XLIX
Cg qu'il y a de vrai et ce qu'il y a de faux dans la docliiue luthérienne sur l'Eglise.
« L'Eglise, dit Luther, est l'assemblée des saints. » Pour être incomplète, cette définition n'est point fausse; car si elle ne montre pas la société des élus comme renouvelant et sanctifiant l'homme , elle en exprime du moins la fin la plus élevée, la dernière destination. En effet, continue le docteur lui-même, notre enseignement avertit le chrétien qu'il doit se purifier de toute souillure, arracher de son cœur tout ce qui peut offenser les regards du Juste trois fois saint.
Quant à l'âme de l'Eglise , Luther la met partout en lumière. Si l'homme, dit-il, n^est en alliance qu'avec le corps des enfans de Dieu , s'il n'est point entré dans l'Esprit du Christ, et s'il ne sent en lui sa force vivifiante, il ne doit point se flatter d'être citoyen du céleste royaume.
Nul doute , en effet , que les fidèles vivant par la charité ne soient les soutiens de l'Eglise ; nul doute quMls ne portent en eux-mêmes la parole
èi\ salut j et que sans eux bientôt sa clarté ne se changeât en ténèbres profondes. Oui , ces membres invisibles, transformés en l'image du Christ, sont les colonnes de l'Eglise visible ; les faux chrétiens et les médians , rameaux séparés du tronc , ne pourroient un seul jour la conserver même dans sa partie extérieure; que dis-je? ils font tous leurs efforts pour la souiller, la déchirer, la livrer à la dérision de ses ennemis. Toujours féconde, à jamais intarissable , la vertu du Sauveur, à travers tous les siècles , enfante des saints qui répandent lumière et vie sur son Eglise. Mais comme nul d'entre les mortels n'est infaillible ; comme nul homme, soit Athanase ou Arius, soit Augustin, Luther ou Calvin , ne doit déterminer la croyance de riiomme , le Seigneur nous renvoie à la société fondée par lui , à son Eglise , ce rocher inébranlable , cette arche où la vérité ne peut défaillir ; car celui qui est la vérité et la vie ne meurt point en elle.
Que l'idée de révélation divine implique l'existence d'une église divinement instituée, que la foi chrétienne doive reposer sur un fondement plus qu'humain, Luther Fa aussi parfaitement bien senti ; mais jamais il n'a compris cette grande vérité : La révélation du Christ est hors de nous. Et quelles ne furent point les conséquences de cette première erreur? D'abord on rejeta la visi-
bilité de l'Eglise , et par suite le témoignage extérieur ; puis la révélation de la conscience fut proclamée l'interprète de la révélation écrite. Or, de ce moiiient , le christianisme fut livré tout entier aux caprices du sentiment aveugle, aux rêves de l'imagination fébrile ; et quelle digue opposer au torrent qui emportoit la réforme ? le témoignage de l'Esprit, disoit-on, voilà le juge suprême: nulle autorité ne peut prescrire contre ses enseignemens. .
Enfin cette proposition ; L'église extérieure sort de l'église invisible^ renferme encore un côté vrai , et c'est là ce qui induisit Luther en erreur. Pour être membre vivant de la société des élus, il faut appartenir à l'âme de ce corps mystique ; nous ne sommes en alliance intime avec les saints, que lorsque la vérité subjective s'est reflétée dans nos cœurs. Sous ce rapport , l'église invisible précède la visible ; elle est la source qui féconde l'association des fidèles. Mais pour que le royaume de Dieu prenne racine dans l'homme, il faut qu'il lui soit apporté du dehors. La parole est le ferment salutaire qui vient éveiller les idées religieuses; et puis quand l'externe est devenu interne , les sentimens se produisent au dehors , . l'image apportée dans l'âme se réfléchit à la lumière du jour.
Luther rompit avec l'église existante. Il devoit II. 9
done placer l'église intérieure en première ligne ; il devoit se donner comme immédiatement envoyé de Dieu'. Au reste, sa doctrine d'une part, et de l'autre sa mission supérieure le jetèrent dans une étrange position. Lorsqu'en sa qualité de prophète, il commandoit à l'homme de croire à sa parole, de reproduire ses divins oracles, il faisoit dériver l'église invisible de l'extérieure, c'est-àdire, il se mettoit en contradiction choquante avec lui-même '. Mais si , conséquent à ses prin-
' Après son départ de Wartbourg , Luther écrivit de lîornâ à l'électeur Frédéric : « Je n'ai pas reçu mon évangile des hommes , mais du Ciel et du Sauveur. Je suis donc évangéliste , apôtre de Jésus-Christ, et je veux m'appeler ainsi désormais.» Répondant à Sadolet , Calvin se proclame aussi l'envoyé du Très- Haut: <f Ministerium meum, dit-il, quod Dci vocatione fundatum ac sancitum fuisse non dubito. » ( Opusc. p. 106.) « Ministerium meum , quod quidem ut a Christo esse novi. « (Ibid. p. 107.)
