‹ La symbolique (volume 2)Chapitre 25 sur 37 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

Ce qu'il y a de vrai , et ce qu'il y a de faux dans la doctrine protestante touchant la Foi.

Si, reportant nos regards en arrière, nous jetons un rapide coup d'œil sur les questions traitées jusqu'ici , nous voyons que , dans le protestantisme , Télément religieux est la face la plus brillante , et l'élément moral le côté le plus obscur ; ce qui amena aussi de bien fausses notions sur la nature même de la religiosité.

Pour connoître jusqu'à quel point l'élément religieux est exalté dans le protestantisme , il suffit de se rappeler la définition que Luther et Mélanchthon donnèrent de la Providence au commencement de la réforme , et que Calvin défendit jusqu'à la fin de ses jours. Selon ces docteurs, non-seulement Dieu gouverne toutes choses par son infinie sagesse; non-seulement il conduit par des voies admirables tous les êtres à leur fin , mais les phénomènes du monde moral sont l'œuvre même du souverain Régulateur, l'homme est un instrument qui manifeste les actes invisibles de la Divinité . Dans cette doctrine , tout est en Dieu et Dieu en tout.

Or , cçs contemplations religieuses sur le monde

et son histoire , nous les voyons se refléter dans tout le domaine du christianisme. La nouvelle doctrine , on ne peut le nier , conserve le principe de la piété chrétienne ; mais elle en fait une fausse application. En effet, le rapport que nous venons de voir entre Dieu et l'homme , les protestans rétablissent entre le Christ et le fidèle : le Sauveur étant également tout en tout , son Esprit est exclusivement actif dans la régénération. Ainsi, de même que l'homme disparoît devant Dieu , de même le chrétien disparoît devant Jésus-Christ. A cet égard , le passage suivant nous fait voir bien avant dans l'âme de Luther :

« Quand l'Evangile (le noîweau) commençoit » à se lever sur le monde , le docteur Staupitz » étoit vicaire des Augustins^. Je me rappelle 3» encore très bien qu'il me dit alors : Ce qui me » console le plus , c'est que la doctrine de l'Evan- » gile, qui revient maintenant à la lumière, donne » tout honneur , toute gloire à Dieu et rien à » l'homme. A présent il est clair comme le jour » que jamais on ne peut attribuer à Notre-Sei- » gneur Dieu trop de gloire , trop de bonté , trop » de miséricorde , etc. Encore une fois cela me y> console; et c'est aussi la vérité que l'Evangile

* Vicaire général de l'ortire des Augustins. Ce fut lui qui appela d'Erfurt le fameux Luliicr pour être professeur eu IIk'ologie à l'université de Wittenberg. (IVote dji frad )

» refuse à l'homme tout honneur, toute sagesse j. » toute justice ; et n'attribue tout cela qu'au Créa- » teur, qui fait toutes choses de rien. Et n'est-il » pas beaucoup plus sûr de trop accorder à notre » Seigneur Dieu, quoiqu'on ne puisse jamais lui » trop accorder. . . Certes , ce n'est ni errer , ni » pécher que de rendre à Dieu et à l'homme ce » qui revient à tous deux , ce qui leur appar- » tient'. »

Les sentimens qui conduisoient Luther sont vrais dans ce qu'ils ont de plus intime ; mais comme dans le sentiment il peut y avoir erreur et vérité, c'est à l'intelligence de faire ce discernement. Quand on lit le Réformateur , on se croit tout à coup reculé jusqu'aux premiers âges du monde , où l'homme, encore chancelant dans sa chute, ne voyoit qu'à travers un voile , et ne pouvoit séparer les actes de Dieu des actes de la créature.

Luther ne saisit point la vraie notion de la liberté. Qui le croiroit? il vit en elle la ruine de l'humilité , la mort de tout sentiment religieux. Il la rejeta comme un crime de îèze-majesté divine : être libre, pour lui, c'est être Dieu'. Aussi

* Ausleg. des Briefes.... (Commentaire sur î'Fpitre aux Galates), endroit cité, p. 35.

