XLV
Ordination intérieure. — Chaque chrétien est prêtre et docteur, par conséquent indépendant de toute société religieuse. — Idée de la liberté ecclésiastique.
Jamais erreur ne fut plus féconde en conséquences que celle que nous venons d'exposer. Si le jSdèle est instruit par Dieu seul intérieurement, s'il est purement passif dans l'apperception de la vérité , on ne peut plus concevoir le ministère de la parole ; car, dans cet enseignement, l'Esprit saint est le seul docteur par le moyen des Ecritures. Or que suit-il encore de là ? C'est qu'on doit effacer l'ordination du nombre des sacremens. Suivant sa propre doctrine, l'Eglise continue l'ouvrage du Sauveur, renouvelle la rédemption à travers tous les siècles : il faut donc un apostolat perpétuel , des pasteurs revêtus d'un caractère sacré. Mais si vous admettez que Dieu se donne immé diatement, qu'il met lui-même sa parole dans nos cœurs , dès lors il n'est plus besoin- de docteur
humain , ni par conséquent d'ordination. Qu'estce , en effet , que Tordination dans cette hypothèse , qu'un acte intérieur par lequel Dieu consacre l'intelligence , et se communique à tous de la même manière?
Luther prit dans la tradition l'idée d'un sacerdoce universel ; puis il la fit entrer dans son système, après l'avoir horriblement défigurée. Il revient souvent sur la question du ministère, mais il ne la traite à fond que dans son écrit aux Frères de Bohême. Voici les idées fondamentales, de ce précieux ouvrage.
Dès les premières pages , l'auteur représente l'ordination catholique comme un graissage, une fonderie, comme une supercherie qui ne peut faire que des histrions, des charhitans, des prêtres de Satan\.. Ensuite il commande de chasser ceux qui ont été ordonnés par la bête, c'est-à-dire par le pape dans la personne des légitimes pasteurs. Nul , continue-t-il , ne doit douter qu'il n'ait le droit de les expulser; hien plus, c'est pour tous une obligation sacrée ; car chaque fidèle est élevé à la dignité sacerdotale ; chaque fidèle doit annoncer la parole , remettre les péchés , administrer tous les sacremens. Le Saint-Esprit enseigne tout
* Luther, de instituendis ministris Ecoles, opp. toni. II. fol. 58.5.
à tous; il engendre la loi dans les cœurs, donne la certitude de la vraie doctrine '. Cependant les Frères de Bohême doivent, pour le bon ordre, conférer à quelques - uns les droits de tous ; puis ceux-ci exerceront le saint ministère , après que les anciens leur auront imposé les mains *. Avant d'al^ler plus loin , nous ne pouvons taire
* Loc. cit. fol. 584 : « Christianum esse puto eum, qui Spiritum sanctum liabet, qui (ut Christus ait) docebit eum omnia. Et Johannes ait: Unctio ejus docebit vos omnia, hoc est, ut in summa dicam : Christianus ita certus est , quid credere et non credere debeat , ut etiam pro ipso moriatur, aut saltem raori paralus sit (que diroit Luther aujourd'hui?). » fol. 585 : « Deinde eum quilibct sit ad verbi miuisterium natus e baptismo , etc. Quod si exemplum petimus, adest Apollo, art. 18, quem legimus plane sine ulla voçatione et ordinatione Ephesum venisse et ferventer docuisse, Judœos-
que potenter revicisse. Aliud exemplum prœstant Stephanus
et Philippus. Quo jure rogo , et qua aucloritate? cerle nus-
quam nec rogati nec vocati a quopiam , sed proprio motu et generali jure. » On plie sous le poids de ces argumens. Luther continue : « Nova res est , inquiunt , et sine exemplo , sic eligere et creare episcopos. Respondeo : Imo antiquissima et exemplis apostolorum suorumque discipulorum probata , licet per papistas contrario exemplo et pcstilentibus doctrinis abolitaetexstincta. » (Comparez Hist. des Apôt. 14. 22. TU. I. 5. II. Timoth, 2. 2.) Deinde si maxime nova res esset , tamen eum verbimi Dei hic luceat et jubeat, simul nécessitas animarum cogit, prorsus nihil movere débet rei novitas , sed verbi majestas. Nam quid rogo nonestnovum, quod fides facit? Non fuit etiam apostolorum tempore novum hujusmodi ministerium? Non fuit novum quod filii Israël mare transierunt? etc. ;)
