CHAPITRE PREMIER
Contrariétés dans la doctrine sur l'état primitif de l'homme et sur l'oî^igine du mal moral.
Etat primitif de l'iiomme d'après la doctrine catholique.
Suivant que l'on examine l'histoire de riitimanité du point de Yiie catholique ou du point de vue protestant , on voit s'étahlir des conséquences tout opposées depuis le premier homme jusqu^à rentrée du genre humain dans l'autre vie ; et même les premiers momens de celle-ci se dessinent à nos yeux hien différemment , selon que nous les examinons à la lumière du catholicisme ou à celle du protestantisme"*^.
* L'auteur parle ici du purgatoire. {Note du trad. ) I. 1
Dans le principe, il est vrai, les partis n'ayoienî nullement la conscience d'un antagonisme aussi complet. Car les révolutions religieuses , non plus que les révolutions politiques , ne s'accomplissent point d'après un système arrêté d'avance et formulé dans toutes ses parties ; au contraire , leurs principes fondamentaux ne se développent d'une manière conséquente, que lorsqu'ils sont réduits à la pratique ; et ce n'est que peu à peu qu'ils s'assimilent les élémens qui d'abord leur étoient étrangers. Au commencement de la révolution religieuse du seizième siècle , la réflexion ne se porta ni sur l'origine du genre humain , ni sur sa fin et son entrée dans l'autre vie ; aussi-bien le développement dogmatique de ces questions est seulement d'un intérêt subordonné, et souvent on ne les a traitées que pour ne laisser aucune lacune dans le système du christianisme. La grande controverse qui nous occupe partit du centre intime de l'histoire du genre humain ; elle trouva sa source dans cette question : comment l'homme déchu est-il mis en rapport avec Jésus- Christ ? comment devient-il participant des fruits de la rédemption? De ce point central elle se dirigea nécessairement vers la périphérie , et s'étendit bientôt jusqu'aux deux limites de l'histoire de l'humanité , lesquelles , de leur côté , durent être mises en harmonie avec les changemens sur-
venus dans le centre. Or mieux un système est combiné; plus il y a de cohésion dans ses élémens , plus toutes les parties en sont ébranlées , dès qu'on apporte une modification dans une des idées fondamentales. Aussi, lorsque l'on attaqua dans son centre le catholicisme étroitement enchaîné dans tous ses dogmes , on fut forcé de combattre successivement plusieurs vérités dont on avoit à peine pressenti Taffinité avec l'article contesté dans le principe.
Nous pourrions aussi partir du vrai centre de la controverse, et montrer comment tout est venu se grouper autour de ce point. Sans aucun doute , notre exposition exciteroit bien plus vivement , dès le début , l'intérêt du lecteur , si d'abord elle le piaçoit au milieu du combat , et lui faisoit embrasser d'un seul coup d'œil le vaste champ qu'il occupe. Cependant les contrariétés se trouveront peut-être exposées avec plus de clarté , si , prenant la route opposée, nous suivons l'histoire du genre humain.
Ainsi, après avoir parlé de l'état primitif de l'homme , de sa chute et des suites qu'elle entraîna, nous entrons dans le cœur de la controverse en arrivant à l'article de la justification. Ensuite nous faisons voir l'influence des doctrines contraires sur la vie intérieure de l'homme réuni à Jésus- Christ, formant avec lui une société visible. Ici
nous nous étendons sur l'idée de l'Eglise d'après les différentes conféssions; puis nous finissons par le passage de la société présente dans celle de Fautre monde , en faisant remarquer les rapports qui unissent les membres de ces deux sociétés. . En conséquence la première chose qui nous occupe, c'est l'état primitif de l'homme.