^ Luther de servo arbitrio aÛ Erasm. Roterod. 1. I. fol. 117. b : « Scquitur nimc , liberum arbitrium esse plane divinum nomcn, ncc ulii posso competere, qiiam soli divinif majcsta(i;

qu'arriva-t-il ? voulant détruire la volonté propre , le Docteur détruisit la volonté même; voulant anéantir Tégoïsme , il anéantit le moi humain. Veut-il prouver que l'homme ne possède plus la liberté supérieure, c'est-à-dire, la liberté que donnent la vérité et la vertu , il prouve en même temps et malgré lui, que l'homme ne possède aucune espèce de liberté. C'est ainsi que Luther s'embarrassa dans ses propres filets. Jamais dans l'idée catholique de l'humilité , il ne put reconnoître Thumilité même ; car toujours il la vit dans la négation de la personnalité. Cependant cette vertu est éminemment morale , elle repose sur le libre hommage, le libre sacrifice de soi-même. Les réformateurs dirent : Homme pécheur , tu es nécessité, et tu veux être libre : voilà le mal. Mais si l'homme n'a point son cœur dans sa main, comment veut-il être libre? Comment le péché découle-t-il de ce désir? C'est que, contre sa nature, il demande nécessairement la liberté , c'est qu'il faut en conséquence attribuer à Dieu la cause du mal. Le catholique dit au contraire : 0 homme!

ea enim potestate facit omnia, quae vult in cœlo et in terra. Quod si hominibus Iribuitur, nihil rectius tribuitur, quam si Divinitas quoque ipsa eis tribueretur, quo sacrilegio nullum esse majiis possit. Proinde tlieologorum erat ab isto vocabulo abstinere, cum de humana virtute loqui vellent , et soli Deo relinquere ; deinde ex hominum ore et sermone idipsum tollere , tanquam sacrum ac Tt'nerabile nomen Deo sno nsserere. »

tu es libre; mais perds ta liberté devant Dieu, et voilà quelle revient à toi consommée. Dans ces principes , il est à même de montrer comment nous pouvons aspirer à une fausse liberté, et tout son système devient une justification complète de la Providence.

Mais si les réformateurs se firent une fausse notion de la liberté , ils méconnurent également l'essence de la moralité ; car ces deux choses sont inséparables. Et cependant ils accusèrent les catholiques de détruire l'humilité; les catholiques qui peuvent seuls , sans contredire leur doctrine , se confesser pécheurs devant Dieu; ce qui est la racine unique de la reine des vertus.

Voilà les erreurs et les contradictions sur lesquelles repose la justification protestante. Traduit en paroles claires , le mot croire signifie , dans la nouvelle église , se rendre à Dieu tels qu'il nous a créés et qu'il nous a faits durant le cours de notre vie ; attendre avec confiance qu'il nous délivre du mal dont il est l'auteur , qu'il a mis lui-même dans nos cœurs. Dans ce système, sans doute, il ne revient aucune gloire à l'homme ; mais Dieu peutil encore être glorifié? nous laissons le jugement au lecteur'.

» Luther, de servo arbitrio ad Erasm. Roterod. 1. I. fol. 536 : « Ego sane de me confiteor, si qua fieri posset, nollem mihi dari liberum arbitrium , aut quippiam in manu mea relinqui ,

quo ad salutem conaii possem ; non solum ideo , quod in tôt adveisitalibus et periculis , deindc tôt impugnantibus daemonibus , subsistere et retinere illud non valerem , cum unus daemon potontior sit omnibus hominibus , neqiie ullus hominum salvaretur ; sed quod etiam , si nuUa pei icula , nullse advcrsitates , nulli daemones essent , cogérer tamen perpetuo , in incertum laborare , et aërem pugnis verberare. Neque enim conscientia mea , si in aeternum viverem et operarer , unquam certa et secura fieret , quantum facere deberet, quo satis Deo fieret. Quocunque enim opère perfecto reliquus esset scrupulus , an id Deo placeret , vel an aliquid ultra requireret, sicut probat experientia omnium justiciariorum , et ego meo magno malo tôt annis satis didici.

At nunc cum Deus salutem meam, extra meum arbitrium tollens y in suum receperit , et non meo opère, aut cursu^ sed sua gratia et misericordia promiserît me servare, securus et certus sum , quod iîle fidelis sit , et mihi non mentietur, tum potens et magnus, ut nulli dœmones, nullœ adversitates eum frangere aut me illi rapere poterunt. Nemo (inquit) rapiet eos de manu mea, quia pater, qui dédit , major omnibus est. Ita fit, ut si non omnes, tamen aliqui etmulti salventur, cum pervim lîberi arbitra nullus prorsus servaretur, sed in unum omnes perderemur. Tum etiam certi sumus et securi, nos Deo placere, non merito operis nostri, sed favore misericordiœ suœ nobis promissœ , atque si minus aut maie egerimus, quod nobis non imputet, sed paterne ignoscat et emendet. Hœc est gloriatio omnium sanciorum in Deo suo. »

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