'intelligence , et quant à la volonté. C'est ainsi que les péchés sont remis par la vertu des souffrances du Seic^neur '. »
Le cardinal Nicolas de Cuse, dans son excellent ouvrage sur la paix entre toutes les religions, écrit ces paroles : « Vous voulez que la foi justifie , je
^ Thom. Aqiiin. Summa tôt. Theolog. P. IIÏ. Qusst. XLIV. art. 1. edit. Thomae a Vio. Lugd. 1580. vol. liï. p. 233 : « Fides autem , per quam a peccato mundatur , non est fides informis , quae potest esse etiam cum peccato , sed est fides formata per charitaîem , ut sic passio Christi nobis applicetur , non solum quantum ad intellectiim , sed etiam quantum ad afifectum. Et per hune etiam modum peccata dimittuntur ex virtute passionis Christi. » Comp. Q. CXIII. art. IV. « Motus fidei non est perfectus , nisi sit charitate formates , unde simul in justificalione impii cum motu fidei est etiam motus charitatis ; movetur autem liberum arbitrium in Deum ad lioc , quod ei se subjiciat , unde et concurrit acfus limoris fiîialis et ac(us humilitatis , etc. «
le veux aussi , mais il faut que ce soit la foi formée, la foi vive; car sans les œuvres la foi est morte '. » Entrant ailleurs dans de plus longs détails : « La » charité, dit-il, est le principe qui consomme » l'espérance et la foi ; c'est la charité qui saisit , » conserve et convertit. Le salut fut deman- » dé à Jésus -Christ, et il répondit : Uespé- > rance et la foi donnent ce qui est aimé. Donc » si l'on aime le Sauveur , alors il sauve : en effet » l'objet aimé est dans l'amour, et le Sauveur 3» aimé par conséquent. Car Dieu est charité ; et 3» qui reste dans la charité reste en Dieu , et Dieu y^ en lui. Quand le Christ dit que la oi justifie, il » parle de la foi vivifiée par l'amour , mais non 3» pas de la foi qu'ont les démons et les mauvais j» chrétiens. Qui donc connoît Jésus-Christ et ne » va pas au-devant de lui ; qui va au-devant de 3» Jésus-Christ et n'entre pas dans un commerce » intime avec lui, celui-là est exclu du salut'. »
* Nicol. Cusan. de pace fidei Dialog. 0pp. edit. Basil, p. 876 : « Vis igitur , Deum in Christo nobis benediclionem repromisisse vitae œternae? — Sic volo. Quapropter oportet credere Deo proiit Abraham credidit, ut sic credens justificetur cum fideîi Abraham, ad assequendam repromissionem in uno semine Abrahae Christo Jesu , quae repromissio est divina benedictio , omne bonum in se complicans. — Vis igitur, quod sola fides illa justificet ad perceptionem aeternae vitae?... Oportet autem, quod fides sit formata, nam sine operibus est mortua. »
2 Nicol. Cusan. Excitât. 1. ÏV. opp. éd. Bas. 15G5. p. 461. ÇAv, Lombard, l. !ÎI. dist. 23. c. 1. edit. 1516. p. 136 : 'c Credere
A ces paroles nous ajouterons un passage de Bellarmin, qui a vécu à peu près autant de temps après la réformation que Nicolas de Cuse a vécu auparavant. Commentant ces paroles de saint Paul , Gai. V. 6. : En Jésus-Christ, ni la circoncision ni V incirconcision ne servent de rien , mais la foi qui agit par la charité , le savant cardinal dit : « Pour prévenir toute erreur , l'Apôtre explique > quelle est la foi qu'il appelle justifiante. Ni la » circoncision ni V incirconcision , c'est-à-dire, ni » la loi donnée aux Juifs , ni les œuvres du païen » ne servent de rien , mais la foi qui agit par la » charité , c'est-à-dire encore , la foi qui est mue , » formée , et pour ainsi dire rendue vivante par » l'amour. Ainsi la charité est le principe vivifiant » de la foi , ainsi les catholiques disent avec raison » que sans les œuvres la foi est morte '. »
Finissons par les paroles d'un célèbre commentateur qui écrivoit au commencement du dix-septième siècle. Après avoir dit que nul homme ne sera justifié par les œuvres de la loi, saint Paul ajoute que Dieu a ouvert un autre moyen de salut;
in Deum est credendo amare , credendo in eum ire , credendo ei adhœrere , et ejus membris incorpoiari; pcr hanc fidem justificatur impius , ut deinde ipsa fides ineipiat per dilectionem operari; fides ergo, quam dœmones et falsi christiani iiabent, qualités mentis est, sed informis; quia sine charitate est. »
* Bellarm. de juiii/ic. 1. II. c. 4. 0pp. tom. ÎV. p. 709.
que par la foi en Jésus-Christ, la justice est donnée à tous les fidèles (Rom. 5, 20. 22.), Or, sur le mot fidèles y Corneille de la Pierre fait cette remarque : « Cette expression ne désigne pas le faux chrétien qui , comme les démons , se contente d'une foi vide et morte, mais ceux qui ont une foi formée par la charité; c'est-à-dire, ceux qui ne se bornent pas à croire les dogmes spéculatifs , mais qui montrent leur foi par les œuvres '. »
Cette doctrine , au reste , est tellement claire , tellement évidente , qu'elle se présente d'ellemême à l'exégète non prévenu. Ainsi Ileinroth , qui probablement n'a jamais lu un seul théologien catholique , dit dans sa Pistéodicée : La foi est la base y et la charité le principe de la vie spirituelle ' .
^ Cornelii a Lapide comment, in omnes âlvi Panli epist. edit. Antverp. 1705. p. 67.
2 Heimoth, pistéodicée, Leipzig 1826. p. 459. Nous pouvons nommer encore un savant laïque, Guillaume Beneke, auteur d'un commentaire sur l'Epïtre aux Romains ( Der Brief an aie Rômer) Heidelberg 1831. p. 64, 74, 145, 241. Mais comment l'auteur a-t-il trouvé la préexistence des âmes dans l'Epïtre aux Romains? Voiià ce que nous ne pouvons comprendre.
i5S § XYI. ^
Doctrine luthérienne et réformée touchant la Foi.