L'homme déchu ne peut , en aucune manière , parvenir à la pure et vraie connoissance de son état primitif, autrement que par la révélation divine. Telle est une partie de la triste destinée de l'homme éloigné de Dieu : entièrement étranger à lui-même , il ne sait avec vérité ni ce qu'il fut au commencement ni ce qu'il est devenu. Dans toutes les questions sur le point dont il s'agit, nous devons constamment fixer nos regards sur l'homme renouvelé en Jésus - Christ ; car sa restauration n'est que son rétablissement dans la condition première , avec la différence que la vérité, la sainteté et la justice, qui étoient l'apanage d'Adam , sans qu'il en eût pleinement conscience^, sont devenues présentes au sens intime , et le fruit de la libre coopération à la grâce. Ainsi
* L'auteur veut dire qu'Adam jouissoit de son innocence , comme jouit de la santé l'homme qui n'a jamais été malade. Le sentiment émis par M. Mœhler est universellement partagé par les théologiens et les philosophes d'Allemagne , entre autres par MM. Gunter, SchellingetBaader. [Note du trad.}.
îd connoissance de ce que le Sauveur a rendu à riiomme , nous révèle ce qui lui fut donné dans le commencement.
Aussi cette route a-t-elle été suivie dans toutes les recherches qui ont eu pour objet la condition primitive de l'homme.
La doctrine catholique s'étend sur toute la vie , soit spirituelle , soit corporelle , de l'homme paradisal; et, sous ces deux rapports, elle fait connoître non-seulement les privilèges qui lui étoient propres , mais encore ce qu'il avoit de commun avec ses descendans. Dans sa plus noble partie, Adam est appelé l'ùnage de Dieu , c'est-à-dire , un être spirituel , doué de liberté , capable de connoître , d'aimer son divin auteur, et de contempler toutes choses en lui ' . Or cette prérogative étoft commune au premier homme avec tout le genre humain, et consistoit en ce que, d'après le concile de Trente, Adam étoit juste et saint, en d'autres termes agréable à Dieu ' ; ou encore , pour parler
^Catech. ex décret. Concil. Trident, ex Colon. 1565. p. 33. <' <^iiod ad animam pertinet, eamad imaginem et similitudinem suam formavit (Deus), liberiimqiie ei tribuit arbitriam : omnes praeterea motus animi alqiie appetitioiics ita in eo temneravit , ut rationis imperio nunquam non parèrent. Tnm originalis justiîiae admirabile donum addidii, etc. »
-Le Gonc. de Trente, Sess. Y. décret, de peccat. origin. dit seulement, justitiam et sanditaîcm, in quâ constiluîus fiierat.
arec l'Ecole, en ce que les puissances inférieures de son âme étoient soumises à la raison , et celle-ci à Dieu; en sorte qu'il vivoit dans une harmonie parfaite et avec lui-même et avec le Créateur. Cet état idéal de l'homme dans le paradis terrestre , est désigné par les anciens théologiens sous le nom de justice originelle; et nous ferons encore, sur la nature de cette justice , quelques remarques historiques , pour mieux faire ressortir l'opposition du dogme protestant au dogme catholique.
La doctrine que nous venons d'exposer est de la plus haute importance. Rejetant sur l'homme la cause du mal, elle maintient, d'une part, l'idée d'un Dieu infiniment saint, créateur de toutes choses ; enseignant que l'homme a été créé dans un état d'innocence , qu'ainsi sa déchéance doit être attribuée à un grand péché , elle affermit , d'autre part, l'idée d'une rédemption purement gratuite; dogme fondamental du christianisme. Appuyés sur r Ecriture et sur la Tradition , marchant d'ailleurs à la lumière de la foi catholique , les théologiens s'efforcèrent de pénétrer plus avant encore dans l'essence de la justice originelle ; et FEglise, voyant avec joie l'amour de prédilection avec lequel on considéroit l'ouvrage de Dieu, laissa en dedans des limites tracées parla révélation même, un libre cours aux esprits.
Les scolastiques remarquèrent '^ donc, dans leurs traités sur ce sujet, que la justice primitive étoit un attribut accidentel ; et si l'on pense que cette justice pouvoit se perdre, on concevra cela facilement; jamais l'homme ne peut être dépouillé de ce qui tient à son essence. De plus, cette justice n'étoit point, selon les mêmes théologiens, le résultat des forces naturelles à l'esprit humain*. Car, dans cette hypothèse, on ne verroitplus, après la chute , la nécessité d'un remède extraordinaire ; puisque l'homme , tant qu'il conserve ses facultés , peut toujours , par elles seules , s'élever à l'état dont elles sont Tunique condition. En conséquence ces auteurs , fondés sur une tradition constante , dont Bellarmin rapporte les témoignages avec une vaste érudition , expliquèrent la justice primitive par une action surnaturelle de Dieu sur l'homme ,
* Belîarm. àe Gratiâ primi hom. c. III. -- V. 0pp. tom. IV. p. 9. éd. Par. 1609.
