CHAPITRE IV
Contrariétés dans la doctrine des Sacremens.
§ xxyiii.
Doctrine catholique sur les Sacremens en général.
Après l'exposîtion des différentes doctrines sur la justification , nous faisons suivre les contrariétés sur les sacremens ; car , suivant les paroles du concile de Trente, c'est par eux que toute vraie justice prend son commencement, s'augmente et se répare quand elle est perdue'. Qu'est-ce que les sacremens en général ? Quel est le but de leur institution? Comment produisent - ils la grâce? voilà les questions sur lesquelles nous devons exposer d'abord l'enseignement catholique.
D'après le catéchisme romain , le sacrement est une chose sensible qui , par l'institution divine , possède la vertu , soit de signifier, soit de produire
* Concil. Trident, sess. VIL décret, de Sacrain.
la sainteté et la justice '. Il y a donc une différence essentielle , poursuit le livre que nous citons , entre un sacrement et un rit purement extérieur.
Voici comment notre catéchisme explique le but de leur institution. Appartenant au monde des corps par une partie de nous-mêmes , nous avons besoin d'un signe visible pour acquérir la connoissance de ce qui se passe dans notre partie spirituelle; et voilà pourquoi Dieu se sert d'un symbole extérieur pour nous communiquer la sainteté et la justice. En second lieu, les sacremens sont le gage des volontés divines , le sceau des promesses évangéliques. Ce n'est que difjScilement que l'espérance et la foi naissent dans le cœur de l'homme ; aussi déjà sous l'ancienne alliance , Dieu , avec la parole , s'est servi de rites et de figures pour le fortifier dans l'espérance. Or c'est ainsi que , dans la loi nouvelle , le Sauveur a établi certains signes pour certifier le pardon des péchés , pour confirmer la communication du Saint-Esprit. En troisième lieu, les sacremens conduisent jusqu'à nous, comme des canaux, la vertu qui découle des souffrances du Christ ; vertu qui ré-
1 Quare, ut explicalius, qiiid sacramentum sit, dccîaretur, docendum cril, rem esse sensibus subjectam , qiiœ ex Dei instifutione sanclitatis et justitia? tum significandœ tum eiBcienda? vim babet.
tablit ou fortifie la santé de nos âmes. Quatrièmement, ils sont les signes auxquels on connoît les fidèles. Enfin , dit encore le catéchisme romain , les sacremens portent d'autant plus la piété dans les cœurs, qu'ils sont bien propres à humilier l'orgueil de l'homme; car ils nous font vivement sentir qu'ensevelis dans les choses inférieures , nous ne pouvons que par leur moyen nous élever au-dessus du monde visible. Pendant une partie du moyen âge et dans le temps de la réformation , on voit un faux spiritualisme envahissant toutes les classes, toutes les conditions. Eh bien ! la seule méditation de cette dernière vérité , beaucoup plus profonde qu'elle ne le paroît au premier coup d'œil, auroit pu arracher toute Fépoque à ses égaremens \
Quant à la manière dont les sacremens produisent la grâce , l'Eglise enseigne qu'ils opèrent par leur efficacité propre et intrinsèque , en vertu de leiu* institution, ex opère opei^atOjScilicet à €hristo\
* Loc. cit. pag. 167. Toute l'exposition du catéchisme romain sur le but des sacremens, est empruntée aux théologiens du moyen âge , entre autres à Hugues de Saint-Victor, à Alexandre d'Halès, à saint Bonaventure et à saint Thomas. ( Thom. Aquin. Summ. m. theolog. P. III. Q. LXI. art. I. p. 276.)
2 Concil. Trident, sess. VII. can. VIII : « Si quis dixerit per ipsa nova legis sacramenta ex opère operato non conferri gratiam, sed solam fidem divinae promission is ad gratiam consequendam sufficere, anathema sit. »
Sans doute le fidèle doit exciter dans son cœur et le repentir de ses fautes , et l'ardent désir de recevoir le secours d'en haut; mais ces saintes dispositions ne sont pas la cause efficiente de la grâce, seulement elles écartent les obstacles qui pourroient s'opposer à l'efficacité de l'institution divine. Cette doctrine, comme on le voit, maintient l'objectivité de la grâce céleste , et empêche de limiter dans le sujet les effets des sacremens. Ils. n'agissent point d'une manière purement morale , en éveillant en nous des sentimens de confiance et d'amour ; à peu près comme feroit un tableau représentant les souffrances du Sauveur. Mais quand le fidèle célèbre ces saints mystères , la grâce féconde son âme , ravive ses facultés religieuses , et le place dans un commerce plus intime avec Dieu'.
