LUI
Doctrine des Protestans.
A cette doctrine, les protestans opposent de pures négations. Dans le commencement, Luther ne rejeta ni les peines expiatoires , ni les prières pour les morts ; mais quand ses principes sur la justification se furent classés dans son esprit, il sentit que les différentes parties de son système n'étoient point en harmonie entre elles. Dans les articles de Smalkalde , il s'éleva fortement contre le purgatoire; il vint jusqu'à flétrir cette croyance comme une invention diabolique '. Les paroles de Camn ne sont ni moins expresses ni moins vio-
' Art. Smalkald. P. II. c. 2. § 9 : « Qiiapropter purgatorium, et quidquid ei solemnitatis , cultus , et qiiaîstus adhaeret , mera diaboli larva est. Pugnat enim cum primo articulo , qui docet , Christum solum , et non hominum opéra , animas liberare. »
lentes, et les symboles réformés sont pleins du même esprit'. Et qui ne voit la nécessité de cette doctrine dans le point de vue protestant ? Les réformateurs dirent : La foi seule nous ouvre les portes du ciel ; le pardon des péchés n'a sa source que dans le sang de Jésus -Christ, Donc si vous enseignez qu'après la mort les fidèles ont encore à subir des châtimens , vous méconnoissez l'efficacité de la foi , vous anéantissez les mérites du Sauveur". Ailleurs nous avons montré la fausseté de ces allégations.
1 Calvin. Instit. 1. III. c. 5. § 6. fol. 241 : « Demus tamen illa omnia tolerari aliquantispor potuissc ut res non magni momenti , at ubi peccatorum expiatio alibi , quam in Christi sanguine qua?ritur, ubi satisfactio alio transfertur, periculosissimum silentium. Clamandum ergo non modo vocis sed gutturis ac laterum contentione , purgatorium cxitialc satanœ esse commentum , quod Christi crucem évacuât , quod contuméliam , Dei misericordiae non ferendam irrogat, quod fidem nostiam labefacitet avertit, etc. » Confess. helvet. I. art. XXVI. p. 8G : « Quod autem quidam tradunt de igné purgatorio , fidei christianœ : credo remissionem peccatorum et vitam œternam , purgationique plenœ per Christum... adversatur. » Conf. Anglic. XXII. p. 134.
2 La seule prière , in die obitus, seu depositionis defxmcti, auroit pu faire comprendre aux réformateurs combien leurs objections étoicnt peu fondées : « Deus , cui proprium est misereri semper et parcere, te supplices exoramus pro anim|^amuli tui N., quam hodie de lioc sœculo migrare jussisti : ut non tradas eam in manus inimici , neque obliviscaris in finem ; sed jubeas eam a sanctis angelis suscipi, et ad patriam paradisi perduci : ut quia in te speravit et credidit, non pœnas inferni sustineat , sed gaudia a?terna possideat. Per Dominum nostrum Jesum Christum. »
Parlons maintenant du royaume des bienheureux. Ici encore les luthériens sont restés fidèles à leurs principes : ils n'ont fait qu'appliquer à cet ordre supérieur leur doctrine sur Téglise d'ici-bas. En effet , nous l'avons vu , s'ils ne nient point directement la société des fidèles, ils rejettent les conditions mêmes de son existence. On voit bien des membres, des croyans, des chrétiens; mais nul chef, nul ordre, nulle harmonie, point lie rapport de dépendance réciproque. Or, de même , ils ne mettent point en doute nos relations avec les bienheureux ; mais ce commerce n'établit aucune alliance intime entre le ciel et la terre, n'enchaîne point les citoyens de ces deux royaumes.
Oui, s'ils ne laissoîent tomber sur ce monde que des regards d'indifférence, les bienheureux seroient de mauvais génies , et les anges de vrais démons ; et l'amour de Dieu ne seroit point dans leur cœur, s'il ne les attachoit à des créatures raisonnables , également capables d'amour. Telle est aussi la pensée qui empêcha les réformateurs d'outre-Rhin de s'opposer directement à la doctrine catholique.
Ils ne nient point que nous devons honorer les bienheureux en les imitant', ils accordent que les
^ Confess. August. art. XXI : « De cullu sanctoium docent,
saints prient pour l'Eglise en général ; mais ils ne veulent pas que nous implorions leurs suffrages. Nous avons vu comment ils dissolvent la société (les élus sur la terre ; eli bien ! ici encore ils s'appuient sur la même raison : c'est que Jésus-Clirist seul est notre médiateur.