2 S. Thom. Aquin. Summa tôt. theoîog. P. I. q. XCV. art. I. p. 424. éd. Cajetani Lugd. 1680. « Erat enim rectitudo secundum hoc, quod ratio subdebatur Deo, rationi vero inferiores vires animae ; et animae corpus. » Q. C. art. I. p. 433. « Justitia autem originalis , in qiia primus homo conditus fuit , fuit accidens naturœ speciei,non quasi ex principiis speciei causatum, sed tantum sicut quoddam donum divinitus datum toti naturse. )> Là-dessus le cardinal Cajetan fait cette remarque : « Non est doctrina S. Thomae, quod justitia originalis sit idem, quod gratia gratum faciens, de qua est sermo, sed velut radix justitiap originalis. »
et cette explication répand un grand jour sur toute la théologie. ,^ ,
Et d'abord , par cette doctrine , le caractère rigoureusement surnaturel du dogme catholique , est assis sur une hase solide , et développé dans toutes ses conséquences. Voici en effet comment se démontre cette opération de Dieu sur l'homme. L'homme fini ne peut, abandonné à lui-même, avoir de Dieu une connoissance vraie , certaine et vivifiée par l'amour. Cette connoissance ne lui devient possible que par l'union de la vertu divine à ses forces limitées ; union qui , nous élevant jusqu'à Dieu, comble l'abîme immense qui sépare le fini et l'infini. De même qu'avant la chute originelle, Dieu devoit déjà se révéler extérieurement par la parole ; de même aussi , et dans tous les temps , il a fallu que l'intelligence fût éclairée et fortifiée intérieurement , pour que la parole saisît vivement l'homme et le plaçât dans un commerce intime avec Dieu. En effet ces deux actes de la divinité marchent sur la même ligne ; l'un ne peut être conçu sans l'autre ; et, dans leur unité inséparable , ils forment exactement le contre - pied des notions purement humaines , des idées du déiste.
Au reste cette doctrine se rattache étroitement au dogme de la réhabilitation ; et comme elle n'en est qu'une déduction rigoureuse, elle prouve que , dans l'Eglise, on s'étoit formé une juste idée du
remède apporté par Jésus-Christ. Le dogme de la grâce opérant intérieurement , disoient les théologiens , repose sur une loi non moins générale que celui d'une révélation extérieure ; principe qu'ils appliquèrent à l'état primitif de l'homme. Néanmoins quelque conformes que soient ces conceptions théologiques à l'esprit du catholicisme ; quelque importance que nous devions y attacher, on ne peut les regarder comme doctrine expressément définie par l'Eglise. Toutefois le concile de Trente n'avoit-il pas en vue un principe surnaturel j quand il attribua la sainteté au premier homme ' ? C'est là une question qui ne peut guères
* Plusieurs théologiens, distinguant la justice originelle d'avec la grâce sanctifiante , accordent la première à l'homme dès le moment de sa création , mais ils enseignent que la seconde ne lui fut donnée que plus tard. Or le but que se proposent ces théologiens , c'est de montrer qu'Adam a été créé dans un état d'innocence , qu'ainsi il étoit pur avant même d'avoir reçu la grâce divine.
Bellarmin ( de Gratiâ primi hom. c. IIÏ. p. 9. 10) nomme les anciens théologiens qui ont partagé cette opinion. Le concile de Trente vouloit dire d'abord : justitiam et sanctilatem, in quâ (Adam) conditus fuerat; mais, sur l'observation de Pacecus, celte rédaction fut changée en ces mots : in quâ constitutus fuerat. Pallavicin qui rapporte ceci (hist. Conc. Trid. l. yn. c. 9. p. 275. éd. Antw. 1G73) ajoute : « Paceco monente, non esse citra controvcrsiam , an Adamus interiorem sanctitalem obtinuerit primo quo creatus fuit momento : undè patet, quam infirma à quibusdam deducatur probatio ad id aftîrmandum ex verbis concilii , qut-e nunc exstant. » D'autres connurent autrement l'état primitif de l'homme, mais toujours d'une
être résolue négativement par le théologien catholique *.
