‹ La symbolique (volume 2)Chapitre 26 sur 37 · J XXVII · texte numérisé non relu

J XXVII

Rapports du Protestantisme avec le Gnosticisme et avec quelques systèmes panthéistes du moyen âge. Distinction plus précise entre la doctrine de Zwingle et la doctrine de Luther.

Déjà nous l'avons observé plus d'une fois , le système des réformateurs a une frappante analogie avec le gnosticisme.

ï. Le désir ardent de la vie bienheureuse, le souverain mépris des choses de la terre , le profond sentiment de la misère humaine : telle est la source d^'où sortit cette dernière hérésie. La vue du mal remplissoit les gnostiques d'une si vive horreur , que ne pouvant le concilier avec l'idée d'un Dieu bon , ils admirent deux principes également éternels , auteurs de tous les êtres. La condition présente de l'humanité , poursuivoient-ils , est l'ouvrage de ces deux principes ; jamais Thomme ne peut se dégager de la corruption : vainement lui déclare-t-il une guerre à mort, le péché sort toujours victorieux du combat.

Jusqu'aux quatorzième et quinzième siècles , on voit le gnosticisme se reproduire de loin en loin dans l'histoire , et au seizième les réformateurs le réchauffèrent sous une forme plus douce. Agités par les mêmes senti mens que les

gnostiques , ils furent aussi vivement frappés de la réité du genre humain ; et voilà pourquoi ils représentèrent l'homme corrompu jusqu'à la moelle des os, tellement que la contagion ne peut plus s'éteindre dans cette vie.

II. Ce sentiment du péché , pieux à la vérité , mais confus et malade, travailla dans la réforme, aussi bien que chez les gnostiques , à sa propre destruction; et comme il ne reposoit sur aucune base solide, il s'éteignit bientôt sans retour. Plus on élève la source du mal objectif dans lequel l'individu se voit enveloppé sans que personnellement il se soit rendu coupable , plus le mal subjectif perd de sa grandeur et de son énormité; car la nature devient , dans la même proportion , responsable des péchés commis par la personne. Aussi les gnostiques trouvoient-ils dans leur système une excuse à tous les désordres , à tous les crimes.

Les réformateurs ne montrèrent pas moins d'habileté. Voici leurs principes : Adam , le seul pécheur , a été suivi de Jésus-Christ , qui seul aussi pratique la vertu. Si notre premier père nous a ravi toute liberté, tout germe de bien, le Sauveur n'a pas besoin de nous pour opérer la justice; et plus la nécessité du péché est invincible dans l'homme , plus le pardon est facile en Jésus-Christ. JEt quel but se proposent-ils par

cette doctrine ? C'est de porter bien avant dans les cœurs le sentiment du péché. Mais faudra-t-il donc , pour finir ses jours dans les larmes de la pénitence , avoir rougi ses mains du sang innocent? Le repentir, la douleur ne s'éteignent-ils pas à mesure que les crimes vont s'accumulant ? Non , il n'est pas nécessaire que , dans Adam , nous ayons été corrompus radicalement ; il ne faut pas que le poison ait gagné la dernière de nos fibres, pour que nous sentions profondément le mal qui nous frappe , pour que nous saluions avec joie notre libérateur. Nous avons été blessés dans le premier homme ; mais le coup n'a pas été mortel : la blessure nous fait sentir la douleur et bénir la main du médecin : dans la mort il n'y a plus de douleur , plus de retour à la vie.

llï. Distribuant les hommes en trois classes, comme nous avons vu , le gnosticisme exigeoit de ses sectateurs la connoissance (yvoJG-tç) qu^'ils étoient les enfans de Dieu , et qu'en cette qualité ils ne pouvoient perdre le ciel. Dans le protestantisme, la foi qui renferme la certitude du salut, offre le parallèle de cette doctrine ; puis le dogme selon lequel les uns sont prédestinés à la gloire et les autres à la damnation , reproduit fidèlement la classification gnostique du genre humain. La croyance que certains hommes étoient I. 48