* Qui ne reconnoit ici les principes fondamentaux des systèmes politiques modernes? De même que Luther constitue l'Eglise de bas en haut , ainsi dans le contrat social Rousseau place les sujets
les pensées excitées en nous par cette doctrine. Bas adulateur du peuple, comme tous les sectaires, comme tous les ennemis du pouvoir, Luther accorde à l'homme toute perfection ; il veut étouffer la voix de notre misère. Mais si le fidèle trouve dans son être toute vie , toute vérité ; s'il possède en lui-même le remède à tous ses maux , comment concevoir alors le besoin de la société ; besoin qui se fait sentir à chaque cœur d'homme , et plus vital encore dans le chrétien ? Toute vie sociale a sa racine dans le sentiment de notre indigence : si l'homme s'unit à ses semblables , c'est qu'il veut compléter son être et trouver la force qu'il cherche vainement en lui. Le chrétien se suffit à lui-même ! Eh bien , rejetez le ministère, renversez l'Eglise, anéantissez toute société. Il n'y a pas jusqu'à l'argument sur lequel Luther fonde l'apostolat, qui ne soit sans point d'arrêt dans son système. Les pasteurs , dit-il , maintiennent le bon ordre dans l'Eglise. Mais , si chaque fidèle a toute science , toute vérité , à quoi bon le ministère de la parole , à quoi bon l'Eglise ?
Certes , telle n'est pas la doctrine de saint Paul. Dans la première épître aux Corinthiens , cha-
avanf le pouvoir , les membres avant le chef : c'est toujours le peuple qui confère à quelques-uns, pour le bon ordre, les droiis de tous. (Note du irad.)
pitre XII , il enseigne que le Saint-Esprit partage ses dons entre plusieurs , afin que tous soient unis comme les membres d'un seul corps. Le Réformateur dit '.Parle baptême , fous sont docteurs; saint Paul dit au contraire : Tous sont-ils apôtres? tous sont-ils prophètes? tous sont-ils docteurs? Selon Lutlier, l'Esprit divin se communique à tous dans sa plénitude , doctrine qui renverse jusqu'à la notion de société. Selon l'Apôtre, il se révèle différemment à plusieurs , doctrine qui fait de tous les fidèles un tout compact, un vivant faisceau'.
* Les réformateurs répètent souvent cette objection : Chaque fidèle a besoin de tous les dons du Saint-Esprit , et pourtant les catholiques enseignent qu'il ne se communique qu'à l'Eglise dans toute sa plénitude. Déjà Melchior Canus a résolu cette difliculté. Il dit, Xod theolog. 1. IV. c. 4. p: 238 et seq : « Unicuique, ait (S. Paulus), nostrum data est gratia secundum mensuram donationis Christi. »Et : « Ipse dédit quosdamquidemapostolos, etc., ad consummationem sanctorum in opus ministerii , in aedificationem cor poris Christi. » Etposterius : « Accrescamus in illo, qui est caput Christus ; ex quo totum corpus compactum et connexum secundum operationcm, in mensuram uniuscujusque membri, augmentum corporis facit in œdificationem sui in charitate. ■» (Ephes. 4. 11 — IG, ) Membrum igitur, quoniam id, quod totius corporis est, nihil sibi vindicat proprium : sed ita in corpus omnia confort , ut magis corporis , quam membri acliones pcrfeclionesque esse videantur. Quocirca illud absurdum est, quod ii scilicet, quibuscum nunc disscritur, eam curam , quam debent capere , non capiunt... Nos sane quemadmodum scimus, animam actum et perfeclionem esse, maxime quidem corporis physici organici , secundo autem loco raembrorum etiam singulorum , quibus varias licet edat functiones, sed omnes illae et corporis proprie sunt , et propter corpus ipsum membris a natura tribut.œ;
Ainsi donc, aux yeux de Lulher, le chrétien^ est indépendant de toute société religieuse; jouit, à l'égard de l'Eglise , d'une liberté pleine et entière. Et ceci nous explique un phénomène dont un célèbre écrivain n'a point trouvé la solution. Dans son histoire d'Allemagne , Schmidt s'étonne que, d'une part, les luthériens aient rejeté la liberté métaphysique, tandis que, de l'autre, ils défendoient la liberté ecclésiastique. Mais qui ne voit la connexité de ces deux doctrines? Si Dieu seul est le docteur du chrétien , la cause de toutes nos pensées , de tous nos mouvsmens ; imposer au croyant l'autorité des hommes , ce seroit élever la raison humaine au-dessus de la raison divine, comme s'y soumettre seroit un aveuglement étrange , un servilisme destructif de la liberté des enfans de Dieu. Voilà le véritable enseignement
