‹ La symbolique (volume 2)Chapitre 24 sur 37 · XXIII · texte numérisé non relu

XXIII

Doclriae du Purgatoire dans ses rapports avec la doctrine catholique sur la Justification.

La question que nous avons touchée plus haut, sur la possibilité d'accomplir la loi, mérite d'être examinée de plus près ; car les doctrines opposées» sur ce point sont assez importantes, pour que nous pesions les raisons qui leur servent de fondement, Calvin dit : « Jamais homme vertueux n*a fait )» une seule œuvre qui ne fût condamnable, si » Dieu l'examinoit dans la sévérité de son ju- » gement. Il y a plus : quand par impossible il » existeroit un acte parfait , son auteur ne seroit

» pas moins souillé par ses autres péchés Ele-

» vons , élevons notre esprit vers Dieu , si nous

cation , je veux t' acheter un bel habit. Item : Viens auprès de moi, je vais te donner une belle pomme. Un père apprend à son iils à marcher, à aller à l'école ; et, bien que de droit naturel le (ils soit l'héritier de son père, celui-ci veut pourtant l'égayer, le réjouir par des promesses , afin que le fils fasse volontiers ce qui lui est commandé. En un mot , un père fait l'éducation de son fils. — Or il faut savoir que de même les promesses de Dieu et ses récompenses ne sont qu'une pœdagogia , des moyens d'éducation. Comme un bon père , Dieu nous excite et nous attire , il nous réjouit et nous porte à faire le bien , à servir notre prochain ; non toutefois pour que nous méritions le ciel , car il nous le donne et nous en fait présent par une grâce purement grnlîiitp. »

y> voulons apprendre ce que nous répondrons y» au souverain Juge, quand il nous appellera » devant son tribunal. . . Dans ce monde, peut-être, » les œuvres extérieures satisfont à la loi; mais » alors on ne tiendra compte que de la volonté » droite. Rejetons donc la justification intérieure, » dogme qui emporte la possibilité d'accomplir » la loi ; dogme qui ne peut que jeter les con- » sciences dans le désespoir '. »

Ici le catlîolique répond : Ou il est possible à riiomme fortifié par la vertu d'en haut , d'accomplir les préceptes évaogéliques , ou cela lui est impossible. Or chacun trouve dans son cœur la preuve de la première supposition; car les remords qui poursuivent le pécheur quand il a transgressé la loi , supposent qu'il pouvoit l'observer. Admettez- vous au contraire la seconde hypothèse , alors de deux choses l'une : ou Dieu

1 CalvJn. Instit. \. îîï. c. 14. § H. fol. 279 : « Diiobus his fortiter insistendiim : RuUum unquam extitisse psi hominis opus, quod si severo Dei judicio examinaretur , non esset damnabile. Ad heec , si talc aliquod detur , quod homini possibile non est , peccatis tamen , quibus laborare autorem Ipsum certum est , viîiatum ac inquinatum, gratiam perdere; atque hic est prœcipuus disputationis cardo. » c. 14. § 1. fol. 270 : « Hue, Imc rcfcrenda mens est , si volumus de vera justitia inquirere : quomodo cœlesti judici respondeamus , cum nos ad rationem vocaverit. » § 4 : « lUic nihil proderunt externae bonorum operum pompœ . . . sola postulabitur voluntatis sinceritas. » Cf. Chemn. Exam. Concil. Trid.V. î. p. 2i)4.

n'a établi aucun rapport entre la nature humaine et la loi ; ou il refuse à l'homme les grâces nécessaires pour la remplir. Mais qui ne voit l'absurdité de ces deux propositions ? Car il s'ensuivroit , d'une part , que Dieu ne veut pas l'accomplissement de sa volonté , ce qui est contradictoire ; d'une autre part , que la violation de la loi ne peut souiller l'homme ; ce qui ruine la différence entre le bien et le mal, entre le juste et l'injuste'.

Mais il s'agit de la nature tombée , poursuivent les protestans ; c'est le péché qui a placé l'homme dans de faux rapports à l'égard de la loi.

Quoi ! la nature n'a-t-elle pas été relevée par Jésus-Christ ? Le Médiateur n'a-t-il pas réconcilié l'homme avec le précepte ? Héritiers de la corruption de la nature , nous recevons en Jésus-Christ un héritage de force spirituelle , et cette force , il faut bien le reconnoître , doit prévaloir contre le mauvais principe ' ; à moins qu'on ne dise que la

1 Quelle est en effet la conséquence des principes posés par Luther? C'est que l'ordre universel veut que nous n'accomplissions pas la loi morale. Le Réformateur apercevoit lui-même cette conséquence : «cDieu, dit -il, sa voit bien que nous ne ferions pas tout , ni que nous ne pourrions tout faire ; c'est pourquoi il nous a donné remissionem pcccaîorum. » ( Tischreden. Jena 1603. p. 162. b. )

~ Concil. Trident. Sess. VL c. XL De cbservaiione mandato^um, dcque iUius necessitate et possibilitate : « Nemo au-

loi morale a été faite, non pas pour tous les enfans d*Adam , mais seulement pour Thojnme primordial.

Dans ces derniers temps , on est allé jusqu'à dire que la loi impose des préceptes idéaux , des obligations auxquelles nous ne pouvons jamais atteindre. Mais s'il en est ainsi , l'homme qui reste en deçà de la règle morale, n'est pas plus coupable que le poète qui n'a pas égalé Homère ou Virgile. Bientôt cependant , les novateurs se sont montrés plus ingénieux encore : ils ont enseigné que , plus le fidèle avance de perfection en perfection , plus aussi la loi exige de sublimes vertus ; en sorte que le précepte s'élevant indéfiniment, laisse toujours le chrétien bien au dessous de lui. Mais lorsque nous considérons la vie des saints, nous remarquons précisément le phéno-

tem , quantumvis jiistificatus , liberum se esse ab observatione maiidatoriim putare débet : nemo temeraria illa , et a Patribus sub anathemate prohibita voce uli, Dei prœcepta homini justificato ad observandum esse impossibilia. Nam Deus impossibilia non jubet, sedjubendo monet et facere quod possis, et peter e quod nonpossis, et adjuvat, ut possis. Cujus mandata gravia non sunt, cujus jugum suaye est et onus levé. Qui enim sunt filii Dei , Christum diligunt ; qui autem diligunt eum , ut ipsemet testatur, servant sermones ejus. Quod utique cum divino auxilio praestare possunt etc. » De même Innocent X , dans sa constitution contre les cinq propositions de Jansénius (Hard. Concil. t. XI. p. 143. n. I. ), rejette celle qui suit : « Aliqua Dei prsecepta justis volentibus et conantibus , secundum praesentes quas habent vires, sunt impossibilia : deesf qiioque illis gratia, qna possibilia fianî. «

mène contraire. L'homme restauré , sanctifié en Jésus-Christ , sent dans son âme une force toutepuissante, et les liens qui l'unissent aux choses divines se resserrent constamment. L'amour se tient infiniment plus élevé que la loi ; toujours il invente de nouveaux sacrifices , et souvent le fidèle embrasé de ses feux, passe aux yeux du monde pour un enthousiaste, un fanatique.