nés spiriiueh , pouvoit enflammer les âmes, et provoquer une lutte acharnée contre le mal ; mais quel monstrueux abus ne fit-on pas de cet enseignement? Nous devons en dire autant de la prédestination absolue. Que Dieu nous accorde le ciel malgré nos prévarications, cela peut enfanter la plus ardente reconnoissance ; mais aussi , de ce même dogme , peuvent sortir les conséquences les plus funestes, et c'est ce qui n'arriva que trop, comme son auteur s'en plaint amèrement. La certitude du salut , nous le voulons encore, porteroit les plus riches fruits dans l'âme belle et tendre ; mais jamais cœur bien fait se vanta-t-il de posséder cette certitude ? puis l'opinion des réformateurs sur la dégradation de notre nature, les autorisoitelle à compter sur des disciples aussi privilégiés ? Que si l'on objectoit qu'il n'est point de doctrine dont on ne puisse abuser , nous dirions , sans nier le principe, que jamais la vérité n'est une source d'abus; que l'erreur , au contraire, porte la destruction dans son sein ; qu'elle ne peut édifier qu'en se niant elle-même. Or c'est ainsi qu'il en est et du dogme que la foi seule mérite l'amitié de Dieu , et de la certitude enseignée par les gnostiques et par les protestans , et de la prédestination qu'elle suppose.

lY. Le Dieu du nouveau Testament , ce Dieu d'amour et de miséricorde, pénétroit Marcion

d'an si profond respect , qu'il le regardoit comme essentiellement différent du Dieu créateur , et qui dans Fancienne alliance a donné une loi si sévère ' . Or, nous le savons assez, Luther opposoit aussi la nature à la grâce , l'Evangile à la loi ; il ne Toyoit non plus en Jésus-Christ que miséricorde et pardon des péchés. Marcion, le plus pieux des gnostiques , mais incapable d'associer deux idées, soutenoit que le Dieu bon nous a rachetés sans que pour cela il se soit rapproché de nous ; car, s'imaginoit-il , nous appartenons à un ordre de choses qui lui est entièrement étranger. Mais comment l'homme pourroit-il concevoir l'Etre suprême ; comment pourroit-il entrer en commerce avec lui, s'il avoit été créé par un Démiurge, un esprit inférieur, si par conséquent il ne portoit en son âme l'empreinte de la Divinité. Dans son intelligence bornée, l'hérésiarque du deuxième siècle crut élever bien haut la miséricorde divine , en lui faisant racheter un être éloigné de lui , non par sa propre faute, mais par sa nature même. Ainsi fit encore Luther. Pour exalter la gloire du Fils de Dieu, il enseigna que l'homme n'est que péché et corruption; mais il oublia que cet

* Tertull. advers. Mare. 1. I. c. 2 : » Et ita in Christo quasi aliam inveniens dispositionem solius et purae benignitatis et diversae a creatore , facile novam et hospitam argumentatus est divinitatem in Ciiristo suo revelatam. »

liomme-là ne peut plus être sauvé, qui est dégradé dans tout son être. Finissons, au reste ^ ce parallèle ; aussi-Lien ne pourroit-on établir aucune analogie entre l'ascétisme de Luther et celui des marcionites : tant sont opposées les conséquences pratiques des deux systèmes, quelle que soit d'ailleurs leur identité.

Une autre erreur avec laquelle le protestantisme a une conformité qu'on ne peut méconnoître, c'est le panthéisme idéaliste qui, durant tout le moyen âge , ne fît pas moins de ravages que le dualisme des gnostiques et des manichéens. Ici se présentent Amauri de Chartres et son disciple David de Dinant ^ , les Bisoches , les Loilards, les Béghards, les Frères et les Sœurs de l'esprit libre, ainsi que beaucoup d'autres. L'unité et l'universalité de toutes choses, la nécessité absolue de tout ce qui arrive , et du mal par conséquent, l'homme enchaîné par les décrets de la Providence , le fidèle affranchi de la loi morale ^ enfin la certitude infaillible du salut ( ici le retour de l'homme à Dieu , son absorption en lui ; er-

* Les disciples d'Amauri demandoient la charité pour rendre l'adultère indifférent; Luther ne veut plus que la confiance; plusieurs protestans du jour n'exigent plus rien. Nous avons entendu les paroles de Luther ; écoutons ses disciples : « La monogamie et la défense des conjonctions extramatrimoniales sont un reste de monachisme, et cette morale repose sur une foi aveugle. » ( Magas. de Henke, IP partie, n*"* i , 2, 3.) Un super-intendant,

reur qui se retrouve nécessairement dans le panthéisme ) : telles étoient les erreurs enseignées par ces différens sectaires. Nous devons nommer aussi Wiclef, qui soutint ouvertement le fatalisme proposé comme un simple paradoxe par Thomas Bradwardin ; Wiclef qui , après avoir nié la liberté, rejeta sur Dieu la cause du mal et enseigna la prédestination absolue.