On sent rssez l'incohérence, la contradiction de cet enseignement. Lessaints prient pour nous; Dieu voit cette prière d'un œil de complaisance ; elle ne porte aucun préjudice à l'œuvre de la rédemption. Et cependant, chose étrange! nous ne pouvons réclamer leurs suffrages sans provoquer la colère céleste, sans injurier notre divin Sauveur. Mais nous le demandons, si la prière des bienheureux est agréable à Dieu , comment méritonsnous la vengeance du Ciel en les invoquant? Puis l'idée de leur intercession n'éveille-t-elle point en nous la piété , l'espérance , la gratitude : sentimens qui , si nous les analysons , renferment déjà le vœu de ces suffrages? Toute société repose
quod memoria sanctorum proponi petest, ut imitemur fidem eorum, et bona opéra juxta vocationem... Sed Scriptura non docet invocare sanctos , seu petere auxilium a sanctis. Quia unum Christum proponit nobis mediatorem , propitiatorem, pontificem et intercessorem. » Jpolog. ad art. XXI. § 3. 4. p. 201 : n Prœterea et hoc largimur, quod angeli orent pro nobis. De sanctis etsi concedimus , quod , sicut vivi orant pro Ecclesia universa in génère , ita in cœlis orent pro Ecclesia in genei'e. — Porro ut maxime pro Ecclesia orent sancti , tamen non sequitur, quod sint invocandi. »
sur un commerce réciproque , sur un échange de pensées et d'actions ; le mouvement parti du centre se réfléchit à la circonférence , et réciproquement. Il suit de là que notre indifférence anéantiroit les suffrages des saints , détruiroit tout rapport entre les deux termes de l'Eglise de Dieu. Mais si, au contraire ;, nos cœurs se dilatent à la pensée de nos célestes protecteurs, si nous désirons forcément leurs prières , la doctrine catholique repose donc sur une base inébranlable.
Et tant s'en faut que l'intercession des saints porte préjudice aux mérites du Sauveur, qu'elle est un fruit de sa vertu sanctifiante , un effet de la réconciliation qu'il a opérée entre le ciel et la terre. Dans toutes ses prières , l'Eglise proclame hautement cette vérité; car elle demande toute chose au nom de Jésus-Christ. Au reste , voulezvous que les suffrages des bienheureux obscurcissent la médiation du Fils de Dieu , dès lors il vous faut aussi défendre aux fidèles de prier les uns pour lés autres. L'Eglise a-t-elle jamais dit : Tel saint est mort pour le genre humain ; par son sang , il nous a mérité le pardon des péchés : ou c'est ce martyr, ce héros chrétien qui a envoyé le Saint-Esprit ? Par le commerce avec Dieu, l'homme participe à la justice et à la vertu du Sauveur. Or de là l'efficacité de ses prières ; mais de là aussi le droit de demander les suffrages du juste , soit II. 41
qu'il vive encore ici-bas , soit qu'il habite déjà sa demeure.
Les réformés de France et les remontrans hollandais se sont attachés à la doctrine de Calvin. L'intercession des saints , disent-ils , est un piège de Satan pour nous détourner de la vraie prière. Ces habitans du ciel ne connoissent point nos actions, puis ils ne se soucient guère de ce qui se passe sous le soleil '. Semblables donc aux dieux des épicuriens , les saints s'abreuvent à la coupe du bonheur, sans songer aux foibles mor-
* Confess. gall. art. XXIV. p. 119 : « Quidquid homincs de mortuorum sanctorum intcrcessione commenti sunt , nihil aliud esse, quam fraudem et fallacias Satanfe, ut homincs a recta precandi forma abduceret , remonstrant. » Conf. c. XVI. § 3: « Quippe de quibus (sanctis) Scriptura passim affirmât (!), quod res nostras ignorent , et ea , quaî sub sole fiant , minime curent. »
Bèze nous fait voir encore plus avant dans la pensée des réformateurs, quand il dit que la vénération des saints renverse Tunité de Dieu. Pour dissiper les doutes d'André Dudilh , il lui écrit qu'à la fin les catholiques auront sans doute raison , puisqu'il n'y a pas un point de la doctrine qu'ils n'aient falsifié ; puis il dit : « Uniim scilicet Dcum reipsa profitentur (vcrbo enim id eos profiteri ac etiam vociferari non inficior), qui quod unius Dei tam proprium est ac à-Mi-jû-j-firov, atque est ipsa Deitas, ad quoscunque suos, quos vocant sanctos, transferunt. w (Epist. theolog. lib. un. Genev. 1573. n° 1. p. 15.) Bientôt les catholiques enseigneront que les saints ont aidé Dieu à créer le monde!
Nous avons vu sur quel principe Zwingle enchaîne la volonté humaine ; c'est que tout être indépendant est Dieu , qu'ainsi la doctrine de la liberté conduit au polythéisme. Or le Réformateur tourue cet arguDient contre la vénération des saints,
tels, cliétives créatures que nous sommes. Voilà sur quel fondement les protestans nous apprennent que nous ne devons pas recourir à l'intercession des saints !
il dit que nous élevons les bienheureux à la dignité suprême. Voilà comme une erreur appelle une autre erreur, comme on tombe d'un abîme dans un autre , dès qu'on a quitté la voie droite.
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