Or c'est de ce point de vue qn'il faut considérer la doctrine des œuvres surabondantes (operwm 5Wpererogationis) ; doctrine qui doit reposer, comme toute croyance antique , sur une base solide , inébranlable. Le sens profond, mais tendre et délicat, si nous osons le dire, de cette doctrine, devoit nécessairement échapper aux réformateurs; eux qui ne savoient comprendre que jamais l'homme puisse se dégager de l'ambition , de l'avarice, de l'impudicité.

Et plus cette opinion, car ce n'est point un dogme de foi , s'appuie sur un fondement élevé , plus on peut la défigurer horriblement; surtout quand on ne l'envisage, comme firent les protestans, que sous un point de vue purement extérieur. Mais lorsque les adversaires , invoquant l'expérience , disent que jamais homme n'a pu se flatter d'avoir accompli la loi ; que pourtant il s'agit de son accomplissement réel, mais non pas de la possibilité de l'accomplir, l'objec-

tion est par trop confiante , tranchons le mot , par trop absurde. Comment veut-on que nous prouvions Texistence des œuvres surérogatoires ? Ne pouvant pénétrer les cœurs , ignorant si nous sommes dignes d'amour ou de haine , nous laissons le jugement au Seigneur'. Aussi saint Paul dit-il qu*à la vérité sa conscience ne lui reproche rien , mais qu'il n'est point jugé en cela. D'ailleurs voulez -vous déterminer par la vue de ce que nous faisons réellement, les limites de ce qu'il nous est donné de faire en Jésus-Christ, à l'instant vous verrez la vertu disparoître du milieu des hommes.

Calvin veut que nous élevions nos regards vers le tribunal de Dieu. Assurément rien de plus propre à détacher le pécheur de lui-même que la vue du jugement que nous devons subir, non pas devant les hommes * , mais devant le Dieu infiniment juste , infiniment saint. Alors malheur

* ConciL Trid. Sess. VI. « Quia in miiîtis offeiidimus omnes, imusquisque sicut misericordiam et boiiitatem , ita et se\ eritalern et jiidicium ante oculos habere débet , neque se ipsiim aliquis , ctiamsi nihil sibi conscius fuerit, judicare : quoniam omiiis homiiium YÎta non humano judicio examinanda, et judicanda est, sed Dei : qui iliuminabit abscondita tenebrarum , et manifeslabif eonsilia cordium : et tune laus erit unicuique a Deo, qui, ut scriptum est, reddet unicuique secundum opéra. »

" Le jugement dernier, disent quelques philosophes d'Allemagne, c'est tout simplement le compte sévère que îous le? hommes rendent à la postérité. Ainsi If s jonnialistes , les '>io^i,i-

à qui ne s'est point tourné vers le Sauveur ! Mais aussi malheur à qui n'a point été purifié par son sang , divinisé par la société vivante avec le Dieu-homme ! Sans doute les proîestans ne diront point que , dans le parfait séjour, les élus sont encore souillés par le mal ; que le Christ les introduit dans le ciel cachés sous le manteau de sa justice. Que le péché soit couvert ou non, il exclut à jamais du sein de Dieu.

Ici donc se présente la question : Comment sommes-nous enfin délivrés du mal? ou comment, lorsque nous quittons cette terre encore souillés, devenons -nous purs aux yeux de Dieu? Par la délivrance purement physique de cette portion de terre ? Telle paroît être l'opinion des protestans ; mais conçoit-on que le péché soit arraché de nos âmes , par cela seul que nous déposons ce corps mortel? Pour qu'une semblable idée monte dans la tête d'un chrétien , il faut qu'il ne voie dans le mal moral rien que de physique , il faut qu'il soit descendu jusqu'aux erreurs des gnosîiques et des manichéens. Mais peut-être sommes-nous purifiés par une parole toute-puissante, par un procédé violent et mécanique ? C'est en effet ce que disent ou du moins

phes , l'opinion publique ; voilà les derniers juges du genre Iuîmain ! Plusieurs théologiens protestans , entre autres Marheiiieke , partagent aussi celte opinion. (Noie du trad.)

ce que supposent les nouveaux docteurs ; car dans leur système, il faut qu'il s'opère au dernier jour un changement magique et soudain. Et qui pourroit au reste s'en étonner; puisque par le péché originel , ils font bien tomber, pour ainsi dire , un morceau de l'esprit humain; puisqu'ils font l'homme entièrement passif dans la régénération? Le catholique , au contraire , ne pouvant concevoir l'homme sans Texercice de la liberté, voit encore dans ce dernier acte la libre coopération à la grâce ^, et rejette comme incompatible avec l'ordre moral , le procédé mécanique protestant. Et d'ailleurs, on le voit aisément, la venue du Christ auroit été sans raison, si Dieu eût voulu se servir d'un semblable moyen.

Aussi , quelle est la conséquence du dogme catholique sur la justification ? C'est qu'au jour du jugement, Jésus-Christ aura accompli la loi, nonseulement hors de nous , mais encore dans le fond de nos cœurs. En remettant nos péchés, le Sauveur les détruit par la force de son Esprit , mais cela de

'On dit souvent que les saints dans le ciel ne possèdent plus aucune liberté. Il faut distinguer : ils ne possèdent point le pouvoir de choisir le mal , car c'est une imperfection : ils possèdent le pouvoir de choisir entre différens biens , car c'est là le plus beau privilège de l'homme, celui qui le rapproche le plus de la Divinité. Prétendre que les élus , en entrant dans le sein de Dieu , perdent cette sublime piérogative , c'est une erreur , c'est une absurdiié. {iVote du trad.)

deux manières. Les uns sortent de ce monde entièrement purifiés dans le sang de TAgneau ; les autres ne sont délivrés de toute souillure que dans l'autre vie. Le dogme du purgatoire tient donc ^ intimement à la doctrine de la justification intérieure ; Lien plus , il en est le complément nécessaire ; car seul il rassure les âmes effrayées par le péché. Ainsi les élus sont justifiés , régénérés jusque dans le fond de leur être ; tous ont observé les préceptes , tous ont gravé la loi sainte dans leur cœur.

Les protestans rejetèrent la doctrine constante, universelle du purgatoire ; mais aussi , pour consoler l'homme, il leur fallut établir sur la justification une théorie dont on ne peut se former aucune idée ; il leur fallut admettre l'impossibilité d'accomplir la loi , puis une opération mécanique , une parole toute-puissante qui purifie l'homme après le trépas.