Voilà , selon nous , les deux routes que prirent Luther et Zwingle : le premier donna dans les monstruosités des gnostiques et des manichéens ; le second se rapprocha plus du panthéisme. Dans le commencement , l'humilité de Luther lui fit seulement rejeter la liberté dans les choses spirituelles; mais plus tard, voulant asseoir cette vertu sur une base plus solide encore , il enseigna que tout l'homme est soumis à la nécessité : preuve frappante du peu de pénétration de son esprit; car , par cette dernière doctrine , il renversoit la première jusque dans sesfondemens. Cependant, comme nous le montrent ses ouvrages , il prit surtout à tâche de fonder l'humilité sur le sentiment

an évêque protestant va parler : « Une jouissance sensuelle hors du mariage, si elle est modérée, n'est pas plus immorale que dans le mariage ; et s'il faut l'éviter, c'est qu'elle choque les usages reçus , et que souvent elle entraîne la perte de l'honneur et de la santé. » ( Critique de la morale chrétienne par Caiinabich. p. 185.) Niez le progrès des lumières par la liberté evaugéh'que ! (Note du irod. )

de la chute originelle ; et nous le voyons , au milieu du combat , disposé à sacrifier la partie spéculative de son système , pourvu qu'on lui abandonne ce point unique'". Le docteur de Zurich, au contraire , s'appuya presque exclusivement sur le dogme; car ce qu'il dit du mal héréditaire mérite à peine notre attention. Enseignant ouvertement le panthéisme , il s'attacha de préférence aux sectes du moyen âge dont nous avons parlé. Au surplus, Texposition suivante nous fera pénétrer plus avant dans sa doctrine.

Voici les idées fondamentales de son écrit sur la Providence : ou une force quelconque est éternelle, ou bien elle a reçu l'existence. Or, dans la première hypothèse, elle est Dieu même; dans

1 Luth, de servo arbitr. adv. Erasm. loc. cit. p. 177. b. : « Nonne agnoscis ? Jam quœro et peto , si gratia Dei desit , aut separetur ab illa vi modicula , quid ipsa faciet ? Inefficax ( inquis) est, et nihil facit boni. Ergo non faciet, quod Deus aut gratia ejus volet ; si quidem gratiam Dei separatam ab ea jam posuimus, quod vero gratia Dei non facit, bonum non est. Quare sequitur, liberum arbitrium sine gratia Dei prorsus non liberum, sed immutabiliter captivum et servum esse mali , cum non possit vertere se solo ad bonum. Hoc stante, dono tibi, ut vim liberi arbitra non modo facias modiculam, fac eam angeîicam, fac^ si potes, plane divinam, si adjeceris tamen hanc illœtabilem appendicem, et citr a gratiam Dei inefficacem dicas; mox ademeris illi omnem vim ; quid est vis inefficax , nisi plane nulla vis ? » Après ces paroles, nous lisons : « Fixum ergo stet... nos omnia necessitate , nihil libero arbitrio facere , dum vis liberi arbitrii nihil est, neque facit , neque potcst bonum , absente gratia. »

la seconde elle est créée par Dieu. Mais que suit-il de là ? C'est que tout est Dieu ; car être créé par Dieu, c'est être un écoulement de sa toute-puissance; tout ce qui existe est de lui, en lui et par lui ; tout ce qui est est lui-même. Ainsi toute force créée n'est que la manifestation subjective de la force universelle '* L'idée de force dans un être contingent implique contradiction , puisqu'alors cet être seroit tout à la fois créé et incréé. Donc vouloir être libre , c'est se faire à soi-même son propre Dieu; donc la doctrine de la liberté conduit à la divinisation de l'homme , et à la pluralité des dieux par conséquent. L'attribut liberté et le sujet créature se heurtent de front. •

