‹ La symboliqueChapitre 15 sur 63 · LI · texte numérisé non relu

LI

Doctrine des réformés sur l'Eglise.

Sur la question qui nous occupe , les réformés; enseignent les mêmes principes fondamentaux que les luthériens '. Toutefois Calvin se distingue par quelques opinions particulières , que nous ferons connoître tout à l'heure. Les nombreuses obser-

* Zwingl. Commenîar. de verd et falsâ relig. opp. tom. II. fol. lO"/, où il renferme toute sa doctrine sur l'Eglise dans dix courtes propositions. Calvin. Instit.,\. IV, c. 1. fol. 190 et seq. Confess. helvet. 1. c. XVII. éd. Aug. p. 47. Helvet. II. art. XIV. Anglic. XIX. p. 133. Celie-ci définit clairement la visibilité de l'Eglise : « Ecclesia Christi visibilis est cœtus fidelium, in quo verbum Dei purum pr^edicatur, et sacramenta , quoad ea, quae necessario exigantur, juxta Christi institutum rectè adrainistrantur. « Confessio scotica art. XVL p. 16G , enseigne au contrai'-e l'invisibilité de l'Eglise. La confession hongroise n'a rien à dire sur l'assemblée des fidèles; mais elle a tout un paragraphe de i\csîiiupastori(m,v. Zbi.

Î57 vations qu'offi'oit la réforme de Luther, les plié'nomènes frappans qu'elle avoit fait éclore s'étoient gravés bien avant dans l'esprit du jeune novateur. Le fidèle incapable de se suffire à lui-même et flottant à tout vent d'opinion' ; les pasteurs abreuvés d'outrages ; le désordre accourant au bruit de la nouvelle doctrine; les peuples s'emportant à tous les excès ; l'autorité , la discipline renversées ; l'ordre moral ébranlé jusque dans ses fondemens : tel étoit le spectacle que lui présentoit l'ouvrage de ses prédécesseurs'. A Genève, berceau du calvinisme , l'évangile restauré ne pouvoit s'asseoir que sur les ruines de la société politique : aussi la licence la plus effrénée fit bientôt disparoître jusqu'à l'ombre des anciennes mœurs. Tout cela offroit à la réflexion une abondante matière.

Le réformateur fTançais voulut donc enchaîner

•Calvin. înstit. 1. IV. c. I. §5. fol. 572: « Etsi externis mediis alligata non est Dei virtus, lâmen ordinario docendi modo alligavit : quem dum récusant tenere fanatici homines , multis se exitialibus laqueis involvunt. INÎultos impcllit vel superbia , vel fastidium , vel aemulatio , ut sibi persuadeant piivatim legendo et meditando se posse satis proficere , atque ita contemuant publicos cœtus et piœdicationem supervacuam ducant. Quoniam aulem sacrum unitatis vinculum , quantum in se estsolvunt vel abrumpunt , etc. »

~Loc. cit. § 1 1. fol. 375 : « Ejus (satanic) arte factum est, utpuia verbi prsedicatio aliquot sœculis evanuerit : et nunc eadem improbitate incumbit ad labefactandum ministerium ; quod tamon sic in Ecclesia Christus ordinavil , ut illo sublato , hujus œdificatio pereat, etc. »

les fidèles par des liens plus étroits. Luther avait détruit la soumission à l'Eglise , Calvin s'efforça de la rétablir, de rendre aux pasteurs le respect et l'autorité. Pour atteindre ce but , il fit une vaste compilation ; rassemblant partout ce qu'il trouvoit de mieux pensé sur l'Eglise , il cueillit même plusieurs fleurs dans le droit canonique. Ainsi notre docteur établit une foule de propositions sans point d'arrêt dans son système; plutôt que de développer rigoureusement les principes érigés delà du Rhin , il préféra se mettre en contradiction formelle avec lui-même.