C'est ainsi que les deux confessions consolent leurs adhérens ; mais qui ne voit la différence ? L'une est un commentaire fidèle de l'Ecriture sainte , l'autre la contredit à chaque page. Celle-là maintient la loi morale dans toute son intégrité ; celle-ci la renverse de fond en comble. La première est en harmonie avec les développemens de l'esprit humain ; elle montre comment il féconde par de longs efforts la semence qu'il a reçue pour

le ciel ; la seconde brise les lois éternelles de l'intelligence, détruit la vertu parmi les hommes.

§ xxiy.

Contrariété dans la notion du Christianisme.

Que les catholiques et les réformateurs conçoivent le christianisme d'une manière radicalement différente, telle est sans doute la pensée qui préoccupe le lecteur. Montrons que cette pensée n'est pas dénuée de fondement ; par là nous pénétrerons plus avant encore dans l'essence du protestantisme.

Dissiper l'erreur , éclairer le monde des rayons de la vérité, proclamer et sanctionner la loi morale , offrir à tous le pardon des péchés , la grâce de la sanctification et du salut : voilà, suivant Fantique croyance, le but essentiel du christianisme. Mais comment Luther conçoit-il l'établissement fondé par Jésus-Christ?

I. Luther prétend que la fin prochaine, immédiate , pour laquelle le fils de Dieu est venu en ce monde , a été , non pas d'apporter la vérité sur la terre , mais d'accomplir la loi , de satisfaire à ses préceptes et de mourir pour nous. Aussi reproche-t-il txii\ papistes d'enseigner que l'Evangile

est une loi d'amour ; qu'il renferme une morale plus difficile , c'est-à-dire , plus pure et plus élevée que le mosaïsme. Dans son Commentaire sur l'Epître aux Galates, le Réformateur dit : « Ce » n'est pas pour enseigner la loi que le Christ » est venu parmi nous , mais c'est pour l'accom- » plir. Que si en même temps il l'a enseignée , » cela est arrivé accidentellement et hors de sa » mission , de même qu'il sauvoit les pécheurs , » guérissoit les malades etc. ' » Nous lisons dans un autre endroit : « Quoiqu-e le contraire soit plus » éclatant que la lumière du jour en plein midi, les » papistes ont été assez aveugles et assez fous pour » faire de l'Evangile une loi d'amour , pour faire » de Jésus-Christ un législateur qui auroit im- » posé une loi hien plus difficile encore que la loi » de Moïse. Mais laisse courir ces fous et ces » aveugles, et apprends ici de saint Paul que, selon » l'Evangile , le Christ est venu , non pour don- » ner une loi nouvelle , mais pour être la vic- » time de propitiation pour les péchés du monde. » Avec quelle vue étroite Luther envisage la mission du Fils de Dieu î Quoi î le Docteur des nations ne devoit point enseigner la vérité aux hommes ! le suprême Législateur ne devoit point donner une loi plus pure , plus parfaite , et par

^ Ausleg. des Briefes, an die Galat., endroit cit. pag. 219.

conséquent plus difficile que celle de Moïse (Malt. y. 51 et suiv. ) ! Mais Jésus-Christ ne dit-il pas luimême : Je vous donne un nouveau précepte, de vous aimer les uns les autres (Jean , XIIÏ. 34. ). Au reste nous verrons tout à l'heure sur quel fondement, ou plutôt sur quelle méprise Luther nous reproche de ravaler le Christ à la simple qualité de législateur.

II. Mais si le Seigneur n'est pas venu pour enseigner une morale plus parfaite , quelle étoit donc sa mission ? Ecoutons le père de la réforme : Sa mission étoit d'abroger la loi, de délivrer l'homme de sa malédiction. L'Evangile nous a rendu la liberté : le décalogue ne peut plus accuser le fidèle , ni par conséquent effrayer les consciences : le chrétien est au dessus de ses préceptes. Dans le principe Luther disoit : La loi retire du péché l'homme qui n'est pas encore converti ; car elle le menace des jugernens de Dieu, le jette dans la crainte et l'épouvante. Ensuite , quand il est suffisamment ébranlé , elle le conduit au Sauveur , et lui obtient le pardon de ses péchés. Telles sont les deux fonctions que Luther assigna d'abord aux préceptes : mais bientôt il ajouta : Lorsque le fidèle est arrivé au Sauveur, la loi morale disparoît : dès lors , le décalogue finit et l'Evangile commence ; dès lors plus d'angoisses , plus de terreurs, mais une sécurité parfaite.

Aussi notre docteur distingue scrupuleusement l'Evangile d*avec la loi ; il veut qu'on n'accable point le chrétien du poids des préceptes , mais qu'on ne lui présente que les promesses et les consolations de l'Evangile. Il dit : i II importe » donc grandement que nous sachions et com- » prenions bien comment la loi a été abrogée ; car » la connoissance que toute la loi est suspendue, » mise de côté, qu'ainsi elle ne peut plus ni ac- » cuser ni condamner le fidèle; cette connoissance, )) disons-nous, confirme notre doctrine sur la » foi , en même temps qu'elle est bien propre à » consoler les consciences dans les combats que » nous avons à soutenir, et surtout à l'heure de » la mort.

» Je l'ai dit cent fois, et je le répète encore, » (car on ne pourra jamais le dire assez), le » chrétien qui a saisi , embrassé Jésus - Christ » notre Sauveur, n'est plus soumis à la loi » morale , mais affranchi de l'obligation de la » remplir, elle ne peut ni l'effrayer ni le con- » damner. C'est ce qu'enseigne ïsaie dans ce pas- » sage rapporté par saint Paul : Réjouis-toi , sté- » rile , toi qui n enfantes point,

» Lorsque Thomas (d'Aquin ) et les autres théo- ,

» logiens de l'Ecole parlent de la suspension de la

» loi , ils disent que les lois judiciaires et politiques

y> des Juifs (judicialia ) , que leurs lois ecclésias-

» tiques et cérémonielles, sont devenues nuisibles » après la mort de Jésus-Christ, et qu'elles ont été » abrogées pour cette raison : mais, chose étrange, » si nous les en croyons , les dix préceptes , qu'ils » appellent mora/m, n'ont point été abrogés. Crois- » moi , ces gens-là ne savent ce qu'ils disent. »

» Pour toi , quand tu traites de l'abolition de la » loi , pense que tu parles de ce qui est et s'appelle » loi , c'est-à-dire de la loi spirituelle. Prends-la , » prends-la dans toute son étendue ; ne distingue p point entre les lois politiques , les lois cérémo- » nielles et les dix préceptes. Quand saint Paul » dit que, par Jésus-Christ, nous sommes déli- » vrés de la malédiction de la loi , évidemment » il entend toute la loi , mais avant tout les com- » mandemens ; car ces derniers seuls épouvantent » la conscience et l'accusent devant Dieu. Ainsi » nous disons que le décalogue n'a plus le droit j» d'effrayer les consciences où régne le Christ » par sa grâce ; car en devenant pour nous un ob- » jet de malédiction, le Sauveur l'a suspendue '. »