Zwingle continue : De même que la liberté , comme force propre à l'homme , est incompatible avec la toute-puissance , de même aussi l'idée d'actes libres dans la créature , anéantit la sagesse infinie. Voulez-vous que l'homme soit maître de ses actions , vous obligez Dieu de changer ses décrets immuables selon nos caprices , selon nos volontés d'un moment. Ainsi , aux ^ ux du Ré-

1 Zwingli de provîdentia, t. 1. fol. 35. a : « Ou,x. .nen creata dicitur, cum omnis virtus numinis virtiis sit, nec enim quicquam est, quod non ex illo, in illo et per iîlud, imo illiid sit, creata inquam , virtus dicitur, eo quod in novo subjecto et nova specie , universalis aut generalis ista virtus exhibetur. Testes sunt Moses, Paulus , Plato , Seneca. ( ! ! ) »

formateur j l'idée de la Providence renferme la nécessité de toutes choses ; et c'est par une conséquence rigoureuse qu'après avoir détruit la liberté du vouloir , il enchaîne l'intelligence de l'homme par la prescience divine '.

Notre auteur revient sur la notion de force créée et dit : Tout ce qui existe est l'existence de Dieu , tout ce qui est est Dieu même ; car autrement il y auroit quelque chose hors de l'Etre des êtres , conséquence subversive de son immensité'. Pour rendre ces idées accessibles au landgrave de Hesse , il fait cette comparaison : Commue les plantes et les

1 Loc. cit. : « Jam si quicquam sua virtuîe ferretur aut consilio, jam isthinc cessarent sapientia et virtus nostri numirfîs. Quod si iieret , non esset numinis sapientia summa , qui non comprehenderet ac caperet universa ; non esset ejus virtus omnipotens, quia esset virtus libéra ab ejus potentia , et idcirco alia. Ut jam esset vis , qu9B non esset vis numinis , esset lux et intelligentia , quœ non esset numinis istius sapientia. w Quelle conclusion pour un réformateur ! Zwingle auroit dû réformer sa logique avant tout. Ce qui suit est plus spécieux , quoique sans aucun fondement : « Immutabilem autem diximus administrationem ac dispositionem , hanc ob causam , ut et eorum sententiam , qui hominis arbitrium liberum esse adseverant, non undique firmam, et summi numinis sapientiam certiorem ostenderem, quam ut eam eventus ullus îatere possit , qui deinde imprudentem cogeret aut retractare aut mutaçe consilium. »

2 Loc. cit. pag. 35.'>. b : « Cum aulem infmitum, quod res est, ideo dicalur, quod essentia et existentia infmitum sit, jam constat extra infinitum hoc Esso nullum esse posse... » fol. 3r)0 : « Cum igitur unum ac sobmi iufiniîum sit, necessc est pifeter hoc nihil rssp. ))

animaux sortent de la terre et retournent dans son sein , de même en est -il de toutes choses par rapport à Dieu. Enfin notre doctrine, poursuit le Réformateur, jette une vive lumière sur le dogme de l'immortalité de l'âme ; car elle montre que rien ne peut cesser d'exister , que tout rentre dans l'Etre universel. De même aussi la philosophie de Pythagore , dit-il en finissant , n'est pas dénuée de tout fondement ; elle renferme même un sens très vrai'.

De tout cela, Zwingle tire la conséquence qu'il ne peut y avoir qu'une seule cause , que toutes celles qu'on appelle secondaires ne sont que des instrumens dont se sert la cause première et unique '. Ainsi l'homme n'a point en lui-même le mobile de ses. actions; mais, incapable de tout bien comme de tout mal , il est une machine vivante dont les ressorts sont dans la main de Dieu.

Voilà les excès inouis dans lesquels tomba Zwingle en ramenant à sa véritable base la doctiine de Luther sur la liberté humaine. Dans ces derniers temps (et c'est ainsi que les protestans se comprennent eux-mêmes), on a vu les orthodoxes du parti combattre les nouveaux systèmes philosophiques et théologiques; systèmes qui, après

^ Loc. cil. : « Scd liane senlentiam paiilo (.■.yoGO'^iyM-s.po-j tractatam... exemple.. . confirmabimus , etc. » 2 Loc. rit. fol. -358. b.

tout , ne renferment que les conséquences nécessaires des principes posés par les réformateurs. Schleiermaclier , malgré ses nombreuses déviations de la doctrine de ses maîtres , est à notre avis le seul vrai disciple des apôtres de la réforme.

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