‹ La symbolique (volume 2)Chapitre 22 sur 37 · I. ih · texte numérisé non relu

I. ih

Bans toute la vie spirituelle , nous voyons se reproduire la loi que nous avons constatée tout à rheure. Ainsi l'innocence qui vient à se reconnoître , se perd ordinairement dans cet acte même ; ainsi la pensée de la pureté de l'acte que nous allons faire , la rend souvent impure aux yeux de Dieu. Apprenez-le du grand Maître : « Il faut que notre main droite ignore ce que fait notre main gauche. » Remplie de douleurs à la fois et de consolations , la vie des saints se développe paisible, sans bruit, sans éclat; la sainteté ne se glorifie pas elle-même : elle abandonne à Dieu son propre jugement. Mais êtes - vous luthérien, réformé, demandez à cet homme ce qu'il pense de lui-même, et sur sa parole regardezle comme un saint dès cette vie ; puis dites avec Vos maîtres que la sainteté n'est qu'un vain nom , qu'il n'est point de saints au ciel ni sur la terre. Pour nous , la présence d'un homme qui déclareroit nettement être assuré de son salut, nous frapperoit d'une impression pénible ; et probablement nous ne pourrions nous défendre de la pensée , qu'il y a quelque chose de diabolique dans cet homme-là.

Cependant , il faut le reconnoître , cette doctrine renferme encore un côté vrai. Individualisant les vérités chrétiennes , les réformateurs proclamèrent l'obligation de se les appliquer à soi-même; ils

voulurent que le fidèle considérât les promesses évangéliques comme le concernant en particulier.

Des bonnes OEuvres.

§ XXL

Doctrine catholique sur les bonnes OEuvres.

Par bonnes œuvres l'Eglise entend tous les actes moraux de l'homme justifié en Jésus-Christ , ou si l'on yeut^les fruits de la volonté droite, de l'amour dirigé par la foi. ïl ne s'agit donc point de dévotions 5 de cérémonies , de pratiques extérieures. Puisque l'Eglise ne voit plus de péché dans l'homme régénéré; puisqu'elle enseigne que toutes ses facultés sont saintes , agréables à Dieu , il s'ensuit qu'elle doit soutenir la possibilité , l'existence et le mérite des bonnes œuvres. On voit aussi que, par une conséquence non moins rigoureuse , elle peut exiger l'accomplissement de la loi.

Mais avant tout , nous devons bien le remarquer^ l'Eglise n'appelle bonnes que les œuvres faites en

Jésus-Christ; elle ne parle de l'accomplissement de la loi que dans Jésus-Christ. Yoici sur ce point l'enseignement du concile de Trente : « Puisque Jésus-Christ, comme le chef dans les membres , comme la vigne dans ses pampres , répand sans cesse sa vertu dans ceux qui sont justifiés, vertu qui précède, accompagne et suit toujours les bonnes œuvres , et sans laquelle elles ne pourroient en aucune manière être méritoires ni agréables à Dieu, il faut croire qu'il ne manque plus rien à ceux qui sont justifiés, pour être estimés avoir, par ces bonnes œuvres faites en la vertu de Dieu , pleinement satisfait à la loi divine, selon l'état de la vie présente, et avoir mérité la vie éternelle , pour l'obtenir en son temps , pourvu toutefois qu'ils ineurent dans la grâce \ »

On voit également par ce passage dans quel sens les œuvres sont appelées méritoires. Partant de ce dogme fondamental de toute vraie religion , que Dieu nous a donné l'existence, qu^il nous réserve le ciel par un amour purement gratuit ; supposant d'ailleurs la foi dans cette vérité , nous appelons méritoires les œuvres qui sont faites librement dans la vertu de Jésus-Christ; et c'est pourquoi le saint concile ajoute : La bonté de Dieu est si grande quil regarde ses dons comme nos

^ Conc. Trid. sess. VI. c. 16.

propres actions'. Telle est l'idée que l'Eglise a dans tous les siècles attachée au mot mérite. Ainsi la proposition , Le chrétien doit mériter la vie éternelle y veut dire qu'il doit en devenir digne par le Sauveur; qu'entre le ciel et l'homme il doit s'étahlir une liaison intime % un rapport