1 Concil. Trident, loc. cit. ean. VI : « Si quis dixerit, Sacramenta novœ legis non continere gratiam , quam significant , aut gratiam ipsam non ponentibus obicem non conferre, quasi signa tantum, etc., anathema sit. » Bellarmin, de sacramentis, 1. II. c. 1. tom. III. p. 108, 109, s'exprime très bien sur ce sujet: « Igitur ut intelligamus , quid sit opus operatum , notandura est, in justificatione , quam recipit aliquis, dum percipit sacramenta, multa concurrere , nimirum ex parte Dei , voluntatem utendi illa re sensibili ; ex parte Christi , passionem ejus ; ex parte ministri , voluntatem , potestatem , probitatem ; eœ parte suscipientis voluntatem, fidem et pœnitentiam ; denique ex parte sacramenti, ipsam actionem externam , quae consurgit ex débita applicatione materiae et formae. Ceeterum ex his omnibus id|, quod active et proxime et instrumentaliter efficit gratiam justificationis, est sola
Déjà nous avons vu cette doctrine dans l'article de la justification. L'activité divine , disions-nous alors , précède l'activité de l'homme ; ensuite ces deux puissances , quand la dernière ne résiste pas , opèrent de concert le même ouvrage. D'un autre côté , le rapport établi par l'Eglise entre la liberté et la grâce , pourroit seul nous faire comprendre que Yopits operatum ne détruit point l'activité de l'homme'.
actio illa externa , qua; sacramentum dicitur, et hsec vocatur opus operatum , accipiendo passive ( operatum ), ita ut idem sit sacramentum conferre gratiam ex opère operato , quam conferre gratiam ex ipsius actionis sacramentalis a Deo ad hoc institutae , non ex merito agentis, vel suscipientis. « Bellarmin prouve ce qu'il vient d'avancer, et il observe que l'intention seule est requise dans le ministre , puis il continue : « Voluntas , fides et pœnitentia in suscipiente adulto necessariô requiruntur, ut disposiliones ex parte subjecti , non ut causae activée; non enim fides et pœnitentia elïiciunt gratiam sacramentalem , neque dant efficaciam sacramenti , sed solùm tollunt obstacula , quœ impedirent , ne sacramenta suam efficaciam exercere possent , unde in pueris , ubi non requiritur dispositio , sine bis rébus fit justificatio. Exemplum esse potest in re naturali. Si ad ligna comburenda, primum exsiccarentur ligna , deinde excuteretur ignis ex silice , tum applicaretur ignis ligno , et sic tandem fieret combustio ; nemo diceret, causam immediatam combustionis esse siccitatem , aut excussionem ignis ex silice , aut applicationem ignis ad ligua , sed solum ignem , ut causam primariam , et solis calorem seu calefactionem , ut causam instrumentalem. »
1 Voy. Concil. Trident, sess. VI. cap. VI. — Au reste , les théologiens enseignent avec Bellarmin, qu'une conséquence de Vofus operatum, c'est que la validité du sacrement ne dépend point de la dignité du ministre.
Que les catholiques comptent sept sacremens , cela n'a pas besoin d'explication.
Observons enfin que la réception d'aucun sacrement n'est absolument nécessaire pour le salut : ainsi , par exemple , le baptême de désir suffît au catéchumène qui ne peut recevoir le baptême d'eau. Dieu qui a choisi librement une manière de nous communiquer sa grâce , peut sans doute se servir d'un autre moyen ; mais il n'est pas libre à l'homme de refuser le remède qui lui est présenté par Jésus-Christ. Une semblable conduite seroit inspirée par l'orgueil , et renfermeroit un mépris punissable de l'institution divine.