Quelle position prirent les réformateurs à l'égard du dogme catholique touchant la foi ? Telle est la question qui réclame avant tout notre attention. D'abord ils combattirent la distinction entre la foi vive et la foi morte ; et pourquoi ? C'est, disentils, que ces deux sortes de foi sont également fausses. Que si, de concert avec les scolastiques , ils avoient seulement représenté la foi morte comme incapable de justifier l'homme , cet enseignement seroit aussi conforme à l'Ecriture qu'à la saine raison ; mais qui le croiroit ? ils allèrent jusqu'à la révoquer en doute'. Qui ne voit, au reste , la nécessité de cette doctrine dans le système protestant ? Si détruisant l'intelligence , vous faites de la foi Touvrage de Dieu seul, alors il seroit absurde que jamais elle pût rester sans effet. Or il
* Luther, Auslegung des Brie f es an die Gai. à Tend, ciîé, p. 70. La foi n'est pas une si otiosa qualitas , une chose si inutile , si inerte , si morte , qu'elle soit encroûtée dans le cœur du pécheur comme une paille légère et inutile; ou comme une mouche qui reste dans une fente pendant l'hiver, jusqu'à ce que. le soleil, par ses rayons bienfaisans, vienne la réveiller et la rap^ peler à la vie.
n'en est point ainsi dans les principes catholiques; car ici l'inefficacité de la foi trouve son explication dans le libre arbitre , dans la résistance de la volonté. Précédemment ^ dans l'article de la prédestination , nous avons vu comment les protestans sont forcés de faire violence à l'Ecriture , par cela seul qu'ils rejettent la distinction dont il s'agit.
Mais il y a plus : l'idée de la foi vivifiée par l'amour, foi à laquelle l'Eglise attribue la vertu justifiante, est également rejetée par les luthériens et par les réformés. Dans la conférence dç Ratisbonne , en 1541, on étoit départ et d'autre tombé d'accord sur ce point : C'est donc une ferme et saine doctrine que l'homme pécheur est justifié par la foi vice et efficace , car cette foi nous rend justes et saints aux yeux de Dieu \ Or Luther rejeta cet article avec colère, il le qualifia de note misérable , rapetassée \ Qu'on nous permette
* « Firma igllur est et sana doctrina per fidem vivam et efficacem justificari hominem peccalorem ; nam per illam Deo grati et accepli sumus. »
2 Voyez dans Gescliichte des protest. Lehrbegr. IIP vol. II partie, p. 91 , comment Plank cherche à excuser ces paroles de Luther. — A l'heure qu'il est , plusieurs théologiens protestans, même ceux qui ne sont point rationalistes , rejettent bien loin l'enseignement de leurs Pères dans la foi. Cela sans doute n'a rien qui puisse nous surprendre. Mais si , d'une part , ces théologiens sont convaincus de la fausseté de cette même doctrine , ils w peuvent , d'autre part , mettre en doute l'infaillibilité des ré-
de citer le passage suivant : « Nos papistes et nos » sophistes, dit le patriarche de la réforme , ont » enseigné entre autres choses que l'on doit croire » en Jésus-Christ, et que la foi est le fondement » du salut. Cependant la foi ne peut justifier per- » sonne, ajoutent-ils, si elle n'est formée par la y> charité, c'est-à-dire, si elle n'a reçu sa due » forme de la charité. Or cela n'est pourtant pas » yrai ; c'est une pure invention , une fausse appa- » rence ; c'est une falsification trompeuse de l'E- » vangile.
» Ainsi donc ces fous de sophistes enseignent » que la foi doit recevoir de la charité son mode » et sa due forme. Bavardage ahsurde , radoterie » monstrueusement inutile ! car la seule foi qui » justifie , c'est la foi qui saisit Jésus-Christ par » la parole , la foi qui est parée , ornée de Jésus- » Christ , mais non pas celle qui renferme l'a-
formateurs,et ils substiti|ent au dogme enseigné par eux le dogme del'Eglise catholique. Ainsi, le Docteur Auguste Hahn, professeur à Leipzig , dans son écrit ûber die Lagede Chrisienthums... {De l'état actuel du christianisme, lettre à Bretsclmeider p. 64. ) dit ces paroles : « Dans l'Apologie , art. 3 , Mélanchthon rectifie l'idée catholique de la justilication par les bonnes œuvres. Il prouve que l'Evangile a complété la doctrine du vieux Testament sur la grâce de Dieu en Jésus-Christ ; grâce qui s'étend à tous ceux qui , avec des sentimens de pénitence , ont une foi vivante , animée, active par l'amour, etc. »— C'est un fait incontestable : les luthériens , même les plus dévoués à leur église , ont totalement perdu de vue la doctrine des réformateurs.
* mour. Car si la foi doit être ferme , inébran- » lable , à quoi donc pourroit-elle s'attacher qu'à » Jésus - Christ ? Car , dans les angoisses de la j» conscience, elle ne peut subsister sur aucun » autre fondement que sur cette pierre précieuse. » Ainsi, que la loi effraie l'homme, et que le poids » du péché l'accable , alors même , s'il a embrassé » Jésus-Christ par la foi, il peut croire qu'il est » juste et pieux. Et comment cela ? Comment » est-il juste de cette manière ? Par le noble » trésor, par la noble perle, par Jésus- Christ » qu'il possède dans son cœur'. »
Nous lisons encore dans le même écrit : « Quand » l'homme entend qu'il doit croire en Jésus- » Christ , mais que la foi ne peut lui être d'aucun » avantage, d'aucun secours, si l'amour ne se » joint encore à cette foi , pour lui donner la » vertu de justifier; quand l'homme entend cela, » disons-nous , nécessairement il doit tomber de » la foi dans le désespoir, et se tenir à lui-même » ce discours : Si la foi ne rend pas juste sans la » charité, la foi est inutile et ne vaut rien, et » c'est la charité qui seule justifie. Car si la foi » ne renferme point l'amour qui lui donne sa due » forme , c'est-à-dire^ la qualité et la propriété » de rendre juste , alors la foi n'est rien ; mais si