Dans son traité sur l'Eglise , il fait d'abord remarquer l'ignorance , la foiblesse , l'indigence de l'homme : d'où il conclut la nécessité d'un établissement divin pour enfanter la foi dans nos cœurs. L'Eglise , dit-il ensuite , est la dépositaire du trésor de l'Evangile; Jésus-Christ a établi des docteurs qu'il a revêtus d'une autorité sacrée , afin que , dans tous les temps , ils distribuent le pain de la parole , et que tous les fidèles soient affermis dans l'unité '. Mais , s'il en est ainsi, de quel droit le réformateur a-t-il rompu avec l'Eglise

1 Calvin. Imtit. 1. IV. c. 1. fol. 370 :« Quia autem ruditas nostra et segnities ( addo etiam ingenii vanitatem ) externis subsidiis indigent... pastores instituit ac doctores (Deus), quorum oie suos doceret : eos auctoritate instruxit ; nihil denique omisit , qiwd ad sanctum fidei consensum et rectum ordineni faceret. »

existante? telle est l'objection qui se présentoit souvent à son esprit ; et alors , pour étourdir sa conscience , il se répandoit en invectives contrele papisme , sûr qu'il étoit d'en imposer à des peuples qui juroient sur la foi d'un homme, et respectoient ses opinions à l'égal de la voix de Dieu '.

Après ces observations , Calvin parle d'abord de l'église invisible. Il existe une foule d'élus, dit-il , qui , pour être inconnus les uns aux autres , sont pourtant réunis sous le même chef Jésus- Christ. Bien que dispersée par toute la terre , cette église est enchaînée par les liens les plus étroits ; car le Sauveur ne peut se diviser. Or nous appartenons tous à ce troupeau des frères de Christ; le doute à cet égard seroit une infidélité. Si nous sommes entourés d'une triste solitude ; si le silence semble nous crier que l'Eglise a disparu , sachons que la mort du Sauveur n'est pas stérile , que Dieu nourrit les siens au milieu du désert. — Qui ne voit le dessein de ces paroles ? Les nouveaux convertis se portant aux plus grands excès ; toute règle, toute discipline foulée aux pieds ; le désordre , la confusion et le crime : voilà le spectacle qu'offroit la réforme de Genève '. Le docteur veut donc dé-

' Loc. cit. c. 2. fol. 381 — 386.

2 Loc. cit. § 13. fol. 376 : <t Dum enim apud eos, quibus Evangelium annuntiatur, ejus doctrinae non respondere vitae fructuui vident , nuUam illic esse Ecclesiam etatira judicant. Justissiœa

tourner les yeux de la réalité; il égare son ouvrage dans les ombres d'un monde inconnu ; il montre aux vœux des chrétiens une église invisible, car il n'avoit point d'église extérieure à leur présenter.

Alors Calvin passe à l'église visible -, dont il célèbre la beauté , relève les privilèges , exalte les prérogatives. Qui pourroit, s'écrie-t-il^ en méconnoître l'influence sur l'esprit et sur la volonté ? Que de bienfaits ne répand-elle point sur la terre ? Non, rien ne peut la suppléer, car elle porte le nom glorieux de Mère. Mère céleste , mère ineffable , qui nous conçoit dans son sein , nourrit le fidèle à sa mamelle , le protège et le couvre de son manteau , jusqu'à ce que , dépouillant ce corps mortel , il devienne semblable aux anges. ïsaïe , Joël , Ezéchiel nous l'apprennent , hors de cette église , point de pardon des péchés , point d'entrée dans la vie , point de salut. La foi , la charité , la vie de l'âme ne se trouvent que dans son sein ;

quidem est offensio , cui plus satis occasionis hoc miserrimo sa;culo prœbemus ; ncc excusare licet malcdictam ignaviam , qiiam Dominas impunitam non sinet : uli jam gravibus flagellis castigarc incipit. Vse ergo nobis , qui tam dissoluta flagitiorum licenlia committimus , ut propler nos vulnerentur imbecilles conscientiae. — Quia enim non putant esse Ecclesiam , ubi non est sob'da vitae puritas et integritas , scelerum odio a légitima Ecclesia discedunt, dum à factione improborum declinare se putant. Aiunt Ecclesiam Chrisli sanctam esse, etc. « -

il est donc toujours pernicieux de s'en séparer.