^ Que telle soit la doctrine catholique sur les bonnes œuvres , Calvin lui-même le reconnoît formellement. Il dit : Instit. 1. III. c. XI. § 14. p. 266 : « Subtile elTugium se habere putant sophistse, qui sibi ex Scripturse depravatione et inanibus cavillis , ludos et delicias faciunt; nam opéra (les œuvres dont saint Paul dit qu'elles ne justifient pas ) exponunt , quse litteraliter tantum et liberi arbitrii conatu extra Christi gratiam faciunt homines necdum regeniti , id verô ad opéra spiritualia spectare negant (avec droit). ïta secundum eos tam fide quam operibus justificatur homo , modo ne sint propria ipsius opéra , sed dona Christi et regenerationis fructus. » Au reste , le catholique ne dit pas : l'homme est justifié tam fide quàm operibus, comme si la foi et les œuvres étoient deux choses indépendantes l'une de l'autre.

2 Thomas d'Aquin s'exprime excellemment sur ce sujet : L'idée de mérite , dit-il , est fondée sur l'idée de justice ( dans le sens grec et dans le sens latin du mot). Or la justice absolue ne peut avoir lieu que d'égal à égal. Donner autant du sien qu'on a reçu ou que l'on recevra, c'est donner d'après mérite, c'est agir justement; ce qui suppose égalité parfaite entre les deux parties. Dans ce sens , il ne peut être question de mérite devant Dieu , puisque nous ne lui offrons rien du nôtre , rien que nous n'ayons reçu de lui ; puisqu'on conséquence il ne nous rend pas du sien en échange de ce que nous lui donnons. Si donc il est parlé dans VEcriture-Sainte de récompenses réservées à la vertu ; s'il y est dit que chacun recevra selon ses œuvres ; il ne s'agit que d'une justice et d'un mérite conditionnels. Loc cit. Q. GXII. art. I : « Manifestum est autem , quod inter Deum et hominem est maxima inapqualitas , in infinitum enim distant ; totum quod est hominis bonum , est a Deo, unde non potest hominis a Deo esse

aussi étroit qu'entre le principe et la conséquence, c'est-à-dire entre la sanctification et la glorification. Puisque la justice est inhérente au fidèle y profondément enracinée en lui , il s'ensuit que le salut de l'homme, enté sur cette justice, se développe et croît par les bonnes œuvres. La semence céleste jetée dans le juste doit porter des fruits pour le ciel'.

Si plus haut nous ne pouvions mériter la grâce qui précède la régénération , en ce moment l'état de la question est changé. Alors , en effet , la grâce et la nature déchue , Dieu et l'homme coupable étoient en présence ; mais à cette heure il n'en est plus ainsi. Si, abandonné à ses propres forces,

justitia secundum absoîutam œqiiaîitaîem , sed secundiim proportionem quandam , in quantum scilicet uterque operatur secundum modum suum. Modus autem et mensura humanae virtutis homini est a Deo , et ideo meritum hominis apud^Beum esse non potesî , nisi secundum prœsuppositionem divinaî ordinationis : ita se. ut id homo consequatur a Deo , per suam operationem, quasi mercedem, ad quod Deus ei virtutem operandi deputavit, Sicut etiam res natmales hoc consequuntur per proprios motus et operationes , ad quod a Deo sunt ordinatœ. Differenter tamen , quia creatma rationalis seipsam movet ad agendum per liberum arbitrium , unde sua actio habet rationem meriti : quod non est in aliis creaturis. »

1 Répondant à la question , si nous pouvons arriver au Ciel sans la grâce, et si nous en devenons dignes avec la grâce, le même docteur écrit ces paroles. Q. CXII. Art. Il : « Non potest homo mereri absque gratia vitam œternam per piira naturalia , quia scilicet meritum hominis dependet ex pra'ordinationc divina. Actus autem cujuscunque rei non ordinatur divinitus ad aliquid