1 Luthers IFerke. ( OEuvres de Luther. ) éd. cie Witlenb. I. partie, p. 47, 6.
» la foi n'est rien y comment peut-elle justifier ? » Et pour étayer cette funeste , cette exécrable » doctrine, les adversaires citent le passage de la w première épltre aux Corinthiens, cliap. 13 : » Quand je parlerois toutes les langues des hommes » et des anges. ... ; quand j'aur ois le don de prophé- » tie^ et que je péiiétrerois tous les mystères ; quand » j'aurois toute la foi possible et capable dé » transporter les montagnes ; si je n ai pas la cha- » rite, je ne suis rien; passage qu'ils s'imaginent » être pour eux un mur d'airain. Anes grossiers, » sans intelligence , ils ne savent rien comprendre » ni rien voir dans les écrits de saint Paul ; et par » cette fausse interprétation , non-seulement ils » font violence aux paroles de l'Apôtre ; mais » encore ils renient Jésus - Clirist , et mettent » au néant tous ses bienfaits. Gardons - nous , » gardons -nous de cette erreur comme d'un » poison vraiment infernal et diabolique ; et » concluons avec l'Apôtre que nous sommes jus- » tifîés par la foi seule , et non per fidem charitate » formatam\ »
* Voy. l'oiiv. cit. p. 70. Les réformateurs reviennent souvent sur la foi vive et toujours avec une grande colère. Ainsi Luther dit, 0pp. Jen. tom. I. fol. 538. thés. IV : « Docent (sophistse) neque infusam Spiritu sancto fidem justificare nisi charitate sit formata. » Melancht. Loc. theoî. p. 85 : « Fingunt ( vulgus sophistarum) aliam fidem formatam, i. e. charitate conjunctam; aliam informem i. e. quœ sit etiam in impiis carentibus chari-
Qu'est-ce donc que la foi protestante ? C'est la confiance que nous sommes rentrés en grâce avec Dieu, et qu'en vue des mérites du Sauçeur , nous avons obtenu le pardon de nos péchés'. Mélanchtîion s'exprime avec plus de précision encore, lorsqu'il dit : La foi est une confiance absolue dans la miséricorde divine, sans aucun égard à nos bonnes ni à nos mauvaises actions\ Efforçonsnous toutefois de pénétrer plus avant encore dans la doctrine des réformateurs, et voyons ce qui donne à la foi le pouvoir de justifier. Voici comment s'exprime l'Apologie en termes négatifs : Ce nest ni par l'amour ni à cause de l'amour ; ce nest point par les œuvres que nous obtenons le
tate. » Calv. instit. 1. IIÏ. c. 4. n. 8. p. 196 : « Primo refutanda est , quœ in scholis volitat nugatoria fidei formatœ et informis distinctio , etc. »
* Confess. Aug. art. IV. fol. 13 : «Item docent, quod homines non possint justificari coram Deo propriis viribus, meritis aut operibus, sed gratis justificentur propter Christum per fidem, cum credunt se in gratiam recipi , et peccala remitti propter Christum , qui sua morte pro nostris peccatis satisfecit. »
2 Melancht. Loc. iheol. p. 93 : « Habes in quam partem fidei nomen usurpet scriptura , nempe pro eo , quod est fidere gratuita Dei misericordia , sine ullo operum nostrorum , sive bonorum , sive malorum respectu : quia de Christi plenitudine omnes accipimus. » La définition la plus complète est celle que donne Calvin , Institut. 1. III. c. 2. § 7. fol. 195 : « Justa fidei definitio nobis constabit , si dicamus esse divinœ erga nos benevolentiœ firmam certamque cognitionem , quae gratuites in Christo promissionis veritate fundata , per Spiritum sanctum et revelatur mentibus nostris et cordibus obsignatui'. »
pardon des péchés \ Voulons-nous une définition positive ? écoutons le livre de la Concorde : La foi justifiante, dit-il , est le moyen et V instrument qui saisit la grâce ( la miséricorde ) de Dieu et les mérites de Jésus - Christ \
Si, après cela, il restoit encore quelque obscurité sur la foi protestante , une comparaison , employée par Calvin, mettra sans doute ce sujet dans tout son jour. Osiander,, prédicateur à Nurenberg et plus tard à Kœnigsberg; Osiander, l'un des plus célèbres disciples de Luther, au commencement de la réforme y s'étoit permis d'ériger une théorie particulière sur la justification; mais une chose plus abominable encore , c'est que sa doctrine devient de tout point conforme à celle des
* Apolog. lY. de justifie. § 26. p. 76 : « Sola fide in Christum, non per dilectionem , non propter dilectionem aut opéra consequimur remissionem peccatorum , etsi dilcctio sequitur lîdem. ^>
^Solid. Declar. ÎIL de fidei justif. §36. p. 662 : « Fides enim tantum eam ob causam justificat, et inde vim illam habet, quod gratiam Dei et meritum Christi in promissione Evangelii tanquam médium et instrumentum apprehendit etamplectitur. « § 23. p. 659 : « et quidem neqiic contrilio , neque diiectio neque ulla alia virtus , sola tides est illud instrmuentum , quo gratiam l)ei , meritum Christi et remissionem peccatorum apprehendere et accipere possumus. »
Cette sorte de foi est désignée, par les théologiens allemands, sous le nom de foi instrumentale, foi comme moyen, comme organe. Nous conserverons cette dénomination, car elle abrège le discours. (Note du trad. )
catholiques , quand on explique dans leur vrai sens les expressions obscures qu'il emploie souvent sans les bien comprendre. La foi, dit-il, ne possède pas en elle-même la vertu justifiante; mais si elle nous obtient l'amitié de Dieu , c'est qu'elle reçoit essentiellement Jésus-Christ ; c'està-dire , dans le langage catholique , qu'elle transmet à l'homme la justice du Sauveur. A cela Calvin répond : « Moi aussi j'admets que la foi i> ne justifie point par sa propre vertu; car, s'il » en étoit ainsi, la foi étant toujours foible et » défectueuse, la justice de l'homme seroit impar- » faite. Ainsi la foi n'est que le moyen par lequel » Jésus -Christ est offert à Dieu : comme un » vase d'argile renfermant un trésor enrichit » l'homme, de même la foi sauve, justifie le » croyant'. »