2 On a dit souvent que Luther ne vouloit point établir une doctrine immuable, poser des dogmes obligatoires pour tous les temps. Si des intérêts personnels n'eussent été engagés dans cette opinion , jamais on n'auroit eu le courage de la défendre sérieusement. Et comment exphquer les persévérans efforts de Luther, comment expliquer même son entreprise , s'il eût flotté à tout vent de doctrine comme la plupart de ses sectateurs d'aujourd'hui? On méconnoît entièrement l'esprit du XVI« siècle, et surtout le caractère du père de la réforme. Mais laissons-le parler lui-même. Dans son ouvrage Adv. Erasm. Roter od. 1. L p. 182. b., il pose ce principe : Fidei est non falli. Et voici comment il appliquoit ce principe. Erasme avoit dit que, si la doctrine de la liberté humaine étoit une erreur, Dieu ne l'auroit pas soufferte dans son Eghse, qu'il eût fait connoitre la A"érité h quelque saint. Sur quoi Luther répond : « Primum non
eipes , îl déclaroft chaque fidèle inspiré d'en haut, pour lors accouroient une foule de doctrines opposées les unes aux autres ; et la voix du Ciel , tenant différens langages , se convainquoit de mensonge. Jamais les luthériens , jusqu'à nos jours , n'ont pu sortir de ce labyrinthe.
dicimus , errorem liunc esse in Ecclesia sua toleratum a Deo , nec in ullo suo sancto ; Ecclesia enim Spiritu Dei regitur, sancti aguntur Spiritu Dei, Rom. 8. Et Christus cum Ecclesia sua manet usque ad consummationem mundi, Math. 28. Et Ecclesia est firmamentum et columna veritatis, 2. Tim. 3. Hœc, inquam , novimus, nam sic habet et symbolum omnium nostrum : « Credo Ecclesiam sanctam calholicam , » ut impossibile sit , Hlam errare etiam in minimo articula. » 11 ajoute : « Atque si etiam donemus , aliquos electos in errore teneri in tota vita , tamen ante mortem necesse est, ut redeant in viam, etc. » Dans son mémoire sur le décret impérial du 22 septembre 1530, nous lisons ce passage : « Qui reconnoît la confession d'Augsbourg sera sauvé , quand bien même il ne seroit éclairé qu'un peu tard. Ce symbole doit durer jusqu'à la fin du monde, jusqu'au dernier jugement. Comp. Geschichte der Regierung Ferdinands I: Histoire du gouvernement de Ferdinand I, Par Bucliholz, Vienne 1832, p. 570. L'auteur raconte l'histoire delà conférence d'Augsbourg avec beaucoup de détails et beaucoup d'érudition.
Ainsi, quand il s'exprimeroit avec moins d'aigreur, nous ne pourrions encore être du sentiment de Baumgarten-Crusius. Il blâme les auteurs du livre de la Concorde d'avoir donné une forme plus précise au dogme protestant. Il dit : « On a fait de ces propositions des articles dogmatiques , quoique d'abord elles aient été seulement opposées à l'impiété de l'église dominante, et qu'elles n'aient eu d'autre but que de faire sentir la misère de l'homme et le besoin de la confiance en Dieu. « (Lehrbuch der christl. dogmengeschichte : Manuel de l'histoire du dogme chrétien, iena 1832. sect I. p. 595 et suiv.)
Négations dos luthériens dans la doctrine de l'Eglise.
Considérons maintenant la doctrine luthérienne sous un autre point de vue. Et d'abord, comme chacun le voit, cette doctrine est incompatible avec la suprématie du pape. En effet , si Jésus- Christ n'a fondé qu'une église invisible , comment lui eût- il donné un représentant, un chef visible ? Que l'homme prétende déterminer l'homme dans sa croyance , c'étoit aux yeux de Luther un crime atroce , un attentat diabolique. Dans son système , le fidèle est indépendant de toute assemblée religieuse : donc l'autorité du premier évêque est tyrannique; dans son système Jésus-Christ est le seul pasteur des âmes , il attire les siens par des charmes cachés : donc le souverain pontife entreprend sur les droits du Sauveur , donc il es* l'Antéchrist.
Lorsque les luthériens du jour répètent incessamment que le Prêtre éternel est le seul chef de l'Eglise , ces paroles n'ont point d'autre sens que celles du père de la réforme : Jésus-Christ est le seul docteur. Si à cette heure plus que jamais , ils se déclarent contre l'idée d'un pontife suprême , cela n'a certes rien qui puisse nous surprendre.