* Luther, Ausleg. des Brief. an die Galat., endroit cité pag. 267. b. comp. Unterricht, wie Mosis Bûcher zu lesen sind. {Comme il faut lire les livres de Mo'ise) , V« partie, éd. de Witenb. , pag. 1. b : « La loi concerne et règle ce que nous devons faire , ce que nous devons éviter, et ce que nous devons être envers Dieu. Sans cesse la loi commande, sans cesse elle ordonne ; car Dieu dit par la loi : fais ceci, ne fais pas cela; twilà ce que je veuœ. L'Evangile, au contraire, ne prêche ni

La doctrine de Mélanchthon n'est nî moins étroite ni moins surprenante. Dans quelques passages il fait très bien ressortir la vraie notion de la liberté chrétienne. Il dit, par exemple, que la loi cérémonielle est abrogée ; que le fidèle marche dans la voie droite, mû librement par l'Esprit divin ; qu'il n'accompliroit pas moins les préceptes, quand ils ne lui seroient pas imposés extérieurement. Or, d'après cela, qu'est-ce que la liberté chrétienne ? c'est l'obéissance volontaire à la loi de Dieu ; c'est l'affranchissement des chaînes que le péché avoit jetées autour de l'homme. Mais bientôt, retournant au dogme protestant, le Réformateur distingue deux choses dans cette même liberté : la première, que le décalogue ne peut damner le pécheur; la seconde, que nous accomplissons la loi par nos propres forces \ Enfin s'exprimant en termes clairs et laconic[ues , La loi est

ce que nous devons faire , nî ce que nous devons éviter; l'Evangile n'exige rien de nous. Bien loin de là , il le prend autrement , joue la contre-partie ; il ne crie pas : fais ceci, fais cela. Mais il dit : Ouvre ton sein ; puis il dit encore : Homme hienaimé , voici ce que Dieu g fait pour toi : lia envoyé (bourre, gesteckt) , son Fils dans la chair; et l'a laissé égorger ipour te délivrer du péché, de la mort, du diable et de l'enfer. Crois cela , et tu seras sauvé. »

* Mélanchthon dit très bien de la liberté chrétienne [Loc. theolog. pag. 127): « Postremo libertas est christianismus quia qui spiritum Dei non habent , legem facere neutiquam possunt, suntque maledictionum legis rei. Qui spiritu Christi renovati

abrogée , dit-il ; mais c'est pour quelle puisse être accomplie , et pour quelle ne damne point quand elle est violée.

Ici se présentent une foule de questions. Et d'abord, si Fessence de la liberté consiste dans l'observation de la loi, comment cet homme est-il libre qui n'observe point la loi ? comment donc cette même liberté se montre-t-elle tantôt soumise, tantôt rebelle ? comment ne reste-t-elle semblable à elle-même qu'en ce que de manière ni d'autre elle ne damne le chrétien? Puis cette étrange liberté qui délivre l'homme de la damnation, sans toutefois le délivrer du mal, s'étend-elle à tous les points du décalogue ? où est la limite en deçà de laquelle elle possède encore assez de force pour paralyser les effets du mal? Mais revenons à notre exposition.

suiit , ii jam sua sponte , etiam non praeeunle lege , feruntur ad ea , quœ lex jubebat. Voluiitag Dei lex est. Nec aîiud Spiritus Sanctus est, nisi veri Dei voluntas, et agitatio. Quare ubi spiritu Dei, qui viva voluntas Dei est, regenerati sumus , jam id ipsum volumus sponte, quod exigebat lex. « Mais déjà à la page 130 nous lisons : « Habes quatenus a Decalogo liberi sumus, primum, quod iametsi peccâtores, damnare non possit eos , qui in Christo sunt. Deinde , quod , qui sunt in Christo , spiritu trahuntur , ad legem faciendam , et spiritu faciunt ? amant, timent Deum, etc. « p. 131 : « Ergo abrogatalexest, non ut ne fiât, sed ut et non facta, non damnet, et fieri possit. » Evidemment ces deux doctrines sont contradictoires. Aussi, nous l'avons vu, Mélanchthon enseigne dans l'Apologie que l'homme ne peut accomplir la loi.

Strobel est venu annoncer au monde savant , comme une chose tout-à-fait nouvelle , que déjà en lo24, sept ans par conséquent après l'origine de la réforme , Mélanchtlion a nommé l'Evangile une prédication de pénitence \ Mais combien plus grand encore n'est pas notre étonnement , quand nous portons notre réflexion sur l'idée que le Réformateur donne de la vivification du fidèle. Partout il fait de vimficatîo le contrepied de mortificatio ; et , comme par ce dernier terme , il n'entend que la crainte des vengeances divines, il ne voit non plus sous le premier que l'affranchissement de cette crainte. Ainsi, que Fhomme apprenne cette heureuse nouvelle , que les péchés du monde sont pardonnes , il est dès lors vivifié en Jesus-Christ'. Le fidèle

' Siïohtï, Versuch einer liter. Geschichte Melanchthons. (Essai d'une histoire littéraire de Mélanchthon.) Voy. Mélanchthon, Loc. theolog. pag. 240.

- Luther, de captiv. Bahyl. eccl. 0pp. tora. IL foL 587, donne aussi la même idée de novitas vitœ. Cependant Mélancbthon, Loc. theolog. p. 147, est plus précis. Il dit : « Qui rectissimi senserunt, ita judicarunt : Johannis baptismum esse vivificationis , quod ei acidita sit gratiœ promissio , seu condonatio peccatorum. » S'agit-il de donner une déiinition de l'Evangile ; Mélanchthon n'a pas la vue moins courte que Luther : « Novum testamenturn non aliud est , nisi bonorum omnium promissio citralegem, nullo justitiarum nostrarum respectu. Vetere testamento promittebantur bona, sed simul exigebatur a populo legis hnpletio. Novo promittuntur bona citra legis conditionem, cum nihil a nobis vicissim exigatur. Atque hic vides, quee ùt

triomphant de la mort , reprenant une force victorieuse, infinie; ce dogme constamment enseigné dans l'Eglise , jamais il ne put le concevoir. Calvin lui-même fut scandalisé par cette doctrine de Mélanclithon : du moins nous ne savons à qui s*adresseroient les paroles où il la flétrit , sinon à son ami wittenbergeois '. Souvent aussi dans l'Apologie , le mot vinification , et même celui de régénération ne signifient non plus que Taffranchissement de la crainte ' ; observation qui s'applique également au livre de la Concorde \

amplitudo gratiœ, quae sitmiserîcordiaedivinae prodigalitas. » Loc. theoîog. p. 126. Les passages comme celui que nous lisons à la p. 140 sont de vrais phénomènes, et hurlent de se trouver à côté des autres.