Quant au corps du premier homme , nous en avons déjà décrit les prérogatives essentielles; car une des raisons pour lesquelles Adam étoit agréable à Dieu , c'est que les mouvemens de son corps étoient soumis à la raison , et qu'en lui les sens et l'esprit vivoient dans une harmonie parfaite. Cependant nous devons encore ajouter, bien
manière conforme à la doctrine de l'Eglise. Le passage du Catéchisme Romain , que nous avons cité plus haut , est aussi conçu dans le sens de Pacecus. Mais quand Marheineke prétend que saint Thomas et Bellarmin se rapprochent de la doctrine luthérienne , assurément il tombe dans une bien grande erreur.
* Comme la doctrine exposée par l'auteur sur la justice originelle a souvent été attaquée par les protestans ; comme d'ailleurs elle constitue une contrariété fondamentale entre les deux Eglises , nous croyons à propos de l'appuyer sur quelques passages de l'Ecriture.
D'abord saint Paul reconnoît un principe ( Trveuf/.cx. ) par lequel l'homme acquiert la connoissance de Dieu et la conscience de lui-même. Ce principe est une faculté naturelle ; souvent il est employé comme synonyme de cœur, de sentiment ; et l'Apôtre lui assigne différentes fonctions, Rom. I. 9. VIII. IG. I. Cor. IL 11. V. 3. 4. 5. VÏL 37. Comp. Rom. XL 8. L Cor. IV. 21. IL Tim. L 7. I. Jean ÎV. 6. Nous pourrions d'ailleurs citer l'exemple des payens; car ils ont connu l'Etre suprême, ou du moins ils auroient pu le connoître ; ce qui nous suffit ici.
Mais saint Paul reconnoît encore un principe plus élevé , qui donne au premier sa force et son accroissement. Source de vie spirituelle , ce principe est communiqué dans la régénération ; ce principe, c'est l'Esprit envoyé par le Sauveur; Esprit divin qui fait enfant de Dieu , qui met en commerce avec Jésus-Christ , qui donne la connoissance des mystères , le sceau du salut , les différens^
que ceci découle naturellement de ce qui vient d'être dit, qu'Adam n'étoit point sujet aux maladies, ni par conséquent à la mort'. Qui pourroit en effet s'imaginer que la mort soit quelque chose de naturel ; la mort qui fait frémir l'homme d'horreur , contre laquelle tout notre être se révolte ? La nature redoute-t-elle ce qui lui est conforme ? la nature se fuit-elle elle-même ?
dons et les différentes vertus. Comp. Rom. VIIL 4 — 6. 9. 10. 14—16. L Cor. IL 9. 10. 12. X. 9. XIL — XIY. IL Cor. L 22. V. 6. Ephes. L 14. Ephes. Vl. 18. Gai. IV. G. V. 22 , etc. Dans l'état de pure nature, l'homme ne possède pas encore ce principe ; puisqu'il est en guerre avec lui-même. (Rom. VIL 15 et suiv.) , et que là où est l'esprit de Dieu , il y a paix parfaite. Aussi saint Augustin dit-il sur ce dernier passage de saint Paul , Prop. 45 : Intelligiîur hinc ilîe homo descriU, qui nondûm est sub gratiâ.
Ainsi l'homme a la faculté naturelle de connoître Dieu ; mais il reçoit encore un principe divin dans la justification. Or la conséquence de ceci , c'est que , dans Adam , la justice primitive étoit un don surnaturel : car la restauration de l'homme n'est que son rétablissement dans son état primordial. [Note dutrad.)
* Catéchism. ex décret. Conc. Trid. p. 33 : « Sic corpore effectum et constitutum eiïinxit , ut non quidem naturée ipsius vi , sed divino beneficio immortalis esset et impassibilis. » Saint Augustin dit excellemment (de Gènes, ad Lit. 1. Vï. c. 25.) : « Aliud est , non posse mori , aliud posse non mori , etc. »