Ici Calvin cite le passage de saint Paul : « Et lui-même a donné à son Eglise quelques-uns pour être apôtres , d'autres pour être prophètes j d'autres pour être prédicateurs de l'Evangile , et d'autres pour être pasteurs et docteurs ; afin que les uns et les autres travaillent à la perfection des saints, aux fonctions de leur ministère , à l'édification du corps de Jésus-Clirist \ » Voici maintenant le commentaire du réformateur : « Dieu pouvoit , dit-il, consommer ses fidèles en un instant; mais il veut qu'ils ne croissent et ne parviennent à l'âge viril que sous la tutelle de l'Eglise. Et comment doit s'accomplir ce dessein de Dieu? La parole est confiée aux pasteurs légitimes ; tons nous devons reconnoître leur autorité , nous abandonner avec confiance à leur direction paternelle. Déjà cette tâclie avoit été assignée à l'Eglise par le prophète Isaïe , quand il dit : « L'Esprit qui est en toi , et la parole que j'ai mise dans ta bouche ne défaillira point dans ta bouche ni dans celle des enfans de^ tes enfans. »

« Or, que conclure de tout cela, poursuit Calvin? C'est que celui-là doit nécessairement périr de misère , qui refuse le pain spirituel que l'Eglise apporte du ciel. Aussi le Seigneur vient-il au mi~

»Ephes. IV. 11 — 12. y

lieu de nous , il fonde une société qu'il honore à jamais de sa présence ; et cela pour nous apprendre que , dans des vases de terre , il nous est présenté une manne immortelle. De même que Dieu , dans les premiers jours, instruisit l'homme par l'homme et non par le ministère des anges ; de même nous envoie-t-il à nous des prophètes parlant un langage humain. Et si dans l'ancienne alliance , il établit un sacerdoce pour interpréter les préceptes donnés par lui , dans la nouvelle il a institué des maîtres et des docteurs pour nous intimer ses volontés saintes. C'est ainsi que le Seigneur resserre tous les liens sociaux, éprouve l'obéissance et réprime l'orgueil de l'homme ; c'est ainsi qu'il vient au secours de notre foiblesse, nous parlant par des interprètes , plutôt que de nous écraser sous le poids de sa parole. Toujours le schisme a l'orgueil ou l'envie pour principe ; mais qui brise le saint nœud de l'unité, n'échappe point à la juste peine de cet adultère : bientôt il est livré à l'esprit d'erreur et de mensonge. Qu'il est épouvantable le crime de ceux qui précipitent les brebis dans la gueule du loup ' ! »

Quelle palinodie ! quelles contradictions flagrantes ! mais aussi quel profond mépris du lecteur! Quoi donc ! toutes les raisons qui flétrissent sa ré-

ILOC. cil. C. 1. § 5. fol. 372.

ijellion èontre l'Eglise catholique , Calvin nous les donne pour autant de preuves de son autorité particulière , pour autant de motifs qui nous crient de nous soumettre à son jugement!

« De même , dit-il encore , que nous croyons à une église intérieure , seulement visible aux regards de Dieu ; ainsi pous devons reconnoître une église accessible à l'œil mortel , et persévérer dans sa communion'. » Le respect pour le ministère, la soumission à l'autorité enseignante , voilà pour lui la marque de la véritable église'. Si d'après Luther on la reconnoît à la vraie prédication de l'Evangile, Calvin ajoute qu'il faut la chercher où l'on écoute la parole divine avec obéissance. Il dit : « Yoyons-nous quelque part la doctrine du salut M reçue avec vénération : là , n'en doutons point, » se trouve la véritable église ; et personne ne peut » impunément se roidir contre son autorité , mé- » priser ses exhortations , rejeter ses conseils , ni » moins encore rompre avec elle et briser le lien » de son unité. Le Seigneur attache uneisi grande » importance à l'union avec la société des fidèles ,

* Calvin. Instit. 1. IV. c. i. n. 7. fol. 374 : « Quemadmodum ergo nobis invisibilem , solius Dei oculis conspicuam Ecclesiam credere necesse est , ita hanc , quœ respectu hominum Ecclesia dicjtur, observare ejusquc communionem colère jubemur. »