* Calvin, insiit. 1. III. c. 3. § 4. fol. 210 : « Vivificationem interpretantur consolationem , quœ ex lide nascitur : ubi scilicet homo, peccati conscientia prostratus, ac Dei timoré pulsus, postea in Bei bonitatem, in misericordiam , gratiam, salutem, quae est per Christum, respiciens, sese erigit, respirât, animum colligit et velut e morte in vitam redit.... non assentior, quum poiius sancte pieque vivendi studium significet, quod oritur ex renascenlîa : quasi dicerehir, hominem siM mori, ut Dco vivere incipiat. »

^ Apolog- ÏV. § 21. p. 73 : « Corda rursus debent concipere consolationem. ïd fit, si credant promissioni Christi , quod propter eum habeamus remissionem peccatorum. Hsec fides, in illis pavoribus erigens et consolans, accipit remissionem peccatorum, justificat et vivificat. Nam illa consolatio , est nova et spiritualis vita. Voyez sur la régénération § 26. p. 76.

* Solid. Declar. III. de fidej justitia § 13. p. 666.

Personne , sans aucun doute , ne se rappellera d'avoir lu dans les symboles luthériens , ces paroles adressées à la conscience en proie à la douleur : Tu peux tout dans celui qui te fortifie, . . , 7ion pas toi; mais Jésus-Christ avec toi. Ce n'est pas le Christ fortifiant son fidèle qu'ils montrent à l'homme ; toujours ils lui font voir l'Agneau de Dieu qui porte les péchés du monde. Telle est l'unique consolation qu'en mille endroits ils donnent au pécheur : aussi bien l'éveiller de son assoupissement , le secouer de son apathie léthargique , c'eût été pour eux transformer l'Evangile en une loi trop sévère'. Et comment eussent-ils exhorté l'homme à. la vertu ; l'homme qui est passif dans toutes ses actions , qui ne possède plus aucune faculté pour le bien ?

Mais rien de plus étrange que l'enseignement du livre de la Concorde. Lorsque la question touchant la loi jetoit le trouble dans l'église luthérienne , voici comment ce symbole définit la vraie doctrine : « D'abord il ne faut point confondre » l'Evangile avec le précepte , et pourquoi ? C'est » qu'autrement on obscurciroit les mérites du

• Voy. Jpolog. IV. § il. p. 68. § 13. p. 69. § 14. p. 70. § 19. p. 72 et 73. § 20. p. 73. § 21. p. 73. § 26. p. 76. § 27. p. 77. § 30. p. 78. § 38. p. 81. § 40. p. 83. § 45. p. 87. § 48. p. 90. Le livre de la Concorde est également rempli , saturé de cette consolation.

« Christ , c'est qu'on arracheroit aux consciences » la plus douce des consolations'. » Mais ce n'est pas tout ; écoutons : « Dans un sens large , FEvany> gile est la prédication de la pénitence aussi bien y> que du pardon des péchés ; mais pris dans sa si- * gnification propre , il est seulement la prédi- » cation de la miséricorde divine*. » Distinction merveilleuse , en vérité ; et chose plus merveilleuse encore , on n'entend par la prédication de la grâce que le pardon des péchés , mais nullement la grâce sanctifiante. Il est vrai que dans un passage , on parle en termes vagues de la communication du Saint-Esprit' ; mais évidemment ce seroit mal

* Solid. Declar. V. de !ege et Evangel. § 1. p. 676 : « Cavendum est, ne hœc duo doctrinarum gênera inter se commisceantur ; aut Evangelion in legem transformetur. Ea quippe ratione meritum Christi obscuraretur , et conscientiis perturbatis dulcissima consolatio (quam in Evangelio Christi , sincère prsedicato , habent , qua etiam sese in gravissimis tentationibus adversus legis terrorcs sustentant) prorsus eriperetur. »

2 Loc. cit. § 4. p. 678 , il est dit de l'Evangile pris dans un sens large : « Est concio de pœnitentia et remissione peccatorum. )) § 5. p. 678 : « Deinde Yocabulum Evangelii in alia et quidem propriissima sua significatione usurpatur ; et tum non concionem de pœnitentia , scd tantum prœdicationem de clementia Dei complectitur. » comp. § 15. p. 681 et 682. § 16. p. 682. <t Quidquid enim pavidas mentes consolatur, quidquid favorem et gratiam Dei transgressoribus legis offert , hoc proprie est , et recte dicitur Evangelion, hoc est laetissimum nuntium. Gratia id est remissio peccatorum, » Apolog. IV. § 13. p. 69 : « Evan- §elium, quod est proprie promissio remissionis peccatorum. »

3 Solid. Declar. Y. de lege et Evangelio § 17. p. 682 : « Lex

prendre le sens de ces paroles , que d y voir le dogme de la sanctification. En effet, si nous en croyons le même écrit , l'Esprit divin se borne à rassurer les consciences ; la fonction d'accuser le monde de péché (arguere de peccatd) lui est devenue étrangère dans la nouvelle alliance'. En vain diroit-on que , dans un autre endroit , il est fait mention de la vertu sanctifiante en Jésus- Christ ; car lorsqu'on entreprenoit d'expliquer ex professa , la signification du mot Evangile , c'étoit le lieu d'exprimer toute sa pensée.

Quels profonds égaremens! quel tissu d'absurdités ! spectacle déchirant pour l'observateur chrétien de voir la révélation enveloppée dans de si choquantes contradictions ; et parmi les luthériens, nul ne sentit le besoin de débrouiller ce chaos , d'éclaircir ces ténèbres ! Les disputes sans fin , les interminables querelles touchant la loi , décèlent

ministerium est , quod per litteram occidit , et damnationeni denuntiat: Evangelium autem est potentia Dei ad salutera omni credenti, et hoc ministeiium justiîiam nobis offert et Spiritimi sanctum donat. »

ï Loc. cit. § 8. p. 679 : « Manifestum est, Spiritus sancti officium esse , non tantum consolaii, verumetiam (ministerio legis) arguere mundum de peccato : Joh. 16. 8. et ita etiam in novo Testamento facere oyus aliemim, quod est arguere : ut postea faciat opus proprium , quod est consolari et gratiam Dei prgedicare. Hanc enim ob causam nobis Christus precibus suis et sanctissimo merito eundem nobis a Pâtre impetravit et misitj unde et Paracletûs seu consolator dicitur. «

bien un sentiment vague des monstrueuses erreurs dans lesquelles on étoit tombé ; mais on ne songea pas même à écarter la divergence d'opinions , à concilier les doctrines. Enfin Agricola d'Eisleben , irrité de ces luttes , de ces déchiremens , vomit les blasphèmes les plus insensés contre Moïse, exhorta ses frères à ne plus faire aucun usage de la règle morale ; et pour trancher net à la difficulté , il somma son église de ne plus parler que de la grâce en Jésus-Christ. Le livre de la Concorde ne ramena pas l'unité de croyance ; aussi n'auroitil pu y parvenir , qu'en abandonnant entièrement le point de vue luthérien.