l'homme ne peut arriver jusqu'au Créateur, il existe déjà dans le fidèle régénéré, un principe divin qui l'élève infiniment , une force surnaturelle qui porte en elle-même le germe du salut. Toutefois 5 par cet enseignement , la grâce du salut ne cesse point d'être grâce : car elle est renfermée dans celle de la justification ; en sorte qu'en donnant l'une , Dieu accorde l'autre nécessairement. Aussi le concile de Trente fait-il observer, dans l'article des bonnes œuvres, que sa doctrine ne peut donner lieu à la vaine gloire ; que celui qui se glorifie doit se glorifier dans le Seigneur. Après cela , faut-il le remarquer ? le salut n'est pas le fruit des œuvres mêmes , des œuvres prises

excedens proportionem virtutis, quse est principium actus : hoc enim est ex institutione divinae providentiae , ut nihil agat ultra suam virtutem. Vita autem aeterna est quoddam bonum excedens proportionem naturse creatae : quia etiam excedit cognitionem et desiderium ejus , secundum illud I. ad Cor. 2 : nec oculus vidit, etc. Et inde est, quod nulla natura creataest sufBciens principium actus meritorii vitae œternae , nisi supperaddatur aliquid sapernaturale donum , quod gratia dicitur. Si vero ioquamur de horaine sub peccato existente , additur cum hoc secunda ratio propter impedimentum peccati , etc. » Art. III : « Si Ioquamur de opère meritorio , secundum quod procedit ex gratia Spiritûs sancti, sic est meritorium vitse aeternœ ex condigno. Si enim valor meriti attenditur secundum virtutem Spiritûs sancti , moventis nos in vitam aeternam, secundum illud Johan. IV. fiet in €0 fons aquœ salientis in vitam œternam, etc. — Gratia Spiritûs sancti , quam in prsesenti habemus , eîsi non sit a?qualis glori» in actu , est tamen aequalis in virtute : sicut semen arborum , in quo est virtus ad totam arborem . )3

abstractivement; mais si elles procurent une éternité de bonheur, c'est qu'elles procèdent de la volonté sainte , c'est qu'elles sont la manifestation de l'amour. Selon le langage même de l'Ecriture, nous posons métaphoriquement le signe visible pour le fait intérieur ; car ces deux choses ne font qu'un seul et même acte, un tout indivisible. D'un autre côté , il n'est pas moins clair que la volonté droite, mais qui n'a ni les moyens ni l'occasion de faire le bien , n'est pas moins agréable à Dieu que si elle avoit immolé des milliers de victimes '.

^ Jacob. Sadol. Gard, ad Frincip. Germ. orat. 1. I. p. 360 : <f Quomodo igitur opéra cum fide simul justificant , cura sœpe absque operibus faciat sola fides justitiam, uti in latrone fecit, ut in aliis multis , quos ex historiis ecclesiasticis possumus colligere? Nempe, quia habitus justitiœ, quo ad bene operandum propensi efïicimur , fidei ipsi ab initio statim propter amorem et charitatem est annexus ; ubi enim amor Dei inest , qui in vera illa fide protinus eluceL , simul illa subito adest propensio animi et cogitatio : esse in actionibus rectis amori nostro in Deum, et Deo ipsi satisfaciendum , admonenti nos illi et docenti, si diligamus eum , et mandata ejus servemus. Hic intestinus justitiae habitus , non conflatus ex actionibus et operibus nostris , sed cum ipsa fide charitateque conjunctim divinitus nobis impressus , is ille ipse est, qui justes nos facit. Etsane convenientius est, ut a justitia justi, quam a fide nominemur, Tametsi (utdixi) omnia hsec in unum connexa sunt et cohaerent. Hanc habitum prœclare exprimit Paulus divinis illîs verbis, quibus ad Epliesios utitur j sic scribens : gratia servati estis per fidem , idque non ex vobis , Dei donum est : non ex operibus , ne quis glorietur , Dei enim ipsius sumus effectio , œdificati in Christo Jesu ad opéra bona , quibus praeparavit Deus in illis ut ambularemus. Ad Deum itaque per Christura acccdenti , statim ad recte faciendum promta faci-

Enfin l'Eglise enseigne que les bonnes œuvres augmentent la grâce sanctifiante ; car la pratique du bien lui ouvre nos cœurs de plus en plus. Ici nous pouvons appliquer ce principe , que l'exercice d'une faculté en déploie les forces ; et qui n'a pas enfoui son talent, mais l'a fait fructifier, en recevra encore plusieurs autres : telle est la promesse du Seigneur.

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