* Calvin, instii. 1. 111. c. 11. § 7. fol. 2G2 : « Qiiod objicit, vimjustiticandi non inesse fideiex se ipsa, sed qualenns Cliristuin recipit, liJ3cnler admitto, nam si pcr se, vel intrinseca, ut loqmmtur, virUite justificaret fides, ut est seinper debilis et imperfecta, non efficeret hoc, nisi ex parte : sic manca esset justitia, quœ frustulum salutis nobis conferrct.... Neque tamen interea toîtuosas hujus sophistœ figuras admitto, quum dicit fidem esse Christum : quasi vero oUa ficlilis sit thésaurus, quod in ea reconditum sit aurum. Neque enim diversa ratio est, quia fides etiamsi nulhus per se dignitatis sit vel pretii , nos juslificat , Christum
afferendo , sicut olla pecuniis referta hominem locupletat
Jam expeditus est quoque nodus, quomodo intelligi debeat vocabulum lidei , ubi de justiticationc agitur. » Cfr. Apolog. ÏV. de justif. § 18. {). 71 : « Et rursus quoties nos de tide loquimur,
Nous l'avons entendu, la foi n'est point un écoulement de l'Esprit du Christ ; elle n'est point une puissance affranchissante, un principe de vie régénérant le fidèle; mais elle est à Jésus- Christ ce que le vase d'argile est au trésor. Comme le vase et le trésor ne deviennent pas une seule et même chose , comme l'un reste de l'argile et l'autre de l'or, de même la foi n'unit pas l'homme intimement à Jésus - Christ ; de même , entre le Christ et le fidèle , il n'existe que des rapports purement extérieurs. Jésus-Christ est la pureté môme, le chrétien est impur dans son esprit et dans son cœur; le Christ est offert à Dieu par son disciple, et son disciple ne devient pas un sacrifice agréable à Dieu.
Toutefois les réformateurs ne pouvoientsans inconséquence donner une autre idée de la foi. Car sitôt qu'ils établissoient en principe que notre justice est hors de nous, nécessairement ils dévoient expliquer, d'une manière conforme à cette doctrine , l'application qui nous est faite de l'obéissance du Sauveur : ils dévoient appeler appropriation de cette obéissance cela même qui ne la rend pas notre propriété intérieure , qui ne la
intelligi volumiis objectum , scilicet miseiicordiam promissam. Nam fides non ideo juslificat , aut salvat , quia ipsa sit opus per se dignum, sed tantum quia accipit misericordiam promissam. » Cfr. Chemnit. Exam. concil. Trident. P. I. p. 294.
rend pas tellement notre , que nous devenions de notre côté obéissans à Jésus-Christ. Or il en est de cette nouvelle appropriation des mérites à peu près comme d'une personne qui, ayant acheté un livre savant, s'imagineroit par cela seul être elle-même bien savante , quand elle ne se seroit point approprié le contenu de ce livre. A présent ou jamais nous devons comprendre pourquoi les protestans, foulant aux pieds la parole évangélique, rejettent l'enseignement de l'Eglise sur la foi justifiante. Au reste Calvin emprunta vraisemblablement à Luther la comparaison du vase et de l'or qu'il contient ; car ce dernier, bien qu'il n'y donne pas autant de développemens , en fait aussi un fréquent usage'.
Ce qui vient d'être dit nous donne également la clef de ces paroles de Luther : « Maintenant tu vois » combien est riche l'homme chrétien. Quand il s> le voudroit, il ne peut perdre son salut par )) aucun péché, si ce n'est qu'il veuille ne pas » croire ; car si nous exceptons les péchés opposés » à la foi, nul ne peut l'exclure du salut. Quand » la foi retourne aux promesses du baptême , ou i» quand elle ne s'en est point écartée , tous les
* Commentaire de Luther sur VEpître aux Galates. édit. de Witt. Impartie, p. 70 : « Pourquoi la foi justifie-t-elle? En voici la raison ; c'est qu'elle saisit et conserve le noble et précieux trésor , savoir Jésus-Christ. »
» péchés sont absorbés en un instant par cetto » même foi, ou plutôt par la véracité divine; » car Dieu ne peut se nier lui-même lorsque tu le » confesses et t'abandonnes avec confiance en » ses promesses. Le repentir et la confession des )) péchés 5 la satisfaction et toutes ces œuvres in- » ventées par les hommes; tout cela t'abandon- » nera bientôt, te rendra malheureux, si, oubliant » la véracité divine , tu te reposes sur ces vaines » pratiques de la superstition humaine. Vanité des » vanités , affliction de l'esprit et du cœur est tout » ce qui se fait hors de la foi en la véracité di- » vine '. »
D'après ce passage, la foi est compatible avec les
1 Luther, de captivit. Babyl. tom. II. fol. 284 : « Ita vides, quam dives sit horao cbristianus, etiam volens non potest perdere salutem suam quantiscunque peccatis, nisi nolit credere. Nulla enim peccata eum possunt damnare, nisisola incredulitas. Ccetera omnia , si redeat vel stet fidesin promissionem divinara baptisato factam, in momento absorbentur pereamdem fidem,etc. »
On connoît la lettre que Luther écrivit de Wartbourg , en 1521, à son ami Mélanchthon. Evidemment, quand il traça ces lignes , il se trouvoit , pour ne rien dire de plus , dans une situation d'esprit bien étrange. Nous ne prendrons donc point ses paroles à la dernière rigueur ; mais il n'est pas moins vrai qu'elles sont très significatives dans l'histoire du dogme luthérien. « Sois pécheur et pèche fortement, » écrit le restaurateur de l'Evangile; <i pèche fortement ; mais plus fortement encore crois et te réjouis en Jésus-Christ , le vainqueur du péché , de la mort et du monde. Nous devons pécher tant que nous sommes ici-bas. Cette vie n'est pas la demeure de la justice ; mais nous attendons , dit saint Pierre, de nouveaux cieux et une nouvelle terre où la justice fait
plus grands péchés ; mais vainement Luther cherche-t-il partout à s'appuyer sur le témoignage de saint Paul : assurément ce n'est pas cette foi là que recommande , qu'exalte l'Apôtre des nations. Nous ne pouvons voir pour nous dans
son séjour. Il suffit c[ue , par les richesses de la gloire de Dieu , nous connoissions l'Agneau qui enlève les péchés du monde. Dès lors le péché ne peut nous arracher de Jésus-Christ , quand en un jour nous commettrions cent mille meurtres, cent mille adultères. » Epist. Dr.Mart. Luth, à Joli. Aurifabro coW. tom. I. Jena 1656. 4. p. 345. b. : «Si gratiœ preedicator es : gratiam non tictam sed veram praedica : si vera gratia est , verum non tictum peccatum ferto, Deus non facit salvos ficte peccatores.