Toute l'incarnation ne forme qu'une unité, qu'un ensemble organique : les actions , la doctrine , les souffrances , la mort du Sauveur avoient également pour but la rédemption du genre humain. C'est toute la vie , mais non pas un seul acte du Fils de Dieu qui nous obtient le pardon des péchés ; et si sa mort est exaltée d'une manière particulière , c'est qu'en elle surtout l'amour immense y éternel, a brillé du plus vif éclat. La connoissance des plus hautes vérités religieuses et morales , l'exemple des plus sublimes vertus , le pardon des péchés , la grâce sanctifiante : voilà les bienfaits que le Rédempteur a nécessairement apportés sur ce monde ; et de même que tous ces bienfaits sont étroitement enchaînés dans la vie de

l 'Homme-Dieu, de même devons-nous les recevoir tous à la fois.

Vainement les passions murmurent, le Christ a proclamé des préceptes correspondans aux vérités spéculatives révélées par lui; mais il n'est pas moins vrai qu'en son nom le pardon des péchés est promis à tous ceux qui ont la foi. Ces deux points de doctrine semblent se contredire : cherchons donc un troisième dogme dans lequel ils se réunissent. Et quelle doit être la nature de ce principe conciliateur ? Il faut qu'il soit en alliance avec le précepte et avec la grâce, avec la justice qui condamne et la bonté qui pardonne. Or, telle se présente la vertu sanctifiante qui découle de l'union avec Jésus-Christ; tel aussi le pur amour qu'il répand dans le cœur des siens : amour qui abolit la loi , parce qu'alors elle n'impose plus que des préceptes extérieurs ; amour qui affermit la loi , parce qu'il en est l'accomplissement. Dans la charité , la grâce et la loi sont une seule et même chose.

Voilà le sens profond du dogme catholique sur la justification de l'homme : amour de Dieu, pardon des péchés , sanctification. De là aussi le dogme enseigné dans tous les âges , qu'en entrant en commerce avec Dieu, le fidèle reçoit le pardon de ses péchés passés , mais non pas de ceux à venir; ce qui suppose que le Sauveur accomplit

la loi en nous et nous en lui. Jamais , dans l'Eglise, il ne pouvoit s'élever de controverse sur les rapports de la loi avec la grâce; car son enseignement sur la justification enlève la racine de toute contrariété. Mais il n'en est pas ainsi dans la nouvelle doctrine. Au lieu de voir dans l'amour l'accomplissement de la loi , les protestans n'y aperçurent que la loi même ; au lieu de comprendre que Jésus-Christ est tout entier dans l'amour , et comme législateur et comme victime, ils accusèrent les catholiques d'ensevelir Jésus-Christ , de le rabaisser à la simple qualité de précepteur du genre humain'.

1 Apolog. ÏV. de justifie. § 23. p. 75 : « liaque, qui iicgant fidem (solam) justiticare , nihil nisi legem, abolito Evangelio et abolito Ghristo, doceiit. » § 20 p. 77 : « Adversarii Cliristum ita intelligunt mediatorem et propitiatiorem, quia meruerit habitum dilectionis... Aiiiion est hoc prorsus sepeiire Christum et totam fidei doctrinam tôlière? »

§ xxy.

Point capital de la controverse. Luther établit une différence essentielle entre la religiosité et la moralité.

En distinguant ainsi entre l'Evangiîe et le précepte , les réformateurs dégradèrent complètement la loi morale ; en sorte qu'on peut ramener à ce point unique toute la controverse sur la justification : Aux yeux des catholiques , la religiosité et la moralité sont unies par leur essence et toutes deux éternelles; selon les protestans, ai. contraire , il n'existe aucun rapport entre ces deux choses ; car l'une est d'un prix éternel , et l'autre n'a qu'une valeur passagère. Dans mille endroits, Luther insiste sur cette différence ; il assure que le principe religieux et le principe moral sont aussi distans que le ciel et la terre; Lien plus, aussi opposés que le jour et la nuit , que la lumière et les ténèbres. 11 veut que la loi divine soit bannie des consciences; il suffit d'y avoir quelque égard dans les rapports de la vie terrestre. Quand cette question se présente à lui : Pourquoi la loi morale a-t-elle été promulguée? il dit pour toute réponse : Afin de maintenir la paix daîis la société temporelle/ Ainsi, destinée à conserver l'ordre

dans Tétat social , la loi n'a nul rapport aux choses religieuses. Mais écoutons le Réformateur, il est ici le meilleur interprète de sa pensée.

« Voici la distinction que tu dois établir entre » l'Evangile et la loi : élève l'un jusque dans le » ciel, et rabaisse l'autre jusqu'à la terre; car la » justice de l'Evangile est une justice céleste et » divine, mais la justice de la loi est une justice » terrestre et humaine. Comme le Seigneur Dieu » a séparé le ciel et la terre , la lumière et les » ténèbres , le jour et la nuit; de même il a sé- » paré l'Evangile et les préceptes. Ainsi donc la » justice de l'Evangile est lumière et jour; celle » de la loi , ténèbres et nuit ; et plût à Dieu qu'il » fût possible de séparer ces deux choses par une » distance plus grande encore î

» Aussi , quand on parle de la foi, de la justice » céleste, de la conscience , etc., on fait complè- » tement abstraction de la loi , on la laisse sur la » terre. Mais est-il question des œuvres, alors » allume le flambeau qui convient aux œuvres , » à la justice de la loi, c'est-à-dire, à la nuit. » Ainsi la lumière de l'Evangile doit rayonner » au grand jour, la lumière de la loi doit pa- » roître dans la nuit. Ces deux choses doivent » être tellement séparées dans notre esprit, que » la conscience se tienne à elle-même ce discours, » quand elle sent le poids du péché et tombe dans

3 la crainte : A présent tu es sur la ferre, que ton » âne travaille y porte son bât; c'est-à-dire, que » ton corps et tes membres accomplissent la loi, )) Mais lorsque tu t'élèves dans les cieux , laisse » ton âne sur cette terre avec son bât et son far- » deau; car la conscience n'a que faire ni de la » loi, ni des œuvres, ni de la justice terrestre.

» Ainsi Tâne reste dans la vallée , tandis que la » conscience , avec Isaac, s'élève sur la montagne » sans se soucier ni de la loi , ni des œuvres, mais » espérant le pardon des péchés et la pure justice * qui nous est offerte en Jésus-Christ.