ita spiritum veritatis ad corpus primum Ecclesia; referimus, deinde propter Ecclesiam ad singules etiam Ecclesiae partes , non ex aequo , sed analogia et proportior.e quadam juxta mensuram uniuscujusque membri. Unum corpus , inquit, et unus spiritus. Unicuique autem nostrum data est gralia sccundum mensuram donationis Christi. Quœnam vero liaec mensura Christi est? Secundum operationem, ait, in mensuram uniuscujusque membri. Spiritus ergo suo quidemmodo singulis promissus est : ut magnos doceat , doceat et parvulos. Ac parviilis lac potum dat, majoribus solidum cibum. Illis Christum loquitur et hune crucifixum : his loquilur sapientiam in mysterio absconditam. Verum singulis membris sic spiritus veritatis adest , ut non solum corpori universo non desit, sed corpori quam membrisprius potiiisquc intclligatur adesse , etc. »
lutliérien '. Suivant la doctrine catholique , au contraire, l'homme moral a été laissé da7is la main de son conseil; donc l'homme religieux ne peut être affranchi de toute autorité : il lui faut une règle de ses pensées et de ses actions.
On voit , au reste , que les principes proclamés au commencement de la réforme conduisent directement à la doctrine que nous venons d'exposer. Luther se révolta contre l'autorité : il lui falloit donc se fonder sur l'inspiration intérieure. Luther rompit avec l'esprit de l'Eglise : comment eût-il conservé la tradition ? Enfin Luther fit divorce avec le passé : ne pouvant montrer la source visible de sa juridiction , il enseigna la vocation intérieure , la mission immédiate.
Au bruit de cette nouvelle doctrine , une foule de prophètes apparurent dans le monde , et tous
1 Luther de captivit. Babijl. p. 288. b : « Christianis nihil nuUo jure posse itnponi legum, sive ab hominibus, sive ab angelis, nisi quantum yo\m\i, liberi enim sumus ab omnibus. — Decebat enim non esse , sicut parvuli baptizati , qui nuUis studiis, nullis operibus occupati , in omnia sunt liberi , solius gloria baptismi sui securi et salvi. Sumus enim et ipsi parvuli in Christo , assidue baptizati. » p. 288. a: « Dico itaque : neque papa, neque episcopus, neque uUus hominum habet jus unius syllabae constitucndae super Christianum hominem , nisi id fiât ejusdem consensu : quidquid aliter fit , tyrannico spiritu fit. » Pour faire ressortir cette doctrine dans une lumière plus vive encore , Mélanchthon ajoute qu'après Jésus-Christ , nul ne peut établir de nouvelles lois , de nouveaux réglemens. Loc. theol. p. 6 : « Adémit igitur potestatem novas leges, novos ritus condendi. »
êi%èrent des opinions conlradictoires ; bientôt la confusion devint générale ',. La confession d'Augs-
*^ Les églises choisissoient des prédicateurs qui parloient selon le gré des passions. Ce sont ces apôtres de nouvelle espèce qui allumèrent la guerre des paysans. En 152G, Georges Eberlein , détournant ses auditeurs de la révolte , disoit entre autres choses : « Mais le peuple dit : Pourquoi nous a-t-on prêché cela ( ' i révolte )? Je réponds : Pourquoi ne vous êtes-vous point assurés de vos prédicateurs? Pourquoi avez-vous laissé prêcher chaque nigaud (Fisch)*. w Comparez Hucholz : Geschichte der Regierung
* A l'origine de la réforme , on preiioit à gage les ouvriers évangéliques pour une ou plusieurs années. Pendant la visite des églises , ordonnée en 1541 par Joaciiim II, on trouva plusieurs pasteurs qui n'étoient que des maçons , des tailleurs , des maréchaux , des tanneurs , des manœuvres , etc. Luther lui-même donna l'ordination à des compagnons d'imprimerie , puis les envoya dans les endroits qui désiroient des ministres , pour y lire ses sermons imprimés. ( Theoduls Gastmahl, vom Baron Starck. )