Que pourroit-il, en elïet , représenter parmi eux , que les opinions divergentes de mille docteurs ? de quoi pourroit-il être le centre d'unité , sinon de rêveries incohérentes, de formelles contradictions ? Ainsi les sectaires appliquent à l'église chrétienne un principe vrai dans leur système ; mais" ils oublient que cette église n'est pas comme la leur un assemblage d'élémens hétérogènes , une institution qui se renverse elle-même , enfante le oui et le non sur toutes les questions. Si donc, au lieu d'appeler Jesus-Christ le chef invisible , les protestans l'appeloient le chef caché, méconnu parmi eux , du moins énonceroient-ils une vérité de fait. Telle est la nouvelle doctrine sur la papauté , doctrine qui rejaillit jusque sur l'épiscopat.
Quant à la tradition dogmatique, nous voyons assez , par ce qui vient d'être dit , qu'ils ne pouvoient la placer sur le même niveau que les catholiques. Cependant on a dit souvent que les réformateurs n'avoient pas rejeté la tradition, mais seulement les traditions. Sortant du sein de l'Eglise, ils emportèrent quelques vestiges de son esprit , et longtemps encore ils lurent l'Evangile sous cette inspiration ; mais tout en conservant la tradition matérielle , ils ne la rejetèrent pas moins dans sa forme. Ils reconnurent bien les définitions des quatre premiers conciles , mais pourquoi ? parce
qu'ils les jugèrent conformes à l'Ecriture , et non parce qu'elles étoient doctrine de l'Eglise.
C'étoit tomber dans un grand égarement ; car la vérité évangélique demeure éternellement vérité , qu'elle soit reconnue par le témoignage de la conscience ou non. Voici donc le principe de la tradition ecclésiastique : Telle proposition est vérité chrétienne , non parce que l'homme la trouve fondée sur la Bible , mais parce que le tribunal établi de Dieu la proclame doctrine de Jésus-Christ. Toujours la sainte Ecriture reçoit l'empreinte de ceux qui la lisent; elle devient petite avec les petits , grande avec les grands ; elle emprunte mille couleurs différentes , selon l'individualité dans laquelle elle se réfléchit. Si l'homme a le cœur desséché, l'esprit étroit et l'âme rampante, bientôt elle se présente à lui sous la même forme ; elle se laisse tourner à toutes les absurdités , à toutes, les folies ensemble. Elle ne peut donc être pour l'Eglise la règle immédiate, la norme de foi; c'est la croyance de l'Eglise , au contraire , qui est la règle de son interprétation.
Méconnoissant cette grande vérité , les protestans ne se trouvent jamais en harmonie avec la tradition qu'accidentellement. En effet , ne voyonsnous pas les sentimens de Luther soutenus et rejetés tour à tour par les siens ? et pourtant cessèrentils un moment de protester de leur attachement à
l'église luthérienne? Si dans telle doctrine les réformateurs reconnurent la tradition , ce ne fut point à cause de son objectivité ; aussi la renientils toutes les fois qu'elle ne parle point à leur gré. Que de témoignages , quelle unanimité de croyance en faveur de la liberté humaine ! et cependant ils combattirent cette liberté. En un mot les nouveaux docteurs proclamèrent leur raison souveraine ; se plaçant au-dessus du christianisme , ils furent conduits forcément à rejeter la tradition.
Ainsi l'obéissance à l'Eglise est pour eux une soumission aveugle , basse et rampante. Mais quoi ! seroit-ce donc s'avilir que d'obéir à la voix de Dieu ? seroit-il indigne de l'homme de déférer à l'autorité fondée par lui ? Aujourd'hui les protestans confessent que le Sauveur nous a donné une loi plus parfaite , des commandemens à jamais immuables. Tous les chrétiens reconnoissent cette règle de la volonté; et s'ils en violent les préceptes, ils ne s'imaginent point qu'elle change avec leur conduite , que cette mesure et leurs actes soient en harmonie parfaite.
Mais, qui le croiroit? on révoque en doute la nécessité d'une règle semblable pour l'intelligence ! Ici chacun doit s'abandonner à ses affections particulières , chacun doit se tenir pour assuré que ses pensées sont la vérité pure. Mais l'intelligence
marche-t-elle donc sur un terrain plus ferme que la volonté? Reportez vos regards sur les erreurs qui , tour à tour^ nous ont tous égarés , et je souscris alors à votre jugement. Après les tristes expériences qui se multiplient de nos jours d'une manière si déplorable , comment peut-on prétendre que l'Ecriture soit la seule règle de foi ? En vérité nous ne pouvons le comprendre.