Esto peccator et pecca fortiter : sed fortius fide et gaude in Christo : qui victor est peccati , mortis et mundi : peccandum est , quamdiu hic sumus. Vita haec non est habitatio justitiae; sed expectamus , ait Petrus, cœlos novos et terram novam, in quibus justilia habitat.
Sufficit quod agnovimus per divitias gloriae Dei agnum , qui tolUtpeccata mundi : ah hoc non aveilet nos peccatum , etiamsi millies , millies uno die fornicemur aut occidamus. Putas tam parvum esse pretium et redemtionem pro peccatis nostris factam in tanlo ac tali agno ? »
( On trouve dans les écrits de Luther une foule de semblables passages. « Les âmes pieuses, dit-il encore, qui font le bien pour gagner le royaume des cieux , non-seulement n'y parviendront jamais ; mais il faut même les compter parmi les impies ; et il est plus urgent de se prémunir contre les bonnes œuvres que contre le péché. » (0pp. Wittenb. tom. VL fol. 160. )
La meilleure explication des passages qu'on vient de lire , c'est , à notre avis , que Luther cherchoit à tranquilliser sa conscience. Car il étoit fort vicieux , dit Calvin ; plût à Dieu qu'il eût eu soin de réfréner davantage T intempérance qui houillonnoit en lui de tout côté! Plût à Dieu qu'il eût songé davantage à reconnoitre ses vices. ( Schlussenb. , theol. Calv. 1. II,
les paroles du Réformateur, que le vase d'argile de Calvin, que cette grâce extérieure qui justifie sans détruire le péché , sans créer dans le fidèle un cœur nouveau. Luther ajoute : « Si l'on pouvoit commettre un adultère dans la foi , ce ne seroit point un péché \ Or, nous le demandons, ces paroles sont-elles conformes à la doctrine de saint Paul ? ces paroles sont-elles d'un chrétien ? Nous trouvons aussi dans Mélanchthon un grand nombre de semblables passages : « Quoique tu » fasses, dit-il , que tu manges , que tu boives , » que tu enseignes , que tu travailles de la main ; » je dis même : est-il évident que tu pèches dans » ces actions , n'aie aucun égard à tes œuvres ; :» considère les promesses de Dieu , et crois avec » confiance que tu n'as plus de juge dans le ciel , » mais un bon père rempli pour toi du plus tendre » amour '. » En langage clair voici ce que signifient ces paroles : Que tu sois voleur, adultère,
p. 126. ) — Lorsqu'on alloit se livrer à la débauche, on disoit proverbialement en Allemagne : Aujourd' hui nous nous en donnerons à la Luther : Hodiè îutheranicè vivemus. (Noie du trad. )
* Luther, disput. tom. L p. 623 : « Si in Me fieri posseladullerium , peccatum non esset. »
2 Melancht. loc. theol. p. 92 : u Qualiacunque sint opéra, comedere , bibere , laborare manu , docere , addo etiam , ut sint palam peccata etc. » Je concevrois plus facilement, je l'avoue, la nuit et le jour sous une seule idée , qu'un homme ayant la foi décrite par saint Paul, et pratiquant la morale de Mélan-
parjura, homicide, n importe; seulement n oublie pas que Dieu est un excellent vieillard qui a su pardonner bien avant que tu ne susses pécher.
Jusqu'ici cependant nous n'avons envisagé la foi protestante que sous un seul point de vue, c'est-à-dire , dans ses rapports avec la justification; reste à la considérer comme source d'amour , comme principe enfantant toutes les vertus. A cet égard Luther définit la foi à peu près comme les catholiques définissent l'amour de Dieu dans l'homme régénéré. Nous pourrions citer les écrits du Réformateur sur la liberté chrétienne et sur les bonnes œuvres. Et qui ne connoît la brillante définition qu'il donne de la foi dans son Commentaire sur l'Epître aux Romains ? « La foi , dit-il , est en » nous l'ouvrage du Créateur. Détruisant le vieil » homme, nous faisant renaître de Dieu, elle nous » transforme en de tout autres créatures ; elle re- » nouvelle notre cœur, notre âme , toutes nos fa- » cuites, par la communication du Saint-Esprit. » Vivante et active , la foi pratique constamment » la vertu ; jamais elle ne regarde en arrière ; tou- » jours elle avance dans le chemin de la justice; » toujours elle est occupée à faire le bien. »
Ici le père de la Réforme, en contradiction
chthon. Qu'est-ce qui empêche de représenter le fidèle colère , impudique etc. , dès que l'on allie la foi aux plus grands péchés?
formelle avec lui-même, enseigne que la foi régénère fout l'homme intérieur , qu'elle est enfantée par toutes les forces de la nature humaine. C'est ainsi qu'il rend un témoignage éclatant à la puissance du Sauveur sur le péché et sur la mort. Ailleurs, dans son Commentaire sur l'Epî ^ tre aux Galates , il appelle également la foi le cœur juste, la volonté droite y V esprit régénéré; c'està-dire le principe de toutes les vertus , le germe déposé dans notre âme par l'Esprit saint '.