'^ toc. cit. § 9. fol. 374 : « Quse (multitudo) si ministerium habet verbi , et honorai, si sacramentorum administralionem , Ecclesia procul dubio liaberi et censeri meretur. »

^ qu'il déclare apostat quiconque se sépare d'une » communauté (réformée) où l'on respecte Jemi- » nistère de la parole et des sacremens : et saint » Paul appelle l'Eglise la maison de Dieu, la » colonne et le fondement de la vérité. Or quel est » le sens de ces magnifiques paroles ? C'est que » l'Eglise est la demeure où Dieu informe les siens, » les comble de grâces et de faveurs : c'est qu'elle » est l'arclie sainte dans laquelle la vérité ne peut » défaillir. Ecoutons les éloges que lui donnent » les Ecritures : La vierge pure, la chaste fiancée , » l'épouse fidèle et sans tache , le corps du Sau- » veur. Ainsi ;, divorcer avec cette Eglise , c'est » renier Dieu et Jésus-Clirist , c'est faire tous ses » efforts pour détruire la vérité divine. Gardons- » nous d'un crime aussi atroce ; ne souillons point » l'hymen du Fils de Dieu , car par là nous mé- » riterions d'être anéantis par la toute-puissance » de sa colère '. »

Enfin , « rien ne peut enlever à l'Eglise son divin caractère ; elle demeure sans tache au milieu du vice et de la corruption '. Mais ce n'est pas tout :

»L0C. cit. § 10. fol. 374 — 375.

2Loc. cit. c. 2. § 1. fol. 381 : « Ubicumque integrum exslat et illibatum ( verbi et sacramentorum ministerium ) nullis morum vitiis aut morbis impediri, quominus ecclesiœ nomen susLineat. » C. 1. § 16. fol. 377 : « Hoc tamen reperimus nimiam morositatem ex superbia magis et fastu falsaque sanctitatis opinionc , qiiam ex vera sanctitale veroque ejus studio nasci. îtaque qui ad facien-

lors même que le flambeau de la vérité ne jetteroitplus en elle tout son éclat, nous ne devrions point encore nous séparer de sa communion. Voyez ceux qui clierclient à lui enlever ses enfans ; ils sont pour la plupart remplis d'orgueil , et poussés par un amour-propre bien funeste'. »

En conséquence le Réformateur maintient l'ordination ; il se montre même enclin à la placer au nombre des sacremens ; et il ajoute : « Ce sont les

dam ab Ecclesia defectionem sunt aliis audaciores , et quasi antesignani , ii ut plurimum nihil aliud causae habent, nisi ut omnium contemptu ostendenl se aliis esse meliores. »

* Loc. cit. § 12. fol. 374 : « Quin etiam poterit vel in doctrina , vel in sacramentorum administratione vitii quidpiam obrepere , quod alienare nos ab ejus communione non debeat. » Que le temps ne nous permet-il de citer quelque passage de Théodore de Bèze ! il fait une juste application de la doctrine de Calvin. Voyez, par exemple, Theodori Bezœ Fezelii epist. theolog. lib. unus, Geney. 1573. ad ^Zama/inwm Ecclesi/e Lugdunensis TURBATOREM, p 48 et seq.

Si jusqu'à ce jour les réformés d'Allemagne ont développé , sur l'article de l'Eglise , des idées beaucoup plus saines que les luthériens , n'est-ce pas à la doctrine de Calvin qu'on doit l'attribuer ? Schleiermacher et Marheineke sont les deux théologiens protestans qui se sont le moins écartés de la vraie doctrine. Toutefois Hegel * avoit déjà imprimé une meilleure direction.

* Hegel est un célèbre philosophe mort à Berlin en 1831. On a de lui les ouvrages suivans : Phénoménologie de l'esprit. Logique de l'être, de l'essence et de la notion [Logik des Seins, des Wesens und des Begriffes). Enajclopédie des sciences philosophiques. Philosophie du droit. Hegel est très obscur :iil. s'est formé plusieurs écoles qui prétendent toutes , à rencontre les,' unes des autres,' ayoir pris le vrai sens du maître.

Page 1