» Dans la société politique, au contraire, on » doit exiger l'obéissance la plus stricte à la loi ; » mais ici ne parlons plus ni d'Evangile , ni de » grâce, ni de pardon des péchés, ni de justice » céleste , ni de Jésus-Christ : qu'il ne soit ques- » tion que de Moïse , de la loi et des œuvres. Ainsi » TEvangile et la loi doivent être entièrement D et à tout jamais séparés, ils doivent rester l'un » et l'autre à la place qui leur appartient. Que la » loi reste donc hors du ciel , c'est-à-dire , hors » du cœur et de la conscience ; et qu'à son tour » la liberté de l'Evangile reste hors du monde, » c'est-à-dire, hors du corps et de-ses membres. » Quand la loi et le péché veulent entrer dans le » ciel , c'est-à-dire , dans la conscience , hâtonsp nous de les chasser; car la loi , pas plus que le

» péclié, ne doit avoir accès dans nos cœurs , mais » Jésus-Christ seul. Et réciproquement , quand la » grâce et la liberté veulent entrer dans le monde , » c'est-à-dire dans le corps et ses membres , il faut 3 leur dire : Ecoute , toi : il ne te convient pas de » te vautrer dans cette étahle de pourceaux y dans » la fange de cette vie corporelle ; là haut est ta y> place ^ dans le ciel\ »

Luther ne peut revenir assez souvent sur la différence essentielle entre le principe religieux et le principe moral; et certes une découverte aussi précieuse méritoit bien d'être proclamée sur les toits. Il dit encore dans un autre endroit : « Il est » extrêmement périlleux de se frotter à la loi, » car bientôt vous avez fait une chute profonde, » comme si vous étiez précipité des hauteurs du » ciel dans les abîmes de l'enfer. Il faut donc que j> tout chrétien sache bien distinguer entre l'Evan- » gile et la loi. Que l'homme laisse dominer les » préceptes sur son corps , mais jamais sur sa » conscience. Car cette fiancée , cette princesse ne » doit pas être souillée , déflorée par la loi ; mais » il faut qu'elle soit conduite pure à Jésus-Christ , » son époux légitime et bien-aimé. C'est ce que » dit saint Paul dans un endroit : Je vous ai con-

^ Juslegund. des Briefes an die Gai. ( Commentaire sur l'Epitre aux Gai.) endroit cité p. 62.

» fiée à un homme afin que je conduise à Jésus- » Christ une vierge sans tache,

» Ainsi la conscience ne doit point avoir son lit » nuptial dans la vallée profonde , mais au somj» met de la montagne élevée. Là Jésus- Christ » n'effraie ni ne tourmente les pauvres pécheurs ; » mais il les rassure , les console et leur ouvre la » porte du Ciel'. »

Et pourquoi le fidèle observe-t-ii la loi divine : « Ce n'est pas , répond Luther , pour devenir » juste , car cela n'arrive que par la foi ; mais il la » garde par amour de la paix , sachant bien d'ail- » leurs que cette obéissance est agréable à Dieu , » et que par là il donne un bon exemple qui porte » les autres à croire à l'Evangile. »

Qu'on se rappelle aussi l'opinion de Zwingle sur le même sujet ( Voy. au chap. L § 4. ).

Si Luther, plus conséquent avec lui-même, eût éprouvé le besoin de donner à ses principes tous leurs développemens , nous l'aurions vu, arrondissant son système, tomber jusque dans le gnosticisme. Suivant les hérétiques des deux premiers siècles, il existoit des hommes de trois espèces ; et ceux qui appartenoient aux deux premières classes , les matériels ÇvhtKoi^ et les animaux (i^X'^"')? ètoient seuls obligés par les comman-

1 Endroit cité p. 64 j comp. p. 79, 168. 17?.

Jciiiens; car les troisièmes, nés spirituels (^rj/eu/^ctriKoi), se trouvoienî un degré plus haut surFéchelle des êtres, et ne faisoient point partie de l'ordre de choses que régit la règle morale. De même les valentiniens se croyoient affranchis de toute obligation 5 tandis qu'à leurs yeux les catholiques ne pouvoient se sauver qu'en marchant dans la loi du Seigneur. Marcion ne pouvoit non plus concilier la grâce et les préceptes ; aussi disoit-il que le Dieu de l'ancien Testament, auteur de la loi morale , étoit essentiellement différent de celui du nouveau.

Tout absurde qu'est cette doctrine, nous remarquons du moins quelque harmonie dans ses élémens. Chez le Réformateur, au contraire, on ne voit qu'incohérences, que contradictions; et même son point de départ ne peut soutenir le moindre examen. Ecoutons-le : La loi terrifie, épouvante la conscience ; et il n'existe entre la conscience et la loi , aucun rapport , aucun point de contact ! Bizarre association d'idées , s'il en fut jamais ! Quoi! la loi ébranle le pécheur en le menaçant de peines éternelles ; et la loi n'a qu'une valeur temporelle, que des effets passagers. Et que devient , dans ce système , le mystère de la rédemption ? N'est-ce donc pas pour nous délivrer de l'enfer encouru par la violation de la loi , que le Sauveur est mort pour nous ? Mais , encore une

fois , la transgression d'une loi finie , ne coiicernant que les choses de la terre , peut-elle mériter un châtiment éternel ? Que devient la mission du Fils de Dieu? Le Très-Haut prend la forme de l'esclave , il traverse cette vallée de larmes en portant sa croix, et tout cela, pour accomplir des préceptes qui ne s'élèvent pas au dessus de ce monde î Et puis la loi doit nous conduire à Jésus-Christ. Chose étrange ! la loi n'a nul rapport au Sauveur , et la loi nous conduit au Sauveur ! Mais ce qui ne reste point en Jésus-Christ, ce qui n'a point racine dans Jésus -Christ, comment cela peut -il nous frayer le chemin vers Jésus-Christ? Enfin la loi morale a-t-elle une fois porté le pécheur dans le royaume de Dieu , dès lors elle doit être pour jamais bannie de sa conscience , dès lors elle ne doit plus régner que sur son corps : ainsi le veut encore Luther et son système. Mais si la violation de la loi inspire une si profonde douleur, une si terrible épouvante , comment le Docteur peut-il la chasser du cœur du fidèle ? Ce qui n'appartient pas essentiellement à l'intérieur de l'homme, ne peut à aucune époque , ni dans aucun mode de son existence , agir fortement sur son âme. Si donc la loi divine doit profondément affecter le pécheur , il s'ensuit qu'elle a aussi des rapports nécessaires à la conscience du juste.