Examen des preuves spéculatives et des preuves pratiques que les protestans apportent en faveur de leur doctrine sur la Foi,
§ XVIL
Examen des preuves spéculatives.
Mais pourquoi les réformateurs, distinguant deux côtés dans la foi , lui attribuent-ils , d'une part, la vertu de justifier; d'autre part, celle d'agir par l'amour, d'enfanter les bonnes œuvres ?
* Auslegung des Briefes an die Gai. edit. allem. de Wittenb. i'« partie, p. 143. On trouve dans cet écrit un grand nombre de semblables passages.
Sur quel fondement repose cette distinction? Pour Luther et ses sectateurs, ils la croyoient appuyée sur des preuves évidentes , irrésistibles : la raison, la morale, tout à leur avis dépose en faveur de cet enseignement. Or voyons d'abord quelles sont les preuves de raison.
Considérée comme l'instrument qui embrasse la miséricorde divine en Jésus-Christ, la foi, disent-ils, est l'œuvre le plus excellent de tous les œuvres : ayant Dieu pour seul auteur , elle n'est souillée par rien de ce qui est humain. Mais au contraire , entendons-nous par la foi l'amour et les sentimens qu'elle éveille dans le cœur, dès lors cessant d/être elle-même, elle n'est plus qu'un rejeton de l'arbre planté de la main divine ; puis, inhérente à l'homme pécheur, elle partage ses vices et ses imperfections'. Or la justification est l'ouvrage de Dieu seul ; donc c'est la foi comme instrument et non pas la foi active par l'amour qui justifie; donc vous voilà forcés d'admettre la distinction dont il s'agit. Ainsi raisonnoient le patriarche de la réforme et ses disciples.
Ces erreurs qui , pour le dire en passant , ont leur fondement dans la doctrine que Dieu seul opère le salut de l'homme ; ces erreurs , disons-
1 Luther, de captivit. Babyl. 0pp. tom. IL p. 284 : « Opus est enim omnium operum excelleritissimimi , et arduissimum, quo solo , eliamsi caeteris omnibus carere cogereris servaberis.
nous 5 sont trop claires , trop évidentes par elles - mêmes , pour qu'il soit besoin d'en faire voir toute la monstruosité. Voici, en deux mots, ce que signifient les paroles de Luther : C'est Dieu qui , dans le cœur du fidèle , a foi en luimême et espérance dans ses promesses ; et comme , en toutes choses , il ne ne se complaît qu'en ses ouvrages , il ne voit en nous d'un œil satisfait que ce seul acte de sa miséricorde.
Cependant quoique l'absurdité soit manifeste , nous ne devons point passer outre sans entrer plus avant dans cette doctrine. Suivant les luthériens , toute la vie supérieure du juste est exclusivement l'œuvre de Dieu. Pourquoi donc ne disent-ils pas également : Dieu aime en nousl et pourquoi ne lui accordent-ils pas autant de complaisance dans cet ouvrage, qu'en celui par lequel il croît au fond de nos âmes ? Quoi ! l'amour n'est-il pas aussi l'ouvrage de Dieu ? Ne nous a-t-il pas été mérité par Jésus-Christ? Pourquoi donc, encore une fois. Dieu voit-il avec prédilection la foi dont il est l'auteur, tandis qu'il ne regarde qu'avec colère l'amour qu'il enfante également dans nos cœurs? Les protestans disent que dans l'amour il y a déjà quelque chose de l'homme et d'imparfait par
Est enim opus Dei , non hominis , sicut Paulus docet ; caetera nobiscum et per nos operalur, hoc unicum in nobis et sine nobis operatur. »
conséquent. Mais cette réponse, comme chacun le voit, ne peut en aucune manière s'adapter à leurs principes ; car assurément ce qu'ils appellent œuvre du Saint-Esprit, ce n'est pas ce que la charité a de défectueux, c'est-à-dire, ce qui n'est pas charité. Et ce qu'il y a d'impur et d'étranger dans l'amour , Dieu ne pourroit-il pas en faire le discernement , puis agréer comme son ouvrage ce que lui-même y a mis ?