Voici comment le synode, tenu en 1633, parle du clergé réformé à cette époque : « Il faut que Léon Juda prêche avec plus de diligence. Nicolas Steiner est un querelleur, qui a une fort mauvaise langue. Félix Deck n'étudie pas assez pour se procurer de l'autorité en chaire , et il devient populacier quand il a bu un coup. Olhmar aussi aime mieux la bouteille que les livres. Matthias Bothmer est un paresseux ; il n'a aucun respect pour son vieux père et pour sa belle-mère ; il se laisse gouverner par sa femme et s'adonne à l'ivrognerie. Henri de Landenberg est un pauvre imbécile qui passe son temps à boire, au point qu'il n'est connu que sous le nom du porc de Landenhcry . Il *ait aussi le maquignon, il aime la querelle et manque souvent de parole. Le doyen Laurent 3Ieyer a des manières grossières et soldatesques; il traineune longue épée et s'habille avec autant de licence qu'un cavalier. Le minisire et le vicaire d'Assingen ont, depuis treize ans , une haine scandaleuse l'un contre l'autre; leurs femmes sont très acariâtres , celle du pasteur accable son mari d'injures , et celle du vicaire ne fréquente point la sainte table ; elle n'a pas même vu l'Eglise depuis six mois. » [uli suprà. )
Lorsque Capiton étoil malade , ses ouailles n'étoient pas pour cela pri- \-ées du pain de la parole : sa femme montoil en chaire. ( i>W du tr. )
ijourg voulut remédier à ces abus , et définit que nul ne doit annoncer la parole , s'il n'en a reçu la légale mission'. Nous laissons aux protestans le soin de concilier cet article avec leurs principes fondamentaux. Nous voyons bien qu'on veut arrêter la réforme sur le bord de l'abîme ; mais le lien qui rattache cette disposition à tout le système, vainement cliercheroit-on à le découvrir. Qu'est-ce en effet que la légitime mission dans la doctrine luthérienne? C'est qu'il n'y ait rien de légal, point de mission exclusive; c'est que tous ceux qui se croient inspirés puissent annon-
Ferd. I: Histoire du gouvernement de Ferdinand I. pai- Bucholz, Vienne 1831. vol. II. p. 220 et suiv.
* Confess. Aug. art. XIV. « De ordine Ecclesiastico docent quod nemo debeat in Ecclesia publiée docere , nisi rite vocatus. » Au reste ce règlement ne suffit pas ; il fallut encore ordonner que chaque église eût un prédicateur, et qu'elle pourvût à son entretien. Les habitans de la Saxe prirent Luther au mot : il leur avoit dit que l'Esprit saint enseigne au fidèle toute vérité ; ils voulurent en conséquence détruire le ministère public ; et pour arriver à ce but , ils ôtèrent tout revenu aux prédicateurs. Luther dit quelque part : « Si l'on n'apporte à cela un prorapt remède , c'en est fait de l'Evangile , des curés et des écoles dans ce pays. Il faut bien qu'ils (les curés) s'enfuient ; ils n'ont rien , ils peuvent à peine se traîner, ils ressemblent à des déterrés. » Et ailleurs : « Les gens ne veulent plus rien donner; leur ingratitude est si révoltante, que si la conscience ne me retenoit , je leur ôterois leurs curés ou prédicateurs , pour qu'ils vivent comme des cochons qu'ils sont. « Comparez Plank , Geschichte des protestantischen Lehrbegriffs. vol. IL p. 342. Si la puissance des princes n'eût apporté des bornes à la liberté religieuse , jamais il ne se seroit formé une seule église protestante.
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cer la parole , et que ces prophètes trouvent des auditeurs bien convaincus de tout savoir, et pourtant désireux de s'instruire. Que plus tard les consistoires se soient arrogé le droit de nommer les ministres de la parole ; que ce règlement renverse les bases posées par Luther, cela n'a pas besoin de plus grandes explications.
Observons enfin que le Réformateur et surtout ses partisans , rejetèrent cet enseignement dans la pratique; ce qui prouve qu'ils le jugeoient bien propre à renverser l'Eglise existante , mais incapable d'en édifier une nouvelle. Aussi revinrentils forcément à la doctrine catholique. Plus tard, quand il sera question des anabaptistes , nous verrons comment s'opéra ce retour vers la vérité.