Le Sauveur a rempli la loi qui mène à Dieu ,

mais il rie l'a point abrogée. La douleur la plus déchirante d'Israël, c'étoit que le Dieu de l'ancienne alliance, Dieu terrible, toujours courroucé ; étoithors de l'homme et bien éloigné de l'homme. De même aussi , et par une conséquence nécessaire , la loi d'Israël étoit loin , bien loin des Juifs : loi de menaces , loi de vengeance , écrite sur des tables de pierre , mais non pas dans les cœurs. La loi n'est que la volonté de Dieu manifestée ; où il y a scission avec Dieu , là il y a divorce avec la loi. Le Médiateur a comblé Tabîme qui séparoit l'homme de son auteur, et la loi ne devroit point s'être rapprochée de l'homme ? Par notre réconciliation avec Dieu , nous sommes aussi réconciliés avec la loi ; en recevant Dieu dans nos cœurs , nous recevons aussi sa loi sainte , car elle est son éternelle volonté et une même chose avec lui : où est Dieu , là est aussi sa loi.

Faut-il le dire au milieu du christianisme ? la religiosité et la moralité sont unies par les liens les plus étroits '^^ Arrêtez un instant vos regards sur l'homme immoral ; et voyez comme la vie

* Si penser, vouloir, agir, c'est tout l'homme; connoître, aimer et servir Dieu, voilà tout le chrétien. Ainsi, comme le juste et le vrai sont inséparables , de même la morale et la religion se confondent dans leur source commune. De là il suit également que la foi ne peut justifier sans les œuvres. En effet, tant que la volonté ne pratique pas le bien que l'intelligence connoît comme vérité, il y a division, il y a guerre entre ces deux puissances.

religieuse s'éteint dans son cœur; voyez comme avec le vice la pure connoissance des choses de Dieu s'obscurcit. Considérez les annales des peuples , et partout vous apercevrez l'incroyance et la superstition s'avançant d'un pas égal avec la corruption des mœurs. Le paganisme , dans ses diverses phases, a gravé cette vérité en traits effrayans dans les pages de l'histoire. Dans la vie des saints, même loi, même phénomène. Plus l'homme s'élève dans la perfection évangélique , plus la tendre piété , le pur amour jette en lui de profondes racines , plus les mystères de Dieu se dévoilent à ses yeux. Aussi quand le grand Maître veut donner une base solide à la foi chrétienne , il commande de garder dans la pratique ses divins enseignemens.

Or, d'où vient -il que la vie religieuse disparoisse devant la transgression des préceptes ? D'où vient-il qu'elle ne porte de fruits que dans les cœurs où règne la loi morale ? Ce fait seul ne démontre-t-il pas toute la fausseté du système luthérien ? Oh ! croyez-moi : celui qui, pour conserver la foi dans sa conscience , se voit obligé d'en bannir la loi morale , celui-là possède une foi fausse dans sa conscience. La foi vive compatit

Or l'homme en lutte avec lui-même n'est pas rétabli dans l'état primitif, r'est-à-dire n'est pas justifié. {Note du îrnd.)

très bien avec la loi, que dis-je? ces deux choses ne sont qu'une. Répétons-le : pourquoi voyonsnous l'élément religieux et l'élément moral marcher toujours de front? le voici. L'idée de notre dépendance à l'égard du Créateur enfante l'humilité et la confiance, puis naît l'amour qui nous place entièrement dans le domaine de la loi ; car il porte en son sein l'obéissance à la volonté de Dieu. Si le culte de l'esprit tient de plus près à la religion , tandis que celui du cœur est plus moral , cette différence est enlevée dans l'amour , le centre de toutes les vertus, l'unité vivante où se résument la religiosité et la moralité.

A présent nous devons comprendre le dogme protestant , que la foi seule , indépendamment de toute autre vertu, nous mérite le bonheur éternel. Le catholique regarde le salut comme le fruit de toute la vie supérieure ; il le fait dériver de la foi , de l'amour et de l'accomplissement de la loi ; c'est-àdire, du principe religieux et du principe moral réunis ensemble. Attribuant à ces deux principes une valeur éternelle , il les place sur la même ligne à l'égard de la vie bienheureuse. Le patriarche de la réforme , au contraire , ne voit la source du salut que dans la foi ; car la moralité n'est à ses yeux qu'une chose terrestre et passagère. Les œuvres, dit-il , procèdent d'un principe moitié corrompu ; donc elles ne peuvent nous ouvrir la porte du ciel.

Plus haut nous avons vu l'absurdité de ce raisonnement ; puisque pour la même raison il représentoit aussi la foi comme défectueuse , il étoit forcé de dire qu'elle ne peut non plus nous obtenir îe bonheur des élus. Au reste , du point de vue où nous sommes placés^ une claire lumière doit se répandre sur toute la question. Enfin , pendant les disputes synergistiqiies , André Poacli parut, et, plus conséquent que Luther, il avança nettement que l'observation la plus fidèle de la loi ne donne aucun droit à l'éternité bienheureuse'.

Présentement aussi, nous l'espérons, nous pouvons faire ressortir l'idée fondamentale de la justification protestante. Ainsi que nous l'avons vu , la doctrine qui fait Dieu auteur du péché et voit encore l'homme souillé après sa régénération, repose sur ce principe, que le mal est la condition nécessaire de tout ce qui est fini. Nous pouvons également exprimer ainsi cette pensée :

' '( Propositio, hona opéra sunt necessaria ad salutem, non potest consistere in doctrina legis , neque Icx ullas liabet de aeterna vita promissiones , etiam perfeclissime impleta. Auclorc Andréa Poach. 1 lAb. » Les luthériens rigides ne s'exprimoient pas aussi vertement.

De nos jours, Schleiermacîier, Twesten etSack, mais surtout les deux premiers, ont entièrement séparé l'élément religieux et l'élément moral , et en cela ils se sont monirés dévoués à leur église.

Le sentiment du péché ne peut être arraché de la conscience du juste ; ce ver rongeur le tourmente sans relâche , car le mal tient à son essence même. Comment le chrétien parvient-il donc à la paix de Tâme ? Par l'élévation de son esprit dans les régions supérieures : la connoissance de Dieu, la vue de sa honte , la foi en un mot hannit ce funeste sentiment. Ainsi après avoir détruit la liberté morale , on y substitua la liberté chrétienne , c'està-dire, l'affranchissement de la loi qui ne s'élève pas au dessus du temps et de l'espace. Nous ne prétendons pas , toutefois , que les réformateurs aient aperçu cette idée fondamentale; au contraire , nous aimons à le reconnoître , s'ils s'étoient compris eux-mêmes, s'ils avoient vu les conséquences de leur système, ils l'auroient rejeté comme contraire au christianisme.

Enfin il est clair maintenant que pour sauver la justice et la sainteté divines , pour maintenir la liberté humaine , assurer la dignité de la loi morale, affermir la vraie notion du mérite et du démérite ; il est clair en un mot que, pour ne pas laisser tourner la rédemption en folie, les catholiques dévoient flétrir la doctrine protestante sur la justification.

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