Une raison plus forte encore devroit enfin dessiller les yeux aux luthériens. Que la foi soit l'œuvre de Dieu seul , nous le voulons pour un instant ; mais , qu'on nous le dise , n'a-t-elle pas aussi ses jours d'épreuve ? Ne fait-elle jamais entendre des cris de frayeur et de détresse ? Pouvant à peine se tenir debout appuyée sur le bâton de la prescience divine , souvent , disent les symboles luthériens (l'Apologie), elle va se perdre jusque dans le doute en l'existence de Dieu. Vainement Luther s'étoit-il attaché de toutes ses forces à la foi justifiante; il avoit lui-même à soutenir de rudes combats. Et comment repoussoit-il les coups de l'ennemi? Pour chasser la tristesse par la joie , il se déchaînoit avec fureur contre le papisme '. Ainsi donc point de milieu : ou
^ Ici nous nous permettions de citer quelques passages du Réformateur. Dans un ouvrage intitulé Tischreden^ ( discours familiers ) Jena 1G03, p. 166 et suiv., il dit : « J'ai tout cru
c'est la bonté divine qui met le doute et le désespoir dans la foi ; ou bien nous voilà forcé de reconnoître, dans celle-ci, comme dans l'amour, quelque chose d'humain; nous voilà forcé de dire aussi : DieM n^où au fond de nos âmes, mais c'est l'homme qui doute et désespère. Or si, dans la foi , cette altération de l'ouvrage divin ne détourne point les regards de Dieu , pourquoi ce
sur la foi du Pape et des moines; mais à présent ce que dit Jésus-Christ, qui certes ne ment point, je ne le crois, je ne puis le croire assez fermement. C'est là une chose fâcheuse; n'en parlons plus jusqu'à l'autre vie. » Ibid. p. 167 : « L'esprit est prompt et la chair est foible, « dit Jésus-Christ en parlant de lui-même. Saint-Paul dit aussi : « L'esprit voudroit se donner entièrement à Dieu , aller à lui dans la foi et l'obéissance ; mais la raison^ la chair et les sens résistent ; iis ne veulent ni ne peuvent obéir. Aussi Dieu, Notre-Seigneur, a-t-il patience avec nous; il n'éteint pas la mèche encore fumante, car les fidèles ont seulement les prémices de l'esprit, mais non la dîme et la perfection. » — « Comme quelqu'un demandoit pourquoi Dieu ne nous donne pas une connoissance parfaite, le Docteur Martin Luther répondit : Si un mortel pouvoit croire véritablement, il ne pourroit de joie ni boire, ni manger, ni faire quoi que ce soit. » — « Un jour on chanloit à la table du docteur Martin Luther ces paroles du Prophète Osée : Hœc dicit Dominus. Alors le docteur Luther dit au docteur Jouas : aussi peu que vous croyez que ce chant soit beau , aussi peu je crois assez fermement que la théologie soit vraie. J'aime tendrement ma femme, je l'aime plus que moi-même ; oui, n'en doutez pas, je mourrois volontiers pour elle et pour ma pauvre petite enfant. J'aime tendrement Jésus-Christ qui , par son sang , m'a délivré de la puissance et de la tyrannie du démon ; mais ma foi devroit être beaucoup plus grande et beaucoup plus vive. Ah! Seigneur^, n'entrez pas en jugement avec votre serviteur, etc. »
qu*il y a d'humain dans la charité Tempêcheroit-il de voir d'un œil de complaisance ce qui en elle est un écoulement de son esprit ?
Mais la charité , disent les luthériens , a sa racine dans la foi; donc elle n'est plus l'ouvrage primitif de Dieu.
Evidemment ce n'est pas l'incroyance jointe à la foi , mais c'est la foi seule qui , aidée de la grâce, enfante l'amour : ainsi l'amour n'est pas moins que la foi l'ouvrage de Dieu , puisqu'il est le pur effet d'un principe divin. D'ailleurs , s'il y avoit quelque chose de défectueux dans l'amour , cela sans doute, comme déjà nous l'avons dit, ne seroit point l'amour même, mais seulement le résultat d'une imperfection dans la foi. En d'autres termes, comme l'imperfection, c'est-àdire l'absence de l'être ne peut rien produire, un plus petit amour ne suppose qu'une plus petite foi ; mais la première de ces vertus est divine comme la seconde , bien qu'elle lui soit postérieure en ce sens qu'elle en découle. La flamme n'est pas moins feu que l'étincelle , quoique l'étincelle précède la flamme.
Ainsi , de quelque côté que nous portions nos regards , nous ne découvrons rien à l'appui de la doctrine que nous combattons. Mais il y a plus : elle est diamétralement opposée à l'Ecriture sainte. Jésus-Christ dit (Jean XIY 21, 23) : Celui qui
m aime sera aimé de mon Père , et je V aimerai aussi, (Voyez encore I Cor. VIII, o.). Il faut donc aimer Dieu pour être aimé de Dieu : donc la foi ne justifie l'homme , ne lui obtient l'amitié de Dieu qu'autant qu'elle aime, qu'autant qu'elle agit par la charité.
Mais disons le fond de notre pensée. Quand les réformateurs distinguoient entre la foi instrumentale et la foi active par l'amour, avoient-ils des idées claires , précises , bien déterminées ? se comprenoient-ils eux-mêmes ? Nous ne le pensons pas ; et pour nous en convaincre , il suffît de rechercher d'une part , ce qu'est en elle-même la foi protestante (la confiance) ; d'autre part, ce qu'elle est dans le système des réformateurs. D'abord il est incontestable , et les nouveaux docteurs n'en disconviennent pas, que l'amour est le rejeton, le fruit de la foi. Donc l'amour est renfermé dans la foi ; car autrement il n'en pourroit naître ; donc l'amour est une modification de la foi , disons mieux, la foi même sous une autre forme, de telle sorte que l'on ne peut séparer ces deux vertus. Mais ne pourrions - nous pas ajouter que , selon ces principes, l'amour est la foi dans son essence et dans un degré plus élevé? Dans son essence y puisque la foi se manifeste dans l'amour comme la cause dans l'effet, comme le principe dans la conséquence, comme la racine dans l'arbre :
dans un degré plus éleçé, puisque la foî ne devient charité qu'en recevant un plus grand développement. Ainsi 5 en tant qu'elle embrasse Jésus- Christ , qu'elle a pour objet la rémission des péchés, la foi comprend déjà l'amour même. Donc l'amour est aussi l'organe qui saisit Jésus-Christ par la confiance ; donc la foi vive est en même temps la foi comme instrument.
Plusieurs voies nous conduisent à la même vérité. A l'idée de justice en Dieu, conçue indépendamment de ses autres perfections, correspond dans l'homme un sentiment de crainte, de frayeur, d'épouvante. Si donc nous attachons à l'idée du souverain Etre celle de bonté , d'amour, de pardon des péchés , évidemment cela révèle un mouvement analogue dans notre âme; c'est-àdire un principe , un germe d'amour ; car l'amour seul conçoit Dieu comme un père bon, clément, miséricordieux. Ainsi donc , à parler exactement , ce n'est pas la foi , fiducia , qui existe en premier lieu ; mais cette vertu naît au contraire de la charité, qui à son tour ne se développe, ne se vivifie que lorsqu'elle est appuyée sur la confiance. Telle est aussi la doctrine de l'Ecriture sainte ( Voy. Rom. V. S. VIII, 15, 16.).
D'un autre côté, la confiance en Jésus-Christ, car, pour le répéter, c'est là ce qu'entendent les protestans par le mot foi; la confiance, disons-nous,
implique un mouvement, un élan de l'âme vers le Sauveur. En effet, si nous avons confiance en Jésus-Christ , c'est que Dieu , ravivant tout notre être, nous pousse à nous tourner vers le Rédempteur ; c'est qu'il fait naître en nous des besoins profonds qui ne peuvent être satisfaits que dans le Crucifié. Or qu'est-ce que cela sinon l'amour ? Ces désirs qui semblent étendre et raréfier tout notre cœur, cet entraînement vers Jésus- Clirlst, ce besoin de nous unir à lui, de reposer en lui, de ne trouver de salut qu'en lui; encore une fois, qu'est-ce que cela sinon l'amour, sinon la charité? Ainsi, considéré sous ce point de vue, l'amour est encore le fondement, la condition nécessaire de la confiance ; bien mieux , l'amour est la confiance même , puisque Fêtre se reproduit dans tous ses effets immédiats'.
^ Jacob. Sadoi. Cardinal. S. R. E. ad Principes Qerm. oratio, opp. éd. Ver. MDGCXXXVIIÎ, tom. Il, p. 359 — 60, dit très bien : « ïllud praeterea docto homioe indignum : qiiod, cum istam ipsam fidem , in qua una hœretis , a Spiritu saucto nobis concediîis dari, non videtis eam in amore et charitate esse datam. Quid enim aliud Spiriîus sancîus est, quam amor? Quod etiam ut prœtereatur , cum îidem esse flduciam affirmatis , qua certo confidimus nostra nobis peccata a Deo per Christum fuisse ignota , spem , quamvis imprudentes , in bac fiducia inseritis : non enim sine spe potest esse fiducia. Quod si spem , profecto etiam amorem , sic enim confidimus nostra peccata nobis condonari , non modo id speremus, sed etiam amando optandoque expectamus, ut ita sit : quoniam omnis ratio spei et fidiicite , quacumque verseîui- in re, amore rei illius innixa est, qîiam nos esse adepîoâ
Au reste, ce n'est qu'en confondant ia prédication de FEvangile avec l'assentiment que nous y donnons, qu'on a pu jamais parvenir à une autre doctrine. Sans doute le Sauveur , Celui qui ôte les péchés du monde , s'annonce d'abord d'une manière extérieure ijustùia extra nos; mais avons-nous reconnu, confessé cette Justice hors de nous y l'image divine s'éveille dans nos âmes, nous sommes entraînés vers l'Agneau de Dieu (amour naissant). Brisant alors les liens du péché, nous allons à Jésus-Christ pleins de confiance (nous espérons en lui); et enfin nous nous arrachons au monde , et ne vivons plus qu'en Dieu (justiîia intra nos, lîihœrenSy infusa). Ainsi l'assentiment aux vérités révélées (la foi dans le sens catholique) est, sans contredit, la première chose qui existe dans l'homme ; c'est le fondement et la
aul adepturos confidimus. Ita in fide vera spes et charitas sic implicita est , ut nullum eorum ab aliis possit divelli. » Saint Ambroise, Fxposit, Evangelic. Luc. VÏII : « Ex fide caritas, ex caritate spes et rursus in se sancto quodam circuitu refunduntur. » En effet la fiducia est , d'après la définition des scolastiques, la corroboraîa spes. Bellarm. de justif. 1. Le. 13 : <( Quarta disposiiio ( ad justiiicationem ) dilectio est. Statim enim ac incipit aliquis sperare ab alio beneiicium , incipit etiam eumdem diligere ut benefactorem , atque auctorem omnis boni , quod sperat . . . Porro dilectionem aliquam prioiem esse remissione peccatorum , vel tempore , si sit dilectio imperfecta , vel certe natura, si sit perfecla, et ex tolo corde, atque ad eam dispoiiere,etc. »
racine de la justification , en sorte que l'amoui' est enfanté par la foi. Mais, au contraire, enten-« dons -nous par la foi Téspérance au pardon des péchés , alors elle ne s'offre plus comme précédant l'amour divin ; alors elle ne peut plus , par ses propres forces, opérer la justification; car la confiance n'est elle-même qu'un mouvement de l'amour. De là il suit que nous n'obtenons pas d'abord le pardon de nos péchés, de sorte que l'amour ait sa racine dans le sentiment de ce bienfait; mais c'est au contraire parce que nous aimons, parce que nous espérons par l'amour, que nos péchés nous sont remis. Le pardon des péchés et la sanctification sont deux choses simultanées dans la vie intérieure ; ou , comme s'exprime excellemment Thomas d'Aquin , l'infusion de la grâce et la rémission de l'offense sont une seule et même chose, comme l'illumination et l'expulsion des ténèbres sont une ' .
Selon l'Apologie et le livre de la Concorde , ce n'est ni la contrition ni l'amour, ce n'est aucune vertu quelconque, mais la foi seule qui perçoit les mérites du Christ, et justifie l'homme'. Or quelle est la conséquence de cette assertion ?
* Prim. seq., q. CXIII. art. VI : « Idem est gratiae infusio et culpae remissio , sicut idem est illûminatio et tenebrarum expiilsio. »
2 Solid. Declar. III, de fid. justif. § 53. p. 659 : « Ncque
c'est que la foi justifiante est radicalement distincte de la yerfu en général , et de l'amour en particulier. Cette doctrine est-elle fondée ? cette doctrine présente-t-elle un sens à l'esprit? que l'on en juge par les réflexions qui viennent d'être soumises au lecteur.